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V I E ET CEU v ER E s
DE LA BIENHEUREUSE
ARGUERITE-MARIE ALAcoque
PRoPRIÉTÉ RÉsERvÉE
LA Bse MARGUERITE-MARIE ALACOQUE,
presente la preniére image du Sacré Cœur qu'elle ft
venerer à ses novices en 1685
VIE ET (EUVRES
DE LA BIENHEUREUSE
MARGUERITE-MARIE ALAC00UE
- ToME PREMIER
SA VIE INÉDITE PAR LES CONTEMPORAINES
LA PR0CÉDURE DE 1715, LE MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE
LES BIOGRAPHIES DES CONTEMPORAINES
Une femme judicieuse, recueillie, instruite,
sainte et modeste, est une grâce inestimable :
c'est la lampe étincelant sur le chandelier sacré.
(Ecclésiastique , chap. xxvI.)
P U B L I C AT I O N
DU MONASTÈRE DE LA VISITATION DE PARAY- LE-MONIAL
DEUXIÈME EDITION
AUGMENTÉE DE PLUs I EURS DOCUMENT s
ELlorilèGUE .
\ les Fontaines
\
PARAY - LE - MONIAL (Saône - et - Loire )
AU MONASTÈRE DE LA VISITATION
DA R IS
LIBRAIRIE POUS SIELGUE FRÈRES
27, RUE CAs s ETTE, 27
" 1876
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FRÉDÉRIC-GABRIEL-MARIE-FRANçoIs DE MARGUERYE,
par la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siége
Apostolique, Évêque d'Autun, Châlon et Mâcon, prélat
assistant au trône pontifical : . -
La Communauté de la Visitation de Paray-le-Monial, en notre
diocèse, désirant répondre au vœu d'un grand nombre d'autres
familles religieuses, de pieux fidèles et de personnages distingués
par leur savoir, nous a demandé l'autorisation de publier les écrits
de l'illustre vierge qui est la gloire de son Ordre et de notre Église,
la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, et la Vie de cette
même vierge écrite par quelques-unes des religieuses du Monastère
qui furent ses contemporaines; le tout accompagné de Notes, de
Documents historiques et de Notices biographiques qui complètent
cette publication.
Nous avons fait examiner avec le plus grand soin ce travail si
important par un de nos vicaires généraux et plusieurs autres
ecclésiastiques, lesquels nous ont attesté la parfaite exactitude des
textes et nous ont rendu le compte le plus favorable sur les pièces
intéressantes qui doivent l'accompagner.
Nous ne pouvons donc qu'approuver et recommander de tout
cteur cette publication. Les âmes pieuses aimeront à lire ces pages
historiques, écrites avec une noble simplicité, une suavité charmante
et pleines de détails et de souvenirs qu'on ne trouve dans aucune
des biographies de la Bienheureuse qui ont paru jusqu'ici : elles
trouveront dans ce recueil, aussi complet et aussi exact que pos
sible, des écrits de l'apôtre du sacré Cœur de Jésus, les enseigne
ments lesplus élevés, lesplus touchants et les plus salutaires pour
leur avancement spirituel.A ne le considérer même qu'aupoint de
vue purement littéraire, cet ouvrage ne peut manquer d'être apprécié
par t0us ceux qui aiment les monuments historiques proprement
dits.Nous espérons donc que cette importante publication trouvera
b0n accueil de toute part.
Donné à Autun, le 10janvier 1867.
+ FRÉDÉRIC,
ÉvÊQUE D'AUTUN, CHALoN ET MACoN.
DÉCLARATION
Conformément aux Décrets du Saint-Siége apostolique, nous
déclarons, GIl CO qui concerne les événements réputés merveilleux
racontés en cet ouvrage, et qui n'ont pas encore été sanctionnés
par l'approbation de l'Église, que nous n'entendons donner à ces
récits qu'une valeur purement humaine, soumettant l'appréciation
de ces faits au jugement de l'Église, dont nous voulons être en
toute chose les filles obéissantes et toutes dévouées.
DÉDICACE
D E L' O U V R A G E
--
A CELUI QUI EST AssIs sUR LE TRôNE,
A L'AGNEAU, QUI A RÉVÉLÉ LEs MISÉRICoRDEs DE soN CœUR
A NOTRE BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE
Bénédiction, honneur, gloire et puissance dans les
siècles des siècles. (Apocalypse, chap. v)
AUX SAINTS FONDATEURS DE NOTRE ORDRE
Louange à ces âmes glorieuses, dont nous sommes
les enfants : que le grand nom de leur Fille bénie leur
soit une gloire nouvelle. (Ecclésiastique, chap.xLIv)
A NOTRE pIENHEUREUSE SŒUR MARGUERITE -MARIE
Que votre lumière..brille d'un si vif éclat aux yeux
des hommes, qu'en voyant vos saintes œuvres ils glo
rifient votre Père céleste. (S. Matthieu, chap. v)
PRÉFACE
Béni soit Dieu, d'avoir choisi dans notre petit
Monastère l'humble Marguerite-Marie Alacoque,
pour lui découvrir toutes les magnificences de son
Cœur et par elle fixer sur ce centre du divin amour
les regards du monde et des siècles ! Mais qu'il soit
loué et béni aussi pour la gloire immense dont il lui
a plu d'investir, même ici-bas, ce fidèle et docile
instrument de ses grandes miséricordes! Cette fleur
des champs, humble et cachée comme la violette,
cette âme si éprise de la solitude, cette religieuse .
si concentrée dans son abjection, si heureuse de
l'oubli du monde, voilà que son nom retentit par
tout. Durant plus d'un siècle et demi, sa vie et ses
vertus ont été recherchées, étudiées avec un amour
et une constance qui ne se sont jamais démentis.
Et quand la lumière a été pleine et entière, elle a
inondé de son éclat la grande basilique de Saint
- Pierre : de là elle a répandu ses rayons par toute
1O PRÉFACE
la terre ; et trois cents millions de catholiques ont
applaudi à la voix du Pontife suprême la pro
clamànt Bienheureuse.
Ce n'est point sans connaissance de cause que la
piété catholique désirait voir ce grand jour, et
qu'elle s'est associée à la joie de l'illustre Église
d'Autun et de notre saint Ordre. La Vie de notre
Bienheureuse, publiée quelques mois après sa mort
par le R. P. Croiset, et donnée avec plus d'étendue,
en 1729, par Mer Languet, alors évêque de Soissons,
était connue dans l'univers chrétien. Nous con
naissons trois Vies abrégées, publiées au dernier
siècle. La première moitié de celui où nous vivons
a vu paraître celle de M. l'abbé C* et celle du
vénérable M. Boulangé, aumônier de nos Sœurs
du Mans. L'édition de la Vie des Pères, des Mar
tyrs, etc., par l'abbé Godescard, publiée par la
maison Lefort de Lille, en 1834, lui a consacré
une longue et remarquable biographie. Mais c'est
de nos jours que le concert d'éloges, en toute
- langue, a été plus empressé et plus expansif; et
tous les écrivains qui ont consacré à ce pieux sujet
leurs talents et leurs veilles, n'ont fait que répondre
à l'opinion du peuple chrétien, et que suivre l'élan
universel ".
1 Nous pouvons citer entre autres historiens de notre Bienheureuse,
depuis sa béatification, MM. Guérin, de Paris ; Marrel, d'Avignon; Ma
riller, de Nevers; F. Cucherat, de Paray; le R. P. Daniel, Mmes B. et
Bourdon, et tout récemment M. l'abbé
PRÉFACE - 11
Pourquoi donc, va-t-on nous dire, cette publica
tion vient-elle s'ajouter à tant d'autres? Pourquoi,
du moins, venez-vous les dernières, quand vous
auriez dû ouvrir la voie? Nous répondrons d'abord
que l'idée de cette publication ne nous était pas
même venue. Heureuses de jouir de notre pieux tré
sor de manuscrits, auxquels on a toujours attaché,
dans nostre Monastère, un prix et une estime que
notre Bienheureuse et ses contemporaines étaient
loin de pouvoir soupçonner, nous nous contentions
d'en conserver avec soin les copies multipliées;
les lisant et relisant avec amour,. pour notre profit
spirituel; les communiquant volontiers à ceux qui
désiraient les consulter; mais les considérant tou
- jours comme des papiers de famille.
Seulement, les membres de la chère famille sont
nombreux. Nos divers Monastères possédaient bien
quelques portions de ces titres si glorieux, et si bien
faits pour les intéresser et augmenter dans toutes
les âmes l'amour et la reconnaissance envers le
Cœur de Jésus. Mais que de pièces,- nous allions
dire, sacrées,- ils avaient droit et bien raison de
nous envier ! --
C'est donc de nos Monastères que nous est venue
la première pensée de l'entreprise que nous exécu
tons. Plusieurs prélats et un grand nombre de per
sonnages respectables dans la sainte Église ont
aussijoint leurs sollicitations au désir de nos chères
Sœurs.
12 PRÉFACE
Nous pouvons d'ailleurs arriver après les autres
sans inconvénient et sans anachronisme. Notre pu
blication ne ressemble à rien de ce qui a paru : elle
embrasse dans leur entier les sources historiques de
la vie de la Bienheureuse Marguerite-Marie et des
premières origines de la dévotion publique au sacré
Cœur de Jésus. Elle est, par rapport aux vies qui .
ont paru, le recueil des pièces justificatives. On
verra sans peine que cette mine sainte est loin
d'être épuisée ; et nous espérons que des études
nouvelles, faites aux sources mêmes, mises dé
sormais entre les mains de tout le monde, amène
ront d'heureux résultats, et vaudront à la piété
catholique des monuments plus dignes encore du
Cœur de Jésus et de son épouse, que tout ce qui a
pu être fait jusqu'à ce jour.
Ce recueil que nous publions forme deux vo
lumes. Le premier contient la Vie de la Bien
heureuse ; le second, ses écrits. Ce second volume
aura son avant-propos; nous n'avons donc à parler
ici que du premier. On y trouvera quatre docu
ments historiques entièrement inédits, savoir :
1° La Vie de Marguerite-Marie Alacoque, re
cueillie et rédigée par ses contemporaines.
2° Un extrait des Dépositions faites, dans la pro
cédure épiscopale de 1715, par les personnes qui
avaient vécu et conversé avec elle. Nous possédons
un exemplaire manuscrit et authentique de ces
procédures, dans nos archives.
PRÉFACE 13
30 Un Mémoire sur la vie et les vertus de la
Bienheureuse, écrit par son frère aîné, Chrysostome
Alacoque, sur la demande de la Supérieure de
notre Monastère, à laquelle il est adressé. Une
copie en fut envoyée à Mer Languet, qui travaillait
" alors à son histoire.
4° Enfin une courte Biographie de chacune des
Sœurs, professes ou novices, qui ont eu avec elle
des relations particulières, et quelques notes expli
catives. Ces existences se sont trouvées tellement
mêlées à la sienne, qu'on ne peut se faire une idée
complète et de sa personne et de la Communauté
où elle passa les vingt dernières années de sa vie,
si l'on ne jette quelques regards sur celles qui la
composaient.
Le volume se termine par un Résumé chronolo
gique des faits principaux concernant la Bienheu
reuse et son culte, depuis sa mort jusqu'à nos
jours, suivi de la généalogie de la Bienheureuse et
des Décrets et Brefs pontificaux.
Voilà pour l'ensemble ; mais il nous faut entrer
maintenant dans quelques détails particuliers sur
la Vie de la Bienheureuse par ses contemporaines,
qui comprend, à elle seule, la majeure partie du
Volume.
Quand l'humble disciple du sacré Cœur eut quitté
ce lieu d'exil, son souvenir demeura vivant dans
notre Communauté.Chacune le conservait précieu
sement au fond de son cœur, et s'empressait aussi
14 PRÉFACE
de recueillir, avec un religieux respect, tout ce qui
portait l'empreinte de sa main bénie.
On ne se contenta pas d'en parler, de s'aider mu
tuellement à se rafraîchir la mémoire des merveilles
de sa sainte vie et d'en prendre note. La mère de
Lévy-Chateaumorand, Supérieure de notre mo
nastère en 1690, écrivit à la mère Greyfié, alors
Supérieure à Semur en Auxois, et à la mère de
Saumaise, rentrée à Dijon, pour leur demander
communication des divers écrits qu'elles auraient
conservés de notre Bienheureuse, avec prière d'y
joindre ce que leur mémoire pourrait y ajouter. .
Ces deux excellentes Mères se prêtèrent avec un
pieux empressement au désir de la nôtre. C'est alors
que la mère Greyfié écrivit son magnifique Mémoire,
de trente pages, sur la vie et les vertus de notre
vertueuse sœur Marguerite-Marie, qu'elle voulut
bien envoyer à notre très-honorée mère, accom
pagné des lettres qu'elle avait reçues de la ser
vante de Dieu. La mère de Saumaise faisait, de son
côté, une semblable communication, y ajoutant le
petit Mémoire des grâces reçues par la même ser
vante de Dieu, et dont elle avait exigé d'elle le
compte rendu écrit. -
Quand on fut en possession de ces documents,
auxquels s'ajoutait encore l'Abrégé de la vie de
notre Bienheureuse Sœur, par le P. Croiset , et sur
1 Imprimé à Lyon chez Antoine et Horace Molin, 1691. On retrouve
plusieurs passages de ce petit ouvrage dans nos contemporaines.
PRÉFACE - 15
tout le précieux autographe de sa vie écrite par elle
même, sur l'ordre du R. P. Rolin, son directeur, il
fallut chercher parmi les Sœurs celles qui auraient
et la facilité et le temps de mettre en œuvre ces
premiers éléments, et de tout coordonner de façon
à présenter un corps d'histoire capable de plaire et
d'édifier. -
Dieu y avait pourvu par avance en nous en
voyant de Marcigny deux jeunes Sœurs d'une intel
ligence supérieure et d'une instruction solide, l'une
et l'autre initiées à la vie du cloître par la Bienheu
reuse, dont elles avaient été les novices chéries, et
qu'elles avaient eu le bonheur de voir expirer entre
- leurs bras. C'étaient nos chères sœurs Françoise
Rosalie Verchère et Péronne-Rosalie de Farges ,
dont nous donnerons tout à l'heure la biographie.
Le Mémoire est écrit de la main de sœur Françoise
Rosalie; mais des indications précises nous mon
trent que sa jeune compagne travaillait constam
ment avec elle à étudier les sources de cette chère
histoire, à coordonner les textes, à remplir les la
cunes, en un mot, à rédiger la première Vie un peu
étendue de Marguerite-Marie. .
Nous ne savons pas le temps que mirent nos
chères Sœurs à achever leur douce tâche, com
mencée en 1690. Ce qui est sûr, c'est que, dans
1 On l'a appelée quelquefois Claude-Rosalie. Claude était son nom de
baptême; mais dans l'acte de sa vêture et de sa profession, elle est
n0mmée Péronne-Rosalie.
16 - PRÉFACE
leur pensée comme dans celle de leur Supérieure,
elles n'avaient écrit que pour le cloître; et le cloître
s'édifiait par la lecture de leur œuvre, en attendant
qu'un écrivain habile et religieux vînt, à son tour,
la revêtir des formes qui la feraient agréer et pro
fiter aux âmes chrétiennes dans le monde. -
Dieu, qui mène tout à ses fins avec force et sua
vité, voulut que Mer d'Hallencourt, évêque d'Autun,
allât demander un grand vicaire au diocèse de Lan
gres, M. Languet, né à Dijon, et qu'il le donnât
pour Supérieur à notre Monastère. C'était l'homme
de la droite du Très-Haut. Avant même d'avoir posé
la première assise de la glorification de Marguerite
Marie, en provoquant et en dirigeant le procès épis
copal de 1715, il s'était rendu avec joie aux in
stances de notre Monastère et de notre saint Ordre,
qui lui avaient demandé une histoire de la servante
de Dieu qu'on pût livrer à l'impression.
On voit de suite l'importance que prend notre
cher Mémoire des Contemporaines; il va former le
fonds du grand travail de Mer Languet ". Il est donc
essentiel qu'il soit exempt d'erreur. C'est pourquoi
nos chères Sœurs de Paray n'hésitèrent pas à sou
mettre leur œuvre au contrôle de la mère Greyfié,
alors Supérieure à Annecy. Cette très-honorée Mère
le lut attentivement, et ajouta encore à sa valeur
historique en le déclarant de tout point conforme
1 On sait que Mgr Languet devint évêque de Soissons longtemps avant
la publication de son ouvrage.
PRÉFACE -- 17
à lavérité. Une seule chose lui déplaisait, c'était dé
s'y voir nommée.Voici l'extrait d'une lettre qu'elle
écrivait à ce sujet à la mère Anne-Élisabeth de La
Garde, alors Supérieure de notre Monastère. Nous
en conservons l'original dans nos archives.
« De notre Monastère d'Annecy, 5 mai 1714.
« Ma très-honorée et très-chèrement aimée Sœur,
« Je m'adresse à votre charité pour faire savoir
à vos chères filles Françoise-Rosalie et Péronne
Rosalie, que nous recevons nouvellement le paquet
où était, avec leurs lettres, le cahier ou recueil fait
de la vie de feu notre vertueuse sœur Marguerite
Marie. Je l'ai remis à notre très-honorée sœur de
Massongy , après l'avoir parcouru pour ma con
solation. Il m'en reste l'édification des vertus de la
précieuse défunte, et d'autre côté la mortification de .
me voir citée, avec la copie de mes avis donnés à
cette sainte fille.Je me sens très-humiliée que cela
Soit mis en vue à d'autres que chez vous ;j'aurais du
moins souhaité qu'on se fût arrêté à dire que sa Su
périeure lui donna tel ordre ou tel avis, quand il
aurait été nécessaire de montrer que la défunte agis
sait par dépendance de la sainte obéissance. Si le
double dé ce cahier n'est point sorti de chez vous,
t Sœur Marie-Alexis Costa de Massongy était chargée, à Annecy, de
tout ce qui concernait la cause de la vénérable Marguerite-Marie, comme
nous l'apprend une autre lettre de la mère Greyfié.
T. I. - 2
18 PRÉFACE
je vous conjure, ma chère Mère, qu'il n'en sorte pas
sans que l'on en retranche tout ce qui est de moi, et
que je ne sois du tout citée par mon nom. Suffit,
- quand il sera nécessaire, de dire : la Supérieure lui
dit ou lui écrivit telle chose.Si vous pouviez com
prendre la peine que je sens lorsque je m'entends
nommer, comme si j'étais une personne de quelque
considération, je suis sûre que vous l'empêcheriez,
et de même toutes vos chères filles qui ont de l'ami
tié pour moi. J'ai assez de lumières pour connaître
mon insuffisance à tout bien, mais je n'ai pas la
capacité de faire bien ce qu'il faudrait faire pour y
suppléer... -
« ... Vous savez, mon intime Sœur, et toutes
celles de vos chères filles qui restent chez vous de
ma connaissance, que je n'ai que trop de raisons de
m'avouer coupable, et que la plus douce charité
qu'on me puisse faire, en priant Dieu pour le salut
de mon âme, c'est de mettre du tout en oubli les
actions, les paroles et les écrits de votre très-humble
et indigne Sœur et servante, etc.
« S* PÉRONNE-RosALIE G. »
Quelle admirable humilité ! quelle intelligence !
quel cœur ! Mais aussi grâces soient rendues à nos
anciennes Mères, qui se sont bien gardées de nous
cacher le nom béni sous lequel ces saintes qualités
ont paru dans le monde et brillé dans plusieurs
de nos Monastères. On trouvera à la fin de ce vo
PRÉFACE 19
lume, note K, la notice historique sur la digne mère
Greyfié. -
Le manuscrit fut donc envoyé à Mer Languet. Plu
sieurs lettres de cet illustre prélat, adressées à notre
chère sœur de Farges, nous permettent de suivre la
marche de son travail, et prouvent son ardeur pour
la défense de la foi.Car, pressé par la juste et sainte
impatience de nos Sœurs, il daigne s'excuser du
retard qu'éprouve l'apparition de sa Vie de la Véné
rable Marguerite-Marie, en leur parlant des œuvres
qu'il se sent le zèle d'écrire et de publier pour oppo
ser, autant qu'il est en lui, une digue au flot tou
jours montant de l'hérésie et de l'incrédulité. Nous
y admirons aussi l'étonnante humilité de ce grand
Évêque, qui daigne solliciter chaque fois les prières
de la Communauté.Au moment d'achever son ou
Vrage, il s'exprimait ainsi :
« Priez Dieu qu'il me fasse part de l'esprit de la
Vertueuse fille dont j'ai écrit les merveilles. Je l'es
père par vos prières, vous qui êtes l'Elisée de cet
Elie, et qui devez avoir son esprit au double, puisque
* Vous l'avez vue monter au ciel, et que vous la teniez
entre vos bras, avec la sœur Rosalie Verchère. Vous
Verrez,par cette circonstance, que j'en ai la mémoire
fraîche, etc. -
« † JosEPH, Évêque de Soissons.»
Revenons à notre publication. La Vie par les
Contemporaines n'a pas l'allure vive et dégagée des -
20 PRÉFACE
histoires que l'on écrit aujourd'hui. C'est tout à la
fois une composition et une compilation; il y a
quelque chose de monotone et de prolixe. Mais en
revanche elle a un mérite incomparable, le mérite,
nous osons le dire, des Vies recueillies par les Bol
landistes. C'est le premier épanouissement de la
vérité par rapport à notre Bienheureuse; et rien
n'est simple et aimable comme la vérité. C'est l'his
toire d'une âme; ses pensées et ses sentiments y sont
pris sur le fait, et présentés tels qu'ils se sont pro
duits. La clarté et la chaleur du soleil ne sont nulle
part aussi pures et aussi vives qu'à leur foyer. L'eau
n'est jamais plus fraîche et plus limpide qu'à sa
source. Voilà pourquoi cette publication nous a été
tant demandée, que nous n'avons pu tarder davan
tage à la donner au public chrétien.
Mais, quand nous avons mis la main à l'œuvre,
nous nous sommes trouvées en présence de plusieurs
difficultés. Nos Sœurs anciennes, nous l'avons dit,
ont cité textuellement dans leur œuvre le Mémoire
de la mère Greyfié, les notes de la mère de Sau
maise et la Vie de la Bienheureuse, écrite par elle
même en majeure partie. Fallait-il, pour ce dernier
écrit, par exemple, le retrancher ici et le reporter
au second volume, parmi les œuvres complètes?
Mais alors tout le travail de nos contemporaines
était décousu et en lambeaux. Si on s'en tenait aux
extraits de nos contemporaines, on n'avait pas l'œu
vre complète. Nous avons donc suivi le conseil qui
PRÉFACE 21
nous a été donné de laisser l'œuvre des contempo
raines, qui citent le mémoire de la Bienheureuse,
avec quelques améliorations de style ; et nous le
donnons intégralement au second volume, colla
tionné avec le plus grand soin sur le texte original.
Quantaux documents fournis par les mères Greyfié
et de Saumaise, les contemporaines en avaient omis
quelques fragments, pour des raisons qui n'existent
, plus aujourd'hui. Nous les avons intercalés à leur
place, pour que l'œuvre fût entière. Nous avons de
même intercalé en leur lieu de précieux fragments
trouvés dans nos archives, et appartenantà l'époque
des contemporaines. Enfin, dans leur travail, nos
chères Sœurs s'étaient peu préoccupées de la chro
nologie.Al'aide des lettres de la Bienheureuse, qu'on
lira au deuxième volume, et qui ont leurs dates,
nous avons pu reporter plusieurs faits à leur place.
Mais dans tout ceci nous n'avons rien composé nous
mêmes; c'est toujours bien l'œuvre textuelle des
Contemporaines. Il n'y a de nous que quelques
liaisons, annoncées par le signe de la parenthèse.
ll est temps de faire connaître, ainsi que nous
l'avons promis, les auteurs du précieux Mémoire.
-
-
i
SŒUR FRANC0ISE-R0SALIE VERCHÈRE
Notre chère sœur était de Marcigny .. Privée successive
ment de son père, de sa mère, et d'une sœur tendrement
aimée, elle ignorait encore la voie qu'elle devait suivre,
lorsqu'un jour, se promenant dans le jardin d'une de ses
parentes, le cœur plus agité qu'à l'ordinaire, elle entra
dans un bosquet presque machinalement. Elle ouvrit alors
le premier livre qui se trouva sous sa main : ce fut, pour
son bonheur, la Vie de notre sainte mère de Chantal, et la
page où il est raconté qu'elle grava sur son cœur le nom
sacré de Jésus.
Aussitôt ce nom béni s'imprima si fortement dans son
cœur, qu'elle se sentit embrasée de l'amour divin, et de
meura si touchée de cette lecture, qu'elle s'empressa de sol
liciter une place dans notre
La mère Péronne-Rosalie Greyfié l'accueillit avec plaisir.
Remarquant en cette jeune personne une grande modestie,
mêlée d'une vivacité très-agréable, elle s'attacha à lui donner
le véritable esprit de l'Institut. Après les épreuves du novi
ciat, que la prétendante supporta généreusement, on lui
donna le saint habit à quinze ans, et le 12 décembre de
l'année suivante (1683) elle consomma son sacrifice.
1 Il existe encore dans le pays plusieurs membres de la famille Verchère
de Reffie. La branche aînée habite aujourd'hui la ville de Rochefort (Cha
rente-Inférieure).
24 PRÉFACE
Peu après, notre bienheureuse Sœur était nommée Di
rectrice. Cette âme si favorisée des dons célestes connut
-
- d'abord celui de Dieu en notre chère sœur Françoise-Rosa
lie; elle n'oublia rien pour le faire valoir, et assura que dès
ce temps cette jeune professe avait reçu la grâce d'une pré
sence de Dieu continuelle. C'est alors que Françoise-Rosalie
posa les fondements de la haute perfection où elle parvint
dans la suite, se montrant toujours une disciple fidèle du
Cœur sacré de Jésus, et secondant avec ardeur sa bonne
Maîtresse dans tout ce qu'elle entreprenait pour la gloire dé
son bien-aimé.
C'est ainsi que le 20 juillet 1685, jour de sainte Margue
rite, notre chère sœur Verchère fut chargée de faire quel
ques invitations parmi les Sœurs anciennes de la Commu
nauté; à elle aussi revint l'honneur et le profit des petits
rebuts qu'on eut alors à essuyer.
Dans une circonstance critique , la mère Melin ayant cru
devoir retrancher à la Bienheureuse la communion des pre
miers vendredis, Notre-Seigneur, irrité, voulut immoler une
victime : son choix tomba sur notre sœur Verchère. Une
maladie violente la conduisit aux portes du tombeau; mais
la servante de Dieu, Marguerite-Marie, arrêta les coups du
Seigneur, les communions lui furent rendues, et sa chère
novice recouvra la santé. -
Le 17 octobre 1690, notre Bienheureuse rendait à Dieu sa
belle âme entre les bras de ses deux novices, Françoise
Rosalie et Péronne-Rosalie ; et le 5 novembre de la même
année, à l'âge de vingt-quatre ans, sœur Françoise-Rosalie
faisait vœu d'accomplir tout ce qui lui paraîtrait être le plus
parfait : pieux héritage qu'elle semblait avoir reçu de sa
:
bonne Maîtresse. Dès lors elle se livra sans réserve au
pouvoir de l'amour divin; et loin d'être embarrassée de son
1 Voir tome I, p. 214. -
PRÉFACE 25
héroïque engagement, elle trouvait ses chaînes infiniment
aimables. Dieu répandait tant de douceurs dans son âme,
qu'elle nageait dans un fleuve de paix, et courait dans les
voies de la perfection par l'onction toute céleste qui la rem
plissait.
Mais notre doux Jésus, qui la voulait aussi épouse du
Calvaire, la fit passer ensuite par les voies crucifiantes; elle
n'en ignora aucune.
Les dernières années de sa vie furent employées à étendre
de tout son pouvoir le culte du sacré Cœur; on peut dire
qu'elle s'y consuma, par les soins et les fatigues prises pour
dresser les mémoires de notre vénérable Sœur.
M* Languet pressait fort ce travail, dont il voulait se
servir. Il chargea notre chère Sœur d'écrire toutes les
dépositions qui se feraient touchant les guérisons opérées par
l'intercession de la Vénérable, et de transcrire tous ses écrits.
Disons aussi que cette vertueuse novice de Marguerite
Marie était toute pénétrée de l'esprit de sa Maîtresse. Elle
excella surtout dans l'obéissance et la plus parfaite charité
envers le prochain. -
Son assiduité à écrire pendant plusieurs années lui ayant
0ccasionné une fluxion à la tête, le 9 septembre 1719 elle
alla recevoir la récompense de ses vertus; elle était âgée de
cinquante-trois ans, et en avait trente-six de profession reli
gieuse.
Heureuse victime de son dévouement au sacré Cœur et à
sa fidèle servante, puissent les œuvres qu'elle a laissées de
Venir profitables aux âmes qui les liront, et leur fairegoûter
la suave onction de son modeste et pieux langage 1!
1 Cette courte notice, et toutes celles que nous donnerons encore dans
cet ouvrage, sont extraites des Vies de nos Sœurs, jointes aux circulaires
imprimées du monastère de Paray, et conservées dans les diverses
archives de l'Institut. -
SŒUR PÉR0NNE-R0SALIE DE FARGES
Cette disciple fidèle de notre Bienheureuse naquit, comme
sa compagne, à Marcigny.
Elle avait été, disent nos Mémoires, la perle de sa famille
et le tendre du cœur de son père. A l'âge de six ans, cette
chère enfant ayant fait un petit mensonge, la grâce le lui
montra comme un si grand crime, que, fondant en larmes,
elle se jeta à genoux devant une image de la sainte Vierge,
et lui promit de faire vœu de chasteté, si elle lui en obtenait
le pardon de son cher Fils. Alors il lui sembla entendre une
voix qui sortait de l'image, et disait : « Je vous reçois pour
ma fille, et vous serez l'épouse de mon divin Fils l » Elle se
leva toute consolée, et prit la sainte habitude de renouveler
son vœu tous les dimanches à la Messe. .
A douze ans, on la confia aux Ursulines de Paray, où
était une de ses proches parentes. Elle s'y prépara à sa pre
mière communion, sous la conduite de l'illustre serviteur de
Dieu le père de la Colombière, qui lui fit faire une retraite
de quelques jours. Ce jeune cœur fut si touché des impres
sions de la grâce, qu'il s'y livra de toute l'étendue de ses
forces, et ne pensa plus qu'à se consacrer au Seigneur, mais
sans savoir pourtant où diriger ses pas.
Un jour, étant en prière dans notre église, il lui sembla
entendre saint François de Sales lui dire intérieurement
qu'elle serait sa fille. Cette prédiction, s'accordant avec la
PRÉFACE 27
promesse de la sainte Vierge, la remplit de joie, et, de
retour dans la maison paternelle, elle ne songea plus qu'à
la réaliser.
Dieu lui donna le courage d'immoler les douceurs et les
joies de famille, pour suivre son Jésus dans la voie du re
noncement. Mlle de Farges ayant sollicité une place dans
notre Monastère, la mère Péronne-Rosalie Greyfié la reçut
avec cette grâce qui lui était si naturelle, et tâcha de lui
adoucir les commencements de la vie religieuse par de sages
ménagements. Mais bientôt elle reconnut l'intrépidité de
son caractère, la traita en fille forte et ne lui épargna pas
les épreuves, que la prétendante soutint généreusement.
Sa ferveur lui mérita la grâce de prendre le saint habit
à dix-huit ans; l'année suivante elle fit sa profession (16 juil
let 1684) .
Trois excellentes Directrices, qui étaient autant de règles
vivantes, avaient travaillé avec succès sur ce riche fond;
le Seigneur en retira deux à lui, et notre très-honorée
mère Melin, la troisième, fut nommée Supérieure. Voulant
dédommager ses chères novices, elle les confia au dévoue
ment de notre Bienheureuse.
La digne Maîtresse alluma le feu de l'amour divin dans
des cœurs si bien disposés; notre chère sœur de Farges fut
d'abord une des plus ferventes. S'étant livrée au pouvoir de
la grâce, elle ne se ralentit jamais, et fit un éternel divorce
avec les contentements naturels les plus légitimes. -
Ces chères novices s'accordaient à dire que, « quoiqu'elles
eussent appris toutes nos observances de leurs trois pre
mières Directrices, et qu'elles les vissent exactement prati
quer à la Communauté, notre vénérable sœur Alacoque les
" L'acte de profession religieuse de sœur Péronne-Rosalie de Farges
est écrit de la main de notre Bienheureuse, qui était alors Assistante. La
même écriture se retrouve plusieurs fois encore dans le livre qui contient
les actes des vêtures et professions. -
28 PRÉFACE .
leur expliquait avec une onction toute céleste, qui semblait
couler du Cœur même de Jésus, et qui facilitait la vertu
d'une manière délicieuse. » -
Notre chère sœur de Farges imita au plus près sa sainte
Directrice, ajoutent nos Mémoires.
Non contente d'écrire dans son cœur le nom du Bien
Aimé, elle voulut encore le graver à l'extérieur, avec la lame
d'un canif, pour lui témoigner son amour.
Cependant cette généreuse Sœur ne connut ici-bas que
les sentiers du Calvaire. Loin de nager dans un fleuve de
paix, comme sa compagne Françoise-Rosalie Verchère, elle
marcha jusqu'à la mort dans une terre aride, Sans rOute et
sans eau, servant le Seigneur à ses dépens avec une fidélité
merveilleuse. Le pur amour lui était toute chose. Elle en
avait trouvé la clef dans le fiat continuel par lequel elle
répondait aux rigueurs de son céleste Époux. Aussi se
montra-t-elle constamment fidèle à sa devise : Vaincre ou
mourir !. Au milieu de ces luttes, il n'est pas étonnant de
rencontrer parfois en cette chère Sœur un esprit austère;
mais chez elle la rigidité prenait naissance dans le zèle
ardent qui dévorait son âme pour sa perfection et celle de
ses Sœurs. Pendant qu'elle était surveillante, elle faisait
jusqu'à trois avertissements par jour aux mêmes novices ;
mais quand plus tard on la nomma Directrice, sa grande
ardeur se modéra tout à coup; elle devint, ainsi que l'exige
la çonstitution XXXIIIe, la douceur, sagesse et dévotion
même.
Fort surprises de ce changement, ses Sœurs lui disaient
en riant « qu'elle imitait la sainte sœur Marie-Madeleine
des Escures, bonne amie de notre vénérable sœur Alacoque,
qui ne donnait ni paix ni trêve aux novices, jusqu'à ce
qu'elle en fût chargée.
« Pendant longtemps on regarda notre sœur de Farges
comme un saint Jérôme, qui n'accordait rien à la nature ni
PRÉFACE 29
pour elle ni pour les autres, différant en cela de notre véné
rable sœur Alacoque, dont l'air doux et rabaissé jusqu'au
centre de son néant ne censurait jamais personne et gagnait
insensiblement par l'onction de ses discours. »
Sa vertueuse novice n'avait pas reçu du Seigneur le don
de la parole; mais en retour son exemple était une éloquente
exhortation à la pratique de la vertu. Sa dévotion mâle et
hardie ne s'étonnait d'aucune difficulté. Une vie dure et
mortifiée ayant toujours fait son caractère, elle n'ambi
- tionnait en toute occasion que ce que les autres n'agréaient
pas.
Elle passa par différents emplois avec plus ou moins de
répugnance, mais en montrant partout un dévouement égal.
Un seul office avait toujours excité ses désirs, celui de Sa
cristine, pour avoir la consolation de faire les pains d'hos
ties. Cependant elle ne parla de cet attrait à personne; et
lorsqu'à l'âge de cinquante ans sœur Péronne-Rosalie fut
nommée Sacristine, on la priva précisément de faire les
hosties. Heureuse de toute occasion de souffrir, elle garda
Sur ce petit sacrifice le plus profond silence.
Peu favorisée des dons extérieurs, la beauté de cette amie
du divin Roi était tout intérieure. Afin de plaire unique
ment à Dieu dès le commencement de sa vie religieuse, elle
Sollicita la grâce de devenir abjecte aux yeux des créatures,
et fut promptement exaucée. Pendant son noviciat, il lui
Survint une fâcheuse incommodité qui lui attira des humi
liations le reste de sa vie, et certainement elle n'y fut pas
insensible. -
La profonde humilité de notre chère Sœur avait si fort
charmé M. Languet, dans sa visite en 1712, qu'il lui té
moigna depuis une sorte de vénération. Elle en profitait
pour le solliciter sans cesse de mettre au jour le récit des
vertus héroïques de notre Vénérable. Ce fut notre bonne
Sœur qui l'engagea plus tard à mettre son nom en tête de
30 PRÉFACE
l'histoire qu'il allait publier, malgré l'avis de ses amis, qui
prévoyaient bien que tant de récits merveilleux ne seraient
pas au goût du siècle. Elle lui écrivit, de son style simple
et sans façon, que Dieu le Père avait bien souffert que le
nom de Jésus, son Fils, fût mis au-dessus de sa croix, et
que Sa Grandeur ne devait pas refuser de mettre le sien à la
tête de ce livre, quelque croix et mortification qui dût en
revenir.
Grande fut la joie de notre Sœur à l'arrivée de cet ou
vrage tant désiré : elle semblait rajeunir, et disait que l)ieu
ne lui avait laissé la vie que pour voir celle de sa sainte
Maîtresse mise en lumière par une si belle plume.
Quoique son chemin ne fût pas semé de fleurs, et qu'elle
eût éprouvé tout ce que la vie spirituelle a de plus cruci
fiant, elle ne laissait pas de ressentir sur la fin de sa carrière
une force et une vigueur qui la soutenaient dans un état de
mort continuelle. Une fois pourtant elle avait senti dans son
âme un torrent de délices. Au moment où la bienheureuse
Marguerite-Marie expirait entre ses bras, le Ciel laissa
pleuvoir sur elle en abondance la plus douce rosée. Au
milieu des larmes que lui arrachait la perte de sa sainte
amie, une vue intellectuelle lui montra la gloire dont elle
jouissait au ciel. Aussitôt, l'allégresse succédant à la dou
leur, elle ne songea plus qu'à suivre ses traces.
Cependant le bonheur sensible dura peu : dès que le saint
corps fut inhumé, les consolations cessèrent; et il n'en resta
que le souvenir à notre bonne Sœur.
Fort ardente à recueillir tous les écrits de sa digne Maî
tresse, elle ne le fut pas moins à les distribuer au dehors.
De son temps, ses Sœurs ne pouvaient déjà plus, à cause de
sa libéralité, contenter la piété des personnes de distinction
qui en désiraient. -
Ainsi s'expliquent les grands vides laissés dans nos ar
chives, indépendamment des jours mauvais du xvIII° siècle.
PRÉFACE 31
Au milieu de sa soixante-neuvième année, notre bonne
Sœur quitta ce lieu d'exil pour la patrie céleste, le 12 mars
1733. Elle avait quarante-neuf ans de profession reli
gieuse.
Comme elle passait pour une seconde sœur Alacoque par
ses vertus, mais non point par ses révélations, on lui rendit
degrands honneurs dès que son corps fut exposé.Toute la
ville accourut pour rendre hommage à sa sainteté, et faire
toucher des objets à ses restes vénérés. Chacun prit part à
l'immense perte de la Communauté. Mer Languet, alors ar
chevêque de Sens, honora de ses regrets celle qu'il avait
tant estimée sur la terre, ainsi qu'on en jugera par un frag
ment de la lettre qu'il écrivit à cette occasion à la mère
Marie-Nicole de la Faige des Claines, alors Supérieure de
notre Monastère. -
« Vous avez fait, ma très-honorée Mère, une grande
perte dans la mort de la vénérable sœur de Farges, si ce
pendant c'est une perte quand les Saints nouspréviennent
dans le ciel, où ils vont pour nous aider à les suivre; c'est
Ce quej'espère de la vertueuse fille que vous regrettez avec
raison. C'était une vraie disciple du Cœur de Jésus, ce
Cœur doux et humble qui était son modèle et qu'elle a si
bien imité. J'espère avoir quelque part à son intercession
près de Dieu, par l'estime et l'affection que j'ai toujours
C0nservées pour votre maison.
« Je suis ravi d'apprendre par vous que la ferveur y règne
et s'y soutient toujours, et je ne doute point qu'on ne puise
dans le Cœur de Notre-Seigneur les ressources contre tout
ce qui pourrait l'affaiblir; c'est une marque que l'Esprit de
Dieu y règne, quand la docilité, l'obéissance est la règle
qu'on suit. »
VIVE + JESUS
VIE
DE NOTRE BIENHEUREUSE SCEUR
MARGUERITE-MARIE ALAC0QUE
DÉCÉDÉE EN oDEUR DE sAINTETÉ
EN CE MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE, DE PARAY
LE 17 OCTOBRE 1 690
Dieu avait singulièrement choisi cette chère Sœur pour
faire connaître la dévotion au sacré Cœur de Notre-Sei
gneur Jésus-Christ, qui l'a prévenue pour cette fin, presque
dès le berceau, de ses bénédictions, avec tant d'abondance
et d'une manière si extraordinaire, qu'on croit que les
grandes vertus qu'elle a pratiquées dans sa tendre jeunesse
paraîtront avoir quelque chose de merveilleux.
Elle vint au monde le jour de sainte Madeleine, 22 juillet Sa naissance.
de l'année 1647 , prit naissance au Terreau * et fut bap
1 Les contemporaines ont écrit 1648. Mais l'acte de baptême qui est
conservé à Vérosvres démontre que c'est bien en 1647, et non en 1648,
que naquit notre Bienheureuse.
2 Le lieu précis de la naissance de Marguerite-Marie est demeuré jus
qu'à ce jourincertain et contesté, quoique la plupart de ses historiens se
soient accordés à la faire naître à Lauthecourt.(Voir sur ce sujet la lettre A
auxNotes et Documents, à la fin de ce volume, et le commencement du
mémoire de M. Alacoque.)
T. I. - 3
34 L VIE DE LA BIENHEUREUSE
tisée dans la paroisse de Vérosvres, petit village dépendant
du Mâconnais .. Sa famille était honorable et assez bien par
tagée des biens de fortune, selon sa condition. -
- Dès que cette chère Sœur se sut connaître, Dieu la pré
vint par des attraits si doux et si forts, qu'elle ne put résister
aux poursuites amoureuses de sa grâce. Il lui fit voir la lai
deur du péché d'une manière si forte et lui en imprima tant
d'horreur, que la moindre tache lui était un tourment insup
portable; et pour arrêter la vivacité de son enfance, l'on
n'avait qu'à lui dire que c'était offenser Dieu pour l'ar
rêter tout à coup, et la faire retirer de ce qu'elle avait envie
de faire. - -
La grâce, prévenant l'usage de la raison, lui inspira des
sentiments si extraordinaires et si généreux, qu'on a sujet
de douter si depuis plusieurs siècles on a rien vu de pareil
en ce point. Il semble que cette chère petite ait voulu, en
quelque manière imiter le petit saint Jean-Baptiste, qui fit
dans son plus bas âge de si grandes austérités au désert,
non pas pour expier, mais comme pour apprendre à prévenir
les premières atteintes du péché. -
Son attrait Étant à la campagne, auprès d'une dame sa marraine ,
pour le saint
Sacrement. et n'étant pour lors âgée que de quatre ans, elle sentait un
attrait si grand d'être à l'église , que, bien loin de s'y
ennuyer, elle n'avait aucun plaisir en la vie égal à celui d'y
demeurer longtemps, et n'en sortait qu'à regret. Comme,
par bonheur pour elle, la maison où elle était se trouvait
fort près de l'église *, elle sortait souvent du logis pour s'y
aller rendre, s'y tenant toujours à genoux les mains jointes,
sans avoir autre chose dans l'esprit que les premiers prin
cipes de la doctrine chrétienne qu'on enseigne aux enfants
1 Plusieurs hameaux de Vérosvres dépendaient alors du bailliage de
Mâcon; plus tard ils furent réunis au comté de Charollais.
2 Mme de Fautrières-Corcheval, née Marguerite de Saint-Amour.
3 Voir la note B. --
la
PAR SES CONTEMPORAINES 35
dès qu'ils commencent à parler. Elle croyait Dieu plus pré
sent à l'église qu'ailleurs, à cause qu'on l'avait instruite,
selon sa petite capacité, que Jésus-Christ Dieu et homme
réside réellement en corps et en âme au très-saint Sacre
ment de l'autel. Elle croyait cette vérité simplement, et se
plaisait en la sainte présence de Celui qui dès lors prenait
possession de son cœur tout innocent.
Elle disait que dès ce temps-là deux personnes du logis
prenaient soin, à défaut l'une de l'autre, de lui enseigner à
prier Dieu, lire et dire son catéchisme; que par un instinct
secret elle fuyait autant qu'il lui était possible l'une de ces
deux personnes, et s'allait rendre aux soins de l'autre, dont
elle aimait mieux souffrir les rebuts que recevoir les ca
resses de la première. Elle sut, étant plus avancée en âge,
que son instinct l'éloignait d'une personne qui ne vivait pas
bien, selon Dieu, et lui faisait rechercher celle de qui il était
Servi chrétiennement. -
Dès ce bas âge, ne sachant ce que c'était que vertu et Elle fait vou
dévotion, elle se sentait pressée continuellement de dire ***
ces paroles : Mon Dieu, je vous consacre ma pureté, je
vous fais vœu de perpétuelle chasteté. Elle le fit entre les
deux élévations de la sainte messe, que pour l'ordinaire
elle entendait les genoux nus en terre, quelque froid qu'il
fit. Cette chère enfant ne comprenait pas ce qu'elle avait
dit, ni ce que signifiait le mot vœu, non plus que celui de
chasteté. Lafidèle obéissance qu'elle rendit alors à la voix
intérieure lui fut une source de nouvelles grâces. Dès lors
toute son inclination était à se cacher dans quelque bois ou
solitude écartée, et rien ne l'empêchait de suivre son attrait,
que la crainte de trouver des hommes, tant elle en avait
d'horreur.
La très sainte Vierge a toujours pris un grand soin d'elle, Protection de
lasainteVierge.
et Son recours dans tous ses besoins était à cette Mère de Sa confiance
-
en elle.
bonté, qui l'a retirée de très-grands périls. Par ignorance
36 VIE DE LA BIENHEUREUSE
d'enfant, elle n'osait pas s'adresser à son divin Fils, mais
toujours à elle.Tous les jours elle lui présentait la couronne
du Rosaire, qu'elle disait les genoux nus en terre, ou en
faisant autant de génuflexions qu'elle récitait d'Ave Maria
en baisant la terre. -
Comme Dieu l'avait destinée à faire connaître une dévo
tion qui ne tend qu'à faire aimer plus ardemment Jésus
Christ, il l'avait embrasée d'un si grand amour pour ce
divin Sauveur, qu'à peine commençant à vivre elle ne goû
tait de plaisir que dans ce qu'elle pensait être le plus
agréable à son divin Époux.
Son attrait Elle se sentit dès lors fortement attirée à l'oraison, et ne
pour l'oraison.
sachant comment s'y prendre, n'ayant personne pour s'en
instruire, ce seul mot d'oraison charmait son cœur et faisait
toute sa consolation. Elle s'adressa à son divin Maître, qui
lui enseigna comme il voulait qu'elle la fît, ce dont elle s'est
servie toute sa vie. Il la faisait prosterner humblement en
sa présence, et lui demander pardon de tous ses péchés.
Après l'avoir adoré elle lui offrait son oraison; il se pré
sentait lui-même à elle dans le mystère où il voulait qu'elle
- le considérât, y appliquant si fort son esprit et tenant son
âme et ses puissances si abîmées en lui, qu'elle n'avait
aucune distraction; mais, au contraire, son cœur se sentait
consumé du désir de l'aimer.
Dès qu'elle eut goûté le bonheur de s'entretenir seule à
seul avec son Dieu, elle aurait voulu passer toutes les nuits
dans cette sainte occupation,qui lui était si délicieuse,qu'elle
se serait exposée à tout souffrir pour obtenir de passer
quelque temps dans ce saint exercice .
Elle ne croyait pas faire oraison, bien qu'elle se sentît
un grand désir de s'y appliquer, et promettait que du mo
1 Voir à ce sujet les détails donnés par Chrysostome Alacoque, dans
son mémoire n° II, à la fin de ce volume.
PAR SES CONTEMPORAINES 37
ment qu'elle en serait instruite elle y emploierait tout le
temps qu'elle pourrait.
Cependant la divine bonté la tenait si occupée en sa sainte
présence qu'elle aurait passé les jours entiers devant le saint
- Sacrement, et lorsqu'on ne la trouvait pas à la maison, on
n'avait qu'à aller à l'église, on était sûr de l'y trouver.
Dès lors elle perdit le goût des prières vocales, qu'elle ne
pouvait faire devant le saint Sacrement, s'y sentant si forte
ment attirée qu'elle en aurait perdu le boire et le manger.
Elle ne comprenait pas pour lors ce qu'elle y faisait, se
sentant seulement un grand désir de se consumer en sa
divine présence, comme un cierge ardent, pour lui rendre
amour pour amour.
Elle perdit monsieur son père qu'elle était fort jeune " ; Elle perd son
père.
et comme il n'y avait qu'elle de fille, et que madame sa
mère s'étant chargée de la tutelle de ses enfants, au nombre
de cinq, demeurait peu au logis, l'éducation de sa chère
petite se trouvait abandonnée aux soins des domestiques et
Villageois.
A l'âge de huit ans et demi, elle fut mise pensionnaire On la met
en pension.-
aux Dames Urbanistes * de Charolles, qui ne furent pas Sapremière
COmmunion.
longtemps à s'apercevoir du trésor qu'on leur avait confié.
Elles y remarquèrent tant de sagesse et de vertu, qu'elles
n'hésitèrent pas à la faire communier à neuf ans. Dès ce
moment, elle se sentit si transportée d'amour pour son
Dieu, qu'elle ne pouvait plus penser qu'à lui. Voici comme
elle s'en explique : « Après ma première communion, le
Seigneur répandit tant d'amertume pour moi sur tous les
petits plaisirs, que je n'en pouvais plus goûter aucun,
encore que je les recherchasse avec empressement. Mais
lors même que j'en voulais prendre avec mes compagnes,
1 A huit ans.
* On appelait ainsi les religieuses de Sainte-Claire qui suivaient les
mitigations apportées à la règle par le pape Urbain VIII.
38 VIE DE LA BIENHEUREUSE
je sentais toujours quelque chose qui m'appelait et me tirait
en quelque petit coin, ne me donnant point de repos. que
je ne l'eusse suivi; et puis il me faisait mettre en prières,
mais presque toujours prosternée, ou les genoux nus en
faisant des génuflexions, pourvu que je ne fusse pas vue;
car ce m'était un étrange tourment lorsque j'étais ren
contrée.
Ses premières « J'avais grande envie de faire tout ce que je voyais faire
idées
de la vie aux religieuses, les regardant toutes comme des saintes,
religieuse.
et pensant que sij'étais religieuse je le deviendrais comme
elles; cela m'en fit prendre une si grande envie que je ne
respirais plus que pour cela, quoique je ne les trouvasse
pas assez retirées pour moi; mais, n'en connaissant point
d'autres,je pensais qu'il me fallait demeurer là. »
Grâce Notre-Seigneur permit qu'elle tombât dans une maladie
qu'elle reçoit
de si pitoyable, qu'elle fut environ quatre ans sans pouvoir
lasainte Vierge.
marcher : les os lui perçaient la peau, ce qui obligea ma
dame sa mère de la sortir du couvent pour lui faire changer
d'air. Elle n'y avait demeuré que deux ans *; comme on ne
pouvait trouver de remède humain à son mal, on fut con
traint de recourir aux divins *. On la voua à la sainte
Vierge, lui promettant que si elle guérissait, elle serait un
jour une de ses filles. Sitôt le vœu fait, elle se trouva par
faitement rétablie, avec une nouvelle protection de sa sainte
médiatrice, laquelle se rendit tellement maîtresse de son
cœur, qu'en la regardant comme sienne elle la gouvernait
comme lui étant toute dédiée, la reprenait de ses fautes et
lui enseignait à faire la volonté de son Fils.
LasainteVierge Il lui arriva une fois que, s'étant assise pour dire son
la reprend
de négligence. . rosaire, cette mère de bonté se présenta devant elle, et lui
dit d'un ton sévère : « Je m'étonne, ma fille, que tu me
1 Au retour de Charolles, la Bienheureuse vint rejoindre sa mère à
Lauthecourt, et c'est là qu'elle demeura jusqu'à son départ pour Paray.
2 Voir sur le même sujet le mémoire de Chrysostome ne III.
PAR SES CONTEMPORAINES - 39
serves si négligemment. » Ces paroles, quoique courtes,
dit-elle, laissèrentune telle impression dans mon âme, que,
quoique je fusse fort jeune, je ne les ai jamais oubliées; elles
m'ont servi toute ma vie à me tenir avec respect dans la
prière.
Depuis ce moment, sa dévotion pour cette Mère de bonté
s'augmenta toujours; et Dieu, pour gage de son amour,
lui fit goûter plus fréquemment les douceurs de sa présence,
qu'elle ne perdait pas même hors de l'oraison. -
Le Saint-Esprit lui enseignait lui-même, comme nous
l'avons dit, le principal point de la vie intérieure, en lui
en donnant l'esprit. Elle en eut dès lors un don très-grand,
et sans avoir jamais appris à faire méditation, ni en avoir
aucun usage, elle se trouva tout d'un coup élevée au plus
haut degré de la contemplation. Cet exercice lui devint si
aisé, qu'il fallait qu'elle se fît violence pour s'en retirer.
Elle ne pouvait demeurer au bas de l'église, et, quelque
confusion qu'elle en reçût, elle ne laissait pas de s'appro
cher autant qu'elle pouvait de l'autel. Elle estimait heu Son désir
de
reux ceux qui communiaient souvent et avaient la liberté la commun ,
de demeurer à l'église; elle leur portait une sainte envie,
et elle essayait de gagner l'amitié des personnes dont elle
dépendait, afin d'obtenir quelques moments pour être de
Vant le saint Sacrement. Une nuit de Noël, n'ayant pu re
p0ser, elle fut privée de la communion, parce que monsieur
le curé avait dit à son prône que ceux qui n'auraient pas
dormi ne devaient pas communier .. Ce jour de réjouissance
en fut pour elle un de larmes, qui lui servirent de nourri
ture. -
Elle faisait le sujet de sa douleur de deux fautes,
qu'elle estimait des crimes : l'une de s'être déguisée au
, temps du carnaval, par une vaine complaisance; et l'autre
1 0u M. le curé s'était mal exprimé,
p 9 ou Marguerite l'avait mal compris.
p
40 VIE DE LA BIENHEUREUSE
de s'être servie d'ajustements de vanité, par le même
motif .
Sa
mortification.
Depuis l'âge de dix à douze ans, elle coucha ordinaire
ment sur la dure, passant une grande partie de la nuit en
prières, au plus fort de l'hiver; elle commença dès ce temps
à passer les jours sans manger, se servant de toutes sortes
d'instruments de mortification pour mater son petit corps,
et il aurait été difficile que dans la religion elle eût ajouté
quelque chose auxaustérités qu'elle pratiquait dans le monde.
Elle se laisse Ayant recouvré la santé, elle ne pensa plus qu'à se procurer
aller au plaisir.
du plaisir dans la jouissance de sa liberté, sans se soucier
d'accomplir les promesses qu'elle avait faites. « Mais, mon
Dieu, dit-elle plus tard, je ne pensais pas alors, ce que vous
m'avez bien fait connaître dans la suite, que votre sacré
Cœur m'ayant enfantée sur le Calvaire avec tant de douleur,
la vie que vous m'y avez donnée ne pouvait s'entretenir que
par l'aliment de la croix, laquelle à l'avenir devait être mon
mets délicieux. »
Le Seigneur Le Seigneur commença à répandre tant d'amertume sur
répand
l'amertume toutes les petites satisfactions qu'elle pouvait prendre,
sur ses joies.
qu'elles devinrent pour elle une source de croix, par le
changement que quelques personnes firent à son égard.
Dieu s'en étant servi, comme on a lieu de le croire, pöur la
sanctifier, par les traitements rudes et fâcheux qu'elle en
reçut. Nous lui en allons laisser faire le récit, ainsi que
v de quelques mortifications qu'elle a eues dans le monde,
lesquelles feront mieux connaître les desseins de Dieu sur
cette âme. Nous nous attachons à ses propres termes,
puisés dans le recueil qu'elle en a fait pour obéir à ses
directeurs 2 :
1 Voir le mémoire de Chrysostome no I. -
2 Il y a cependant quelques variantes d'expressions dans le récit des
contemporaines. Nous avons cru devoir les respecter, puisque le texte de
la Bienheureuse se trouvera intégralement au second volume.
- PAR SES CONTEMPORAINES 41
A
« C'est donc par obéissance, ô mon Dieu, que je me Sa répugnance
à écrire sa vie.
soumets d'écrire ceci, en vous demandant pardon des ré
sistances que je vous ai faites. Comme il n'y a que vous
seul qui connaissiez la grandeur de ma répugnance, aussi
n'y a-t-il que vous qui me puissiez donner la force de la sur
monter. Voulant punir par là le trop grand désir que j'ai
toujours eu de m'ensevelir dans un éternel oubli des créa
tures, et de tenir cachées toutes ces choses, tâchant même
de n'en conserver aucun souvenir, afin de tout laisser à la
mémoire de mon divin Maître, auquel j'ai fait mes plaintes
dans l'opposition que je sens d'écrire ceci; mais il m'a fait
entendre ces paroles :
« Poursuis, ma fille, poursuis, il n'en sera ni plus ni
moins pour toutes tes répugnances; il faut que ma volonté
s'accomplisse. Mais, hélas! mon Dieu, comment me souvenir
de ce qui s'est passé depuis plus de vingt-cinq ans ? Ne Jésus mémoire
éternelle.
sais-tu pas, me dit ce divin Sauveur, que je suis la mé Pourquoi il veut
moire éternelle de mon Père céleste, qui n'oublie rien, et qu'elle écrive.
dans laquelle le passé et le futur sont comme le présent?
Ecris donc sans crainte suivant ce que je te dicterai, te
promettant l'onction de ma grâce, afin que j'en sois glo
rifié. - -
« Je veux cela de toi, premièrement pour faire voir que je
me joue, en rendant inutiles toutes les précautions que tu as
prises pour cacher les profusions des grâces que je t'ai
laites, et dont j'ai enrichi une créature aussi misérable que
loi, qui n'en dois jamais perdre le souvenir, pour m'en
rendre de continuelles actions de grâces. -
« Secondement, pour t'apprendre que tu ne dois point te
les approprier ni être réservée à les distribuer aux autres,
puisque je veux me servir de ton cœur comme d'un canal
pour les répandre dans les âmes selon mes desseins, et pour
en retirer plusieurs de l'abîme de perdition.
« En troisième lieu, pour faire voir que je suis la vérité
42 VIE DE LA BIENHEUREUSE
éternelle, qui ne peut mentir; que je suis fidèle en mes pro
messes, et que les grâces que je t'ai faites peuvent souffrir
toutes sortes d'examens et d'épreuves.
« Après ces paroles, je me suis sentie tellement fortifiée,
que, malgré la répugnance et la crainte que cet écrit ne soit
vu, je suis résolue de poursuivre, quoi qu'il m'en coûte,
pour accomplir la volonté de mon divin Maître.
Son amour * « Comme je jouissais pour lors d'une parfaite santé, je : s |
pour le plaisir.
me portais avec empressement à l'affection des créatures,
aimant à voir le monde, à me parer pour lui plaire, profi
tant de toutes les occasions quise présentaient pour me di
vertir. Je me flattais que la tendresse de ma mère et de mes
frères me mettait en liberté de prendre ces petits divertisse
ments. Mais Dieu me fit bien voir que j'étais très-éloignée
de mon compte, qui ne tendait qu'à suivre mon penchant,
mon inclination naturelle me portant au plaisir, contraire
ment aux desseins de sa bonté sur moi. Car ma mère s'étant
dépouillée de ses biens " et de son autorité dans sa maison,
Ses chagrins pour les remettre à d'autres, on s'en prévalut de telle ma
domestiques.
nière, qu'elle et moi ne furent jamais en telle captivité, me
voyant privée de tout pouvoir dans la maison, n'osant rien
faire sans permission. Tout était fermé sous clef, de ma
nière que je ne trouvais pas de quoi m'habiller pour aller à |:
la messe; j'étais contrainte quelquefois d'emprunter coiffe
et habit.·
« Alors je commençai à sentir ma captivité, qui alla si
avant que je ne pouvais rien faire et ne sortais point sans
l'agrément de trois personnes. Ce fut en ce temps que je
tournai toutes mes affections à chercher mon plaisir et ma
consolation dans le très-saint Sacrement de l'autel. Mais
étant dans une maison de campagne éloignée de l'église, 8:
je ne pouvais y aller sans l'agrément de ces mêmes per
, t En les amodiant; nous avons dans nos archives cet acte d'amodiation.
PAR SES CONTEMPORAINES 43
sonnes; et il arrivait que quand l'une le voulait, l'autre
le désagréait Et quand je témoignais ma peine par mes
larmes, qui marquaient la douleur que j'en ressentais, l'on
me reprochait que j'avais donné un rendez-vous, et que je
le couvrais du prétexte d'aller à la messe ou bénédiction
du saint Sacrement. C'était en juger bien injustement,
puisque je sentais dans mon cœur une si grande horreur
de toutes ces choses, que j'aurais plutôt consenti de voir
déchirer mon corps en mille pièces que d'avoir telle
pensée.
« Dans cet état, ne sachant où me réfugier, j'allai Elle se retire
à l'écart
cacher en un coin de jardin, d'étable, ou lieu secret; et, pour prier.
me mettant à genoux, je répandais mon cœur devant Dieu,
par l'entremise de la sainte Vierge. ma bonne Mère, en
qui j'avais mis toute ma confiance. Je passais les jours
entiers en ces lieux retirés, sans boire ni manger, ce qui Ses privations
6t SeS
m'était ordinaire. Quelquefois de pauvres gens du village souffrances.
me donnaient par compassion un peu de lait ou de fruit.
« Sur le soir, quand je retournais au logis, c'était avec
tant de crainte et de tremblement, qu'il me semblait être
une pauvre criminelle qui venait recevoir sa sentence de
condamnation. Je me serais estimée bien plus heureuse de
mendier mon pain, que de vivre de cette manière, n'osant
pas en prendre sur la table. On me faisait de nouvelles que
relles quand je revenais à la maison, pour n'avoir pris soin
du ménage. Sans oser répliquer un mot, je me mettais
d'abord au travail avec les domestiques; ensuite je passais
les nuits comme j'avais passé les jours aux pieds du cruci
fix, lequel me fit voir, sans que je le comprisse, qu'il voulait
être absolument maître de mon cœur, et le rendre en tout
c0nforme à sa vie souffrante. Comme mon maître, il se
rendait présent à mon âme pour la faire agir comme lui au
milieu des souffrances, me faisant connaître comme il avait
souffert pour mon amour. Dès lors mon âme en demeura si
44 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Vue de Jésus pénétrée qu'il me semblait toujours le voir sous la figure
souffrant. - ".
- d'un crucifix, ou d'un Ecce homo, ou portant sa croix; ce
qui imprimait en moi tant de compassion et d'amour à la -
souffrance, que toutes mes peines me parurent légères en .
comparaison du désir que j'avais d'endurer pour mon Jésus
souffrant, et me conformer à lui. -
AmOur « Je m'affligeais de ce que les personnes avec qui j'étais
les *s me menaçaient sans en venir aux effets, me sentant conti- -
: nuellement portée à leur rendre service, comme aux véri
tables amies de mon âme, n'ayant de plaisir qu'à en dire
toute sorte de bien. Mais je n'avais aucune part à cette
disposition; mon divin Maître, qui s'était emparé de mon
cœur, ne me permettait pas de former aucune plainte ou
murmure contre eux. Je ne pouvais même souffrir qu'on
me portât compassion. Jésus-Christ me faisait connaître
qu'il en avait ainsi usé à l'égard de ses ennemis : ce qui * s les
faisait que je leur donnais toujours le bon droit, et à moi
tout le tort, pensant que mes péchés en méritaient bien
d'autres .
« Ma plus rude croix était de ne pouvoir adoucir celles de
ma mère, quoique je ne lui donnasse pas la consolation d'en
parler, crainte d'offenser Dieu en parlant de nos peines. Mais
c'était dans ses maladies que ma souffrance était extrême;
car étant tout abandonnée à mes soins et services, et d'ail
leurs le plus souvent tout étant sous la clef, j'étais con
trainte de mendier des œufs et autres choses nécessaires
pour soulager ma pauvre mère. Comme j'étais naturelle
ment timide et craintive, je souffrais beaucoup d'être réduite
d'en venir là.
Sa mère « Dans un érésipèle mortel qu'elle eut à la tête, d'une
tombe malade. -
* grosseur et rougeur épouvantables, on se contenta de lui
* é*on faire faire une saignée, par un petit chirurgien de village **
1 Voir la note C.
PAR SES CONTEMPORAINES 45
qui passait, et qui lui dit qu'à moins d'un miracle elle n'en
pouvait revenir, sans que personne s'en affligeât, ou s'en
mît en peine. Ne sachant à qui avoir recours, je m'adressai
à mon asile ordinaire, la très-sainte Vierge, et à mon divin
Maître, à qui seul je pouvais découvrir toutes mes peines et
souffrances. -
« Assistant à la messe, le jour de la Circoncision, je de
mandai à Notre-Seigneur d'être lui-même le remède de ma
mère, et de m'enseigner ce que je devais faire. Sa divine
bonté exauça ma demande, car étant de retour au logis, je
trouvai sajoue ouverte par une plaie large comme la paume
de la main, dont il sortait une puanteur insupportable; per
sonne n'en voulait approcher. Quoique jusqu'alors j'avais eu
une grande répugnance aux plaies, par une aversion natu
relle, il fallait néanmoins prendre soin de la panser, et y
couper tous les jours beaucoup de chairs pourries, sans
autre expérience ni onguent que celui de la confiance en
Dieu, qui me semblait être toujours présent à mon âme :
Elle fut enfin guérie en peu de temps, contre toute appa
rence humainè. Durant cette fâcheuse maladie je ne me
couchais ni dormais que fort peu ; je ne prenais presque
point de nourriture; mais mon divin Maître me consolait et
soutenait par une parfaite soumission à sa volonté. Je me
plaignaisamoureusement à lui de tout ce qui m'arrivait, lui
disant dans ma confiance ordinaire : « Mon souverain Maître,
si vous ne le vouliez pas, cela ne pourrait arriver : je vous
rends grâces de ce que vous le permettez pour me rendre
conforme à vous.» . -
Comme cette chère Sœur avançait en âge, ses croix aug On désire
la marier.
mentaient; car le diable, pour lui faire rompre son vœu,
suscita plusieurs partis à la rechercher, ce qui attira beau
coup de compagnie à la maison. Messieurs ses proches et
surtout madame sa mère la sollicitaient beaucoup pour s'éta
blir dans le monde. Celle-ci, par ce moyen, qui était toute
-
/46 VIE DE LA BIENHEUREUSE
son espérance, comptait se tirer de la misère où elle vivait,
prétendant se retirer avec sa chère fille. D'autre part, Dieu,
- qui la voulait toute à lui, poursuivait si vivement son cœur,
Notre-seigneur qu'il ne lui donnait point de trêve, lui remettant son vœu
lui rappelle
son *eu devant les yeux, et que si elle venait à le rompre elle se
devirginité. : lis : |
perdrait infailliblement. D'un autre côté, elle voyait les
larmes continuelles de sa mère. La seule pensée de la
quitter pour se faire religieuse lui faisait craindre qu'elle
ne mourût d'affliction. Cela lui causait un tourment in
croyable, parce qu'elle l'aimait tendrement et en était réci
proquement aimée, ne pouvant vivre l'une sans l'autre.
D'ailleurs, le désir qu'elle avait d'être religieuse, et l'hor
Ses combats reur de tout engagement dans le monde, lui causait une
intérieurs.
espèce de martyre. Elle fondait en larmes, n'ayant personne
pour découvrir les peines qu'elle ressentait, et ne savait
quel parti prendre Enfin les caresses de madame sa mère
eurent le dessus dans son cœur. Agitée de ces diverses
pensées, elle s'imaginait que, n'étant qu'une enfant quand
elle fit ce vœu, on pourrait l'en dispenser facilement, parce
qu'elle ne comprenait pas pour lors ce qu'elle faisait. De
plus, elle craignait d'engager sa liberté, parce qu'elle ne
pourrait plus faire de jeûnes et disciplines, à quoi elle était
fort portée. Son ennemi lui suggérait encore que la vie reli
gieuse demandait une si grande fidélité et sainteté, qu'il lui
serait impossible d'y atteindre, et qu'elle s'y damnerait. Son
esprit irrésolu commença donc à pencher pour le monde, à
le voir, à se parer pour lui plaire et à se divertir autant
qu'elle le pouvait.
Mais Dieu, qui seul était témoin de la grandeur de ces
combats et de la souffrance qu'elle ressentait au dedans
d'elle-même, auxquels elle aurait mille fois succombé sans |
un secours de sa bontétoute miséricordieuse, avait des des
seins tout opposés à ceux qu'elle projetait. Il lui fit connaître
en ce rencontre, aussi bien qu'en plusieurs autres, qu'il lui
-
v,
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 47
serait dur et difficile de résister au puissant aiguillon de son
amour, auquel elle s'opposait en vain. Car, au milieu des
compagnies et divertissements, son souverain Maître lui
lançait des flèches si ardentes, que son cœur en était percé
et consumé de toutes parts. Ce qui la rendait comme inter- .
dite. Mais ce n'était pas encore assez, dit-elle, pour un
cœur aussi ingrat que le mien, pour me retirer de ces vains
amusements. Il me semblait être liée de cordes, arrachée à
vive force et ensuite contrainte de suivre celui qui m'appe
lait intérieurement; de manière que j'allais dans des lieux
plussecrets , où ce bon Maître me faisait de sévères répri
mandes, me faisant connaître qu'il était jaloux de mon mi
sérable cœur.
Après lui avoir demandé pardon, la face contre terre, elle
prenait une longue et rude discipline. Ensuite elle ne laissait
pas de retourner à ses vanités, commé auparavant. Voici
comme elle s'explique elle-même sur ces combats et résis
tances :
« Les soirs, quand je posais ces maudites livrées de Satan, Jésus-Christ
se présente
je veux dire ces vains ajustements, mon souverain Maître à elle défiguré
par
se présentait à moi comme il était en la flagellation, tout la flagellation.
défiguré, me faisant des reproches que mes vanités l'avaient
réduit en cet état; queje perdais un temps si précieux, dont
il me demanderait un compte rigoureux à l'heure de la mort;
que je le persécutais, nonobstant tant de preuves de son
amour.Tout cela s'imprimait si fortement en moi, et faisait
de si douloureuses plaies dans mon cœur, que je pleurais
amèrement. Il me serait difficile d'exprimer ce que je souf
frais et ce qui se passait en moi.
« Ne sachant ce que c'était que la vie spirituelle, n'en
ayant jamais ouï parler, je n'en savais que ce que mon
Maître m'enseignait et me faisait faire par son amoureuse
l Au pied du rocher traditionnel, encore aujourd'hui caché dans les
arbres, à l'extrémité du clos. -
48 vIE DE LA BIENHEUREUSE
Ses austérités.
violence. Pour venger autant que je pouvais les injures que iiis
je lui faisais et me conformer à lui, voulant en quelque ma
nière ressentir ses douleurs, je liais mon corps d'une corde
remplie de nœuds, et la serrais sifort qu'à peine pouvais-je
respirer et manger. Je la portais si longtemps, qu'elle était
comme enfoncée dans la chair, qui croissait par-dessus;je * lit
ne pouvais l'arracher qu'avec violence et cruelles douleurs,
de même qu'une petite chaînette de fer, de laquelle je serrais
mes bras. Je couchais sur un ais, ou sur des bâtons pleins
de nœuds qui faisaient mon lit de repos, prenant ensuite
la discipline; tout cela pour chercher quelque remède aux
combats que je souffrais intérieurement, au regard des
quels tout ce que je pouvais souffrir au dehors, quelque
rude et humiliant que ce fût, ne me semblait qu'un rafraî
chissement eu égard à mes peines intérieures.Je me faisais
violence pour n'en rien dire et pour les tenir cachées, ainsi :
que mon divin Maître me l'enseignait, pour qu'il n'en parût
rien au dehors, sinon que je paraissais beaucoup déchoir.
La crainte que j'avais d'offenser Dieu me tourmentait
encore plus; j'avais continuellement mes péchés présents.
l ,|
Ils me paraissaient si grands, que je m'étonnais que l'enfer
ne s'ouvrait pas pour m'abîmer. J'aurais voulu me con
fesser tous les jours, et je ne le pouvais que rarement.
J'estimais saints ceux qui demeuraient beaucoup en con
fession, au lieu que moi je ne savais pas m'accuser de mes
fautes.
« Je passai plusieurs années dans cespeines, sans autre
consolation que de Notre-Seigneur, qui s'était rendu mon
maître et gouverneur. » -
- Jusqu'ici ce sont les paroles de notre chère Sœur, qui les
a écrites par l'ordre de son directeur. -
Son désir Le désir de la vie religieuse se ralluma si ardemment dans
de
la vie religieuse. son cœur, qu'elle se résolut de l'être à quelque prix que ce
fût. Plusieurs années s'écoulèrent sans pouvoir exécuter
*p
--
PAR SES CONTEMPORAINES - 49
son pieux dessein. Durant tout ce temps, ses combats et ses
peines redoublèrent, et, instruite par son divin Maître, elle
redoublait aussi ses pénitences.
Il changea bientôt de conduite à son égard, lui faisant
voir la beauté de la vertu, surtout des trois vœux de pau
vreté, chasteté et obéissance, et qu'en les pratiquant par
faitement l'on parvient à la sainteté.
Comme elle ne lisait presque d'autres livres que la Vie
des saints, elle disait en elle- même : Il faut en chercher
une quisoit aisée à imiter, afin que je devienne sainte. Mais
ce qui la désolait, c'est que les saints n'avaient pas offensé
Dieu comme elle, ou du moins qu'ils l'avaient vengépar de
grandes pénitences, ce qui lui faisait naître un grand désir
de s'y exercer. Mais son cher Maître lui inspira une si
grande crainte de suivre sa propre volonté, qu'elle pensait
dès lors que, quoi qu'elle pût faire, il ne l'agréerait pas, si ce
n'était par l'amour et l'obéissance.Cela lui inspira un violent
désir de l'aimer et de faire tout par obéissance. Ne sachant
pratiquer l'un et l'autre, elle croyait un crime de dire qu'elle
aimait Dieu, parce que, disait-elle, mes actions démentent
mes paroles.
Ayant demandé un jour à Notre-Seigneur ce qu'il dési Son amour
pour
rait d'elle, il lui donna une si grande tendresse d'amour les pauvres.
pour les pauvres, qu'elle ne souhaitait de conversation qu'a
Vec eux, ressentant une telle compassion de leurs misères,
que si elle avait été sa maîtresse elle ne se serait rien ré
Servé,
Quand elle avait de l'argent, elle le donnait à de petits
pauvres, pour les engager à venir la trouver afin de leur
apprendre le catéchisme et à prier Dieu. Ce qui lui en attirait
une telle quantité, qu'elle ne savait où les mettre durant
l'hiver .. Si elle les retirait dans quelque chambre, on les en
1 Déposition de Chrysostome en 1715.
« Dans le temps de sa jeunesse, ma sœur donnait aux pauvres toutes les
T. 1. - 4
50 VIE DE LA BIENHEUREUSE
chassait; et, ce qui lui était très-rude, c'est qu'on la soup il ni
çonnait de prendre pour les assister, ce dont elle était bien
éloignée, d'autant qu'elle aurait cru offenser Dieu en déro
bant; elle ne leur donnait que ce qu'elle pouvait obtenir de
sa mère, qui le lui permettait volontiers.
- Dès lors elle s'assujettit à ne rien faire sans permission
des personnes avec qui elle vivait, pour essayer si elle * lili
pourrait être religieuse. Cette dépendance lui attirait tant
de captivité et donnait une si grande autorité sur elle, qu'il
ne se peut voir une plus grande sujétion que celle où elle
vivait. Mais l'ardent désir qu'elle avait d'aimer Dieu lui
donnait la force de surmonter ces difficultés, et de faire ce
qui contrariait le plus ses inclinations et où elle sentait plus
de répugnance. Si elle y manquait tant soit peu, elle s'en
confessait comme d'une grande faute.
Parole
intérieure
Une fois, comme elle s'étonnait que tant de défauts et in
de fidélités qu'elle commettait n'étaient pas capables de rebuter lis
Notre-Seigneur.
son souverain Bien, qui la poursuivait incessamment, il lui
dit : C'est que j'ai envie de te faire comme un composé de
mon amour et de mes miséricordes. Et une autre fois : Je
t'ai choisie pour mon épouse, et nous nous sommes promis
fidélité lorsque tu m'as fait le vœu de chasteté, que je t'ai
inspiré avant que le monde eût part en ton cœur, le voulant
pur des affections terrestres. Et pour me le conserver j'ai
ôté toute la malice de ta volonté, et je t'ai mise en dépôt
aux soins de ma sainte Mère, afin qu'elle te perfectionne
selon mes desseins.
Dès ce temps, elle a expérimenté une protection particu
|
choses dont elle pouvait disposer, même ce qu'on lui donnait pour sa
- nourriture. Elle prenait soin de ramasser les petits enfants pauvres, pour
les instruire et leur apprendre à connaître et servir Dieu, les engageant
par ses charités à rester auprès d'elle. Ce qui donna occasion au Déposant de
lui dire en riant : « Ma sœur,vous voulez donc devenir maîtresse d'école?.»
Elle lui répondit : « Pardonnez-moi, mon frère, mais ces pauvres en -
« fants seront peut-être sans instruction, si je n'en prends le soin. »
PAR SES CONTEMPORAINES 51
lière de cette mère de bonté, recourant à elle dans tous ses
besoins et dans ses peines, avec une confiance toute fi
liale. Elle fit vœu de jeûner tous les samedis, de dire
l'office de l'Immaculée-Conception, et de faire sept génu-
flexions en disant l'Ave Maria, pour honorer ses sept
douleurs. Se voyant prête à succomber par de nouveaux
combats, qui lui furent livrés pour l'engager dans le monde,
elle se sentait soutenue par cette divine reine d'amour.
Jésus
Un jour, ne sachant à quoi se résoudre et se sentant tou se présentc
jours fort portée à l'amour du plaisir, son divin Sauveur se encore à elle
dans l'état
présenta à elle dans le mystère de la Flagellation, lui faisant de
la Flagellalion.
ce reproche, qui, dit-elle, me perça le cœur de douleur :
« Voudrais-tu bien prendre ce plaisir ! Et moi qui n'en ai
jamais pris aucun, et me suis livré à toutes sortes d'amer
tumes pour ton amour et pour gagner ton cœur : et cepen
dant tu voudrais encore me le disputer ! »
Tout cela faisait de grandes impressions dans son âme ;
mais elle avoue de bonne foi qu'elle n'y comprenait rien; et
que tout le bien qu'elle faisait ne provenait que des pour
Suites amoureuses que Jésus faisait à son cœur, le pressant
si fortement, qu'il lui était impossible d'y résister. Et ce
pendant, « ô mon Dieu, dit-elle,vous savez combien j'ai eu
d'oppositions et fait de résistances à vos grâces ! En cela
V0us avez voulu faire éclater davantage lagrandeur de vos
miséricordes à mon égard. Il semble, mon aimable Sauveur,
que Vous aviez entrepris de me poursuivre et d'opposer con
tinuellement votre bonté à ma malice, et votre amour à mes
ingratitudes, qui feront toute ma vie le sujet de ma plus
vive douleur. Jamais je ne pourrai assez reconnaître les
soins amoureux que vous avez pris de moi dès le berceau,
et que vous continuez toujours avec tant de bonté et de mi
séricorde sur mon âme. »
Une fois, après la sainte communion, Notre-Seigneur lui Jésus - Christ
fixe ses
ditqu'il était le plus riche, le plus puissant et le plus parfait irrésolutions.
52 VIE DE LA BIENHEUREUSE
de tous les hommes : pourquoi donc, après s'être donnée
depuis si longtemps, voulait-elle rompre avec lui pour un
autre? Sache, lui dit-il, que si tu me fais ce mépris, je
t'abandonne pour jamais. Mais si tu m'es fidèle, je ne te
quitterai pas et te ferai remporter la victoire sur tes enne
mis. Je pardonne ton ignorance qui t'empêche de me con
naître, mais si tu me suis constamment, je me manifesterai
à toi. En disant cela, il imprima un si grand calme dans
tout son intérieur, qu'elle se trouva dans la paix, et résolut
à ce moment de mourir plutôt que de changer le dessein
qu'elle avait d'être religieuse .. Voici ses paroles :
« Le divin Époux de mon âme, crainte que je ne lui échap
passe davantage, demanda mon consentement pour qu'il se
rendît le maître de ma liberté, parce que j'étais faible. Je
n'eus aucune difficulté d'y consentir. Dès lors il s'empara si
fortement de ma liberté que je n'en ai plus eu de jouissance *.
- Il s'insinua si avant dans mon cœur dès ce moment, que je
renouvelai mon vœu, commençant à le comprendre, et me
déclarai ouvertement pour la vie religieuse. »
On l'engage
à entrer
Un de messieurs ses oncles, en qualité de tuteur, l'ayant
aux Ursulines. fait venir à Mâcon, elle alla voir dans un monastère de sainte
Ursule une de ses cousines qui y était religieuse et qui la
souhaitait près d'elle. Mais elle n'y sentit aucun attrait ; une
voix secrète lui disait : Je ne veux pas que tu sois là, mais
à Sainte-Marie. Néanmoins on ne lui permit pas d'aller dans
le Monastère que nous avons en cette ville, quoiqu'elle y
eût des parentes. On tâchait par tout moyen de l'en dégoû
ter. Tout ce qu'on lui en pouvait dire ne servait qu'à aug
menter son désir d'y entrer, même à cause du nom tant ai
mable de Sainte-Marie.
1 Voir le mémoire de Chrysostome no IV. (
2 Ces paroles ne doivent pas être prises à la lettre, mais selon l'esprit
de la Bienheureuse. Elle veut dire que tout en lui laissant son libre arbitre,
Jésus-Christ prenait soin d'en diriger l'exercice, par une protection h
constante et particulière. --
: dll
PAR SES CONTEMPORAINES 53
Une fois, regardant un tableau de saint François de Sales, Saint François
de Sales
il lui sembla que ce saint lui jetait un regard amoureux, l'accepte
pour sa fille.
- l'appelant sa fille. Elle ne le considérait plus que comme son
père. Elle n'en fit rien connaître à sa cousine, crainte de la
fâcher, par rapport à toutes les amitiés qu'elle en recevait.Sa
cousine souhaitait fort qu'elle s'engageât dans cette Commu
nauté,qui lui témoignait beaucoup d'empressement pour cela.
Ne sachant plus comment s'en défendre, et au moment où
l'on était prêt de lui ouvrir la porte, elle apprit que sa mère
et son frère étaient dangereusement malades, ce qui rompit
toutes les mesures et l'obligea de partir incessamment pour
les aller servir. Étant arrivée, dit-elle, je me trouvai engagée Elle revient
auprès
dans les mêmes peines. On me disait que c'était mon éloi de sa mère.
gnement qui avait mis ma mère en cet état, qu'elle ne pouvait
vivre sans moi, et que je répondrais à Dieu de sa mort. Cela
m'étant dit par des personnes ecclésiastiques, me causait de
rudes peines. D'autre part, mon divin Maître me donnait de
si grands désirs de le suivre, et me pressait si fort de l'imiter
en sa vie souffrante, que tout ce quej'endurais me paraissait
peu de chose par rapport à ce que j'aurais souhaité de faire.
Je redoublai mes pénitences, pour obtenir du Seigneur le
moment heureux de ma délivrance, auquel j'aspirais depuis
si longtemps. -
Son seul désir était de se conformer à la vie souffrante de Elle demande
à Jésus
Notre-Seigneur; et, se jetant au pied de son crucifix, dans la d'imprimer
- en elle
douleur qui la pressait, elle lui disait amoureusement : « O son image
Souffrante.
m0n cher Sauveur, que je serais heureuse sivous imprimiez
en moi votre image souffrante ! » Il lui répondit : « C'est ce
queje prétends, pourvu que tu ne résistes pas, et que tu y
C0ntribues de ton côté. »
Pour lui en donner des marques, elle se mit à prendre la
discipline, et continua cette pénitence tous les jours du
carême pour honorer la Flagellation. Les trois jours de car
naval, elle aurait voulu mettre son corps en pièces, pour
54 VIE DE LA BIENHEUREUSE
réparer tous les outrages que les pécheurs faisaient à la l*
divine Majesté. Elle jeûnait autant qu'elle pouvait au pain li ,
et à l'eau, distribuant aux pauvres ce qu'on lui donnait pour
sa nourriture. --
Elle désirait beaucoup avoir quelqu'un qui la dirigeât, ce
qu'elle demandait à Dieu tous les jours, lui disant : « Hélas !
Seigneur, quand sera-ce que vous me donnerez une personne
pour me conduire dans la perfection que vous désirez de
Jésus moi? Ne te suffis-je pas? lui répondait cet aimable Sauveur :
* que crains-tu? un enfant autant aimé que je t'aime peut-il
périr entre les bras d'un père tout-puissant? » -
Dieu exauça enfin ses désirs. Elle eut la consolation dans
un jubilé de parler à un bon religieux auquel elle fit con
naître ce qui se passait en elle, mais sans parler ouverte
ment de toutes les pénitences qu'elle pratiquait, crainte de
la vanité, où elle avait du penchant. Elle craignait toujours
de n'agir que par ce motif, ne discernant point le sentiment
d'avec le consentement. Elle s'ouvrit à ce religieux de son |
dessein d'être religieuse; il lui facilita les moyens de l'exécu
ter, lui donna plusieurs bons avis et la laissa fort tranquille.
on veut encore Comme cette parente dont nous avons parlé poursuivait
*. vivement pour l'avoir auprès d'elle, monsieur son frère,
croyant qu'elle y consentait, fut à Mâcon demander sa
place, quoiqu'elle y eût une mortelle répugnance, ce lieu
n'étant point l'endroit où Dieu la voulait. - | ss
Elle s'adresse Pour empêcher que la chose ne réussît, elle s'adressa à la * : s
a inverge. sainte Vierge par l'intercession de saint Hyacinthe, auquel
elle fit plusieurs prières. Elle fit dire aussi des messes en
l'hônneur de cette Mère de bonté, qui lui dit avec tendresse
en la consolant : « Ne crains rien, tu seras ma vraie fille,
et je serai ta bonne Mère. » Ces paroles la calmèrent si fort,
qn'elles ne lui laissèrent aucun doute sur leur accomplisse- |
ment, malgré toutes les oppositions. Monsieur son frère,
étant de retour, lui dit qu'il n'avait rien conclu pour la dot. et
PAR SES CONTEMPORAINES 55
- Elle ne se conclura jamais, lui dit-elle, car je veux aller
à Sainte-Marie. - On lui proposa plusieurs monastères, aux
quels elle ne put se résoudre. Mais dès qu'on lui nomma
celui de Paray, son cœur parut transporté de joie. Son frère
consentit à l'y conduire pour lui faire voir les religieuses.
Avant d'y arriver, notre chère Sœur dut soutenir encore un
dernier assaut : il lui fallut voir, à Charolles , les reli
gieuses qui l'avaient élevée à l'âge de huit ans, et s'étaient
si fort attachées à elle, qu'elles l'eussent voulu garder tou
jours.Tout fut mis en œuvre pour ébranler sa résolution ;
mais ce fut en vain. « Il faut mourir ou vaincre, » disait
notre généreuse Sœur; et son dessein ne faisait que s'affermir
davantage, Écoutons-la raconter elle-même ses impres
sions :
« Je laisse tous les combats que j'eus à soutenir pour venir Elle vient
à Paray.
au lieu de mon bonheur, je veux dire le cher Paray. Dès
que je fus entrée au parloir, il me fut dit intérieurement :
C'est ici où je te veux. Comme je m'aperçus que mon frère
disputait pour la dot, je le priai de s'accorder à quelque
prix que ce fût; d'autant que je ne serais jamais que dans
Cette Communauté; ce qui le surprit, ne m'ayant pas amenée
pour m'y laisser.
« J'étais dans une si grande joie, qu'il me tardait de voir
arriver ce moment tant désiré. Il me semblait que ce ne
serait jamais assez tôt, pour avoir la consolation d'être toute
à mon Dieu sans partage. Ce divin Maître, pendant que
j'écris ceci, me fait cet amoureux reproche : « Regarde, ma
fille, si tu trouveras un père blessé d'amour pour son fils Amoureux
" reproche
unique, qui ait pris autant de soin de lui donner des marques du Sauveur.
de son amour, que je t'en ai donné du mien jusqu'à présent.
J'ai eu tant de peine à diriger ton cœur et à le cultiver selon
mes desseins, t'attendant sans me rebuter de toutes tes ré
sistances !Souviens-toi donc que si tu oubliais la reconnais
Sance que tu me dois, ne me référant pas la gloire de tout,
56 vIE DE LA BIENHEUREUSE
ce serait le moyen de faire tarir pour toi cette source inépui
sable de tout bien. » --
Cette chère sœur s'en retourna pour mettre ordre à ses
affaires, qu'elle termina promptement. Elle dit un éternel
adieu au monde, avec une joie si grande et si extraordi
naire, qu'elle se trouva insensible, tant à l'amitié qu'à la
douleur que l'on témoignait de son départ. Madame sa mère
surtout n'oublia rien pour la retenir encore près d'elle. Mais Init
elle se regardait comme une esclave qui se voit délivrée de
la prison et de ses chaînes, pour entrer dans la maison de
son divin Époux, et pour y jouir en liberté de sa présence,
de son amour et de ses biens. . --
Cette chère Sœur n'avait aucune raison de sa vocation,
sinon qu'elle voulait être fille de la sainte Vierge. Elle avoua
que du moment qu'il lui fallut entrer, toutes les peines
qu'elle avait eues se renouvelèrent avec tant de violence,
qu'il lui semblait que son âme allait se séparer de son : *:
Elle entre
au monastère
corps: c'était un samedi,jour de sainte Madeleine de Pazzi,
de Paray. de l'année 1671. Elle avait alors vingt-trois ans .. Dès qu'elle
fut entrée, toutes ses peines s'évanouirent. Il lui semblait
que son céleste Époux la revêtait d'un manteau de joie. Elle
en fut si transportée, qu'elle ne put s'empêcher de dire :
C'est ici où Dieu me veut.
La très-honorée mère Marguerite-Jéronime Hersant, pour
lors notre Supérieure, et qui était professe du Monastère de
1 Nous devons rectifier une inexactitude par rapport au jour de l'entrée
de Marguerite au Monastère. La fête de sainte Madeleine de Pazzi,fixée
* dans le calendrier au 25 mai, fut sans doute la date de cette première lait
visite où Notre-Seigneur lui ayant dit : « C'est ici que je te veux;» elle
reçut de la supérieure l'assurance de son admission et s'en retourna pour
mettre ordre à ses affaires.
Il résulte d'un document authentique, nouvellement retrouvé, que la
Bienheureuse n'a pu entrer dans la Communauté que le 20 juin.Ce texte
original, signé de sa propre main, est le testament qu'elle fit en quittant
la maison paternelle. On le trouvera à la fin de ce volume, note D.
Voir aussi, pour ce qui concerne le Monastère, la note E.
PAR SES CONTEMPORAINES 57
Saint-Antoine de Paris, la reçut avec plaisir. Comme elle
était une âme toute séraphique en l'amour de Dieu, et très
éclairée pour la conduite des âmes, elle connut dès les com
mencements que c'était une fille de choix .
La jeune Marguerite sentit d'abord gravé dans son es Ses dispositions
intérieures.
prit que l'état qu'elle embrassait était saint; que par con
séquent elle devait se faire sainte à quelque prix que ce fût.
C'est pourquoi elle fit dessein de s'abandonner et sacrifier
à tout, sans aucune réserve ; ce qui lui adoucit beaucoup les
choses que son esprit trouvait le plus rudes.
Durant quelques jours, en se réveillant le matin, elle
entendait distinctement ces paroles sans les comprendre :
Dilexisti justitiam, etc.; d'autres fois : Audi filia et vide; et
celles-ci : Tu as reconnu ta voie et ton sentier, ô ma Jéru
salem! maison d'Israël, le Seigneur te gardera en toutes tes
voies et ne t'abandonnera jamais ; ce qu'elle disait sans en
comprendre le sens à sa bonne Maîtresse feu notre très
honorée sœur la déposée Anne-Françoise Thouvant, professe
de notre maison, qui a eu le bonheur de l'avoir pour Supé
rieure. Pendant douze ans, elle a gouverné cette Commu
nauté avec beaucoup de succès, Dieu répandant ses béné
dictions sur sa conduite à cause du zèle qu'elle avait pour
que les règles fussent observées exactement. L'on peut dire
que c'était une digne fille de saint François de Sales, par
l'amour et la fidélité qu'elle avait à s'assujettir aux plus petits
devoirs. Parmi toutes ses bonnes qualités, celle du discer
nement des esprits n'était pas des moindres. Elle avait un
talent tout particulier pour encourager et fortifier les âmes
dans leurs peines et difficultés, et pour leur en faire tirer
profit.
Voyant sa chère prétendante désireuse du vrai bien, elle
prit grand soin de seconder les attraits de la grâce sur cette
1 Voir la note F.
58 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Son respect âme, qui allait à la perfection à pas de géant. Marguerite avait
pour
sa Supérieure. un si grand respect pour sa Supérieure et sa Maîtresse, qu'elle
les regardait comme lui tenant la place de Jésus-Christ en
terre. Elle écoutait tout ce qu'elles lui disaient comme des
oracles. Charmée qu'elle était de se voir enfin assujettie et ils |
soumise à leur obéissance, elle en voulait dépendre en tOut.
Sentiment Au rapport de la mère Greyfié, elle était naturellement
de
la mere Greyfié
y judicieuse et sage, avait l'esprit bon, le naturel doux, l'hu :
Sur SOeur
Marguerite. meur agréable, le cœur charitable au possible : en un mot,
l'on peut dire que c'était un sujet des mieux conditionnés
pour bien réussir à tout, si le Seigneur ne l'eût exaucée dans
sa demande d'être inconnue et cachée dans l'abjection et la
souffrance.
Sa Maîtresse n'oublia rien pour la bien former dans toutes
les vertus d'humilité, de mortification et de simplicité à
sa
l'obéissance. Pour en venir à la pratique, après beaucoup de
supplications que cette chère Sœur lui avait faites de lui
enseigner l'exercice de l'oraison, elle lui ordonna d'aller de
Toile d'attente. vant le saint Sacrement se mettre en sa présence comme une
toile d'attente devant un peintre. La prétendante aurait bien
souhaité que sa chère Maîtresse lui eût expliqué ce que cela
voulait dire, mais elle n'osa pas répliquer et s'en alla sim
plement faire ce qui lui était ordonné. Il luifut dit intérieu
rement: « Viens, je te l'apprendrai. » Voici comment elle
s'en explique :
« Dès que je fus à l'oraison, mon souverain Maître me fit
voir que mon âme était cette toile d'attente, sur laquelle il
voulait peindre lestraits de sa vie souffrante toute passée dans
l'amour et la privation,l'occupation dans le silence,et le sacri
fice dans la consommation, et qu'il ferait cette impression
dans mon âme, après l'avoir purifiée de toutes les taches qui
lui restaient, tant de l'affection aux choses terrestres, que de
l'amour de moi-même et des créatures pour lesquelles mon
naturel complaisant avait du penchant;mais il me dépouilla
PAR SES ( ONTEMPORAINES 59
en ce moment de tout; et, après avoir vidé mon cœur et mis
mon âme toute nue, il y alluma un si grand désir de l'aimer et
de souffrir,9 que je
J n'avais aucun repos, tout occupée à penser .
comment je pourrais faire pour l'aimer en me crucifiant. » .
Nous avons lieu de croire que Notre-Seigneur lui fit con
naître dès lors qu'il la destinait à la vie souffrante et à la
croix, sa divine bonté lui en ayant été très-libérale dans la
suite, et lui fournissant les moyens de contenter le désir qu'il
lui en avait donné.
Cette chère Sœur ayant demandé la permission de faire
quelques pénitences extraordinaires, et voulant l'étendre au
delà de ce qui lui avait été prescrit, notre saint Fondateur
la reprit si fortement, qu'elle ne passa pas outre. Les paroles
de ce grand saint restèrent si fort imprimées dans son esprit,
qu'elle ne les a jamais oubliées. « Penses-tu, ma fille, ce sont Leçon que
notre saint
ses paroles, pouvoir plaire à Dieu en outre-passant les limites Fondateur
lui donne sur
de l'obéissance, qui est le principal soutien de cette Congré l'obéissance.
gation, et non les austérités? »
On n'eut pas de peine à s'apercevoir dans ses épreuves que
la main de l'Époux céleste la conduisait elle-même.Jamais
0n ne vit tant de vertus dans une prétendante ; on ne pouvait
la considérer avec attention, qu'on ne découvrît en elle mille
perfections: d'une modestie rare, d'une sagesse solide, d'une
fidélité exacte, d'un recueillement parfait, et surtout d'une
ferveur qui ne se ralentit jamais.
Toutes ces vertus ne furent que de faibles essais, en com Prise d'habit.
paraison de celles qu'elle pratiqua lorsqu'elle se vit revêtue
de notre saint habit, qu'elle prit le 25 août , jour de saint
Louis. Pour lors son divin Maître lui fit voir qu'il voulait
prendre une nouvelle possession et empire de son cœur, et
que réciproquement il fallait qu'elle l'aimât d'un amour de
préférence. Il lui fit comprendre qu'à la façon des amants
1 1671,
60 VIE DE LA BIENHEUREUSE ,
Notre-Seigneur passionnés, il lui ferait goûter pendant son noviciat ce qu'il
lui promet
des consolations y avait de plus doux dans les suavités de son amour. Elles
pour le temps
de son noviciat. furent,en effet, sigrandes, qu'elle en était hors d'elle-même et
incapable d'agir, ce qui la jetait dans un si profond abîme de
confusion, qu'elle n'osait paraître.On la reprenait fortement,
lui faisant entendre que ces dispositions n'étaient pas l'esprit siss
de sainte Marie, qui ne veut rien d'extraordinaire; que si
elle ne s'en retirait, elle ne serait pas reçue à la sainte pro
fession; ce qui la mit dans une si grande désolation, qu'elle
fit tous ses effortspour s'en retirer; mais toutes ses violences
furent inutiles. - -
On contrarie Sa Maîtresse y travaillait, sans qu'elle le comprît; car,
son ardeur
pour l'oraison. la voyant affamée de l'oraison, sans pouvoir suivre la mé
thode qu'on lui enseignait, et se trouvant toujours dans celle
que son divin Maître lui avait apprise, elle se résolut de la
donner pour aide à une officière qui lafaisait travailler pen
dant l'oraison.Quand la novice allait demander permission à
sa Maîtresse de la reprendre, elle la corrigeait fortement, lui
disant de la faire en s'occupant à son ouvrage et à ses exer
cices du noviciat. Ce qu'elle faisait, sans que cela pût la
distraire de la douce joie et consolation de son âme. On lui
ordonna d'ouïr les points d'oraison du matin, et de sortir
lt
ensuite pour balayer jusqu'à Prime.
Après, on lui faisait rendre compte de son oraison, ou
plutôt de celle que son divin Maître faisait en elle. En tout
cela, sa vue unique était d'obéir simplement, c'était là tout
son plaisir. Elle chantait doucement ce petit couplet qu'elle
avait fait :
Plus on contredit mon amour,
Plus cet unique bien m'enflamme ;
Que l'on m'afflige nuit et jour,
On ne peut l'ôter à mon âme ;
Plus je souffrirai de douleur,
Plus il m'unira à son Cœur.
Elle se sentait une faim insatiable de mortifications et hu
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 61
miliations. Bien que son naturel sensible y fût très-opposé,
elle ne laissait pas d'en demander, ce qui lui en a beaucoup
procuré, par les rebuts qu'on lui faisait. D'autres fois, on les
lui refusait comme en étant indigne, ou bien on lui donnait
des pénitences tout autres que celles qu'elle attendait et si
opposées à ses inclinations, que s'adressant à son cher Maître
dans l'effort de la violence qu'il lui fallait faire : « Hélas !
dit-elle, venez à mon secours, puisque vous en êtes la cause. »
Il lui répondit : « Reconnais donc que tu ne peux rien sans
moi, qui ne t'abandonnerai point, pourvu que tu tiennes
toujours ton néant et ta faiblesse abîmés dans ma force.»
Elle l'expérimenta dans une occasion répugnante à sa nature.
Ayant une aversion mortelle à toutes sortes de fromages, Elle surmonte
une répugnance
monsieur son frère s'était cru obligé de prier qu'on ne la con naturelle
et reçoit
traignîtpoint là-dessus. On le lui promit, la chose étant assez de nouvelles
grâces.
indifférente d'elle-même. Cependant, comme on était bien aise
de seconder l'attrait qu'elle avait pour la mortification, et
que d'ailleurs on n'avait pas d'occasion pour le faire, un
jour que la serveuse par mégarde lui en servit comme aux
autres, sa Maîtresse l'obligea de faire ce sacrifice à Notre
Seigneur.Cette chère Novice ressentit une telle répugnance,
qu'elle crut ne la pouvoir vaincre. Sa Maîtresse, pour la
mortifier, lui dit : « Vous n'êtes pas digne de pratiquer la
Vertu,et je vous défends maintenant de faire ce que je vous
avais ordonné. » Ce qui l'affligea sensiblement, protestant
en elle-même de mourir ou de vaincre. Étant allée devant le
saint Sacrement, son asile ordinaire, elle y demeura environ
trois ou quatre heures à pleurer et gémir pour obtenir la
force de se surmonter. « Hélas ! mon divin Maître, disait-elle,
m'avez-vous donc abandonnée? Faut-il qu'il y ait encore
- quelque réserve à mon sacrifice, et qu'il ne soit pas tout con
sommé en holocauste !» Le divin Époux, voulant éprouver
, la fidélitéde son amour envers lui, prenait plaisir de la voir
combattre contre les répugnances naturelles. Elle finit par
62 VIE DE LA BIENHEUREUSE
en triompher; et dès ce moment, s'étant venue jeter aux pieds
de sa Maîtresse, elle lui demanda par grâce de lui permettre
de manger du fromage. L'ayant obtenu, elle le fit avec tant
de violence qu'elle en faisait pitié, et a continué l'espace de
huit ans, pendant lesquels on la voyait des repas entiers à
essayer de se surmonter pour en manger un peu, ce qu'elle
aurait toujours fait, si on n'avait été obligé de le lui dé
fendre . --
Ce fut après ce sacrifice que toutes les grâces et faveurs
dont Notre-Seigneur la gratifiait s'augmentèrent et inon
dèrent tellement son âme, qu'elle était contrainte de s'écrier
souvent : « Suspendez, ô mon Dieu, ce torrent qui m'abîme,
ou étendez ma capacité pour le recevoir. »
Notre-Seigneur Ayant passé quelques mois de son noviciat sans se pou
lui reproche
une affection voir détacher de quelque affection particulière, qui mettait
trop naturelle.
beaucoup d'empêchement aux grâces que son bien-aimé
voulait luifaire, il l'en reprit plusieurs fois, sans qu'elle s'en
corrigeât. Un soir, à l'oraison, il lui fit ce reproche qu'il ne
voulait point de cœur partagé, et que si elle ne se retirait des
1 Voici comment s'exprime sur ce sujet la mère Péronne-Rosalie Greyfié:
Mémoire « Je demandai un jour à notre chère sœur Marguerite-Marie depuis
de combien de temps elle se trouvait extraordinairement occupée, comme
la mère Greyfié.
elle l'était, par des grâces si particulières. Elle me répondit que c'était
dès le temps de son noviciat. Je ne sais si c'est devant ou après sa pro
fession, mais ce fut à l'occasion de la grande aversion qu'elle avait natu
rellement pour le fromage. On avait promis à ses parents de ne lui en
jamais faire manger; en effet, on ne lui en servait pas lorsqu'on en
donnait à la Communauté; mais une fois, par mégarde, la serveuse lui en
présenta, et, malgré son aversion, elle écouta l inspiration qui lui vint
sur-le-champ de profiter de cette occasion, et de faire un acte de mor
tification pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et par respect
pour la divine Providence, qui lui en offrait le moyen. Elle le fit généreu
- sement, bien qu'avec violence, son cœur résistant très-fort; et son
estomac en fut malade toute la journée, jusqu'au soir, qu'étant en oraison,
Notre-Seigneur lui fit mille caresses, la comblant de douceurs et de conso
lations, pour le plaisir qu'il témoignait avoir reçu d'elle par la violence
qu'elle s'était volontairement faite pour son amour. Cette visite céleste
fut suivie d'une suite d'autres, qui, selon que je le puis comprendre,
ont duré jusqu'à sa mort.
PAR SES CONTEMPORAINES 63
créatures il se retirerait d'elle ; ce qui lui fut si sensible,
qu'elle le pria de ne lui donner de pouvoir que pour l'aimer.
Une fois, ayant peine à se soumettre dans une eccasion, Jésus couvert
de plaies.
son divin Maître lui fitvoirson sacré Corps couvert de plaies,
qu'il avait souffertes pour son amour, lui reprochant son in
gratitude et lâcheté à se vaincre pour l'amour de lui. « Que
voulez-vous donc, mon Dieu, que je fasse, puisque ma vo
lonté est plus forte que moi ? » Il lui dit que si elle la mettait
dans la plaie de son sacré Côté, elle n'aurait plus de peine
à se surmonter. « O mon Sauveur, lui dit-elle, mettez-l'y si
avant et l'y fermez si bien,que jamais elle n'en sorte !» Elle
avoue que dès ce moment tout lui parut si facile, qu'elle
n'eut plus de peine à se vaincre. -
Elle se fait
Notre-Seigneur lui disait souvent qu'il fallait qu'elle se fît une solitude
une solitude intérieure dans son cœur, où il voulait qu'elle intérieure.
lui tînt fidèle compagnie, et où il lui apprendrait à l'aimer.
C'est dans cette aimable retraite qu'elle trouvait toujours son
Époux, pour s'entretenir seule à seul avec lui. Elle avoue
qu'elle ne pouvait plus trouver de plaisir que dans ses doux
entretiens. Quelque occupation qu'elle eût, rien n'était ca
pable de troubler cet amoureux repos qu'elle avait en Dieu,
qui seul lui était suffisant. Elle ne voyait en toutes ses actions
qu'infidélité, ingratitude, abus des grâces et perte de temps .
1 Les sœurs qui vivaient avec elle en jugeaient bien différemment ;
Voici quelques-unes de leurs dépositions dans le procès de 1715. Sœur
Catherine-Augustine Marest dit « qu'ayant connu la Vénérable avant
qu'elle prît l'habit de la sainte Religion, elle faisait déjà paraître dans cet
étatséculierune modestie, un recueillement, ungrand zèle d'être à Dieu, et
lesautres vertuspropres àune bonne religieuse; son zèle augmentaità pro
portion qu'elle avançait dans la Religion, étant des premières à l'office divin,
aux exercices de Communauté et aux emplois où l'obéissance l'appelait. »
Sœur Jeanne-Marie Coutois ajoute qu'elle l'a vue « entrer au noviciat.
Elle était, dit-elle, d'une joie et d'une ferveur extraordinaires, ce que sa
Maîtresse apercevant, elle l'éprouvait préférablement aux autres, par
plusieurs mortifications et humiliations, qu'elle recevait sans réplique ni
excuse, ayant toujours un air riant et content. »
Sœur Anne-Alexis de Maréchalle « a vu la Vénérable fort attachée aux
exercices réguliers, et ménageant son temps autant qu'elle pouvait, pour
--
64 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Elle regardait comme des gages précieux de l'amour de Jésus
les petites souffrances, humiliations et abjections, qu'elle esti
mait plus chères qu'un trésor. Et comme si ce divin Sauveur
en avait douté, il lui demanda plusieurs fois,commeà saint
Pierre, si elle l'aimait. A quoi elle ne pouvait répondre autre li,
chose sinon : « Ah ! Seigneur, vous savez combien mon
cœur le désire !.. »
Elle s'offre Un jour de communion, faisant son action de grâces avec
pour
la charité. le désir de faire quelque chose pour son Dieu, le bien-aimé
de son âme lui dit intérieurement si elle ne serait pas bien
aise de souffrir toutes les peines que les pécheurs méri
taient, afin qu'il fût glorifié de toutes ces âmes. En même
temps, dit-elle, je lui offris mon âme et tout mon être en sa
crifice pour faire sa divine volonté; quand même mes peines
dureraient jusqu'au jour du jugement, pourvu qu'il en fût
glorifié je serais contente.
Amour
A l'oraison du soir, elle le pria de lui faire connaître les
du prochain.
moyens de contenter le désir qu'elle avait de l'aimer. Il lui
fit voir qu'elle ne pouvait mieux lui témoigner son amour
qu'en aimant le prochain pour l'amour de lui-même, qu'elle
devait s'employer à procurer le salut des pécheurs et celui * :s
de ses Sœurs, quoiqu'elle fût la plus misérable de toutes,
et qu'il fallait oublier ses intérêts pour les leurs dans tout
le passer devant le très- saint Sacrement, pour qui elle avait une ardeur
extraordinaire. Elle tâchait de se procurer le bonheur de le recevoir autant
qu'elle pouvait. Lorsque, selon le rang, il en manquait quelqu'une, la
Supérieure remplaçait toujours la sœur qui manquait par la sœur Ala
coque, la connaissant véritablement en état de communier. Quoiqu'elle
fût souvent malade, les jours qu'elle devait communier, elle faisait son
possible et se surmontait pendant la nuit pour ne rien prendre qui l'em
pêchât de recevoir son divin Maître. Ce désir de le recevoir la rendait si
attentive à mener une vie pure,qu'elle s'observait sur les moindres choses.
Elle avait peu de discours dans les conversations, si on ne parlait de Dieu,
ou de quelque chose de grande édification. Si le sujet changeait insensi
blement, elle avait une adresse particulière pour le ramener à Dieu, et
alors elle parlait avec tant de facilité et d'onction, que toutes celles qui
l'entendaient en sortaient extrêmement édifiées. »
PAR SES ( ()NTEMPORAINES 65
s ce qu'elle pourrait faire. Comme elle ne savait ce que cela
si signifiait, Notre-Seigneur lui fit connaître que c'était le ré
tablissement de la charité dans les cœurs qu'il demandait,
puisque par les manquements que l'on y faisait l'on s'était
séparé de lui, qui est la charité même. Et par toutes ces
ll0ll fautes les personnes religieuses et les personnes du monde
ne craignaient point de blesser la charité, cette divine vertu
qui prend sa naissance dans le cœur de Dieu même. Aussi,
lui dit-il, ce sont ces membres, à demi pourris et prêts à être
coupés, qui me causent de sigrandes douleurs. « Ils auraient
i déjà reçu leurs châtiments, sans la dévotion qu'ils ont à ma
sainte Mère, qui apaise ma justice irritée, et qui ne peut l'être
que par le sacrifice d'une victime. » Je fus si vivement tou
chée de cela, que j'aurais bien accepté toutes sortes de tour
ments, même les peines du purgatoire, jusqu'au jour du ju
gement, pour satisfaire à sa bonté.
Mais, mon Dieu, faites-moi donc connaître, lui dit-elle, ce
qui a irrité votre justice. Il lui dit que c'étaient des péchés
cachés aux yeux des créatures, mais qui ne le pouvaient être
aux siens. Il lui fit connaître ensuite qu'il avait pour fort
agréable le soin et le travail que les Supérieures prenaient
pour le rétablissement de la charité dans leur Communauté,
ce qui ne serait pas sans récompense. Mais que si l'on ne se
corrigeait pas sa miséricorde se retirerait pour laisser agir
sa justice, parce que la charité est le caractère et le véri
table esprit des filles de saint François de Sales. Il lui sem
blait voir ce grand saint disant à cette Bonté infinie, qu'il
Voudrait pouvoir faire pénitence jusqu'au jour du jugement,
p0ur toutes ses filles. - -
| L'attrait qu'elle avait pour l'oraison augmentait tous les s:on
jours; elle y donnait tous les moments qu'elle pouvait avoir. ********
Il lui semblait y perdre le temps, parce qu'elle y demeurait
S0uvent sans se pouvoir appliquer à son sujet, et dans une -
| impuissance si grande qu'elle sentait son cœur comme saisi,
T. I. - 5
66 VIE DE LA BIENHEUREUSE
à la présence de son Dieu, sans autre mouvément ni affection
que de l'aimer, avec un grand désir de souffrir quelque chose
pour l'amourde lui. Elle faisaitordinairement son oraison sur
ces paroles : « Il me suffit, ô mon Bien-Aimé, d'être comme
vous désirez.» D'autres fois elle disait: « Oh ! qu'il est beau le
Bien-Aimé de mon âme ! Pourquoi ne puis-je pas l'aimer?.»
Occupation
avec Dieuu
« Il n'y avait point de temps qui me fût plus agréable que
pendant la nuit. celui de la nuit, comme étant plus propre à m'entretenir avec
mon Bien-Aimé; je priais donc quelquefois mon bon ange
qu'il m'éveillât. Alors je sentais mon cœurtout rempli de Dieu,
dont l'entretien m'était si doux, que souvent j'y passais des
trois heures sans autre mouvement nisentiment que d'amour,
et sans qu'il fût en mon pouvoir de me rendormir.
« Je ne pouvais plus me tenir sur le côté gauche, n'y pou
vant respirer. Une fois, me voulant tourner pour soulager
une épaule qui me faisait mal, il me dit que lorsqu'il por |
tait sa croix il ne la changeait pas de côté pour se soulager.
Cela me fit bien voir qu'il me fallait retrancher toutes sortes
de commodités. )
On l'éprouve Le temps de la profession de notre chère Sœur appro
avant
sa profession. chant, on redoubla ses épreuves. On lui disait que l'on
voyait bien qu'elle n'était pas propre à prendre l'esprit de
la Visitation, qui redoute les voies extraordinaires, comme
très - sujettes à la tromperie et à l'illusion. Ce qui la toucha
vivement. S'adressant à son divin Maître, elle lui dit amou
reusement : « Hélas ! mon Sauveur, vous serez donc la
cause que l'on me renverra !» Il lui commanda de dire à sa
Supérieure qu'il n'y avait rien à craindre pour sa réception,
qu'il répondait pour elle et serait sa caution. Elle redit le tout,
simplement. On lui ordonna de demander à Notre-Seigneur,
pour marque de cela, de la rendre utile à la Religion parl'exacte
observance de nos Règles.Sur quoi l'amoureuse Bonté lui ré
Promesses pondit : « Ma fille, je te l'accorde; je te rendrai plus utile à
que lui fait
Notre-Seigneur. la Religion qu'elle ne pense, mais d'une manière qui n'est
PAR SES CONTEMPORAINES 67
connue que de moi seul. Désormais j'ajusterai mes grâces à
l'esprit de ta Règle, à la volonté de tes Supérieures et à ta
faiblesse. Tiens pour suspect tout ce qui te pourrait retirer
de l'exacte pratique de la Règle. Je veux que tu la préfères
à tout le reste, même la volonté de tes Supérieures à la
mienne, lorsqu'elles te défendront ce que je t'aurai ordonné.
Laisse-les faire, je saurai bien trouver le moyen de faire
réussir mes desseins par des voies opposées et contraires.
Je ne me réserve que la conduite de ton intérieur et par
ticulièrement de ton cœur, dans lequel ayant établi l'em
pire de mon pur amour, je
-- - ne veux point qu'il soit à d'au
Ayant tout dit à la Supérieure et à la Maîtresse, elles de
meurèrent contentes. Les effets parurent si sensiblement,
qu'elles ne doutèrent plus que ces paroles ne vinssent de la
Vérité même, par la grande paix dont la chère novicè jouis
sait dansson intérieur et l'attachement qu'elle avait à l'obéis
sance, quelque peine qu'elle y ressentît.
Après ces paroles, l'on ne devait plus douter de la bonté
de l'esprit qui la conduisait. Une obéissance aveugle, jointe
à une humilité profonde et une constante mortification,
étaient des preuves assez fortes pour s'en assurer. Étant si
bien disposée, elle fut reçue par toutes les voix de la Com
munauté pour la sainte profession.
Le jour des Trépassés (2 novembre 1672), étant devant le " Vie crucifiée.
saint Sacrement pour lui faire amende honorable de l'abus
qu'elle avait fait de ses grâces, tant dans les sacrements que
dans l'oraison, elle s'immola à sa divine volonté, le priant
de recevoir le sacrifice de l'holocauste qu'elle désirait lui
faire, et de l'unir au sien. Notre-Seigneur lui répondit :
« Souviens-toi que c'est un Dieu crucifiéque tu veux épou
ser; c'est pourquoi il te faut rendre conforme à lui, en disant
adieu à tous les plaisirs de la vie, puisqu'il n'y en auraplus
p0ur toi qui ne soient traversés de la croix. »
68 vIE DE LA BIENHEUREUSE
Comme elle considérait ce divin Sauveur sur la croix où
il est mort pour tous, il lui dit de s'attacher à celle qu'il :
lui donnerait, laquelle serait si rude que, si elle n'était sou
tenue de son bras tout-puissant, il lui serait impossible d'y
résister.
Elle garde Cependant, comme on voyait en elle une application con
une ânesse
pendant tinuelle avec Dieu, on profitait de toutes les occasions pour
sa retraite.
l'humilier, l'humiliation étant la meilleure épreuve des dons
extraordinaires de Dieu. Il y avait dans l'enclos une ânesse.
L'on recommanda aux sœurs novices de prendre garde
qu'elle n'allât point dans le jardin potager. C'en fut assez
pour notre fervente novice, qui crut que ce commandement
la regardait personnellement. Excepté les temps que l'on
était au chœur, elle ne manquait point de s'y rendre, ce qui
lui donnait beaucoup d'exercice, la faisant courir toute la
journée pour l'arrêter.
La retraite de sa profession étant arrivée, elle crut qu'elle
devait continuer. L'on prit plaisir de voir jusqu'où elle por
terait son obéissance, charmé que l'on était de son application
avec Dieu, qui parut aussi forte en ce temps que si elle avait
été à l'oraison.
On la retira de cet exercice, mais non sans avoir eu lieu
d'admirer la protection visible de Dieu sur son humble ser
vante. Car un jour, comme elle allait interrompre l'entretien
dont Notre - Seigneur la favorisait pour courir après l'ânesse
et l'ânon, le divin Sauveur lui dit : « Laisse-les faire, ils
ne feront point de mal. » Elle obéit pleine de foi. On vit de
notre Communauté les animaux à travers le potager. Mais
quand on voulut se rendre compte du dégât, il fut impos
sible de reconnaître aucune trace de leur passage .
Notre très-honorée Mère lui ayant ordonné de mettre par
écrit les réflexions qu'elle avait faites pendant ce temps et les
1 Cet alinéa n'était pas inséré dans les mémoires des contemporaines;
il nous a été transmis par la tradition orale du Monastère.
PAR sEs CONTEMPORAINES 69
grâces que Notre-Seigneur lui avait accordées, elle le fit en
CeS termeS : , -
« Mon divin Maître me tenait une fidèle compagnie parmi Ses réflexions.
les courses que j'étais obligée de faire incessamment 1. C'est
dans ce temps que je reçus de si grandes grâces, que je n'en
avais point encore eu de semblables, particulièrement sur
le mystère de sa Passion. Mais je supprime tout, comme
étant trop long à écrire.Je dirai seulement que c'est ce qui
m'a donné tant d'amour pour la croix, que je ne peux vivre
un moment sans souffrir : mais souffrir en silence, sans con
solation ni soulagement, et môurir avec ce Souverain de
ImOIn âme, accablée sous la croix de toutes sortes de souf
frances; ce qui a duré toute ma vie, laquelle par sa miséri
corde s'est toute passée dans ces sortes d'exercices, qui
sont ceux du pur amour. Il a toujours pris si grand soin de
me fournir abondamment de ces mets si délicieux à son goût,
que jamais il ne dit :C'est assez. Les soirs, quoique fort fati
guée et lassée, je jouissais d'une si grande paix, que ma
Seule inquiétude était de ne pas aimer assez mon Dieu. Je
passais toute la nuit agitée de ces pensées.
« Toutes les courses que je faisais pendant le jour ne
1 Nous aimons à rapporter ici la déposition, au procès de 1715, de notre
chère sœur Anne-Élisabeth de la Garde-Marzac, dont nous donnerons la
n0tice à la fin de ce volume, note G. - --
« Elle dit qu'elle est entrée dans la maison trois jours avant la profes
sion de la vénérable sœur Alacoque, et qu'elle est restée deux ans avec
elle au noviciat. Pendant ce temps elle s'aperçut que la maîtresse des
novices s'appliquait en toute occasion à humilier et mortifier ladite Sœur,
lui imposant des pénitences sur les moindres imperfections; et quand elle
ne lui en trouvait point, elle la prenait sur ses vertus, lui disant que ses
longues oraisons et pratiques extraordinaires étaient la marque d'un
0rgueil et d'un amour-propre contraires à la simplicité de l'Institut, ce
qui paraissait être très-sensible à cette chère Sœur, quoiqu'elle parût tou
jours fort contente. .
* « Pour la retirer de sa grande application , on l'envoyait travailler au
jardin, à la cuisine et aux endroits les plus humiliants, jusqu'à aller garder
une ânesse dans le verger.On lui fit passer sa retraite de profession dans cet
exercice, pour modérer le grand brasier de l'amour divin qui la dévorait. »
70 VIE DE LA BIENHEUREUSE
furent jamais capables d'interrompre l'union que j'avais
avec mon Bien-Aimé. Au contraire, il augmentait en moi le
désir de l'aimer pour m'unir plus étroitement à lui. J'etais
aussi contente les soirs que si j'avais été tout le jour devant
le saint Sacrement en oraison. »
Ayant passé sa retraite dans une ferveur toute particu
lière, elle y forma de bonnes résolutions pour sa perfection,
- comme il se voit par ce qu'elle en a écrit; nous allons les mettre -
- ici mot à mot, selon que le Saint-Esprit les lui a inspirées :
Résolutions « Voici mes résolutions, qui doivent durer toute ma vie,
: *e puisque mon Bien-Aimé les a dictées lui-même.Après l'avoir
reçu dans mon cœur, il me dit : « Voici la plaie de mon
Côté pour y faire ta demeure actuelle et perpétuelle; c'est là
que tu pourras conserver la robe d'innocence dont j'ai re
vêtu ton âme, afin que tu vives désormais de la vie d'un :
Homme-Dieu; vivre comme ne vivant plus, afin que je vive
- parfaitement en toi; pensant à ton corps et à tout ce qui
t'arrivera comme s'il n'était plus ; agissant comme n'agis
sant plus, mais moi seul en toi. ll faut pour cela que tes
puissances et tes sens demeurent ensevelis en moi; que tu
sois sourde, muette, aveugle et insensible à toutes les
choses terrestres : vouloir comme ne voulant plus, sans :
jugement, sans désir, sans affection et sans volonté que
celle de mon bon plaisir, qui doit faire toutes tes délices; ne
cherchant rien hors de moi, si tu ne veux faire injure à ma
puissance et m'offenser grièvement, puisque je te veux être
toutes choses. -
« Sois toujours disposée à me recevoir, je serai toujours
prêt de me donner à toi, parce que tu seras souvent livrée
à la fureur de tes ennemis. Mais ne crains rien, je t'environ
nerai de ma puissance, et serai le prix de tes victoires.
Prends garde de ne jamais ouvrir les yeux pour te regarder *
- hors de moi. Qu'aimer et souffrir à l'aveugle soit ta devise :
un seul cœur, un seul amour, un seul Dieu ! »
PAR SES CONTEMPORAINES 74
Ce qui suit est écrit de son sang :
« Moi, chétif est misérable néant, proteste à mon Dieu
, me soumettre et sacrifier à tout ce qu'il demande de moi,
immolant mon cœur à l'accomplissement de son bon plaisir,
sans réserve d'autre intérêt que sa plus grande gloire et son
pur amour, auquel je consacre et abandonne tout mon être
et t0uS meS mOmentS.
« Je suis pourjamais à mon Bien-Aimé, son esclave, sa
servante et sa créature, puisqu'il est tout à moi, et suis son
indigne épouse sœur Marguerite-Marie, morte au monde.
Tout de Dieu, et rien de moi; tout à Dieu, et rien à moi ;
tout pour Dieu, et rien pour moi ! »
Elle fait
Étant si bien disposée elle fit la sainte profession à sa profession.
consolation et à la nôtre, le 6 novembre 1672. Ce fut en
ce jour que son époux la reçut pour épouse. Il l'ornait et la
comblait des délices du Thabor, ce qui lui était plus dur
que la mort, n'ayant pas de conformité avec son époux dé
chiré et crucifié au Calvaire .. Mais il lui dit intérieure \
ment : « Laisse-moi faire, chaque chose a son temps. Main
tenant, mon amour se veut jouer de toi selon son bon
plaisir, sans vue ni résistance, me laissant contenter à tes
dépens, mais tu n'y perdras rien. » Il lui promit de ne la
plus quitter, par ces paroles : « Sois prête à me recevoir, car
je veux désormais faire en toi ma demeure, converser et
m'entretenir avec toi. » -
* Dès ce moment il la gratifia de sa présence d'une manière Jésus la gratifie
desa présence
qu'elle n'avait pas encore expérimentée : elle l'avait et le sensible.
1 Malgré les douceurs dont Jésus-Christ favorisa en ce beau jour la
bien-aimée de son Cœur, il daigna encore exaucer son désir, en la grati
fiant de quelques gouttes d'amertume : nous trouvons dans ses écrits les
paroles suivantes : « Depuis que j'ai le bonheur d'être l'épouse d'un Dieu
crucifié, je ne me souviens pas d'avoir été sans cette aimable livrée de la
croix, commençant par le jour de ma profession, que j'en eus une très
sensible à la nature; mais j'avoue que je ne me peux lasser d'admirer la
bonté de mon Dieu. »
-
72 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
sentait près d'elle, l'entendant mieux que si c'eût été des
sens corporels, par lesquels elle aurait pu se distraire.
Elle disait qu'elle ne pouvait y apporter d'empêchement,
n'y ayant rien de sa participation; ce qui imprima , en elle
un tel anéantissement, « que je me sentis, dit-elle, d'abord
tombée dans l'abîme de mon néant, dont je ne suis jamais
sortie par respect et hommage à sa grandeur, devant la
quelle j'aurais voulu être continuellement prosternée contre
Son respect terre ou à genoux.» Ce qu'elle faisait autant que ses ouvrages
pour la divine
présence. et maladies le lui permettaient, son époux ne lui laissant
point de repos en d'autre posture moins respectueuse. Elle
n'osait presque s'asseoir qu'en communauté ou en présence
de quelqu'un, par la vue de son indignité, dont elle était si
pénétrée qu'elle ne paraissait qu'avec des confusions étranges,
et souhaitait que l'on n'eût de souvenir d'elle que pour la
mépriser et humilier, estimant qu'il ne lui était dû d'autre
partage; ce qui faisait la plus douce satisfaction de son cœur
et la meilleure nourriture de son âme.
La mère [A l'époque de la profession religieuse de notre chère
de Saumaise
à Paray. Sœur, la Communauté n'était plus gouvernée par la mère
Hersant, dont nous avons parlé plus haut; le Seigneur nous
avait donné, dans sa bonté, la mère Marie-Françoise de Sau
maise, professe de Dijon . -
Notre chère sœur Marguerite-Marie ne tarda pas de donner
toute sa confiance à la nouvelle Supérieure, qui la traitait
de son côté comme une fille bien-aimée, ne lui ménageant
pas le pain fortifiant de l'épreuve et de l'humiliation, dont
cette âme ardente se montrait si avide.] -
Sa fidélité La Communauté, qui aimait et estimait sœur Marguerite
à la grâce.
comme un de ses bons sujets, voyait avec plaisir le progrès
qu'elle faisait dans la perfection. On était charmé de voir sa
fidélité à la grâce, qui fit tant d'impression en elle, qu'elle
1 Voir sa biographie, note H.
PAR SES CONTEMPORAINES 73
entreprit dès les commencements d'en suivre tous les mou
vements, sans que jamais elle se soit relâchée de cette
grande exactitude à toutes nos saintes observances, où elle
s'est rendue remarquable, surtout dans l'obéissance, le si- .
lence et la rigidité sur elle-même, suivant le train commun
au vivre et vêtir, avec une mortification exemplaire, sans
écouter la délicatesse de son tempérament, aimant la sim
plicité et pauvreté religieuse, et ne se plaignant jamais,
quoi qu'on lui donnât pour son usage.
Sa ferveur
Elle a employé ses bonnes qualités dans tous les emplois dans
de la sainte Religion où on l'a mise. Partout elle s'y soutint les différents
emplois.
avec sa ferveur ordinaire, mais dans tous elle trouva la .
mortification et l'humiliation.
Elle fut mise dès ses commencements dans les plus pé
nibles. Étant aide à l'infirmerie , elle prenait toujours ce
qui était le plus mortifiant à la nature; ce qu'elle a continué
toute sa vie, partout où l'obéissance la mettait.
A la dépense elle se faisait mettre des portions qu'elle
n'aurait osé présenter à une autre. Elle y eut beaucoup à
souffrir : on sait le travail qu'il y a dans cet emploi; elle en
0llS entreprenait au-dessus de ses forces, sans vouloir qu'on lui
donnât du secours, ni se dispenser du plus petit devoir. Dès
que la cloche sonnait, elle quittait tout pour se rendre où
elle l'appelait, et ne se permettait jamais le moindre sou
lagement; ce qui n'était pas toujours du goût de toutes, qui
n'ayant pas le même attrait ne se portaient pas avec em
pressement pour la seconder.
Elle a été plusieurs fois Maîtresse des pensionnaires, dont Elle est
Maîtresse
elle était fort aimée. Elle tâchait de s'insinuer dans leur des
pensionnaires.
esprit et de gagner leur amitié, pour les porter à aimer plus
ardemment le sacré Cœur de Jésus-Christ. Elle n'oubliait
rien pour leur éducation, tâchant de leur donner de bons
* Elle y eut pour officière sœur Catherine-Augustine Marest; voir sa
biographie, note I. -
74 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
principes, de leur inspirer une grande horreur du vice et
beaucoup d'amour pour la vertu. Elle leur disait souvent
qu'il fallait aimer Dieu préférablement à toutes choses, et
qu'il vaudrait mieux souffrir toutes sortes de peines que de
commettre un seul péché. Elle leur pardonnait facilement
les fautes qu'elles pouvaient faire, à l'exception du men
songe et des rapports, qu'elle corrigeait vivement. Elle ra
massait soigneusement tous les morceaux de pain que les
enfants laissaient traîner; et au réfectoire, ceux qu'elle
trouvait par terre en le balayant, elle les mettait sous son
couvert ou en faisaitfaire son potage.On l'a surprise souvent
à y mettre de l'eau ainsi que dans ses portions, pour en ôter
le goût.
Elle se privait ordinairement des fruits nouveaux, et man
geait également ceux qui étaient gâtés et pourris comme les
bons. L'on remarquait aussi que dans les grandes chaleurs
elle se mettait de l'eau bien chaude, pour mortifier la sen
sualité qu'elle aurait eue à boire frais. Celles qui étaient GI )
office avec elle assurent lui avoir vu faire souvent cette pra
tique, et aussi qu'elles n'avaient de dispute ensemble que
pour l'empêcher de faire ce qui était le plus pénible et mor
tifiant 1 . -- -
En un mot, il serait impossible de dire jusqu'où elle a
1 Sœur Anne-Élisabeth de la Garde déposa en 1715: « Qu'étant réfecto
rière avec ladite Sœur, elle s'aperçut que pour se mortifier, dans les plus
grandes chaleurs de l'été, elle buvait de l'eau toute bouillante ; de quoi
ayant averti la Maîtresse, on la mortifia très-fort, »
La déposante ajoute : « Qu'elle se portait toujours au travail le plus
pénible et le plus rebutant;et, malgré son grand esprit de mortification,
elle ne laissait pas d'être de bonne humeur dans les conversations; mais
elle ne paraissait jamais plus contente qu'en parlant de Dieu. Elle inspirait
aux jeunes Sœurs et même à toutes celles avec qui elle conversait, plu
sieurs pratiques pour honorer le sacré Cœur, surtout dans les temps de
carnaval ; alors elle était consternée des désordres qui se commettaient
dans le monde et demandait permission de pratiquer des pénitences et
austérités, car elle se regardait comme une victime destinée à souffrir pour
les pécheurs. »
PAR SES CONTEMPORAINES 75
porté la mortification, tant en maladie comme en santé,
tout étant toujours bon pour elle, qui se réjouissait quand
s, d le moindre lui arrivait.
Sa douceur
L'on peut dire qu'elle était morte à tous les plaisirs des pour
sens, pour n'en prendre que dans les souffrances, humilia le prochain.
Ill tions et mépris, qui ont toujours fait le charme de son cœur.
A l'égard du prochain, sa charité était universelle, ayant
pour toutes un cœur doux, tendre et compatissant. Autant
elle avait de sévérité pour elle-même, autant avait-elle de
SS]| douceur et support pour le prochain, l'excusant d'une ma
nière à persuader qu'elle auraitvoulu, comme elle le disait
s0uvent, tout souffrir pour le soulager, quelque peine qui
lui en dût arriver. Et quelque mortification qu'elle ait eu à -
lâl souffrir, on ne lui a jamais ouï dire une parole de plainte et
é les de murmure contre qui que ce soit, étant toujours disposée
à rendre service à celles qui lui en procuraient. Elle disait
Sell ordinairement : « Je ne sais comment une épouse de Jésus
Christ crucifié peut fuir la croix et ne la pas aimer, puis
qu'elle fuit en même temps celui qui l'a portée pour notre
amour, en faisant l'objet de ses délices. Nous ne pouvons
l'aimer qu'autant que nous aimons la Croix. »
La lecture qui faisait autrefois ses délices lui devint un Grâces
qu'elle reçut
petit martyre, ne pouvant y appliquer son esprit, non plus ses quatre
premières
que sur d'autres sujets, excepté Dieu seul partout, le voyant années
seul dans ses mystères : et si elle y considérait quelque autre de Religion.
plis 0bjet, ce n'était pas pour s'y arrêter longtemps; lui seul
suffisait à son cœur. Les jours ne lui paraissaient jamais
plis assez longs pour s'entretenir avec son Dieu, qui était la vie
de son âme. Tous ses désirs la portaient à demeurer en si
lence. Ou s'il fallait parler, elle ne le pouvait faire que de
ll
, le Dieu; tous les autres discours lui faisaient souffrir un mar
lyre, « parce que, disait-elle, de grande parleuse que j'étais
;d
je suis devenue si ignorante, que je ne sais plus rien et ne
désire savoir autre chose que Jésus crucifié. »
76 VIE DE LA BIENHEUREUSE
: Dieu lui fit voir un jour, ainsi qu'elle s'en explique, deux
sainteté de saintetés en lui, « l'une d'amour et l'autre de justice, toutes
* deux rigoureuses en leur manière, et lesquelles s'exercent
continuellement sur moi. Par la première, je souffre une
espèce de purgatoire, très-douloureux à supporter pour les
âmes qui y sont détenues, et auxquelles il permettait, selon
qu'il lui plaisait, de s'adresser à moi. La seconde est la
sainteté de justice, si terrible et épouvantable aux pécheurs,
qui me fait sentir le poids de sa rigueur en me faisant souf
frir pour les pécheurs, particulièrement pour les âmes qui
me sont consacrées. Il me dit : « Je te ferai sentir dans la
suite ce qu'il te conviendra souffrir pour mon amour. »
Jésus « Un autre jour, après la communion, il me dit de lui réi
lui demande - »• -
de nouveau térer le sacrifice que je lui avais déjà fait de ma liberté et de
* tout mon être, ce que je lui fis de tout mon cœur, pourvu,
lui dis-je, ô mon Souverain, que vous ne fassiez rien con
naître en moi d'extraordinaire, que ce qui pourra me causer
de l'humiliation et abjection devant les créatures , et me dé
- truire dans leur estime. Car, hélas ! mon Dieu, je sens ma
faiblesse, je crains de vous trahir, et que vos dons ne soient
pas en sûreté chez moi. - Ne crains rien, ma fille, répon
* dit-il, j'y mettrai bon ordre;je m'en rendrai gardien moi
- Notre-seigneur même, et te rendrai impuissante à me résister. - Je lui
lui montre une . ,.
grande croix répliquai : Hé quoi, mon Dieu, me laisserez-vous toujours
* vivre sans souffrir ? Il me fut d'abord montré une grande
croix, dont je ne pouvais voir le bout. Elle était toute cou
verte de fleurs. Mais il me fit entendre en même temps ces
paroles : « Voilà le lit de mes chastes épouses, où je te ferai
- consommer les délices de mon pur amour. Peu à peu ces
fleurs tomberont, et il ne te restera que les épines que ces
fleurs cachent à cause de ta faiblesse; mais tu en sentiras si
vivement la piqûre, que tu auras besoin de toute la force de
mon amour pour en supporter la douleur. »
Ces paroles la réjouirent, pensant qu'il n'y aurait jamais
"»
--
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 77
assez de souffrances pour désaltérer l'ardente soif qu'elle en
avait, qui ne lui donnait aucun repos ni jour ni nuit.Autant
les douceurs lui étaient pénibles, autant la croix toute pure
) lll
faisait sa consolation. Elle aurait voulu accabler son corps
de travail et de pénitence; les austérités paraissaient peu de
chose à un cœur qui ne pouvait vivre un moment sans souf
est : frir pour cette sainteté d'amour, laquelle avait allumé dans
êlls
son âme troisgrands désirs qui la tourmentaient incessam- Trois désirs
ment : l'un, de souffrir; l'autre, d'aimer Dieu et de commu- :
nier; le troisième, de mourir pour s'unir à lui. Le temps et "
ils li le lieu lui était égal, depuis que son Bien-Aimé l'accompa
gnait partout; et les dispositions que l'on faisait d'elle lui
étaient indifférentes, étant sûre que partout elle trouverait
et le de quoi souffrir, mais en silence, sans consolation, sans "
lVl,
s0ulagement, sans compassion.
Son Sauveur lui a été fort libéral de ces mets si délicieux
( 0l
àson goût. Il lui fit connaître un jour, dans le temps de la
*l Sainte communion, qu'autant de fois elle ferait rencontre de
S llll sa croix et la mettrait par amour dans son cœur, autant de
il lois elle le recevrait et ressentirait sa présence.
« J'ai un si grand désir de la sainte communion, dit-elle, Désir
d
que quand il me faudrait marcher par un chemin de flammes, la c*.
les pieds nus, il me semble que cette peine ne m'aurait rien
coûté en comparaison de la privation de ce bien. Rien n'est
il capable de me donner une joie sensible que ce pain d'amour,
après la réception duquel je demeure anéantie devant mon
Dieu, mais avec une si grande joie, que je passe quelquefois
un demi quart d'heure pendant lequel tout mon intérieur est
dans le silence et dans un profond respect, pour entendre
la voix de Celui qui fait tout le contentement de mon âme.»
ss Quelques mois après la profession de notre chère Sœur, saintFrançois
et un peu avant la fête de saint François de Sales, notre r*
Saint Fondateur l'honora d'une visite et de salutaires ensei- , *.
gnements. « Il me fit voir, dit-elle, pendant mon oraison,
78 VIE DE LA BIENHEUREUSE
que les vertus qu'il avait toujours le plus souhaitées à ses
filles, étaient celles qui l'avaient continuellement tenu uni à
Dieu : c'est-à-dire la charité envers Dieu et le prochain, et
la plus profonde humilité ! que l'on était déchu de l'une et
- de l'autre : de la charité envers Dieu, lorsqu'on ne regarde -
que les créatures en ses actions, ne recherchant que leur
approbation, sans se soucier d'être de très-mauvaise odeur
devant Dieu, qui détourne sa face de semblables actions,
et que les amitiés particulières détruisent la charité et le si- |
lence.Quant à l'humilité, que c'était manque de se tenir en
soi-même pour veiller à ses propres défauts; que l'on jugeait
mal les intentions du prochain, au moindre signe que l'on
voyait de l'action. C'est ce qui me fait beaucoup de peine,
- ajouta notre saint Père, voyant qu'on résiste à la grâce et
- aux moyens que Dieu donne pour un parfait amendement. *is
« Comme la trop grande douceur, qui, s'étant glissée avec
la complaisance des créatures, est la cause de tous ces man
quements et de beaucoup d'autres, il faut, dit-il, que ce soit
par l'esprit d'une aimable rigueur et d'une vigilance conti- |
nuelle que tous ces défauts soient réparés, puisque Dieu
donne les grâces nécessaires à chacune en particulier, si l'on
veut s'en servir. Mais je viendrai au jour de ma fête pour
choisir toutes mes vraies filles,. qui possèdent mon vrai
esprit, et je les écrirai dans mon cœur, pour les offrir sans
cesse à la divine Majesté en odeur de suavité, pour sup
pléer aux imparfaites. » - -
***int Toute la consolation de notre chère Sœur était d'être devant
sacrement. le saint Sacrement; elle y restait tous les moments qui lui
étaient libres, disant que Notre-Seigneur la pressait si fort
- de l'aller trouver, que quand elle y résistait il la mettait
dans un état qu'elle ne peut exprimer. Sa peine n'était pas
moindre lorsqu'elle voulait rester au chœur et que l'obéis
sance l'appelait ailleurs. |
Lorsqu'elle sortait de l'oraison, elle sentait une douleur
PAR SES CONTEMPORAINES 79
comme si on lui eût arraché le cœur, ce qui lui faisait dire :
« 0 mon Jésus, ne pouvant demeurer en votre présence,
in, d venez donc avec moi pour sanctifier tout ce que je ferai,
puisque tout est pour vous. »
-
« Me trouvant dans une charge qui m'empêchait de faire Elle éprouve
de la peine
e lll l'oraison avec la Communauté , cela, dit-elle, excita dans d'être empêchée
de faire
mon esprit, un jour de Pâques, un petit mouvement de oraison.
tils chagrin, de quoije fus aussitôt reprise par mon souverain Notre-Seigneur
l'en reprend.
Maître, me disant : « Sache, ma fille, que l'oraison de sou
nitl mission et de sacrifice m'est plus agréable que la contem
plation. » Aussi disait-elle souvent que rien ne luiparaissait
plus horrible dans la maison de Dieu, qu'une religieuse vo
et, lontaire.
Mais pour surcroît de peine, Notre-Seigneur lui commanda
él, de dire à sa Supérieure qu'elle ne devait avoir de singularité
que les souffrances, et qu'il ne voulait point qu'elle fût une
llr pierre d'achoppement, parce que ceux qui s'y heurteraient
syblesseraient très-vivement, « non à cause de toi, ajouta
gli Cette voix, mais à cause de mon esprit qui habite en toi ».
Son amour
On ne pouvait assez admirer son zèle et son ardeur pour
pour le saint
Dieu; le feu de son saint amour brûlait et consumait son Sacrement.
ceur de ses plus vives flammes. On la trouvait toujours oc
cupée de ce divin objet; ce qui fit craindre que cette grande
33l8 application n'altérât sa santé. On la priait de la modérer,
sur lui disant qu'il ne fallait pas être plus dévote que les autres,
et n'être pas aussi assidue les fêtes devant le saint Sacre
ment, où elle passait presque tout le jour en oraison. Elle
illi résolut de rester dans sa cellule; mais il ne fut pas en son
pouvoir. Après avoir résisté quelque temps, elle fut con
lit trainte de la quitter pour aller à Celui qui l'appelait; et y
p*
allant, Notre-Seigneur lui dit d'une voix irritée,y ce sont ses
termes : « Apprends que si tu te retires de ma présence je
t Probablement l'emploi de seconde infirmière, que la Bienheureuse .
glll remplissait la première année qui suivit sa profession.
80 VIE DE LA BIENHEUREUSE
te le ferai bien sentir, et à toutes celles qui en seront cause;
je leur cacherai ma présence, et elles ne me trouveront
point lorsqu'elles me chercheront. »
sixième mois Comme l'on vit que Notre-Seigneur
après A -
continuait
• -
de gratifier-
sa profession. cette chère Sœur de grâces et dons extraordinaires, on lui
" :"° ordonna d'écrire ce qui se passait dans son intérieur .. Elle
* :* y sentit d'abord beaucoup de difficulté, mais Notre-Sei
Sa :* gneur lui dit : « Pourquoi refuses-tu d'obéir à ma voix, et
de mettre par écrit ce qui vient de moi et non de toi, qui n'y
as aucune part qu'une simple adhérence?Considère ce que
tu es et ce que tu mérites, et tu pourras connaître d'oùvient
le bien que tu possèdes; pourquoi crains-tu, puisque je t'ai
donné pour asile le lieu où tout est rendu facile ? » Après
ces paroles elle sentit un grand désir d'obéir.Voici comment
elle s'explique :
Elle demande « Pour commencer, je dirai qu'une veille de communion,
* je demandais à mon Jésus d'unir mon cœur au sien, puis
"" que c'étaient là toutes mes prétentions; me disant en moi
même comment il se pourrait faire que le néant fût uni au
Tout. Je sais bien, ô mon Dieu, que cette divine union ne
se peut que par votre amour!. Alors il me fit voir par la su
prême pointe de l'entendement son beau Cœur,plus éclatant
que le soleil et d'une infinie grandeur. Un petit point qui ne
semblait qu'un atome tout noir et tout défiguré , faisait ses
efforts pour s'approcher de cette belle lumière ; mais c'était
en vain, si ce Cœur amoureux ne l'eût attiré lui-même, en
disant : Abîme-toi dans ma grandeur, et prends garde de
n'en jamais sortir, parce que, si tu en sors, tu n'y rentreras
plus. [Depuis ce jour] je trouve mon cœur tellement lié à
l'oraison, que je suis quelquefois comme si je n'en avais plus
la jouissance, et dans une paix sigrande que je n'ai d'autre
1 Cet ordrefut donnépar la mère de Saumaise, qui conserva soigneuse
. -- ment le recueil des grâces écrites par sa chère fille. Ce mémoire n'est pas
celui que la Bienheureuse écrivit d'après l'ordre du P. Rolin.
PAR SES ( ONTEMPORAINES - 81
inquiétude que de ne pas aimer mon Dieu, et de ne pas bien
W0l0l
employer mon temps en l'exercice de son saint amour. Et
m'imaginant quelquefois que c'était le démon qui me tenait
ainsi, je disais à Dieu : « Faites-moi connaître les ruses du
Il li
démon, afin que je les évite ! » Mon bien-aimé m'a fait
1 |
entendre que le démon ne pouvait connaître l'intérieur que
lorsqu'on en donnait quelque signe extérieur, et qu'il lui était
impossible de donner la paix à un cœur. »
Dieu, pour éprouver sa fidélité, retirait quelquefois ses
douceurs, en sorte qu'elle se trouvait tout d'un coup dans
une impuissance si grande, qu'elle se plaignit une fois à
je la Notre-Seigneur de ce qu'il permettait qu'elle demeurât sans
rien faire en sa présence. Elle entendit qu'il lui faisait
ce reproche intérieurement : « Si je te veux en ma pré
sence sourde, aveugle et muette, n'en dois-tu pas être con
mil, tente ? » -
puis Pendant une solitude de communauté, le divin Sauveur Parole
de
lui fit connaître que lorsqu'il fait sa demeure dans une âme Notre-Seigneur
ni âl
il veut un entendement sans curiosité, un esprit sans juge unependant
solitude
de
ment, un jugement sans volonté, et un cœur sans autres communauté.
Sl
mouvements que ceux de son amour. En même temps elle
alal
s'offrit à sa divine volonté, se mettant dans une entière dé
pendance et soumission. --
Nous la laissons continuer elle-même le récit des faveurs
étail
dont Notre-Seigneur se plaisait à la gratifier.
«Après avoir demeuré longtemps sans pouvoir chanter à Guérison
d'une extinction
l'oifice,-ce qui ne m'était pas une petite peine, tant à cause de voix.
de la joie que j'avais à chanter les louanges de mon Dieu,
que parce que je regardais cette impuissance comme un
juste châtiment de ma négligence, ce qui me causait beau
coup d'humiliation, - la veille de la Visitation, à matines,
ayant fait plusieurs efforts inutiles pour chanter à l'invita
toire, sans pouvoir même suivre le chœur en psalmodie, au
premier verset du Te Deum je me sentis toute pénétrée d'une
T. I. - 6
82 VIE DE LA BIENHEUREUSE
puissance à laquelle toutes les miennes s'appliquèrent d'abord,
en esprit d'hommage et d'adoration. Ayant mes bras croisés
dans nos manches, une divine lumière s'y vint poser en la
figure d'un petit enfant, ou plutôt d'un soleil éclatant, ce qui
me fit dire dans un profond silence : « Mon Seigneur et mon
Dieu,par quel excès d'amour abaissez-vous ainsi votre gran lapi
deur infinie ? - Je viens, ma fille, te demander pourquoi tu
me dis si souvent de ne me point approcher de toi. - Vous
savez, ô mon Souverain, que c'est que je ne suis pas digne siis
de m'approcher de vous, et bien moins de vous toucher. -
Apprends que plus tu te retires dans ton néant, plus ma
Grandeur s'abaisse pour te trouver. » Mais craignant que ce
ne fût un ange de Satan, je lui fis cette demande : « Si c'est
vous, ô mon Dieu, faites donc que je chante vos louanges. »
A l'heure même je sentis ma voix libre et plus forte que
jamais.Je poursuivis le Te Deum avec le chœur, et le reste
de matines se passa ainsi, sans que toutes les caresses dont
sa bonté m'honora me rendissent moins attentive à l'office.
Seulement je sentais tout mon intérieur qui était puissam
ment lié à cette divine présence et occupé à l'honorer. A la
*fin, il me dit : « J'ai voulu éprouver le motif pour lequeltu
récitais mes louanges; car si tu te fusses tenue un moment
moins attentive à les dire,je me serais retiré. »
« Tout cela demeura si fort imprimé en moi, qu'éloignant
le sommeil de mes yeux il me fit trouver la nuit bien courte
Il est vrai que je lui demandais une grâce pour quelque
personne, qu'il ne me voulut pas accorder, ni me rien
répondre.Je vis bien que c'était mon indignité qui en était
CaUlSG .
« Ayant gardé ma voix assez longtemps, je la perdis une
seconde fois, et l'ayant demandée à Notre-Seigneur, il me
répondit qu'elle n'était pas à moi, qu'il me l'avait prêtée
pour m'obliger à croire, et que je devais demeurer contente
en la perdant, comme en la possédant. J'en suis demeurée
PAR SES CONTEMPORAINES 83
depuis dans l'indifférence, rien n'étant plus profitable à une
âme que le plus parfait abandon pour toutes choses. »
Une autre fois, à l'assemblée d'après vêpres, il lui semblait *
qu'on lui disait sans cesse qu'elle était sur le bord d'un pré- est un abîme.
| | cipice; et comme elle n'en savait pas l'explication, cela la
tenait en peine : ce qui fit qu'elle s'adressa à Notre-Seigneur
en confiance, lui disant : « Unique amour de mon âme,faites
moi connaître ce qui m'inquiète ! » Aussitôt qu'elle fut à
l'oraison, il se présenta à son âme tout couvert de plaies, lui
disant de regarder l'ouverture de son sacré Côté, qui était
lS lll un abîme sans fond, creusé par une flèche sans mesure, celle
de l'amour; que si elle voulait éviter l'abîme qu'elle se plai
gnait ne pouvoir connaître, il fallait se perdre dans celui-ci,
) par lequel on évite tous les autres; que c'était la demeure de
ceux qui l'aiment; qu'ils y rencontraient deux vies, l'une pour
l'âme, et l'autre pour le cœur. L'âme y rencontre la source
dl des eaux vives, pour se purifier, et recevoir en même temps
la vie de la grâce, que le péché lui avait ôtée. Le cœur y
Sl' trouve une fournaise d'amour, qui ne le laisse plus vivre que
Ali d'une vie d'amour. L'une s'y sanctifie et l'autre s'y consomme,
et comme l'ouverture est fort étroite, il faut être petit et
nel dénué de toutes choses pour y pouvoir entrer.
« Notre-Seigneur me dit une autre fois que mon cœur était Tableau animé.
un tableau animé, sur lequel il voulait peindre une image
animée, qui, ne me laissant plus de repos, me causerait des
douleurs plus aimables que rigoureuses. Ilest vrai que depuis
ce temps, je n'ai aucune soif des humiliati6ns et mortifica
tions ou autre chose, qu'il n'y ait plus de douceur que d'amer
tume. »
lllt Rien ne la touchait plus que lorsqu'on lui parlait de l'abus
des grâces de Dieu. «Celui que j'en ai fait, disait-elle, est
si grand, que je n'ai rien en moi qui ne mérite des châtiments
gill éternels. » Dans cette vue elle demandait à Dieu qu'il l'effaçât
de la mémoire des créatures, ou qu'il leur fît connaître ses
- 84 VlE DE LA BIENHEUREUSE
ingratitudes envers sa bonté, pour lui rendre ce qui lui était
si justement dû, le mépris et la confusion.
Jésus au jardin Mais nous la laissons elle-même continuer le récit de ses
des Olives,
en 1673. grâces : « Considérant attentivement dans une de mes orai
- sons l'unique objet de mon amour au jardin de Olives, plongé
" dans la tristesse et agonie d'une douleur rigoureusement
amoureuse, et me sentant fort pressée du désir de participer
à ses angoisses douloureuses, il me dit : « C'est ici où j'ai
plus souffert intérieurement qu'en tout le reste de ma Passion,
me voyant dans un délaissement général du ciel et de la
terre, chargé des péchés de tous les hommes. J'ai paru devant
la sainteté de Dieu, qui, sans avoir égard à mon innocence,
m'a froissé dans sa fureur, me faisant boire le calice qui con
tenait tout le fiel et l'amertume de sa juste indignation, et
comme s'il eût oublié le nom de Père pour me sacrifier à sa
juste colère. Il n'y a point de créature quipuisse comprendre
la grandeur des tourments que je souffris alors; et c'est cette
même douleur que l'âme criminelle ressent lorsqu'elle est
devant le tribunal de la sainteté divine, qui s'appesantit sur
elle, la froisse, l'opprime et l'abîme en sa juste fureur. » Il
me dit ensuite ces paroles : « Ma justice est irritée, et prête
de punir par des châtiments manifestes les pécheurs cachés,
s'ils ne font pénitence. Et je te veux faire connaître lorsque
ma justice sera prête à lancer ses coups sur ces têtes crimi
nelles. Ce sera lorsque tu sentiras appesantir ma sainteté sur
toi, qui dois élever ton cœur et tes mains au ciel, par prières
et bonnes œuvres ; me présentant continuellement à mon
Père, comme une victime d'amour immolée et offerte pour les
péchés de tout le monde; me mettant comme un rempart et
un fort assuré entre sa justice et les pécheurs afin d'obtenir
ma miséricorde, de laquelle tu te sentiras environnée lorsque
je voudrai faire grâce à quelqu'un de ces pécheurs. C'est
alors que tu me dois offrir à mon Père, comme l'unique objet
, de ses amoureuses complaisances, en action de grâces de la
PAR SES CONTEMPORAINES 85
miséricorde qu'il exerce envers les pécheurs. Tu connaîtras
encore lorsque cette âme persévèrera pour le ciel; car je te
les ferai part de quelque petit échantillon de la joie que les Bien
heureux en reçoivent, et le tout, par la communication de
II]0Il 8I00U1I", ) -
« Peu de temps après, dans la première solitude qui suivit vers novembre
1673,
ma profession, les deux ou trois premiers jours, cette sain- Impression
ùji teté divine s'appesantit et s'imprima si fort en moi, qu'elle *: ***
me rendait incapable de faire l'oraison et de supporter la
douleur intérieure que je sentais. J'éprouvais un tel désespoir
et une douleur si grande de paraître devant mon Dieu, que si
Il*
la même puissance qui me faisait souffrir ne m'eût soutenue,
j'aurais voulu mille fois m'abîmer, me détruire et m'anéantir,
s'il eût été en mon pouvoir. Et malgré tout, je ne pouvais
me retirer de cette divine présence, et elle me poursuivait
*àS
ndlt partout comme une criminelle prête à recevoir sa condam
( lt , nation, mais avec une soumission si grande au divin vou
é il loir de mon Dieu, que j'étais toujours disposée à recevoir
t0utes les peines et douleurs qu'il lui plaisait m'envoyer,
| Slll
, | avec le même contentement que je ferais de la suavité de
S0Il amOUlr, -
jhés « Un jour, comme je me levais du lit, il me sembla en- Mon peuple
tendre une voix qui me disait : Le Seigneur se lasse d'at- ne *.
ini
tendre. Il veut entrer dans ses greniers, pour cribler son
# sl'
froment et séparer le bon grain d'avec le chétif. Ne faisant
pas d'état de cela et ne m'y arrêtant pas, quoiqu'il ne de
meurât imprimé dans l'esprit, je tâchais de m'en détourner,
p: comme d'une distraction qui m'occupait tellement que je ne
pouvais faire l'oraison. Dans ce combat de mon esprit, la
sainteté de Dieu venant à s'appesantir sur moi, comme si
qlt
c'eût été pour m'anéantir, me mit hors de tout mouvement,
pour me faire entendre derechef sa voix, qui fut telle : Mon
peuple choisi me persécute secrètement, et ils ont irrité ma
*
justice! Mais je manifesterai ces péchés secrets par des châ
86 VIE DE LA BIENHÉUREUSE
timents visibles, car je les criblerai dans le crible de ma
sainteté, pour les séparer d'avec mes bien-aimés. Les ayant
séparés, je les environnerai de cette même sainteté, qui se
- met entre le pécheur et ma miséricorde. Et quand ma sain
teté a une fois environné le pécheur, il est impossible qu'il se
reconnaisse 1 ; sa conscience demeure sans remords; son en
tendement, sans lumière; son cœur, sans contrition; et il
meurt enfin dans son aveuglement.
Le
Coeur de Jésus
« Me découvrant ensuite son Cœur amoureux, tout déchiré
déchiré.
et transpercé de coups : « Voilà, me dit-il, les blessures que
je reçois de mon peuple choisi. Les autres se contentent de
frapper sur mon corps ; ceux-ci attaquent mon Cœur, qui n'a
jamais cessé de les aimer. Mais mon amour cèdera enfin à
ma juste colère, pour châtier ces orgueilleux attachés à la
terre, qui me méprisent et n'affectionnent que ce qui m'est
contraire, me quittant pour les créatures, fuyant l'humilité
pour ne chercher que l'estime d'eux-mêmes, Et leurs cœurs
étant vides de charité, il ne leur reste plus que le nom de re
ligieux. » Pendant ce temps je ne cessais de demander à
mon Dieu une véritable conversion pour toutes ces âmes,
contre lesquelles sa justice était irritée, lui offrant les mérites
de la vie, mort et passion de son divin Fils, mon Sauveur,
pour satisfaction des injures qu'il avait reçues de nous; m'of
frant moi-même à sa divine bonté, pour souffrir toutes les
peines qu'il lui plairait m'envoyer, même d'être anéantie et
abîmée, plutôt que de voir périr ces âmes qui lui ont coûté
si cher.
Nouvelle « Une fois, après avoir longtemps souffert sous le poids
impression
de la sainteté de la sainteté de Dieu, je perdis la voix et les forces. J'avais
de Dieu.
tant de confusion de paraître devant les créatures, que la
1 Ce langage comminatoire se retrouve textuellement dans la sainte
Écriture, et ne doit pas être pris ici dans un autre sens. La foi nous
enseigne que si le pécheur voulait profiter des grâces que Dieu lui accorde
st lui réserve encore, il se reconnaîtrait et se convertirait.
PAR SES CONTEMPORAINES 87
mort m'aurait été plus douce. La sainte communion m'était
yall si douloureuse, qu'il me serait difficile d'exprimer la peine
queje sentais en m'en approchant, bien qu'il ne me fût pas
sai permis de m'en retirer, puisque c'était lui-même qui me
faisait souffrir cet état, me défendant de m'en éloigner. Je
pouvais dire avec le prophète, que mes larmes me servaient
*l | de pain nuit et jour.Jésus-Christ au saint Sacrement, qui
était tout mon refuge, me traitait avec tant d'indignation,
chié que je souffrais une espèce d'agonie, et je n'y pouvais de
meurer qu'en me faisant une extrême violence ; et si hors les
temps d'obligation je m'en allais me présenter devant lui en
disant: « Où voulez-vous que j'aille, ô divine Justice, puisque
fini vous m'accompagnez partout?» j'entrais et sortais sans savoir
,àl ce que je devais faire et sans trouver de repos que celui de
la douleur.
« Un jour, Notre-Seigneur se présenta à moi couvert de Jésus couvert
de plaies
plaies, ayant son corps tout sanglant et son Cœur tout déchiré et de sang.
de douleur; il était comme tout lassé.Je me prosternai à ses
pieds avec une grande crainte qui s'était imprimée en moi,
et n'osant lui rien dire. Il me dit : « Voilà où me réduit mon
peuple choisi, que j'avais destiné pour apaiser ma justice, et
il me persécute secrètement. S'il ne s'amende, je le châtierai
sévèrement; je retirerai les justes et j'immolerai le reste à
ma juste colère, qui s'embrasera contre eux. » Je ne peux
fit d
dire combien cela me fit souffrir.Je lui présentai son amour
souffrant, dont un des regards était capable d'apaiser son
C0Ull'I'OllX.
« Une fois, me sentant saisie d'une vive appréhension de Ecce homo,
pis
m'approcher de la sainte communion, pour la crainte que
le l j'avais de déshonorer mon Sauveur, mais n'en ayant pu
obtenir la permission de ma Supérieure, je m'en approchai
gilt avec une si extraordinaire douleur, que tout mon corps en
frémissait d'appréhension de celle que mon Sauveur allait
sentir dans quelques âmes qui le devaient recevoir.
S8 VIE DE LA BIENHEUREUSE
« Après la sainte communion, il se présenta à moi comme
un Ecce homo, tout déchiré et défiguré, disant : « Je n'ai
trouvépersonne qui m'ait voulu donner un lieu de repos en
cet état souffrant et douloureux. » Cette vue m'imprima une
si vive douleur que la mort m'eût été plus douce mille fois
que de voir mon Sauveur en cet état. Et il me dit : « Situ
savais qui m'a mis en cet état,ta douleur serait bien plus
grande. Cinq âmes consacrées à mon service m'ont ainsi
traité, car j'ai été tiré à force de corde dans des lieux fort
ctroits, garnis de tous côtés de pointes, de clous et d'épines
qui m'ont réduit de la sorte. »
« Je sentis un grand désir de savoir l'explication de ces
paroles. Alors Notre-Seigneur me fit entendre que la corde
était la promesse qu'il nous avait faite de se donner à nous ;
la force était son amour; ces lieux étroits étaient ces cœurs
- . mal disposés; et ces pointes, l'esprit d'orgueil. Je lui offris
le cœur qu'il m'avait donné, pour lui servir de repos. Dans
ses lassitudes, il se présentait à moi dès que j'avais un mo
ment, me disant de baiser ses plaies, pour en adoucir la
- douleur.
- Jésus couronné « Un jour, après la sainte communion, il me fit voir une
"* rude couronne composée de dix-neuf épines très-piquantes,
qui perçaient son divin chef; ce qui me causa une si vive
douleur que je ne pouvais lui parler que par mes larmes. Il
me dit qu'il m'était venu trouver, pour que je lui arrache ces
épines, qui lui avaient été ainsi enfoncées par une épouse
infidèle. Elle me perce le cerveau d'autant d'épines, autant
- de fois que par orgueil elle se préfère à moi. Ne sachant com
ment faire pour les tirer, j'avais cet objet continuellement
devant mes yeux; ce qui me faisait beaucoup souffrir. Ma
Supérieure m'ayant dit de demander à Notre-Seigneur ce
que je devais faire pour les faire sortir, il me dit que ce serait
par autant d'actes d'humilité pour honorer ses humiliations.
Mais n'étant qu'une orgueilleuse, je priai la Supérieure d'of
PAR SES CONTEMPORAINES 89
frir à Notre-Seigneur les pratiques d'humilité de la Com
munauté, ce qui lui fut fort agréable; car, après cinq jours
passés, il m'en fit voir trois, desquelles il était beaucoup
soulagé; et les autres demeurèrent encore fort longtemps.
« Un vendredi, ayant reçu mon Sauveur, il mit ma bouche Un
sur la plaie de son sacré Côté, m'y tenant serrée fortement la fait reposer
l'espace de trois ou quatre heures, avec des délices que je ne *** Cœur.
puis exprimer, entendant continuellement ces paroles : « Tu
vois maintenant que rien ne se perd dans la puissance, et
que tout se trouve dans ma jouissance. »
« Et je lui disais : O mon amour, je quitte de bon cœur
tous ces plaisirs extrêmes, pour vous aimer pour l'amour de
vous-même, ô mon Dieu; lui répétant ces paroles autant de
0S fois qu'il renouvelait ces caresses.
« Il me dit en ce temps que toutes les nuits du jeudi au cinq Pater
*s - vendredi, je me lèverais à l'heure qu'il me marquerait pour *
réciter cinq Pater et cinq Ave Maria, prosternée contre terre, " "**
avec cinq actes d'adoration qu'il m'avait appris, pour lui
rendre hommage dans l'extrême angoisse qu'il souffrit la nuit
de sa passion. Je lui répondis : « Mon Seigneur, vous savez
* lll que je ne suis point à moi, et que je ne ferai que ce que ma
ils, Supérieure m'ordonnera. - Je ne l'entends pas autrement,
me dit mon Seigneur; car, tout puissant que je suis, je ne
, veux rien de toi qu'avec la dépendance de ta Supérieure.
Elle bien ces paroles de la bouche de la Vér1té : Tous reli- *.
)llSt gieux désunis et séparés de leurs Supérieurs se doivent re- religieuse
ti garder comme des vases de réprobation, dans lesquels toutes
)ll- les bonnes liqueurs sont changées en corruptions, sur les
quelles le divin Soleil de justice venant à darder ses rayons,
opère le même effet que le soleil luisant sur la boue.Ces âmes
sont tellement rejetées de mon Cœur, que plus elles tâchent
den approcher par le moyen des sacrements, oraisons et
autres exercices, plus je m'éloigne d'elles, pour l'horreur que
J'en ai. Elles iront d'un enfer à un autre, car c'est cette
90 VIE DE LA BIENHEUREUSE
désunion qui en a tant perdu, et qui en perdra toujours
davantage; puisque tout Supérieur tient ma place, soit qu'il
soit bon, ou mauvais ; c'est pourquoi l'inférieur pensant le
heurter, se fait autant de blessures mortelles en l'âme; et
après tout c'est en vain qu'il gémira à la porte de la miséri
corde, il ne sera point écouté.
Sainteté « Une autre fois je me sentis si fort imprimer la sainteté
de justice.
de mon Dieu, qu'il me semblait n'avoir plus de force pour y
résister, disant seulement ces paroles : Sainteté de mon Dieu,
que vous êtes redoutable pour les âmes criminelles ! D'autres
fois : O mon Seigneur et mon Dieu, soutenez ma faiblesse,
afin que je ne succombe pas sous ce pesant fardeau, à cause
" de l'énormité de mes crimes, pour lesquels j'ai mérité toute
la rigueur de votre justice. Il me fit entendre seulement ces
mots : « Je ne t'en fais sentir qu'un petit échantillon, car
les âmes justes la soutiennent, crainte qu'elle ne tombe sur
les pécheurs. »
Confession Comme elle se préparait à faire sa confession annuelle,
annuelle.
avec une grande anxiété pour trouver ses péchés, le divin
Maître lui dit : « Pourquoi te tourmentes-tu ? Fais ce qui est
en ton pouvoir, je suppléerai à ce qui manquera. Au reste,
je ne demande rien tant, dans les sacrements, qu'un cœur
contrit et humilié, qui, d'une volonté sincère de ne me plus
déplaire, s'accuse sans déguisement. Pour lors, je pardonne
sans retardement, et de là s'ensuit un parfait amendement. »
Elle fit donc sa confession annuelle, dans laquelle il lui
sembla voir et sentir qu'on la dépouillait, et qu'on la revêtait
en même temps d'une robe blanche.
Après la sainte communion, le bien-aimé de son âme
s'étant emparé de son cœur et de toutes ses puissances, lui
Robe
d'innocence. dit amoureusement : « Moi, ton époux, ton Dieu et ton amour,
je suis venu, ma bien-aimée, pour revêtir ton âme de la
robe d'innocence, afin que tu ne vives que de la vie d'un
homme-Dieu. Pour cela, je simplifierai et purifierai toutes
PAR SES CONTEMPORAINES 91
tes puissances, afin qu'elles ne reçoivent plus aucune impres
sion; et c'est en présence de.la sainte Trinité et de ma sainte
Mère que je te fais cette grâce .. Si tu viens une fois à la
perdre, tu ne la retrouveras jamais, et tu te précipiteras dans
un abîme si profond,à cause de la hauteur du lieu où je t'ai
logée, qui est la plaie de mon Cœur, que tu ne pourras
il* jamais te relever de cette chute. -
« Mon bien-aimé a consommé en lui tous mes désirs, ne Horreur .
dupéché.
m'en ayant laissé que celui de me rendre une pure capacité
dllll de son divin amour, sans aucune crainte que celle du péché.
Mais,à la vérité, il en donne une si grande frayeur à mon
âme, que j'aimerais mieux me voir livrée à la fureur de tous
les démons que de la voir tachée du péché,pour petit qu'il
nl (* fût. Le regret que j'ai de tant d'horribles crimes que j'ai
commis contre Dieu, me fait offrir sans cesse à sa divine bonté,
pour souffrir toutes les peines que j'ai méritées. J'accepte
encore les peines dues aux péchés dans lesquels je serais
t0mbée sans le secours de sa grâce, m'abandonnant à tous
les châtiments qu'il plaira à mon Dieu d'exercer sur moi,
hormis la rechute dans le péché.A la vérité, j'aimerais mieux
me précipiter dans tous les abîmes les plus épouvantables,
que d'accepter celui-là. Mais aussi la demande que je fais à
mon Dieu, c'est qu'il m'efface de la mémoire de toutes les
jlt
créatures, afin qu'elles ne se souviennent de ce chétif néant
que pour se venger des outrages que j'ai faits à mon Dieu
il li par tant de péchés que j'ai commis, ne m'en pouvant venger
moi-même, à cause que je suis toute sacrifiée à l'obéissance.
1 En écrivant au P. Rolin (vers 1686) les faveurs dont le Seigneur
l'avait comblée, la Bienheureuse s'exprimait en ces termes au sujet de la
grâce précédente :
S, li
« Après une confession générale de toute ma vie très-criminelle, d'abord
après l'absolution, Notre-Seigneur me fitvoir une robe plus blanche que
la neige, qu'il appelait la robe d'innocence. (Voir au 2e vol.) Ensuite
m'ouvrant son Cœur : « Voici, ajouta-t-il, le lieu de ta demeure éternelle,
0ù tu pourras conserver sans tache la robe d'innocence dont j'ai revêtu
t0n âme, »
92 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Je voudrais que toutes les créatures fussent animées d'un
saint zèle, pour me traiter comme une criminelle de lèse
majesté divine. Mais c'est enfin à mon Dieu que je m'aban
donne, puisque lui seul connaît la douleur de mon cœur pour
mes ingratitudes. Lui seul est le souverain remède à tous
mes maux ;ils ne peuvent être compris que par Celui qui les
a imprimés en mon âme, qui lui est toute sacrifiée. Comme
Soif
- d'humiliations.
toutes choses n'ont de repos que dans leur centre, et que
chacune cherche ce qui lui est propre, mon cœur, tout abîmé
dans son centre, qui est le Cœur très - humble de Jésus, a
une soif ardente des humiliations, mépris et oubli de toutes
les créatures, ne me trouvant jamais plus satisfaite que
lorsque je suis conforme à mon époux crucifié.C'est ce qui
me fait aimer mon abjection plus que ma vie, tenant serré
SUlI° II08 poitrine ce trésor précieux, comme un gage de l'amour
de mon bien-aimé qui ne me doit jamais quitter un seul
mOment. »
Notre chère Sœur écrivit encore, par obéissance, son occu
pation la plus ordinaire à l'oraison ; nous la donnons textuel
lement d'après son mémoire :
Son occupation « Tous les matins, lorsque je m'éveille, il me semble
à l'oraison.
trouver mon Dieu présent, auquel mon cœur s'unit comme à
son principe et à sa seule plénitude; ce qui me donne une soif
si ardente d'aller à l'oraison, que les moments que je mets à
m'habiller me durent des heures. J'y vais le plus souvent
sans autrepréparation que celle que mon Dieu fait en moi;je
m'y présente pour l'ordinaire comme une malade languis
sante devant son médecin qui est tout-puissant, hors duquel
je ne peux trouver de repos ni de soulagement. Je me mets
à ses pieds comme une hostie vivante, qui n'a d'autre désir
que de lui être immolée et sacrifiée, pour me consommer
comme un holocauste dans les pures flammes de son amour.
Là, je sens mon cœur se perdre comme en une fournaise
ardente, sans que j'en aie plus la jouissance. Il me semble
PAR sEs CONTEMPoRAINEs 93
§* quelquefois que mon esprit s'éloigne de moi, pour s'aller unir
et perdre dans l'immense grandeur de son Dieu, sans qu'il
soit à mon pouvoir de l'appliquer au sujet que j'ai préparé.
Il est content de s'arrêter à cet unique objet, où il trouve
une plénitude si grande que tout le reste lui est indifférent.
Mon entendement demeure dans un aveuglement si grand,
qu'il n'a aucune lumière ni connaissance que celle que le
divin Soleil de justice lui communique de temps en temps.Je
n'ai d'autre impression ni mouvement que celui de l'aimer,
ct je me sens quelquefois si pressée que je voudrais donner
mille fois ma vie, si cela se pouvait, pour lui marquer le
désir et l'ardeur qui me consomment. C'est en ce temps que
j'emploie toutes mes forces pour l'embrasser, ce bien-aimé de
mon âme, non pas des bras du corps, mais des intérieurs,
qui sont les puissances de mon âme. Les oraisons me pa
raissent si courtes, que je ne puis m'empêcher de faire souvent
mes plaintes à mon Dieu, lui disant : Cher amour de mon
âme, quand sera-ce que ces moments si courts, qui sont si
rigoureux par leur légère course, n'auront plus le pouvoir de
limiter mon bonheur ? J'éprouve encore des attraits si puis
sants,qu'il me semble que ma poitrine est toute traversée de
- rasoirs, ce qui m'ôte souvent le pouvoir de soupirer, n'ayant
de mouvement que pour respirer avec bien de la peine, et
demeurant quelquefois comme cela tout au long de l'oraison,
mOn corps souffrant avec mon Jésus, et mon esprit se ré
- jouissant en l'aimant. Mais c'est là que la partie inférieure
ne trouve pas son compte, parce qu'elle ne voit ni ne con
nait ce qui se passe en la partie supérieure de mon âme, qui
s'oublie elle-même et n'a d'autre désir que de s'unir et se
perdre dans son Dieu.
« Mon bon Maître, me faisant sensiblement sentir sa di
vine présence, découvre ses beautés à mon âme; et son amour
liant en même temps toutes mes puissances, je demeure sans
lui pouvoir rien dire, pour lui témoigner mon ardeur, ce qui
94 VIE DE LA BIENHEUREUSE
m'est un tourment, quoique la douceur en soit bien grande.
Je ne laisse pas de faire tous mes efforts pour sortir de cet
état, mais c'est en vain. Mon Dieu voit avec plaisir mes
peines inutiles, sans me donner aucun secours. Aussi je lui
dis simplement : « Mon Seigneur, il me semble que vous vous
* moquez de la peine qu'a mon cœur à vous témoigner son
amour ?- Oui, me dit-il, parce que tu n'en as plus la jouis
sance, j'en connais tous les mouvements. » Et je demeurai
en repos.
« Voilà les plus ordinaires occupations de mon oraison,
non pas que je fais, mais que mon Dieu fait en moi, sa ché
tive créature. Le plus souvent je la finis sans savoir ce que
j'y ai fait, ni sans faire aucune résolution, demande ni offrande,
que celle de mon Jésus à son Père éternel, en cette sorte :
Mon Dieu, je vous offre votre Fils bien-aimé pour mon action
de grâces de tous les biens que vous me faites, pour ma de- .
mande, mon offrande, mon adoration, toutes mes résolu
tions, et enfin je vous l'offre pour mon amour et pour mon
tout. Recevez-le, Père éternel, pour tout ce que vous désirez
de moi, puisque je n'ai rien à vous offrir qui ne soit indigne
de vous, sinon Celui dont vous me donnez la jouissance avec
tant d'amour. -
« Mais la nature et l'amour-propre me livrent de furieux
combats, en me faisant entendre que je perds mon temps,
que je suis dans la voie de perdition; ce qui me cause quel
quefois de si grands troubles, que je ne sais à qui recourir,
si ce n'est à mon Dieu.Je le trouve toujours prêt à m'assister
de son secours, pour m'aider à sortir de l'inquiétude où
cela me tient. Il fait jouir mon âme de sa divine présence
et d'une grande paix qui me remet aussitôt dans ma pre
mière tranquillité, par ces paroles qu'il me répète souvent :
« L'enfant ne peut périr entre les bras d'un père tout-puis
Sant. »
« C'est ce qui me fait abandonner entièrement à sa divine
PAR SES (CONTEMPORAINES 95
volonté, afin qu'il agisse en moi selon l'étendue de son bon
plaisir, sans avoir égard à mes satisfactions.
« Son aimable volonté m'estsi chère, que j'aimerais mieux
voir mon corps exposé à toutes les furies infernales, que de
faire aucune action contraire au bon plaisir de Dieu, auquel
je me veux soumettre aveuglément, même aux choses qui me
sont plus difficiles à concevoir, comme celle de voir un Dieu
si grand et si puissant faire tant de grâces à une si misérable
créature, qui en fait un continuel abus.
« Je sens mon cœur embrasé d'une flamme secrète et inté
rieure, qui abîme en soi toutes mes douleurs. Il ne m'en
reste plus qu'une plaie, que je sens un peu au-dessous du
cœur, et qui m'est mille fois délicieuse. Le feu qui me consume
) Slt
me rend comme si je n'avais plus de pouvoir sur mon cœur ;
et, s'étendant quelquefois par toute ma poitrine, jusque sur
mon visage, m'enivre d'une telle douceur, que je ne sais où
je suis ni ce que je fais, surtout lorsque je communie fré
quemment. »
En continuant le récit des grâces du Seigneur à son égard,
de temps en temps un trouble inexprimable s'élevait dans
l'âme de la servante de Dieu. Elle avoue qu'une répugnance
mortelle retient son bras. « Mais, ajoute-t-elle, par obéis
sance je ne laisse pas d'écrire les grâces que mon Dieu m'a
accordées dans ma troisième et ma quatrième année de re
ligion.
« Notre-Seigneur m'honora d'une de ses visites, et me L'amour
Souffrant.
dit : « Ma fille, me veux-tu bien donner ton cœur pour faire
reposer mon amoursouffrant, que tout le monde méprise ?—
Mon Seigneur, vous savez que je suis toute à vous;faites de
moi selon votre désir. » Il me dit : « Sais-tu bien à quelle fin
,* je te donne mesgrâces si abondamment?C'est pour te rendre
comme un sanctuaire où le feu de mon amour brûle conti Sanctuaire
6t
nuellement. Ton cœur est comme un autel sacré, où rien de autel.
S0uillé ne touche.Je l'ai choisi pour offrir à mon Père éternel
96 VIE DE LA BIENHEUREUSE
des sacrifices ardents, pour apaiser sa justice et lui rendre
une gloire,infinie, par l'offrande que tu lui feras de moi
même dans ces sacrifices, y unissant celui de ton être pour
honorer le mien. »
« J'avoue que depuis ce temps je sentais dans mon çœur
un feu si ardent et si violent, que j'aurais voulu le commu
niquer à toutes les créatures, afin que mon Dieu fût aimé.
Demeurant en cet état, mon occupation était de faire ce que
mon divin Maître m'avait ordonné. Pour cela, je me proster
nais la face contre terre, afin que, l'offrant à son Père éternel
en m'abîmant dans mon néant, je pusse rendre hommage à
sa grandeur. -
Livre de vie. « Un jour faisant la lecture, pour contribuer à l'entretien
d'après vêpres, mon bien-aimé se présenta devant moi, et
me dit : « Je te veux faire lire dans le livre de vie où est con
tenue la science d'amour. » Et me découvrant son Cœur,il
m'y fit lire ces paroles : « Mon amour règne dans la souf
france, il triomphe dans l'humilité, et il jouit dans l'unité; »
ce qui s'imprima si fortement dans mon esprit, que je n'en
ai jamais perdu la mémoire.
Souffrance
de Jésus
« Une autre fois, me préparant pour la sainte communion,
dans une j'entendis une voix qui me dit : « Regarde, ma fille, le mau
communion.
vais traitement que je reçois dans cette âme, qui vient de
me recevoir. Elle a renouvelé toutes les douleurs de ma
passion. » Je me jetai à ses pieds adorables, saisie de crainte
et de douleur, pour les arroser de mes larmes, que je ne
pouvais retenir, en lui disant : « Mon Seigneur et mon Dieu,
si ma vie est utile pour ces injures, quoique celles que vous
recevez de moi soient mille foisplusgrandes, néanmoins, me
voilà !. je suis votre esclave, faites de moi tout ce qu'il vous
plaira. - Je veux, me dit-il, que lorsque je te ferai con
naître le mauvais traitement que je reçois de cette âme, tu
te prosternes à mes pieds lorsque tu m'auras reçu, pour
faire amende honorable à mon Cœur, offrant à mon Père le
PAR SES CONTEMPORAlNES 97
| lili sacrifice sanglant de la Croix pour cet effet, et tout ton être
le ni pour rendre hommage au mien et pour réparer les indi
gnités que je reçois dans ce cœur. » Je demeurais toute sur
prise d'entendre ces paroles d'une âme qui venait de se
- laver dans le précieux sang de Jésus-Christ; mais la même
voix me dit encore : « Ce n'est pas qu'elle soit dans le péché,
mais la volonté de pécher n'est pas sortie de son cœur; ce
* : que j'ai plus en horreur que l'acte même du péché, car c'est
appliquer mon sang par mépris sur un cœur corrompu,
d'autant que la volonté au mal est la racine de toute cor
ruption. »
« A ces mots, je souffris de grandes peines, demandant
sans cesse miséricorde à Notre-Seigneur, qui me dit un jour
de Pâques, après l'avoir reçu : « J'ai ouï ton gémissement,
etj'ai incliné ma miséricorde sur cette âme. » Ce qui me
c0nsola fort.
Le
· « Une fois, je sentis mon âme dans une agonie très-dou
Cœur de Jésus,
loureuse, lorsque Notre-Seigneur, m'honorant de sa visite, parterre
délicieux.
me dit : « Entre, ma fille, dans ce parterre délicieux, pour
ranimer ton âme languissante. » Je vis que c'était son sacré
Cœur, dont la diversité des fleurs était autant aimable que
leur beauté était admirable. Après les avoir toutes consi
dérées sans oser les toucher, il me dit : « Tu en peux cueillir
à ton gré. » Me jetant à ses pieds, je lui dis : « O mon divin
Sauveur, je n'en veux point d'autre que vous, qui m'êtes
un bouquet de myrrhe que je veuxporter continuellement
entre les bras de mes affections. - Tu as bien choisi, reprit
le divin Sauveur; il n'y a que cette myrrhe qui puisse con- .
server sa beauté et son odeur. Cette vie est son temps et sa
saison; et il n'y en a point dans l'éternité, où elle y change
de nom. » -
| « Sortant un soir de l'oraison pour aller couper le pain
des épouses de mon bien-aimé qui me suivait partout, je le
vis avec un pesant fardeau qu'il voulait mettre sur mes
T. 1. - 7
98 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Elle porte épaules. J'aurais succombé sous le faix, si lui-même n'avait
le poids
de la sainteté été ma force; il me dit : « Veux-tu supporter le poids de ma
de justice.
sainteté de justice ? Je suis prêt à l'appesantir sur cette reli
gieuse de nom que voilà ; » et il me la faisait voir. Aussitôt
je me jetai à ses pieds, lui disant : « Consumez-moi plutôt
jusqu'à la moelle des os, que de perdre cette âme qui vous a
coûté si cher. N'épargnez pas ma vie, je la sacrifie à vos
intérêts. »
« Comme je me relevai de terre, je me trouvai chargée
d'un poids qui m'accablait si fort que je ne pouvais me
traîner; je me sentis dès lors brûlée d'un feu si ardent,
qu'il me pénétrait jusqu'à la moelle des os, ce qui me ré
duisit en peu de temps au lit par une grande maladie. Dieu
seul sait ce que j'eus à souffrir. Mes maux étaient sigrands,
qu'ils ne faisaient qu'augmenter par tous les remèdes que
l'on faisait, qui ne provenaient que des soins charitables
que l'on avait de moi. -
« J'aurais souhaité me voir délaissée et abandonnée de
toutes les créatures, pour être plus conforme à mon Jésus
souffrant. Je me sentais une sigrande faim de le recevoir,
que je ne savais que faire, sinon de m'en prendre à mes
yeux par leurs larmes.
« Ma peine ressemblait à celle des âmes du purgatoire, qui
souffrent de laprivation du souverain Bien.Car, nonobstant
cet ardent désir qui me consumait, mon divin Maître me
faisaitvoir mon indignité à le loger dans mon cœur, ce qui
ne m'était pas une moindre peine que la première, qui me
pressait de m'en approcher.
Lésir - « Quelquefois ce divin Maître me cache le tableau de mes
de
la eommunion misères, pour me découvrir celui de son amour. J'aurais
pendant souhaité qu'il m'eût été permis de le recevoir à la sainte com
une maladie.
munion, quand il m'aurait fallu marcher pieds nus, surun
chemin de flammes; cette peine ne m'aurait rien été en com
paraison de la douleur d'en être privée.
- v,
PAR SES CoNTEMPoRAINEs 99
- « Un autre jour de ma maladie, je me sentais fort pressée
d'aller au chœur pour y communier, quoique je fusse si
faible que je ne pouvais me soutenir. Je voyais bien que
lisi
ma prétention était vaine, si celui qui m'attirait ne m'eût
donné la force d'exécuter mon désir. Il ne différa pas de
Vlll
me secourir, il me sembla qu'il me touchait de sa main, en
me disant : « Que crains-tu, fille de peu de foi ? Lève-toi et
- me viens trouver ! » Ce que je sentis si efficacement, que je
crus ne plus avoir de mal. Je me levai à l'insu de l'infir
mière; mais elle me fit recoucher au même instant, quelque
lllll assurance que je lui pusse donner de ma santé. Notre Mère
étant venue, me reprit de l'attache que j'avais à ma volonté,
et je he lui en dis pas le sujet, crainte que ce ne fût une ima
gination, et qu'elle le crût une vérité . -
« Dans une autre occasion Notre-Seigneur me dit : « Ma Amour pur
pour Jésus
ilal fille, lequel aimerais-tu mieux : me recevoir indignement, au saint
Sacrement.
et après entrer dans mon paradis; ou bien te priver de la
communion pour me voir plus glorifié, et après que l'enfer
soit prêt à t'engloutir?» Mais l'amour fit à l'instant le choix
et la réponse. Je lui dis dans la plus forte ardeur de mon
Cœur : « O mon Seigneur, ouvrez cet abîme, et vous verrez
que le désir de vous glorifier m'y aura bientôt précipitée, »
tant je sentais de peine que ce pain de vie fût mangé indi
gnement, depuis surtout qu'il me fit voir le mauvais trai
tement qu'il recevait dans une âme où je le vis comme
lié, foulé aux pieds et méprisé, me disant d'une voix triste :
lil « Regarde comme les pécheurs me traitent et me mépri
sent. » Je le vis encore dans un cœur qui résistait à son
amour : il avait les mains sur ses oreilles sacrées, et les .
yeux fermés, disant : « Je n'écouterai point ce qu'il me dit,
" Cette guérison et la correction que subit la bienheureuse ne sont pas
cellesqui eurent lieu sous la supériorité de la mère Greyfié, comme nous
le verrons dans la suite. Ceci se passa en 1674, du temps de la mère de
Saumaise.
10() VIE DE LA BIENHEUREUSE
ni ne regarderai point sa misère, afin que mon Cœur n'en
soit pas touché, et qu'il soit insensible pour lui, comme il
l'est pour moi. »
Pratique « Un vendredi, pendant la sainte messe, je me sentis un
pour
le vendredi.
grand désir d'honorer les souffrances de mon Époux cru
crifié. Il me dit amoureusement qu'il désirait que tous les
vendredis je le vinsse adorer trente-trois fois, sur l'arbre de
la croix, qui est le trône de sa miséricorde; me prosternant
humblement à ses pieds et tâchant de me tenir en la même
disposition où était la sainte Vierge au temps de la passion,
offrant tout cela au Père éternel, avec les souffrances de
son divin Fils, pour lui demander la conversion des cœurs
endurcis. Pour ceux qui se rendront fidèles à cette pratique
il leur sera favorable à la mort.
Trois « Une autre fois il m'enseigna encore trois dispositions
dispositions
pour trois qu'il fallait apporter à trois de nos exercices les plus impor
de
nos exercices. tants : le premier est la sainte messe, que je devais entendre
dans les mêmes dispositions quej'ai dit ci-dessus de la sainte
Vierge au pied de la croix.
« La seconde est la sainte communion, que je lui devais
offrir dans les dispositions qu'elle avait eues au moment de
l'Incarnation, tâchant d'y entrer le plus qu'il me serait pos
sible, les demandant par son intercession et disant avec
elle : Voici la servante du Seigneur.
« La troisième est l'oraison : offrir les dispositions que la
sainte Vierge avait lorsqu'elle fut présentée au temple.
Son Cœur « Lorsque j'étais devant le saint Sacrement , jouissant de
demeure
toujours la présence de mon bien-aimé et de ses divines caresses,
en la présence
du saint si l'obéissance m'ordonnait de sortir, je le quittais sans
Sacrement
COnlme
résistance. « Peu m'importe, lui disais-je, à quoi vous m'oc
une lampe cupiez, tout le temps est à vous, et non à moi. C'est à vous
ardente.
de me le faire employer selon votre désir; mais je laisse
mon cœur en présence de votre divin Sacrement, pour aller
faire votre volonté, en vous sacrifiant la mienne. Oui, mon
PAR SES CONTEMPORAINES 101
Souverain, il demeurera devant vous comme une lampe
ardente qui se consume en vous honorant. Je supplie les
ardents Séraphins d'offrir à mon Dieu les saintes ardeurs
is II dont ils brûlent, pour réparer mon peu d'amour, et celui de
toutes les créatures.
«Après que j'eus longtemps réitéré ces actes et d'autres
semblables, il me dit unefois, pendant que je faisais la gé
llll nuflexion pour me retirer, et d'une voix très-intelligible :
«Tut'envas donc sans cœur, puisque le tien ne sortira plus
d'ici? Je le remplirai d'un baume précieux qui y entretien
(ts : dra sans cesse le feu de mon amour. La bonne volonté sera
la mèche qui ne doit jamais finir. Et tout ce que tu pourras
faire et souffrir avec ma grâce, tu dois le mettre dans mon
Cœur, pour être converti en unbaume précieuxqui seral'huile
de cette lampe, afin que tout soit consumé par le feu de mon
divin amour. » Je tâchais de faire ce qu'il m'enseignait.
lili « Ma fille, ajouta le Sauveur, je prends tant de plaisir à Jésus
lui change
silt voir ton cœur, que je me veux mettre en sa place, et te servir SOn COUlI,
de cœur. » Ce qu'il fit si sensiblement qu'il ne m'était
pas permis d'en douter. Depuis ce temps, sa bonté me
donne un si libre accès auprès de sa grandeur que je ne
puis l'exprimer. Quelquefois il me faisait voir mon cœur qui
est le sien, et n'était plus à moi, comme une lampe de
vant le saint Sacrement, et me disait : « As-tu perdu au
change que tu as fait avec moi en me donnant tout? Aie
soin seulement de remplir ta lampe, et j'y allumerai le feu. »
Me faisant jouir après ces paroles de ses divines caresses ,
mon âme en ressentait de si grands transports de joie qu'il
me semblait qu'elle allait se séparer de mon corps. D'autres
fois il me disait : « Prends bien garde de ne jamais laisser
éteindre cette lampe ; car si une fois elle s'éteint,tu n'auras *
plus de feu pour la rallumer. »
« C'est ainsi que mon Seigneur favorisait sa chétive esclave
de ses faveurs sans nombre, que je tiendrai sous silence,
102 VIE DE LA BIENHEUREUSE
disant seulement que depuis ce temps je n'avais point d'autre
préparation pour la sainte communion que lui-même, qui
me servait de cœur, d'âme, d'esprit, de volonté, de vie,
d'amour et de tout. Craignant que ce ne fût en moi une
grande négligence, je m'efforçais souvent de lire un point
d'oraison, et après l'avoir lu plusieurs fois, je me trouvais
aussi peu savante qu'auparavant.Tout se dissipait dans mon
esprit, et je demeurais dans ma première occupation, enten
dant quelquefois ce reproche : « Pourquoi cherches-tu des
moyens pour trouver la fin que tu possèdes? Il n'y avait
plus de plaisir pour moi que dans ce petit cabinet de mon
cœur où je trouvais toujours mon Époux, et les occupations
extérieures n'interrompaient pas ses doux entretiens. »
Elle prie Cette chère Sœur ayant fait connaître à sa Supérieure ce
Notre-Seigneur
de la laisser qui se passait en elle, elle lui ordonna de ne point s'arrêter
dans la voie
commune. à ces choses extraordinaires, ce qui la fit beaucoup souffrir;
s'en plaignant à Notre-Seigneur, elle lui disait : « O mon
unique amour, pourquoi ne me laissez-vous pas dans la
voie commune des filles de Sainte-Marie. M'avez-vous
amenée dans cette maison pour me perdre ? Donnez ces
grâces précieuses à ces âmes chéries qui auront plus de
correspondance et vous glorifieront mieux que moi, puisque
je ne fais que vous résister. Je ne veux rien que votre croix
et votre amour : cela me suffit pour être une bonne reli
gieuse, qui est mon seul désir. » Ce divin Sauveur me fit
cette réponse :
. « Combattons, ma fille, j'en suis content; et nous ver
rons lequel remportera la victoire, du Créateur ou de la |s
créature, de la force ou de la faiblesse, du Tout-Puissant
ou de l'impuissance. Mais celui qui sera vainqueur, le sera
pour toujours. » Ces paroles me jetèrent dans une grande
confusion; puis il me dit : « Sache que je ne me tiens point
offensé de tous ces combats et oppositions que tu me fais
par obéissance, pour laquelle j'ai donné ma vie, mais je te
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 1()3
alt veux apprendre que je suis le maître absolu de mes dons et
de mes créatures, et que rien ne me peut empêcher d'ac
complir mes desseins. C'est pourquoi, non-seulement je
veux que tu fasses ce que tes Supérieures te diront, mais
encore que tu ne fasses rien de tout ce que je t'ordonnerai,
sans leur consentement; car j'aime l'obéissance : sans elle on
ne peut me plaire. » Cela agréa beaucoup à ma Supérieure,
laquelle me fit abandonner à sa divine puissance; ce que
je fis avec une si grande joie, que je ressentis à l'instant la
paix dans mon âme, laquelle souffrait auparavant des peines
excessives. » -
[Cependant le regard jaloux du divin Maître ne perdait
) pas de vue sa bien-aimée; après l'avoir comblée des grâces
les plus précieuses, il la reprenait des plus légères fautes, son
œil divin ne souffrant nulle tache dans cette âme choisie.]
Un jour qu'elle avait fait de petits détours d'amour Reproches
- de
propre, il lui dit : « Apprends que je suis saint et enseigne Notre-Seigneur
après
la sainteté; je suis pur, et me saurais souffrir la moindre quelques fautes
de sa servante.
lache. C'est pourquoi il faut que tu agisses en simplicité
de cœur, avec une intention droite et pure en ma présence.
Le moindre détour m'est désagréable. Je te ferai connaître
jill que si l'excès de mon amour m'a porté à me rendre tom
Maître pour t'enseigner et te façonner selon mes desseins,
e* je ne puis supporter les âmes tièdes et lâches. Et que sije
suis doux à supporter tes faiblesses, je ne serai pas moins
sévère à punir et corriger ton infidélité. »
;v * - C'est ce qu'elle a expérimenté toute sa vie; son Seigneur
ne lui laissait passer la moindre faute, avec tant soit peu de
Volonté ou négligence, sans qu'il l'en reprît et punît, mais
t0ujours avec miséricorde et bonté. Cependant rien ne lui
était plus rigoureux et terrible que de le voir tant soit peu
lâché contre elle. Toute autre mortification, correction et
douleur, ne lui était rien en comparaison; ce qui l'obligeait
d'aller promptement demander pardon et pénitence de toutes
:
104 VIE DE LA BIENHEUREUSE
ses fautes, parce qu'il se contentait de celle que l'obéissance
lui imposait.
Ce qu'il reprenait sévèrement en elle, c'était le manque
ment de respect et d'attention devant le saint Sacrement,
- surtout dans le temps de l'office et de l'oraison, les défauts
de droiture, de pureté d'intention et la vaine curiosité
Quoique les yeux purs et clairs de Jésus découvrent jus
qu'aux moindres défauts de charité et d'humilité, néanmoins
il lui fit connaître que rien n'est comparable aux manques
d'obéissance, soit aux Supérieures, soit aux Règles.
La moindre réplique et témoignage de répugnance aux
Supérieures lui sont insupportables dans une âme religieuse.
« Tu te trompes, lui dit-il un jour, pensant me plaire par
ces sortes de mortifications, que je rejette comme des fruits
corrompus par la propre volonté. » Il lui faisait comprendre
que non-seulement la plus petite mortification, mais même
prendre des soulagements par obéissance, lui est plus
agréable que les plus grandes austérités faites par sa propre
volonté. Ce dont cette chère Sœur a fait l'expérience.
Leçon Une fois, ayant fini un Ave maris stella de discipline,
qu'elle reçoit qu'on lui avait ordonné, et voulant poursuivre, il lui fut dit :
de
"******* « Ce que tu as fait jusqu'ici est pour moi, mais ce que tu
ro*e fais maintenant est pour le démon. » Ce qui la fit cesser à
l'instant. Dans une autre circonstance, en faisant une avec
la même infidélité pour les âmes du purgatoire, elles l'en
vironnèrent, se plaignant qu'elle frappait sur elles : ce qui
- la fit résoudre de mourir plutôt que d'outre-passer les li
mites de l'obéissance. Et après, son divin Époux lui en faisait
faire la pénitence, mais elle ne trouvait rien de difficile,parce
qu'il tenait alors toutes ses peines et souffrances si absorbées
- dans la douceur de son amour, qu'elle le suppliait de se
retirer d'elle, pour ressentir et goûter avec plaisir les amer
- tumes de sa passion. Son bien-aimé lui répondit que c'était
à elle de se soumettre indifféremment à toutes ces disposi
|
PAR SES CONTEMPORAINES 105
tions. « Je te ferai comprendre dans la suite que je suis un
sage et savant directeur, qui sais conduire les âmes sans
danger lorsqu'elles s'abandonnent à moi, s'oubliant d'elles
mêmes.» C'est ce qu'elle a fait exactement.
Étant un jour devant le saint Sacrement, se trouvant plus Première
« ,, - • 7a 1) - - A faveur insigne
de loisir qu'à l'ordinaire, elle y reçut une grâce très-particu- du sacré ceur.
lière. Voici lle s' li - Notre-Seigneur
lere. voici comme elle s'en explique : la fait reposer
« Je me trouvai tout investie de cette divine présence, mais * |
si fortement, que je m'oubliai de moi - même et du lieu où *.
j'étais, et je m'abandonnai à ce divin Esprit, livrant mon .
cœur à la force de son amour. Il me fit reposer longtemps
sur sa divine poitrine, où il me découvrit les merveilles de
son amour et les secrets inexplicables de son sacré Cœur,
qu'il m'avait toujours tenus cachés jusqu'alors. Il me l'ouvrit
pour la première fois, mais d'une manière si effective et sen
sible, qu'il ne me laissa aucun lieu d'en douter, par les effets
| : que cette grâce produisit en moi, qui crains pourtant de me
tromper en tout ce que j'en dis. Voici comme la chose, s'est
passée :
« Mon divin Cœur, me dit-il, est si passionné d'amour
lil p0ur les hommes et pour toi en particulier, que, ne pouvant
plus contenir en lui-même les flammes de son ardente cha
rité, il faut qu'il les répande par ton moyen, et qu'il se ma
nifeste à eux, pour les enrichir de ces précieux trésors, que
je te découvre, et qui contiennent les grâces sanctifiantes et
salutaires nécessaires pour les retirer de l'abîme de perdition.
Je t'ai choisie comme un abîme d'indignité et d'ignorance,
pour l'accomplissement de ce grand dessein, afin que tout
soit fait par moi. » Ensuite il me demanda mon cœur, lequel
je le suppliai de prendre, ce qu'il fit, et le mit dans le sien
d& adorable, dans lequel il me le fit voir, comme un petit atome
qui Se consommait dans cette ardente fournaise, d'où le re
tirant comme une flamme ardente, en forme de cœur, il le
remit à sa place, en me disant : « Voilà, ma bien-aimée, un
1(06 VIE DE LA BIENHEUREUSE
précieux gage de mon amour, qui renferme dans ton côté une
petite étincelle de ses vives flammes, pQur te servir de cœur
et te consommer jusqu'au dernier moment de ta vie. L'ardeur
ne s'éteindra jamais, ni ne pourra trouver de rafraîchisse
ment, que quelque peu dans la saignée, dont je marquerai
tellement le sang de ma croix qu'elle t'apportera plus d'hu
miliation et de souffrance que de soulagement. C'est pour
quoi je veux que tu la demandes simplement, tant pour
pratiquer ce qui vous est ordonné, que pour te donner la
consolation de répandre ton sang sur la croix des humilia
tions, et pour marque que la grâce que je te viens de faire
n'est point une imagination, et qu'elle est le fondement de
toutes celles que j'ai encore à te faire. Quoique j'aie refermé
la plaie de ton côté, la douleur t'en restera toujours, et si
jusqu'à présent tu n'as pris que le nom de mon esclave, je te
donne celui de disciple bien - aimée de mon sacré Cœur. »
« Après une faveur si grande, je ne savais où j'étais ;je
ne pQuvais me récréer, ni manger, ni reposer les nuits; car
cette plaie, dont la douleur m'est si précieuse, me cause de
si vivesardeurs, qu'elle me consume, me faisant brûler toute
vive. J'aurais choisi plutôt mille fois de dire mes péchés à
tout le monde et faire ma confession générale en plein ré
fectoire, que d'être obligée de parler de ce qui se passait en
moi, pour que l'on ne m'attribuât rien des grâces que je re
cevais. » --
Cette faveur Cette faveur lui était renouvelée tous les premiers ven
se renouvelle
chaque
1er vendredi.
dredis du mois en cette manière : le sacré Cœur de Jésus
lui était représenté comme un soleil, brillant d'une écla
tante lumière, dont les rayons ardents donnaient à plomb
Le sacré Cœur sur son cœur, lequel se sentait d'abord embrasé d'un feu si
* ardent, qu'il lui semblait qu'il l'allait réduire en cendres
" " C'était particulièrement en ce temps que son divin Maître
l'enseignait de ce qu'il voulait d'elle, et lui découvrait les
secrets de son divin Cœur. -
PAR SES CONTEMPORAINES 107
Cette douleur de côté lui a duré toute sa vie, en mémoire Elle éprouve
au côté
de la plaie sacrée du côté de Notre-Seigneur, sans que ja une douleur
continuelle.
mais elle y ait eu du soulagement que par la saignée. Nous
verrons plus tard tout ce que ce remède lui attira d'humi
liations et depeines.
usll Association
Dans une autre occasion elle reçut une grâce particulière aVeC
qu'elle exprime ainsi : « Une fois, que l'on travaillait à l'ou les Séraphins.
vrage commun du chanvre, je me retirai dans un petit coin,
pour être plus proche du saint Sacrement. Mon Dieu me fai
sait là de très-grandes grâces. Et comme on me faisait la
de ll guerre de ce que j'allais en ce lieu, je répondis avec une
grande imprudence que je n'y irais plus; mais je fus si fort
pressée d'y retourner, que je ne pus résister; ce qui m'ayant
lait peine,je le fus dire à ma Supérieure, qui me dit que je
ne devais pas laisser d'y aller. Y étant donc retournée et
faisant mon ouvrage à genoux, je me sentis d'abord toute
recueillie intérieurement et extérieurement. Le Cœur ado
rable de mon Jésus me fut présenté plus brillant qu'un soleil.
ll était au milieu des flammes de son pur amour, envi
ronné de Séraphins qui chantaient d'un concert admirable :
L'amour triomphe, l'amour jouit,
L'amour du saint Cœur réjouit.
Ces esprits bienheureux m'invitèrent à m'unir à eux pour
louer cet aimable Cœur, mais je n'osais le faire. Ils me di
lent qu'ils étaient venus pour s'associer avec moi afin de lui
rendre un continuel hommage d'amour, d'adoration et de
louange; et qu'ils tiendraient ma place devant le saint Sa
crement, afin que je le pusse aimer continuellement par leur
entremise, et que,d'autre part, ilsparticiperaientà mon amour
souffrant comme je jouirais en leurs personnes. Ils écrivirent
en même temps cette association dans le sacré Cœur, en lettres
il * d'or et du caractère ineffaçable de l'amour. Cette grâce dura
environ deux à trois heures, et j'en ai ressenti toute ma vie
108 VIE DE LA BIENHEUREUSE
les effets, tant par les secours que j'en ai reçus que par les
suavités qu'elle m'avait fait ressentir et qu'elle produit tou
jours en moi. Je restai tout abîmée de confusion.Je ne nom
mai plus les anges, en les priant, que mes divins associés. »
- Dieu continuant de favoriser de temps à autre la disciple :
bien-aimée de son sacré Cœur de grâces sensibles, la portait
à un parfait retour en lui, et faisait une impressiôn si vive
de sa souveraineté, qu'il la portait à s'anéantir en sa pré
sence.
Grâce reçue Un jour, le saint Sacrement étant exposé, elle en reçut une
* grâce particulière qu'elle nous raconte en ces termes :
*:" « Après m'être sentie toute retirée au dedans de moi par * l.
un recueillement extraordinaire de tous mes sens et puis
sances, Jésus-Christ, mon bon Maître, se présenta à moi
tout éclatant degloire, avec ses cinq plaies, brillantes comme
autant de soleils. De sa sacrée humanité sortaient des flammes
de toutes parts, surtout de son adorable poitrine, qui res
Jésus semblait à une fournaise. L'ayant ouverte, il me découvrit
* son divin Cœur, vive source de ces flammes.Ce fut alors qu'il
me découvrit les merveilles inexplicables de son pur amour,
et jusqu'à quel excès il l'avait porté à aimer les hommes,
dont il ne recevait que de l'ingratitude; « ce qui m'est plus
sensible, me dit-il, que tout ce que j'ai souffert en ma Passion.
S'ils rendaient quelque retour à mon amour, j'estimerais peu
ce que j'ai fait pour eux, et voudrais, s'il se pouvait, en
- souffrir davantage. Mais ils n'ont que des froideurs et rebuts
pour tous mes empressements à leur faire du bien. Toi, du
moins, donne-moi ce plaisir, de suppléer à leur ingratitude
Le sacré Cœur autant que tu en peux être capable. » Et lui représentant
: mon impuissance, il me répondit : « Voilà de quoi suppléer
à tout ce qui te manque. » A même temps ce divin Cœur
s'ouvrant, il en sortit une flamme si ardente que je pensais
en être consumée, en étant si pénétrée, que, ne pouvant plus
la soutenir, je le priai d'avoir pitié de ma faiblesse. « Je serai
PAR SES CONTEMPORAINES . 109
ta force, me dit-il, ne crains rien ; mais sois attentive à ma
voix, et à ce que je te demande pour accomplir mes desseins.
« Premièrement, tu me recevras dans le saint Sacrement,
autant que l'obéissance te le voudra permettre, quelque
mortification ou humiliation qu'il t'en puisse arriver, et que
la pi tu dois recevoir comme gages de mon amour.
« Tu communieras tous les premiers vendredis de chaque
mois. Ettoutes les nuits du jeudi au vendredi, je te ferai par- la communion
ticiper à cette mortelle tristesse que j'ai bien voulu souffrir au du 1er vendredi.
Première
jardin des Olives, laquelle tristesse te réduira, sans que tu *
S: le puisses comprendre, à une espèce d'agonie plus rude * rieur*inte
supporter que la mort. Et pour m'accompagner dans cette
humble prière que je présentai alors à mon Père, tu te lèveras
, entre onze heures et minuit, et te prosterneras la face contre
terre, tant pour apaiser la divine colère en demandant misé
ricorde pour les pécheurs, que pour adoucir en quelque façon
- l'amertume que je sentais de l'abandon de mes apôtres, qui
m'obligea à leur reprocher de n'avoir pu veiller une heure
avec moi, et pendant cette heure tu feras ce que je t'ensei
gnerai. Mais écoute, ma fille, ne crois pas légèrement à tout
esprit et ne t'y fie pas, car Satan enrage de te décevoir. C'est
p0urquoi ne fais rien sans l'approbation de l'obéissance, afin
qu'il ne puisse te tromper, car il n'a point de pouvoir sur les
0béissants. » -
Tout le temps qu'elle reçut cette grâce, elle ne se sentait Elle rend
pasetignorait où elle était. Lorsqu'on l'en vint retirer, voyant de
- A à saSupérieure
qu'elle ne pouvait se soutenir ni même répondre, on la mena ***
à la Supérieure, qui, la voyant comme hors d'elle-même et :
l0ute tremblante, lafit mettre à genoux et la mortifia et hu
milia de toutes ses forces.Après que cette chère Sœur lui eut
dit,quoique avecune extrême confusion, ce qui s'était passé
enelle, elle en prit occasion de l'humilier davantage, sans lui
rien accorder pour cette fois de ce que Notre-Seigneur lui
avait demandé, traitant avec mépris tout ce qui lui avait été
11() . VIE DE LA BIENHEUREUSE
déclaré : ce qui la consola beaucoup, et elle se retira dans
une grande paix. -
Ensuite de la grâce qu'elle avait reçue, elle fut pendant
quelque temps dans une union si intime avec Dieu, qu'elle
avait beaucoup de peine à s'appliquer aux actions exté
rieures. Elle en goûtait le don en silence, mais quoiqu'elle
n'en parlât pas, son air recueilli et absorbé en Dieu faisait
connaître que le divin Cœur opérait de grandes choses en
Elle tombe son âme.Le feu qui la dévorait la jeta dans une fièvre con
malade.
tinue; elle avait trop de plaisir de souffrir pour s'enplaindre,
et n'en dit rien jusqu'à ce que les forces lui manquèrent.
On la mit à l'infirmerie. En la voyant, monsieur notre
médecin connut qu'il y avait longtemps qu'elle supportait sa
fièvre, dont elle eut encore près de soixante accès.
Son amour Jamais elle ne ressentit tant de consolation.Tout son corps .
pour
la souffrance. accablé d'extrêmes douleurs soulageait quelque peu l'ar
dente soif qu'elle avait de souffrir. Ce feu intérieur ne se
nourrissait que du bois de la croix, des mépris et des souf
frances, n'ayant jamais plus de douleur que celle de ne pas
assez souffrir. On ne pouvait voir une plus grande patience
et soumission qu'en cette chère malade. L'on appréhendait
qu'elle en mourût; mais Notre-Seigneur la réservait à bien
d'autres croix. Il lui en fit voir un échantillon dans une fai
blesse qu'elle eut vers ce temps - là. Voici comme elle s'en
explique à sa Supérieure : -
Vision
des trois
« Mon divin Époux me continuant toujours ses grâces,
Personnes il me fit celle-ci : les trois adorables Personnes de la sainte
de la sainte
Trinité, Trinité se présentèrent à moi, etfirent sentir de grandes con
Croixhérissée.
solations à mon âme. Je ne puis expliquer ce qui se passa,
sinon que le Père éternel me présentant une grande croix
toute hérissée d'épines et accompagnée de tous les instru
ments de la Passion, il me dit : « Tiens, ma fille, je te fais ,
le même présent qu'à mon Fils bien-aimé. - Et moi, dit
Jésus-Christ, je t'y attacherai comme je l'ai été, et je t'y
PAR SES (CONTEMPORAlNES 1 11
tiendrai fidèle compagnie. » L'adorable personne du Saint
Esprit me dit que, n'étant qu'amour, il m'y consommerait en
me purifiant.
« Elles me parurent sous la forme de trois jeunes hommes
vêtus de blanc, tout resplendissants de lumière, de même
grandeur et beauté. Mon âme fut comblée d'une joie et d'une
paix inconcevables. L'impression que ces divines Personnes
firent sur moi ne s'effacera jamais de mon esprit.»
Elle ne comprit pas dans ce temps, comme elle l'a fait dans La Supérieure
exige son
li la suite, les grandes souffrances que cela lui signifiait. On rétablissement
pour preuve
ll, lui ordonna de demander sa santé à Notre-Seigneur ; elle le que l'esprit
de Dieu
fit, mais avec crainte d'être exaucée. On lui dit que l'on con la conduit.
naîtrait si tout ce qui se passait en elle venait de Dieu par
son rétablissement, et que par suite on lui permettrait ce
qu'il lui avait été commandé de faire, tant pour la communion
du vendredi que pour veiller l'heure de minuit marquée.
Notre chère Sœur, pour obéir, présentatoutes ces choses à
Notre-Seigneur, et elle recouvra la santé.
3 le : La sainte Vierge, sa bonne Mère, la gratifia de sa présence La saintevierge
lui rend
et lui fit beaucoup de caresses. Après un long entretien , elle la santé.
lui dit : « Prends courage, ma fille, dans la santé que je te
donne de la part de mon Fils; tu as encore un long et
pénible chemin à faire, toujours sur la croix, percée de
clous et d'épines et déchirée de fouets. Mais, ne crains
rien, je ne t'abandonnerai pas, je te promets ma protection. »
Ce qu'elle a expérimenté dans les grands besoins qu'elle
a eus. . - -
Un miracle si visible, dont la Supérieure avait été l'occa
sion et la confidente, fit sur son esprit tout l'effet qu'il devait
produire. Il ne lui resta plus de doute sur lavérité des grâces
que Dieu faisait à sa servante. Mais se trouvant embarrassée
p0ur la conduire dans ces voies éminentes de la perfection
où Dieu l'appelait, elle crut qu'elle devait l'obliger à rompre
le profond silence qu'elle avait gardé jusqu'alors, pour
112 VIE DE LA BIENHEUREUSE
parler à quelques personnes de doctrine à qui elle découvrît
plusieurs ce qui se passait en elle. Dieu permit, pour augmenter le
"*** * mérite de sa servante, que quelques-uns de ceux qu'elle con
sulta ne connurent pas d'abord l'esprit qui la guidait. Ils
condamnèrent le grand attrait qu'elle avait pour l'oraison, la
onSacondamne
VOle, traitèrent de visionnaire, et lui défendirent de s'arrêter à ses
inspirations.
On peut juger quel supplice c'est à une personne qui a
assez de discernement pour voir qu'on se trompe à son
égard, et qui a trop de vertu pour refuser d'obéir. « Je fis,
dit-elle, tous mes efforts pour résisterà ces attraits, croyant
assurément que j'étais dans l'erreur. Mais n'en pouvant
venir à bout, je ne doutais plus que je ne fusse abandonnée,
puisqu'on me disait que ce n'était pas l'esprit de Dieu qui
me gouvernait, et que cependant il m'était impossible de
résister à cet esprit. »
Notre-Seigneur Dans ces appréhensions et agitations, -elle s'adressa à son
lui promet s - - -- -----
de lui envoyer divin Maître, qui lui dit qu'il lui enverrait bientôt son fidèle
serviteur, auquel il voulait qu'elle manifestât, selon l'intel
**urer ligence qu'il lui en donnerait, tous les trésors et secrets de
son sacré Cœur qu'il lui avait confiés, parce qu'il le lui
envoyait pour la rassurer dans sa voie.
En attendant, le Seigneur continua de gratifier sa ser
vante de sa présence actuelle et sensible, avec assurance
que ce serait pour toujours. En effet, il ne l'en privait pas
pour aucune faute qu'elle commît. Mais comme sa sainteté
me peut souffrir la moindre tache, il lui faisait voir jusqu'à
la plus mince imperfection. C'était un tourment insuppor
table pour elle, de paraître devant cette sainteté adorable,
chargée de la moindre imperfection et infidélité. Une fois,
s'étant laissée aller à quelques mouvements de vanité en
parlant d'elle, cette petite faute lui causa bien des larmes
et gémissements. Son bien-aimé la reprit d'un ton sévère,
en cette manière : Qu'as-tu, ô poudre et cendre ? et de quoi
--
PAR SES CONTEMPORAlNES 113
te glorifies-tu, puisque tu n'as rien de toi que le néant et la
lit : misère?Afin que la grandeur de mes dons ne te fasse mé
connaître à toi-même et oublier ce que tu es, je veux mettre
un tableau devant tes yeux. »
Aussitôt il lui découvrit cette horrible peinture où était en Notre-Seigneur
lui donne
raccourci tout ce qu'elle était. Ce qui la surprit si fort et lui la vue
d'elle - même.
donna tant d'horreur d'elle - même, que si la divine bonté Elle
en a horreur.
ne l'avait soutenue elle se serait pâmée de douleur, ne pou
: is vant comprendre l'excès d'une si grande miséricorde, de ne
t: l'avoir pas encore précipitée en enfer. Comme c'était le sup
plice dont son Souverain punissait en elle les moindres vaines
complaisances, elle était contrainte de lui dire quelquefois :
« 0 mon Dieu, hélas !faites-moi mourir, ou cachez cetableau :
je ne puis vivre en le voyant. » Car il lui imprimait des
pensées inconcevables de haine et de vengeance contre elle
même. L'obéissance ne lui permettant pas d'exécuter les
rigueurs que cette vue lui suggérait, et n'osant l'outre
passer selon l'ordre de son céleste Époux, elle tâchait d'y
nlit suppléer par une fidèle accusation de ses fautes, dans les
termes les plus humiliants, les exagérant de telle manière,
que de petites imperfections elle faisait de grosses fautes,
pour en avoir pénitence.
s * Le Dieu saint qui voit des défauts en ce qui nous semble Connaissanc
qu'elle eut
le plus parfait, daigna donner à sa chère épouse de nouvelles le jour
de la Toussaint.
vail * lumières à ce sujet.
si * Un jour de fête de tous les Saints, elle entendit intelligi
blement ces paroles :
Rien de souillé dans l'innocence;
Rien ne se perd dans la puissance ;
Rien ne passe en ce beau séjour;
Tout s'y consomme dans l'amour.
L'explication qu'elle en eut lui a servi longtemps d'occu
** pation. Rien de souillé dans l'innocence, s'entend qu'elle
ne devait souffrir aucune tache dans son âme ni dans son
T. I. - 8
1 14 VIE DE LA BIENHEUREUSE
cœur. Rien ne se perd dans la puissance: elle luidevaittout
donner et abandonner; étant la puissance même, on ne peut
rien perdre en lui donnant tout. Pour les deux autres pa
roles, elles s'entendaient du paradis, où rien ne passe, cartout
y est éternel et s'y consomme dans l'amour. A même temps,
on lui fit voir un petit échantillon de la gloire céleste. Cette
vue la mit dans des transports de joie et de désir si grands,
qu'ils ne se peuvent exprimer.
Comme elle était pour lors en retraite, elle eut le loisir
de passer tout le jour dans ces plaisirs inexplicables. Il lui
semblait n'avoir plus rien à faire que d'en aller jouir. Mais
elle se trouva déçue de son attente par ces paroles, qui lui
furent dites :
C'est en vain que ton cœur soupire
Pour y entrer, comme tu crois;
Il ne faut pas qu'on y aspire,
Que par le chemin de la croix.
Il lui fut montré ensuite tout ce qu'elle aurait à souffrir
durant le cours de sa vie; elle en frémit, quoiqu'elle ne le
pût comprendre alors comme elle fit dans la suite.
Ses sentiments Dans une autre retraite, notre chère Sœur écrivit ses sen
dans
une retraite. timents et résolutions ainsi qu'il suit :
« Je veux faire attention à tout ceci, nécessaire pour
accomplir les desseins de Dieu sur moi, son indigne créa
-
« Je parlerai toujours de Dieu avec respect et humilité;
et de tout ce qui regarde mon prochain, avec estime et
charité; et de moi-même jamais. Je me veux faire un plaisir
de voir les autres bien traités dans l'élévation et l'estimè,
pensant que tout cela leur est dû, et non à moi, qui dois
faire toute ma gloire de bien porter ma croix, sur laquelle
je veux vivre pauvre et abjecte , inconnue, méprisée et ou
bliée, ne désirant de paraître que pour être humiliée, accu
sée et contrariée. Malgré les répugnances de la nature im
-
PAR SES CONTEMPORAINES 115
mortifiée, je tâcherai de me tenir cachée sous la cendre des
humiliations et dans l'amour de mon abjection. Je veux
apprendre dans le sacré Cœur de Jésus à tout souffrir en
silence sans me plaindre d'aucune chose qui me soit faite,
puisque rien n'est dû à la poussière que de la fouler aux
pieds; et le purgatoire doit être bien doux à celle qui a
mérité l'enfer mille fois.Je tâcherai de ne rien faire pour le
plaisir, y renonçant dans mon cœur et détournant mon
attention, par quelques saintes pensées, de tous les plaisirs
que les sens immortifiés pourraient rencontrer en prenant
mes nécessités, comme de boire, de manger, dormir et me
chauffer, tâchant de faire toutes mes actions dans la pureté
d'intention du sacré Cœur de mon Jésus, auquel je m'unirai
en tout ce que je ferai. C'est dans lui que je veux vivre, pâtir
et agir selon ses desseins, et c'est par lui que je veux aimer
et apprendre à bien souffrir. Je lui donne toutes mes actions
pour qu'il en dispose à son gré, et qu'il répare les fautes
que je commettrai. Je ne m'informerai point curieusement
des fautes du prochain; et lorsque je serai obligée d'en
parler, je le ferai dans la charité du sacré Cœur, en me
35 * mettant à sa place, et regardant si je serais bien aise que
l'on me fît cela, ou qu'on le dît de moi. Et lorsque je verrai
commettre quelque défaut, soit contre la charité, humilité
et autres, j'offrirai au Père éternel une vertu du sacré Cœur
de Jésus opposée à cette faute, pour la réparer et pour que
la défaillante s'en puisse amender, et n'avoir jamais de vue
sur les actions du prochain pour en mal juger. Dieu nous
en fasse la grâce. » -
- L'Esprit souverain qui agissait et opérait indépendamment
d'elle avait pris un empire absolu sur son être spirituel et
même corporel. Une fois, il lui dit : « Je veux être toute ta
joie et ta consolation, mais je serai aussi ton tourment et
ton supplice. » - - '. . -
Dans cet état, ne pouvant avoir d'autre occupation que
116 VIE DE LA BIENHEUREUSE
celle que son divin Maître lui donnait, elle craignait toujours
d'être trompée, quelque assurance qu'elle ait pu recevoir du
contraire, tant de la part de l'Esprit-Saint que des personnes
qui la conduisaient. Enfin, après quelque temps d'angoisses,
le Seigneur ne manquait pas de venir fortifier et encourager
Le Cœur sa bien-aimée. Alors, se présentant à elle, il disait en lui
de Jésus maître
d'amour. découvrant son Cœur amoureux : « Voici le maître que je te
donne, lequel t'apprendra tout ce que tu dois faire pour mon
amour. C'est pourquoi tu en seras la disciple bien-aimée. »
Elle en ressentit une grande joie , et ne savait comment
rendregrâce à son libérateur. Se trouvant si abandonnée à
ce divin Maître d'amour, elle n'avait pas le pouvoir de re
courir ailleurs dans ses nécessités et difficultés. Aussi dit
elle : « Je me prosternais en esprit à ses pieds, lorsque je ne
le pouvais de corps dans tous mes exercices;je luifaisais .
amende honorable pour les injures qu'il recevait des cœurs
qui lui étaient consacrés, et me tenais devant lui en qualité
de disciple bien-aimée de son Cœur. C'était mon repos, ma
retraite et ma force dans mes faiblesses, lorsque je me trou l.
vais accablée de peines et de douleurs causées par la sainteté
de justice, qui me réduisait à deux doigts de la mort. Mais
lorsqu'il me voyait à cette extrémité, il me disait : « Viens
prendre du repos, pour souffrir plus courageusement. » Je
me sentais aussitôt abîmée dans cette fournaise d'amour, où
je ne pensais plus qu'à l'aimer, m'en sentant des mouvements
si forts et violents, qu'il me semblait que mon âme s'allait
séparer de mon corps, qui se trouvait si lassé, que je ne
pouvais mettre un pied devant l'autre. Il me fallait faire une |
violence continuelle, crainte qu'on ne s'en aperçût. Il me sem
blait que la tranquillité de la nuit n'était que pour me faire
jouir des entretiens de mon divin Époux, avec lequel lesheures
ne m'étaient que des moments. Quand je sens mes forces
épuisées, je l'appelle à mon secours, lui disant : Vous êtes ma
force et mon soutien : ce qu'il m'a fait sentir sensiblement. » N
PAR SES ( ONTEMPORAINES 117
Un jour, pendant l'oraison, me sentant un grand désir de Jésus lui donne
la croix.
souffrir quelque chose pour Dieu et le considérant sur l'arbre
de la croix, il me tint fortement attachée à lui, me disant
amoureusement : « Reçois, ma fille, la croix que je te donne,
et la plante dans ton cœur, l'ayant toujours devant les yeux
:
tii et la portant entre les bras de tes affections. Les plus rigou
reuxtourments qu'elle te fera sentir seront inconnus et conti
nuels:une faim sans te rassasier, une soif sans te désaltérer,
une ardeur sans rafraîchissement. » Ne pouvant comprendre
ces paroles, je lui dis : « Mon Dieu, donnez-moi l'intelligence
de ce que vousvoulez que je fasse.– L'avoir dans ton cœur,
me dit-il, c'est-à-dire qu'il faut être crucifiée en toutes
i.
choses; la porter entre tes bras, c'est-à-dire l'embrasser
amoureusement toutes les fois qu'elle se présente, comme le
plus précieux gage que je te puisse donner en cette vie de
mon amour. Cette faim continuelle des souffrances sera pour
honorer celle que j'avais de souffrir pour mon Père éternel ;
cette soif sera de moi et du salut des âmes, en mémoire de
celle que j'ai eue sur l'arbre de la croix. »
[Parmiles immenses faveurs que cette chère Sœur recevait
de son divin Époux, en voici une des plus remarquables dans
l'ordre de la mission qu'il voulait lui confier relativement à
son divin Cœur. Il pourrait très-bien se faire que cette ap
parition fût la première, celle dans laquelle il la fit reposer
sur son Cœur. Nous la rapportons selon qu'elle-même en
rendit compte au Père Rolin, par un ordre exprès de l'obéis
" sance.]
« Un jour de saint Jean l'Évangéliste, après avoir reçu de
mon divin Sauveur une grâce à peu près semblable à celle
que reçut le soir de la cène ce disciple bien-aimé, le Cœur Grâce reçue
lejour .
divin me fut représenté comme sur un trône de feu et de de saint Jean
l'Evangéliste.
flammes, rayonnant de tous côtés, plus brillant que le soleil
et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la
croixy paraissait visiblement; il y avait une couronne d'épines
118 VIE DE LA BIENHEUREUSE
autour de ce divin Cœur, et une croix au-dessus. Mon divin
Maître me fit entendre que ces instruments de sa passion si
gnifiaient que l'amour immense qu'il a eu pour les hommes
avait été la source de toutes ses souffrances ; que dès le pre
mier moment de son incarnation tous ses tourments lui avaient
été présents, et que ce fut dès ce premier moment que la
croix fut, pour ainsi dire, plantée dans son Cœur; qu'il
accepta dès lors toutes les douleurs et humiliations que sa
sainte humanité devait souffrir pendant le cours de sa vie
mortelle, et même les outrages auxquels son amour pour les
hommes l'exposait jusqu'à la fin des siècles, dans le saint
Sacrement. Il me fit ensuite connaître que le grand désir qu'il
avait d'être parfaitement aimé des hommes lui avait fait
former le dessein de leur manifester son Cœur, et de leur
donner dans ces derniers siècles ce dernier effort de son
amour, en leur proposant un objet et un moyen si propre pour
les engager à l'aimer, et à l'aimer solidement, leur ouvrant
tous les trésors d'amour, de miséricorde, de grâce, de sancti
fication et de salut qu'il contient, afin que tous ceux qui
voudraient lui rendre et lui procurer tout l'honneur et l'amour
»
qu'il leur serait possible, fussent enrichis avec profusion des
divins trésors dont il est la source féconde et inaltérable.
« Il m'a encore assuré qu'il prenait un singulier plaisir
d'être honoré sous la figure de ce Cœur de chair, dont il
voulait que l'image fût exposée en public, afin, ajouta-t-il,
de toucher le Cœur insensible des hommes, me promettant
qu'il répandrait avec abondance sur tous ceux qui l'honoreront
tous les trésors de grâces dont il est rempli. Partout où cette
image sera exposée pour yêtre singulièrement honorée, elle y
attirera toutes sortes de bénédictions. " ,
« Mais voici cependant ce qui me causa une espèce de
supplice, qui me fut plus sensible que toutes les autres peines
dont j'ai parlé : c'est lorsque cet aimable Cœur me fut pré
senté avec ces paroles : « J'ai une soif ardente d'être honoré
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 119.
des hommes dans le saint Sacrement, et je ne trouve pres
que personne qui s'efforce selon mon désir de me désaltérer,
usant envers moi de quelque retour ". »
« Dès ce temps-là, je ne pouvais contenir les sentiments
de l'ardent amour que je ressentais pour Jésus-Christ. J'au
rais voulu le répandre en toute occasion, par mes paroles,
dans la pensée que j'avais que les autres, recevant les mêmes
grâces que moi, étaient dans les mêmes sentiments; mais j'en
e si fut dissuadée, tant par le Révérend Père de La Colombière,
que par les grandes oppositions que j'y trouvai. Tout le
plaisir, du moins, que j'eus en ceci et l'avantage que je tirai
de ces petits excès de zèle et de ferveur, c'est qu'ils me pro
curèrent quelques humiliations et une petite épreuve qui a
, le : duré quelques années pour l'amour du sacré Cœur. »
Le Révérend Père de la Colombière, très-saint et digne
religieux de la compagnie de Jésus, fut envoyé supérieur dans
cette ville, en l'année 1674 e, -
La première fois qu'il vit la Communauté, sœur Marguerite LaLeColombière
R. P. de
entendit intérieurement ces paroles : « Voilà celui que je arrive à Paray
t'envoie. » Ce qu'elle reconnut bientôt dans la confession des
quatre-temps (de carême 1675), sans qu'ils se fussent jamais
Vus ni parlé. Il la retint fort longtemps, et lui parlait
p comme s'il eût compris ce qui se passait en elle. Néanmoins
elle ne voulut pas faire aucune ouverture pour cette première
fois. Le Père, s'apercevant qu'elle voulait se retirer, crainte
* Cettegrandefaveur laissa dans l'âme de la Bienheureuse d'ineffaçables
souvenirs, que renouvelait chaque année la fête du saint évangéliste.
Environ deux ans avant sa mort, notre Sœur confiait encore à la mère
de Saumaise les sentiments qui animaient son cœur sur ce sujet. (Voir
au second volume la lettre xCIIIe.)
* Tout à fait à la fin de l'année; ou mieux encore, au commencement
de 1675; car le père de la Colombière quittera Paray à la fin de sep
lembre 1676; or il dit lui-même dans sa quatrième lettre à sa sœur qu'il
n'a été en relation qu'un an et demi avec les monastères de Paray et
de Charolles ; ce qui fixe le commencement de ces relations au mois
de mars 1675 -
-
-
120 VIE DE LA BIENHEUREUSE
d'incommoder la Communauté, lui demanda si elle agréerait
qu'il vînt une autre fois pour lui parler en ce même lieu.
Mais son naturel timide, qui l'éloignait de toute communi
cation, lui fit répondre que, n'étant pas à elle, elle ferait ce
que l'obéissance lui ordonnerait. Elle se retira ainsi sans lui
dire autre chose.
Peu de temps après, le père de La Colombière étant venu
faire une conférence à la Communauté, remarqua notre
chère Sœur, qui était fort jeune, comme une personne en
laquelle il découvrait quelque chose d'extraordinaire. Ce
qui l'obligea, après son entretien, de demander à la mère de
Saumaise quelle était cette jeune religieuse qui était en
telle place qu'il lui dépeignait. La Supérieure la lui ayant
nommée, il dit que c'était une âme de grâce.
La Supérieure
ordonne à soeur
Peu de temps après, cette très-honorée Mère l'ayant fait
Marguerite revenir, ordonna à notre vertueuse Sœur de lui parler, afin
de se découVrir
à lui. de s'assurer de ce qui se passait en elle. Elle y alla, mais
avec une extrême répugnance, qui fut la première déclara
tion qu'elle lui fit. Le digne serviteur de Dieu lui fit réponse
qu'il était bien aise de lui donner l'occasion de faire un sa
crifice à Dieu. Ensuite elle lui ouvrit son cœur, et lui
découvrit le fond de son âme sans peine, manifestant le
Il la rassure.
bien et le mal, sur quoi il la consola beaucoup, en l'as
surant qu'elle n'avait rien à craindre dans la conduite de
cet Esprit-Saint, d'autant plus qu'il ne la retirait point de
l'obéissance; qu'elle devait suivre tous ses mouvements, lui
abandonner tout son être, pour le sacrifier et immoler
selon son plaisir, et il admirait l'infinie bonté de Dieu, qui
ne s'était pas rebutée de tant de résistapces qu'elle lui
faisait.
Il lui apprit à estimer les dons de Dieu, à recevoir avec
respect et humilité les fréquentes communications et les fa
miliers entretiens dont il la gratifiait, et lui dit qu'elle de
vait être en de continuelles actions de grâces d'une si ex
PAR sEs CONTEMPORAINEs 121
cessive bonté. Cette chère Sœur ayant fait entendre au
Révérend Père, que le Souverain de son âme la poursuivait
de près, sans exception de temps et de lieu, et qu'elle ne
pouvait prier vocalement qu'avec une extrême violence, il
lui dit de ne le plus faire, et qu'elle devait se contenter de ce
qui était d'obligation, y ajoutant le chapelet, lorsqu'elle le
pourrait. - -
Cette
Mais la divine Bonté, qui ne voulait pas qu'elle reçût au communication
cune consolation qui ne fût accompagnée d'humiliations, per lui attire
des
mit que cette communication spirituelle lui en attirât grand humiliations.
nombre; et ce bon Père eut aussi à souffrir à son sujet. On
disait qu'elle le voulait décevoir par ses illusions, et le tromper
comme les autres. Cela ne lui faisait point de peine. Il lui
continua son assistance le peu de temps qu'il demeura en
cetteville, et cette chère Sœur s'est souvent étonnée comme
il ne l'avait pas abandonnée, par la manière dont elle traitait
avec lui, qui aurait rebuté tout autre. De sa part, il n'oublia
rien pour l'humilier et mortifier, ce qui lui faisait un fort
grandplaisir.
Une fois que ce saint religieux disait notre messe de com Leur union
- A dans
munauté, Notre-Seigneur les combla degrâces.Comme notre le sacré Cœur
chère Sœur s'approchait pour recevoir son divin Maître par
: la sainte communion, il lui montra son sacré Cœur comme
-
une ardente fournaise, et deux autres cœurs qui s'y allaient
abîmer, lui disant : « C'est ainsi que mon pur amour unit
ces trois cœurs pour toujours. » Après il lui fit entendre que
cette union était toute pour lagloire de son sacré Cœur, dont
il voulait qu'elle découvrît au Père les trésors, afin qu'il en
fit connaître et en publiât le prix et l'utilité; et pour cela il
voulait qu'ils fussent comme frère et sœur, également par
tagés des biens spirituels. Là-dessus, représentant à Notre
Seigneur sa pauvreté et l'inégalité qu'elle voyait entre un si
Saint homme rempli de vertus et de mérites, et une pauvre
et chétive pécheresse, son divin Maître lui répondit : « Les
122 VIE DE LA BIENHEUREUSE
richesses infinies de mon Cœur y suppléeront, et égaleront
tOut 1 , »
Elle lui fait
connaître
La manière humble et remplie d'actions de grâces avec
ce que laquelle ce bon Père reçut tout ce qu'elle lui dit de la part
Notre-Seigneur
luiavaitrévélé de son divin Maître en ce qui le concernait, toucha si sensi
à son sujet.
blement la servante de Dieu, qu'elle avoue en avoir tiré plus
de profit que de tous les sermons qu'elle aurait pu entendre.
Nous la laissons parler elle-même :
Elle le consulte « Je dis encore au Révérend Père que Notre-Seigneur me
au sujet
des lettres départait plusieurs grâces, qui regardaient certaines âmes,
et des billets.
et auxquelles il voulait que je les découvrisse pour sa gloire,
soit de parole, ou par écrit, selon qu'il me le ferait connaître,
sans me mettre en peine de la manière de les dire ou de les
écrire; parce qu'il y attacherait l'onction de sa grâce,pour
produire l'effet qu'il prétendait dans ceux qui le recevraient
bien; que je souffrais beaucoup de la résistance que je faisais
d'écrire pareilles choses et de donner certains billets d'où il
me revenait de grandes humiliations. Il m'ordonna de suivre
les mouvements que j'aurais là-dessus, quelque peine et hu
miliation qu'il m'en dût coûter; que je disse avec simplicité
ce qui me serait inspiré; que je présentasse à ma Supérieure
les billets que j'aurais écrits, et que je fisse ce qu'elle m'or
donnerait.Je m'en tins à cet avis; mais cela m'a attiré bien
des abjections de la part des créatures. »
1 Une grâce à peu près semblable est rapportée dans le mémoire de la
- Bienheureuse, écrit par ordre de la mère de Saumaise, mais elle n'a
aucun rapport avec le père de La Colombière :
« Un jour de la fète du Cœur de la très-sainte Vierge, après la sainte
communion, Notre-Seigneur me fit voir trois cœurs, dont celui qui était
au milieu paraissait très-petit et presque imperceptible. Les deux autres
étaient tout lumineux et éclatants, dont l'un surpassait incomparablement
l'autre, et j'entendis ces paroles : « C'est ainsi que mom pur amour unit
ces trois cœurs pour toujours. » Les trois m'en firent qu'un, cette vue me
dura assez longtemps, et m'inspira des sentiments d'amour et de recon
naissance qu'il me serait difficile d'exprimer. »
Ces deuxcœurs lumineux sont évidemment les sacrés Cœurs deJésus etde
Marie, et le plus petit celui de notre Bienheureuse, qui « s'y allait abîmer ».
PAR sEs CONTEMPORAINEs 123
Le serviteur de Dieu ordonna de plus à cette chère Sœur Il :ne
d'écrire ce qui se passait en elle ;à quoi elle avait une mor- ce qui se passe
telle répugnance. Elle l'écrivait pour obéir, puis le brûlait, "*
lap croyant avoir suffisamment satisfait à cette obéissance; mais
isis elle ne laissa pas de souffrir beaucoup; on lui en donna du
scrupule, en lui défendant de le faire à l'avenir.
liii Comme ce fut par l'ordre du père de La Colombière qu'elle
écrivit une grâce extraordinaire qu'elle reçut en ce temps-là
touchantla dévotion du sacréCœur de Jésus, et que ce saint
s ils religieux a été un des premiers dont Dieu s'est servi pour la
agit faire connaître, nous l'allons mettre ici comme il l'a écrite
dans le journal de sa Retraite spirituelle. -
l ll « Finissant, dit-il, cette retraite, plein de confiance en la
miséricorde de mon Dieu,je me suisfait une loi de procurer
* * ** par toutes les voies possibles l'exécution de tout ce qui me
fut prescrit de la part de mon adorable Maître en procurant
s lii l'accomplissement de ses désirs touchant la dévotion qu'il a
suggérée à une personne à qui il se communique fort con
fidemment, et pour laquelle il a bien voulu se servir de ma
faiblesse. -
élil « Dieu donc s'étant ouvert à la personne qu'on a sujet de
croire être selon son Cœur par les grandes grâces qu'il lui a
faites,elle s'en expliqua à moi.Je l'obligeai de mettre par
écrit ce qu'elle m'avait dit; ce que j'ai voulu décrire moi
même dans le journal de mes retraites, parce que Dieu veut
de f dans l'exécution de ce dessein se servir de mes faibles soins.»
« Étant, dit cette sainte âme, devant le saint Sacrement Dernière
un jour de son octave, je reçus de mon Dieu des grâces ex- *
cessives de son amour. Et me sentant touchée du désir de *,
quelque retour, et de lui rendre amour pour amour, il me 175
dit : « Tu ne m'en peux rendre un plus grand qu'en faisant
ce que je t'ai déjà tant de fois demandé. » Et me découvrant
slt son divin Cœur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes,
qu'il n'a rien épargné, jusqu'à s'épuiser et se consommer
124 vIE DE LA BIENHEUREUSE
pour leur témoigner son amour; et pour reconnaissance, je
ne reçois de la plupart que des ingratitudes par les mépris,
irrévérences, sacriléges et froideurs qu'ils ont pour moi dans
ce Sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore plus sen
sible, c'est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui
en usent ainsi. C'est pour cela que je te demande que le
premier vendredi d'après l'octave du Saint-Sacrement soit
- - dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en
communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d'honneur
par une amende honorable, pour réparer les indignités qu'il
a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels.Je
te promets aussi que mon Cœur se dilatera pour répandre avec
abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui
rendront cet honneur, et qui procureront qu'il lui soit rendu.»
« Mais, mon Seigneur, à qui vous adressez-vous ? lui dit
elle, à une chétive créature et à une si pauvre pécheresse que
son indignité serait même capable d'empêcher l'accomplis
sement de votre dessein. Vous avez tant d'âmes généreuses
pour l'exécuter ! »
« Eh quoi! lui dit ce divin Sauveur, ne sais-tu pas que
je me sers des sujets les plus faibles pour confondre les
forts, et que c'est ordinairement sur les plus petits et pau
- vres d'esprit que ma puissance se manifeste avec plus d'é
clat, afin qu'ils ne s'attribuent rien à eux-mêmes?»
- Notre-seigneur « Donnez-moi donc, lui dit-elle, le moyen de faire ce que
lui dit
- de s'adresser vous me commandez ! Pour lors il m'ajouta : « Adresse-toi
“* à mon serviteur, le père de La Colombière, jésuite, et dis
La Colombiere lui de ma part de faire son possible pour établir cette dé
votion et donner ce plaisir à mon divin Cœur. Qu'il ne se dé
courage pas pour toutes les difficultés qu'il rencontrera, car
il n'en manquera pas; mais il doit savoir que celui-là est
tout-puissant, qui se défie de lui-même pour se confier en
tièrement en moi. » -
" Le père de La Colombière, qui avait le discernement fort
PAR SES CONTEMPORAINES 425
juste, n'était pas un homme à croire légèrement quoi que
: ce soit; mais il avait des preuves trop éclatantes de la vertu
solide de la personne qui lui parlait, pour craindre en ceci
lamoindre illusion. C'est pourquoi il s'appliqua aussitôt au
ministère que Dieu venait de lui confier; et pour s'en ac
quitter solidement et parfaitement, il voulut commencer
par- lui-même : il se- consacra donc entièrement -au sacré Le de père
Cœur de Jésus, et lui offrit tout ce qu'il crut en lui capable La Colombière
Se COInSaCI*e
de l'honorer et de lui plaire. au sacré Cœur.
Cette consécration eut lieu le vendredi vingt-unième de
juin 1675.Ce jour suivait l'octave du Très-Saint-Sacrement,
et peut être regardé comme celui où la dévotion au sacré
Cœurfit sa première conquête.
Les grâces extraordinaires que le saint jésuite reçut de
cette pratique, le confirmèrent bientôt dans l'idée qu'il avait
eue déjà de l'importance et de la solidité de cette dévotion.
Dieu fit trouver à notre chère Sœur beaucoup de consola
tion par les communications qu'elle a eues avec ce saint reli
gieux, tant pour lui apprendre à correspondre à ses desseins,
que pour la rassurer dans les grandes craintes où elle était
s0uvent d'être trompée, ce qui la faisait gémir sans cesse.
d* Quoiqu'il soit peu resté dans cette ville, le père de La Le père
de
Colombière ne laissa pas d'inspirer cette dévotion à toutes La Colombière
inspire
ses filles spirituelles, les faisant communier le vendredi d'après la dévotion
du sacré Cœur
l'octave du Saint-Sacrement, à l'honneur du sacré Cœur de à ses pénitentes.
Jésus.
d* Une d'entre elles * demanda au père Forest, alors préfet,
le *
1 C'était Mlle de Lyonne. (Voir sa biographie, note I.)
Nous devons citer ici une de ses dépositions en 1715 : Sœur Marie Déposition
de 1715,
Rosalie de Lyonne assure « qu'étant encore dans le siècle, elle apprit par
le Révérend Père Forest, préfet au collége des jésuites de cette ville,
qu'il y avait une âme prédestinée dans le monastère de la Visitation de
Paray, et que c'était la sœur Alacoque. Quoiqu'elle fût alors dans une
très-grande opposition pour se faire religieuse, la Vénérable lui fit con
naitre que c'était la volonté de Dieu qu'elle prît ce parti, et qu'elle se
chargeait de faire réussir le tout , malgré ses répugnances; qu'elle ne devait
126 VIE DE LA BIENHEUREUSE
d'où venait qu'on avait envoyé à Paray un homme d'un si
grand mérite. Il lui répondit. « Mademoiselle, c'est en fa
veur d'une âme de choix qui avait besoin de sa conduite. »
Cette même demoiselle étant venue à nos parloirs par hasard,
y vit notre vénérable Sœur, qu'une autre avait demandée.
Elle connut que c'était d'elle que le Révérend Père Forest lui .
avait parlé, et l'on croit qu'elle tient sa vocation religieuse de
- ses prières et des avis qu'elle donna au père de La Colombière
à son sujet. Elle resta très-édifiée et charmée de savertu.
Le Révérend Père de La Colombière l'estimait lui-même
jusqu'à la consulter dans les doutes qu'il avait.
Dieu ayant destiné ce saint homme à des choses extraor
dinaires, en fit connaître quelque chose à notre vertueuse
Sœur, qui s'expliqua sur sa sortie de France longtemps au
paravant que ses supérieurs y eussent pensé. Il en reçut
même deux ordres bien différents l'un après l'autre; comme
il pensait à exécuter le dernier,il reçut celui de se rendre à
Paris, pour de là passer en Angleterre.
Lepère
de Notre chère Sœur reçut ce coup avec une entière confor
La Colombière mité à la volonté de Dieu, qui le lui avait rendu si utile dans *\
*** le peu de temps qu'il demeura ici. Lorsqu'elle voulait y ré
fléchir, Notre-Seigneur lui fit ce reproche : « Eh quoil ne te
suffis-je pas, moi qui suis ton principe et ta fin? » Il n'en
fallut pas davantage pour lui tout abandonner. -
Résolutions
inspirées
Avant son départ pour l'Angleterre, le père de La Colom
à sœur bière donna à notre vertueuse sœur Alacoque pour résolu
Marguerite ,. - ».* -
pa**nd tions ce peu de paroles, qui contiennent beaucoup de choses :
Père. « Il faut vous souvenir que Dieu demande tout de vous et
qu'il ne demande rien. Il demande tout, parce qu'il veut
point reculer davantage, l'assurant toujours qu'elle savait de bonne part
que Dieu le voulait; qu'en effet, contre toute apparence et même contre
l'avis d'une partie de sa famille, elle prit l'habit de la sainte Religion.
Elle avoue qu'elle en a toute l'obligation à la vénérable sœur Alacoque;
que lorsqu'elle avait quelque peine intérieure elle s'y adressait avec con
liance, et trouvait toujours près d'elle de la consolation. »
" PAR SES ( ONTEMPORAINES 4 27
régner sur vous et dans vous, comme dans un fonds qui est
à lui en toute manière, de sorte qu'il dispose de tout, que
illi rien ne lui résiste, que tout plie, que tout obéisse au moindre
signe de sa volonté, Il ne demande rien de vous, parce qu'il
veut tout faire en vous, sans que vous vous mêliez de rien,
vous contentant d'être le sujet sur qui et en quiil agit, afin
que toute la gloire soit à lui, et que lui seul soit connu, loué
et aimé éternellement. » -
Le Révérend Père voulut aussi recevoir de sa pénitente
un billet qui pût l'aider à accomplir la laborieuse tâche que
le divin Maître allait lui imposer, et qui lui fut en effet d'un
grand secours au milieu des embarras sans nombre aux
quels l'exposa sa nouvelle et périlleuse mission. S'il en est
sorti victorieux, il l'attribue aux lumières que la vertueuse
Sœur Marguerite lui avait communiquées, ou qu'elle lui
: transmettait encore par l'entremise de sa Supérieure, la
mère de Saumaise. De son côté, le saint religieux continuait
à notre chère Sœur sa précieuse direction, tout en lui écri
vant rarement; mais il avait une correspondance très-suivie
, avec la Supérieure, qui servait d'intermédiaire pour l'un
comme pour l'autre.
Voici le billet que notre chère Sœur remit au père de La
Colombière, dont il fait mention dans sa Retraite spirituelle,
page 223 :
PREMIER ARTICLE. « Le talent du père de La Colombière est Billet
Que sœur
damener les âmes à Dieu ; c'est pourquoi les démons feront Marguerite
donne au Père
leurs efforts contre lui. Même des personnes consacrées à à son départ.
Dieu lui donneront de la peine, et n'approuveront pas ce
qu'il dira dans ses sermoms pour les y conduire. Mais sa
bonté, dans ses croix, sera son soutien, autant qu'il se con
n3 fiera en lui. »
* DEUxIÈME ARTIcLE. « Il doit avoir une douceur compa
tissante pour les pécheurs, et ne se servir de la force que
lorsque Dieu le lui fera connaître.
- --- -
128 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
TRoIsIÈME ARTICLE. « Qu'il ait un grand soin de ne pas
tirer le bien de sa source. Cette parole est courte, mais
contient beaucoup. Dieu lui en donnera l'intelligence selon
l'application qu'il y fera. »
Voilà les trois articles contenus dans le mémoire ou billet
prophétique, que notre chère Sœur donna au père de La
Colombière avant son départ. Sans en comprendre d'abord
tout le sens, il le conserva précieusement, et en vit peu à peu
la réalisation, ainsi qu'il le dit lui-même au livre de sa
Retraite spirituelle, page 229 :
«Je me suis aperçu, le troisième jour de mes exercices,
que le premier point du papier qui me fut donné à mon dé
part pour Londres, lequel point on m'a encore fort con
firmé par une lettre que je reçus il y a environ deux mois, je
me suis aperçu, dis-je, qu'il n'était que trop véritable; car
depuis mon départ pour Paris, le démon m'a tendu cinq ou
six piéges qui m'ont fort troublé, et dont je ne suis sorti que
par une grâce particulière.
« Le cinquième jour, Dieu m'a donné, si je ne me trompe,
l'intelligence de ce point du mémoire que j'ai apporté de
France : « Qu'il ait grand soin de ne point tirer le bien de
sa source. Cette parole est courte, mais elle contient beau
coup, et Dieu lui en donnera l'intelligence selon l'applica
tion qu'il y fera. »
« Il est vrai que j'avais souvent examiné cè mot : Tirer
le bien de sa source, sans le pouvoir pénétrer. Aujourd'hui,
ayant remarqué que Dieu m'en devait donner l'intelligence
selon l'application que j'y ferais, je l'ai médité assez long
temps sans y trouver d'autre sens que celui-ci que je devais
rapporter à Dieu tout le bien qu'il voudrait faire par moi.
Mais après avoir avec peine détourné ma pensée de cette
considération, tout d'un coup il s'est fait comme un jour en
mon esprit, à la faveur duquel j'ai vu clairement que c'était
la résolution du doute qui m'avait troublé les deux ou trois
PAR SES CONTEMPORAINES 129
premiers jours de mes exercices, sur le sujet de ma pen
sion, J'ai compris que cette parole contient beaucoup, parce
qu'elle porte à la perfection de la pauvreté. »
Nous allons mettre ici quelques extraits des lettres de ce
saint religieux à la mère de Saumaise; elles prouveront
* l'idée qu'il avait de la vertu de notre vertueuse Sœur.
Le 20 novembre 1676, il écrivait de Londres :
1re lettre.
«On ne trouve point ici de filles de Sainte-Marie, et beau
coup moins encore de sœur Alacoque; mais on trouve Dieu
partout quand on le cherche, et on ne le trouve pas moins
aimable à Londres qu'à Paray. Je le remercie de tout mon
cœur de la grâce qu'il me fait d'être dans le souvenir de cette
sainte religieuse ;je ne doute point que ses prières ne m'at
tirent de grandes grâces. Je tâcherai de faire un bon usage
lable des avis que vous me donnez par l'écrit, et surtout de celui
que vous me marquez avoir été confirmé dans sa dernière
solitude. »
si
Londres, 7 février 1677. - « Vous serez bien aise d'ap
prendre que le billet que vous me donnâtes à mon départ,
était rempli de presque autant de mystères que de paroles. Après
p* la retraite
Je n'en ai compris le sens que dans une retraite que je fis du Révérend
Père,
il y a dix jours. Mais il est vrai que Notre-Seigneur m'avait en janvier 1677.
rien laissé à dire, et qu'il y avait des préservatifs contre
tous les maux qui me pouvaient arriver. Tout est accompli,
à la réserve de la persécution, dont il est parlé au premier
article et qu'une personne consacrée à Dieu doit me susci
ter. Car pour celles du démon qui sont prédites au même
point, il est vrai qu'il n'y a sortes de piéges qu'il ne m'ait
tendus, -
« Le deuxième et le troisième article étaient de la der
nière conséquence pour le repos de ma vie et pour ma per
fection. Je m'imaginai d'abord, et je l'ai cru pendant trois
mois, que ce n'étaient que des avis généraux qui s'étendaient
àtoute la vie; maisj'ai connu que c'étaient des conseils pour
T. I. - 9
4130 VIE DE LA BIENHEUREUSE
des occasions présentes, et des remèdes contre des pensées
et des desseins qui me troublaient et étaient fort opposésà
ceux de Dieu. - -
« Le dernier surtout, que je n'avais jamais pu comprendre,
s'ouvrit tout d'un coup à mon esprit avec une si grande
clarté, qu'il n'y avait rien au monde de plus net.
« Je ne saurais vous dire la joie que cette, lumière me
causa, parce qu'elle vint dans un temps que je m'appliquai
à le chercher, après avoir fait réflexion sur ces paroles qui
sont à la fin : « Que Dieu m'en donnerait l'intelligence selon
l'application que j'y ferais. » Je ne vous dis pas tous les tré
sors que j'ai découverts dans ce petit mémoire, je serais
trop long. Tout ce que je vous puis dire, c'est que si c'est
le mauvais esprit qui l'a dicté, il est extrêmement contraire
à lui - même, vu que j'y ai puisé de sigrands secours contre
ses attaques, et qu'il fait sur moi tous les effets que le Saint
Esprit a coutume de produire. »
Autre lettre « Ce n'est pas sans raison que vous me mandez que notre
de Londres.
chère sœur Alacoque avait été confirmée sur ce qui est con
tenu au premier article du billet que vous me donnâtes à
mon départ. J'avais besoin de cet avis, justement dans le
temps que vous me l'écrivîtes. Je crois que c'est au sujet de
la personne ecclésiastique qui devait me faire de la peine sur
les choses queje dirais pour attirer les âmes à Dieu.C'était
la seule chose dont jusqu'ici je n'avais pas vu l'effet. Mais
enfin cela est arrivé à l'égard de la personne que je vous
marquais s'être donnée à Dieu, sans qu'il m'en ait rien coûté
Je m'en souvins, Dieu merci, fort à propos, dans la première
occasion.Celaa servi beaucoup à me donner de la constance,
car je fus tenté d'abandonner tout, crainte d'un éclat qui
pouvait scandaliser et rompre la charité. »
Londres, 17 mars 1677. - « Il n'y a que quinze jours que
j'ai compris les deux points du papier que j'apportai de Paray,
où il m'était recommandé d'avoir pour les pécheurs une dou
PAR SES CONTEMPORAINES 131
ceur compatissante. Je ne doute pas que cela ne regarde la
première personne qui se présenta à moi dès mon arrivée.
Notre-Seigneur voit bien le besoin que j'ai d'être prévenu.
Je vous ai marqué par. ma dernière lettre plusieurs choses
fort particulières au sujet de ce billet, mais il est impossible
de dire les choses commeje les sens.»
Londres, 3 mai 1677. - « Je me réjouis avec notre sœur
Alacoque du sacrifice qu'elle a fait à Notre-Seigneur, et des
marques d'approbation que Dieu lui en a données.Je prends
beaucoup de part à l'accomplissement avantageux de ce qui
slst
avait été prédit à votre égard.J'admire la fidélité de Dieu en
cela, et la perfection avec laquelle il fait tout ce qu'il fait.
Je le supplie de vous faire du bien à proportion des obliga
tions que je vous ai. Vous-même, ma très-chère Mère, ne
savez pas combien elles sont grandes. Dans le dernier billet
de la sœur Alacoque, il me semble que j'aitout compris, ex
cepté ce dernier mot : Sans réserve. Cela est d'une si grande
qt étendue, que je crains extrêmement de ne point remplir ce
conseil; ce n'est pas que je n'en aie déjà tiré de grands fruits.
Mais je m'estimerais heureux si je pouvais faire tout ce que
Cette parole signifie. »
Londres, ce 25 novembre 1677. - « Je ne puis vous dire
Combien votre lettre m'a donné de consolation. Le billet
de la sœur Alacoque me fortifie beaucoup, et me ras
Sure sur mille doutes qui me viennent tous les jours. Je
suis bien en peine sur ce qu'elle désire de moi, et ne sais
que lui répondre. Le bon Dieu ne se découvre pas à moi
Comme à elle, et je suis bien éloigné de la conseiller en
rien. Néanmoins, pour contenter son humilité, je lui écrirai
aujourd'hui.
« Que de joie me cause tout ce que vous me dites de cette
bonne Sœur! Que Dieu est admirable! Mais qu'il est aimable
dans ses saints !. Je ne saurais la plaindre dans son mal ;
il me semble que ces coups que l'on reçoit de la main de
132 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Dieu sont plus doux mille fois que les caresses qui nous
viennent de la main des hommes. »
Londres, ce 30 avril 1678. - « Je vous remercie très
humblement de la lettre de notre sœur Alacoque; je lui
ferai réponse, et si vous jugez àpropos vous la lui rendrez,
sinon vous en ferez ce qu'il vous plaira.Je suis fort édifié
de tout ce qu'elle m'écrit, et me confirme si fortement dans
la foi des choses que Notre - Seigneur lui découvre, soit du
passé, soit de l'avenir, que je pense que je n'ai plus de mé
rite à croire. »
Londres, 3 mai 1678. - « Je ne crois pas que sans le
billet où étaient les avis de la sœur Alacoque, j'eusse jamais
pu soutenir les peines que j'ai souffertes, et qui ne m'ont
jamais attaqué avec plus de violence que lorsque j'étais
pressé, et comme accablé de travail. »
Londres, 9 mai 1678. - « Il faut nécessairement se re
mettre du succès à Celui qui en peut donner un bon à nos
peines, selon le salutaire avis que m'a envoyé une fois la
sœur Alacoque. J'en ai reçu d'elle trois ou quatre qui me
servent de règle pour ma conduite, et qui font tout le
- bonheur de ma vie. Dieu soit béni éternellement, qui daigne
nous éclairer, nous autres pauvres aveugles, par les lumières
des personnes qui communiquent plus intimement avec lui !»
Londres. - « Je répondrais volontiers à celle de notre
sainte sœur Alacoque, laquelle m'a extrêmement édifié.
Mais je me sens incapable de lui dire quelque chose, et je
crainssi fort d'interrompre ses occupations intérieures, que je
me me puis résoudre à suivre en cela mon inclination. Je la
trouve si savante et si éclairée, et d'ailleurs je suis persuadé
que Dieu se communique à elle d'une manière toute parti
culière. Elle me parle d'un second sacrifice que Dieu de
mande d'elle, qui est le soin du corps et de la santé; pour
moi, je tiens ce sacrifice encore plus parfait que celui des
prières, parce qu'il est fort humiliant et fort propre à nous
PAR SES ( ONTEMPORAINES . 133
détacher de tout l'appui que nous pouvons avoir en nous
même. Si elle avait besoin d'être exhortée à obéir en cela à
la voix de Dieu, je l'y exhorterais de tout mon cœur. Je ne
* : vois pas que rien lui doive faire de la peine en cela, elle
aime les humiliations et l'obscurité; cette conduite y con
tribue beaucoup. En tout cela, elle ne hasarde que son in
térêt propre, qu'elle doit compter pour rien. »
e,si Londres, 27 juin 1678. - « La lettre de notre sœur Ala
c0que m'a causé beaucoup de confusion. Mais je ne saurais
assez vous faire comprendre combien ses avis me sont venus
à propos. Quand elle aurait lu dans le fond de mon âme,
elle n'aurait rien pu me dire de plus précis.Je ne sais ce
que je lui vais répondre ; j'espère que Notre-Seigneur me
l'inspirera. »
Londres, 19 septembre 1678. - « Ce qui me fait croire
|§ * que je serai encore ici quelque temps, c'est qu'il se présente
de nouveaux fruits à cultiver, et que notre bonne sœur Ala
coque ne me parle que de nouvelles fatigues.Je reçus votre
lettre et le papier écrit de sa main, justement le jour que
j'avais parlé au médecin, et dans un temps où je me trouvais
si abattu et affaibli, que je me sentais peu capable pour les
travaux que je prévois l'année prochaine, et je regardais
mon mal comme un effet de la Providence, qui, connaissant
l'impuissance où j'étais de soutenir le fardeau, voulait me
tirer de ce pays. J'y étais résolu; mais après avoir lu le
| di
s *
billet qui m'ordonnait de ne pas perdre courage pour les
difficultés, et qui me faisait ressouvenir qu'on est tout-puis
sant quand on se confie en Dieu, je commençai à changer de
sentiment et à croire que je demeurerais encore ici. »
*
[Pendant que le père de La Colombière, animé du zèle
apostolique qu'il avait puisé dans le Cœur sacré de Jésus,
travaillait à réchauffer en Angleterre les cœurs glacés par
l'erreur, sa sainte coopératrice, tout en soutenant de ses con
à
seils et de ses lumières les combats de l'apôtre, continuait à
134 VIE DE LA BIENHEUREUSE
: s'immoler à son Dieu dans le secret du cloître. Les grâces de
son bon Maître se faisaient encore sentir à son âme, et tou
jours cette vierge fidèle et prudente mettait de plus en plus
à profit les dons de son Seigneur.]
- Notre-Seigneur Un jour il se présenta à elle, ainsi qu'elle s'en explique,
lui présente
- le tableau « portant d'une main le tableau d'une vie la plus heureuse
| de deux vies,
et lui en laisse qu'on se puisse figurer pour une âme religieuse : toute dans
le choix.
--
la paix et consolation intérieure et extérieure, une santé par
faite, jointe à l'applaudissement et l'estime des créatures;
de l'autre main le tableau d'une vie abjecte, crucifiée, mé
prisée, contredite et toujours souffrante au corps et à l'esprit;
et me présentant ces deux portraits il me dit : « Choisis, ma
- fille, celui qui t'agréera le plus : je te ferai les mêmes grâces,
au choix de l'un comme de l'autre. » Et me prosternantà ses
pieds pour l'adorer, je lui dis : « O mon Seigneur, je ne veux
que vous, et le choix que vous ferez pour moi. » Et après
m'avoir beaucoup pressée de choisir, je lui dis encore :
« Vous m'êtes suffisant, ô mon Dieu, faites pour moi ce qui
vous glorifiera le plus sans avoir égard à mes intérêts ni
consolations. Contentez-vous, et cela me suffit. » Alors il me
dit qu'avec la Madeleine j'avais choisi la meilleure part, qui
ne me serait point ôtée, puisqu'il serait mon héritage pour
Il choisit toujours ;et me présentant ce tableau de crucifixion : « Voilà,
* me dit-il, ce que je t'ai choisi, et qui m'agrée le plus, tant
de cruciion pour l'accomplissement de mes desseins que pour te rendre
conforme à moi. L'autre tableau est une vie de jouissance et
non de mérite pour l'éternité. » J'acceptai donc ce tableau de
mort, baisant la main qui me le présentait, quoique la nature
en frémît; je l'embrassai de toute l'affection de mon cœur,
et le serrant sur ma poitrine, je le sentis si fortement im
primé en moi, qu'il me semblait n'être plus qu'un composé de
tout ce que j'y avais vu représenté. Je me trouvaitellement
changée dans mes dispositions intérieures, que je ne me re
connaissais plus. Je laissai le jugement de tout à ma Supé
PAR SES CONTEMPORAINES 135
rieure, à laquelle je ne pouvais rien celer ni rien omettre de
, dl tout ce qu'elle m'ordonnait, pourvu que cela vînt immédia
tement de sa part. Mais cet esprit qui me possédait me faisait
sentir des répugnances effroyables lorsque ma Supérieure
m'ordonnait quelque chose, ou me voulait conduire par les
llllN conseils de quelques autres; parce qué Notre-Seigneur
m'avait promis de lui donner toujours les lumières néces
saires pour me conduire conformément à ses desseins. »
éll [La très-sainte Vierge, à qui notre chère Sœur avait été
confiée dès sa tendre enfance par le divin Maître lui-même,
ne pouvait manquer de lui prodiguer à son tour ses mater
nelles faveurs. C'est ce qu'elle avoue en toute humilité et re
connaissance :]
« J'ai reçu, dit-elle, de grands effets de la protection de
la sainte Vierge le jour de sa triomphante Assomption. Elle Grâce reçue
le jour
me fit voir une couronne qu'elle s'était faite de toutes ces de
Et *
l'Assomption.
saintes filles qui s'étaient mises à sa suite, et me fit com
prendre qu'elle voulait paraître avec cet ornement devant la
ils sainte Trinité. Mais elle me dit qu'elle avait eu une grande
tristesse de ce que, voulant se séparer de la terre, ces fleurs
s'y étaient trouvées attachées, ne lui en restant que quinze,
dont cinq furent reçues pour épouses de son Fils; me faisant
( Voir combien il est important qu'une âme religieuse soit dé
tachée de tout et d'elle-même, pour faire que sa conversation
soit au ciel.
si* « Une autre fois elle me fit voir le sacré Cœur de Jésus
comme une source d'eau vive, où il y avait cinq canaux qui
coulaient avec complaisance dans cinq cœurs de cette Com
munauté, qu'il avait choisis, pour les remplir de cette divine
abondance. Il y en avait au-dessous cinq autres qui rece
ps vaient beaucoup, mais ils laissaient couler par leur faute
cette eau précieuse.
« Une autre fois il me fut montré cinq cœurs que ce Cœur
amoureux était prêt de rejeter, ne les regardant plus qu'avec
136 VIE DE LA BIENHEUREUSE
horreur; mais, bien loin de souhaiter savoir qui c'était, je
demandai de n'en avoir aucune connaissance. Je ne laissai
pas de verser beaucoup de larmes, disant : « O mon Dieu, il
vous est bien permis de me détruire et de m'anéantir, mais
je ne vous quitterai pas que vous ne m'ayez accordé la con
version de ces cœurs. »
[ Plusieurs fois encore ces cinq cœurs peu fidèles furent
présentés à Marguerite-Marie.] Dans une occasion le Sauveur
ajouta : « Charge-toi de ce fardeau et participe aux amer
tumes de mon Cœur ; verse des larmes de douleur sur l'in
sensibilité de ces cœurs, que j'avais choisis pour les consacrer
à mon amour; ou bien laisse- les abîmer dans leur perte,
et viens jouir de mes délices. » Mais laissant toutes les dou
ceurs, je lâchai le cours à mes larmes, me sentant chargée
de ces cœurs qui allaient être privés d'amour; et m'étant
libre de choisir, entendant continuellement que l'on m'in
vitait à aller jouir du saint amour, je me prosternai sou
vent devant la souveraine Bonté, en lui présentant ces
cœurs, pour les pénétrer de son divin amour ; mais il fal
lut bien souffrir avant que cela fût, et l'enfer n'est pas
plus horrible qu'un cœur privé de l'amour de mon bien
aimé. »
Les plus grandes grâces qu'elle recevait ordinairement lui
étaient faites à la sainte communion et la nuit.C'est surtouten
celle du jeudi au vendredi que Notre-Seigneur lui faisait des
faveurs inexplicables. Il l'avertit une fois que Satan avait de
Le démon mandé de l'éprouver, dans le ereuset des contradictions, hu
lui suscite
des tentations. miliations, tentations et dérélictions, comme l'or dans la
fournaise, et qu'il lui avait tout permis, à la réserve de l'im
pureté; qu'il ne voulait pas qu'il lui donnât aucune attaque
là-dessus ; mais que pour toutes les autres tentations, il lui
fallait bien être sur ses gardes, surtout celles d'orgueil, de
désespoir et de gourmandise, « de laquelle j'avais, dit-elle,
plus d'horreur que de la mort. » Son bien-aimé l'assura
PAR SES CONTEMPORAINES 137
qu'elle ne devait rien craindre, puisqu'il serait comme un
le lis fort imprenable au dedans d'elle-même ; qu'il combattrait
pour elle, et serait le prix de ses victoires, l'environnant de
sa puissance, afin qu'elle ne succombât pas ; mais qu'il fallait
qu'elle veillât continuellement sur l'extérieur, lui-même se
réservant le soin de l'intérieur. »
, Il se montre
Elle ne tarda guère d'entendre les menaces de son persé à elle
cuteur, lequel se présenta à elle sous la forme d'un More et lui fait
des menaces.
épouvantable, les yeux étincelants comme des charbons, lui
montrant ses dents, en disant : « Si je te peux tenir une fois
en ma puissance, je te ferai bien sentir ce que je sais faire;
je te nuirai partout. » Quoiqu'il lui fît plusieurs autres me
slts naces, elle n'appréhendait rien, parce qu'elle se sentait for
tifiée au dedans d'elle-même. Il lui semblait qu'elle n'aurait
pas craint toutes les fureurs de l'enfer, tant elle sentait de
force dans son intérieur; surtout par la vertu d'un petit cru
cifix auquel son divin Maître avait donné laforce d'éloigner
ill * d'elle toutes les fureurs infernales. - -
On la remet
Dans ce même temps on la mit aide à l'infirmerie , où seconde
elle eut bien à souffrir tant de son naturel prompt et sensible infirmière.
que du démon, lequel faisait souvent tomber et casser tout
Ce qu'elle tenait entre les mains, après quoi il se moquait
d'elle, lui riant au nez et disant : « Oh! la lourde, tu ne feras
jamais rien qui vaille; » ce qui jetait son esprit dans une si
grande tristesse et dans un tel abattement qu'elle ne savait
quelquefois que faire.Souvent il lui ôtait le pouvoir de le dire
à sa Supérieure, parce que l'obéissance abattait et dissipait
1 Elle retrouva alors son ancienne officière, sœur Catherine - Augustine
Marest. Quoique cette courageuse infirmière exigeât des autres autant que
- d'elle-même, elle ne put refuser à son aide une juste admiration, et dé
p0sa en 1715 : « Qu'ayant été infirmière avec la servante de Dieu, elle
était toujours édifiée de l'empressement qu'elle lui voyait pour rendre
service aux Sœurs malades, dans les choses les plus répugnantes à la na
ture. Qu'étant malade elle-même, la vénérable Sœur souffrait avec une
grande patience les maux les plus aigus, plaignant moins sa peine que
celle desinfirmières, et craignant toujours de les fatiguer. »
138 VIE DE LA BIENHEUREUSE
ses forces.Toutes les fois que ces accidents lui arrivaient,sa
Supérieure la mortifiait et l'humiliait fortement, luien faisant
dire sa coulpe au réfectoire, et lui imposant une pénitence,
qu'elle accomplissait avec joie, pour réparer les manque
ments de pauvreté qu'elle commettait en brisant ce qu'elle
avait entre les mains.
Une fois, son persécuteur la poussa du haut d'un escalier
en bas comme elle tenait une terrasse pleine de feu, sans
qu'elle la versât ni qu'elle eût de mal, quoiqu'une Sœur qui
lui vit faire cette chute crût qu'elle s'était cassé les jambes ;
mais son ange gardien la soutint .
C'était son doux repos que de souffrir des peines inté
rieures et de voir son corps accablé de douleur. Dieu favo
risait bien en cela son inclination, étant peu de moments
sans en ressentir au dedans et au dehors. Quand ce gain sa
lutaire lui manquait, elle en cherchait les occasions. Nous
en pourrions produire plusieurs traits qui prouveraient la
fidélité qu'elle avait à la grâce. Mais nous nous contentons
d'en marquer ici deux, qui feront voir jusqu'où elle portait
la mortification.
ActeS Elle était naturellement délicate, et la moindre malpro
héroïques preté lui faisait bondir le cœur. Malgré cela, une fois qu'elle
de
mortification.
nettoyait les vomissements d'une malade, pour se surmonter
elle voulut y mettre la langue et en avaler, disant en elle
même : « O mon Dieu, si j'avais mille corps, mille amours,
mille vies, je les immolerais pour vous être asservie. » Elle y
trouva tant de délices, qu'elle aurait voulu rencontrer tous
les jours de semblables occasions pour apprendre à se vaincre
et n'avoir que Dieu pour témoin, lequel ne manqua pas de
lui témoigner le plaisir qu'il y avait pris. La nuit suivante,
il la tint environ deux ou trois heures la bouche collée sur la
1 Ce fait a été attesté par plusieurs des Sœurs de la Communauté,
en 1715, entre autres sœur Jeanne-Marie Contois et Claude-Marguerite
Billet.
PAR SES CONTEMPORAINES 139
plaie de son sacré Côté. Elle dit qu'il lui serait impossible
d'exprimer les grâces que celle-ci lui imprima au fond de
l'âme. Notre-Seigneur ne voulut pas néanmoins lui ôter cette
mortelle répugnance qu'elle avait dans les occasions, pour
qu'elle pût honorer celle qu'il avait ressentie au jardin des
Olives, et pour lui servir de matière de victoires et d'humi
liations, s'il lui arrivait de tomber dans quelques défauts.
e , Une autre fois, sentant son cœur se soulever en servant
une malade qui avait la dyssenterie, elle en fut intérieure
ment reprise; et, pour réparer sa faute, elle toucha de sa
langue à ce qui lui faisait bondir le cœur. Elle allait faire
plus, quand Notre-Seigneur, content de sa victoire, lui
remit sous les yeux l'obéissance. Elle s'arrête donc, et s'écrie :
« 0 mon Seigneur, je ne voulais rien faire que pour vous
plaire etpour gagnervotre divin Cœur. Mais vous, Seigneur,
ils \ que n'avez-vous pas fait pour gagner celui des hommes ?
Cependant ils vous le refusent et vous en chassent bien
souvent. - Il est vrai, ma fille, reprit le divin Maître, que
m0n amour m'a tout fait sacrifier pour eux, sans qu'ils me
l'endent de retour; mais je veux que tu supplées à leur ingra
titude par les mérites de mon sacré Cœur. »
Le Souverain de son âme lui dit un jour : « Je te veux Le Seigneur
donner mon Cœur; mais auparavant il faut que tu te rendes qu'a**
Sa Victime d'immolation, pour qu'avec son entremise tu *:*e
détournes les châtiments que la divine justice de mon Père, * novembre)
armée de colère, veut exercer sur une Communauté reli
gieuse qu'ilveut reprendre et corriger dans son juste cour
l'0llX, )
A même temps il lui fit voir les défauts particuliers qui
l'avaient irrité et tout ce qu'il lui fallait souffrir pour apaiser
sa juste colère; elle en frémittoute, et n'ayant pas le courage
de se sacrifier, elle lui représenta que, n'étant pas à elle, elle
ne pouvait le faire sans le consentement de l'obéissance. La
crainte qu'elle avait que l'on lui fît faire ce sacrifice lui fit
140 VIE DE LA BIENHEUREUSE
négliger de le dire; mais ce divin Esprit la poursuivait sans
cesse, ne lui donnant point de repos. Elle fondait en larmes
de se voir contrainte de le dire à sa Supérieure, qui, voyant
sa peine, la porta à se sacrifier sans réserve à tout ce qu'il
désirait. Dès cet instant sa peine redoubla plus fort, n'ayant
- le courage de dire oui, résistant ainsi jusqu'à ce que la justice
divine lui parut armée d'une manière si terrible, qu'elle en
demeura toute hors d'elle-nême à l'oraison du soir, la veille
de la Présentation (1677).
Ne pouvant plus se défendre,il lui fut dit comme à saint
Paul : « Il t'est dur de regimber contre les traits de ma juste
colère ; mais puisque tu m'as fait tant de résistance pour
éviter les humiliations qu'il te conviendra souffrir par ce
sacrifice, je te les donnerai au double; car je ne demandais
qu'un sacrifice secret, et maintenant je le veux public, d'une
manière et dans un temps hors de tout raisonnement humain,
accompagné de circonstances si humiliantes qu'elles te seront
un sujet de confusion pour le reste deta vie, dans toi-même
et dans les créatures, pour te faire comprendre ce que c'est
que de résister à Dieu. »
Elle le comprit en effet, ne s'étant jamais trouvée en tel
état. Elle n'avait que des larmes pour toute expression de
sa souffrance, se voyant la plus criminelle. Tout son corps
était dans un tremblement étrange, ne pouvant dire autre
chose, sinon : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ;» ne faisant
que gémir sous le poids de sa douleur, qui lui ôtait le moyen
de se rendre à sa Supérieure que sur les sept à huit heures
du soir, qu'une Sœur l'ayant rencontrée l'y conduisit. Elle
fut bien surprise de la voir en cet état. Cette chère Sœur,
qui ne pouvait exprimer ce qui se passait en elle, croyait
que chacune connaissait sa peine. La Supérieure, qui savait
qu'il n'y avait que la seule obéissance qui avait pouvoir sur
l'esprit qui l'animait, lui ordonna de dire quelle était sa
peine. Elle lui dit aussitôt le sacrifice que Dieu voulait qu'elle
PAR SES CONTEMPORAINES 141
lui fît, en présence de la Communauté, de tout son être. Elle
ne dit pas pourtant le sujet pour lequel il le demandait,
crainte de blesser la charité et le Cœur de son Époux, dans
lequel cette sainte vertu prend naissance.
Ayant dit et fait ce que son divin Maître voulait, elle
s'immola à toutes sortes d'humiliations et contradictions,
le, de douleurs et de mépris, sans aucune prétention que d'ac
complir les desseins de Dieu. Elle dit n'avoir jamais tant
s0uffert; ce qui dura jusqu'au lendemain environ la sainte
messe, que sa Supérieure fut inspirée de la faire commu
nier, et demander en même temps à Notre-Seigneur de la
sisil : remettre en sa première disposition. S'étant donc présentée
devant lui comme une hostie d'immolation, il lui dit : « Oui,
ma fille, je viens à toi comme souverain sacrificateur, pour
le donner une nouvelle vigueur. La paix est faite, et ma
Sainteté de justice est satisfaite par le sacrifice que tu m'as
fait pour rendre hommage à celui que je fis au moment de
sté l'lncarnation, le mérite duquel j'ai voulu joindre à celui
que tu m'as fait, afin de l'appliquer en faveur de la charité,
comme je te l'ai fait voir .. C'est pourquoi tu ne dois plus
rien prétendre en ce que tu pourras faire et souffrir, ni pour
accroissement de mérite, ni satisfaction de pénitence ou au
trement, tout étant à ma disposition pour la charité. C'est
' p0urquoi,à mon imitation, tu agiras et souffriras en silence,
sans autre intérêt que la gloire de Dieu dans l'établissement
du règne de mon sacré Cœur dans celui des hommes, aux
illé quels je le veux manifester par ton moyen. »
Voilà les enseignements qu'elle reçut après la sainte com
munion, sans qu'elle sortît de son état souffrant. Elle ne se
regardait plus que comme un objet d'humiliations ; il lui
semblait que tout conspirait à l'anéantir. Toute son occupa
tionétait de demeurer prosternée devant Dieu, en pleurant
1 Pour plus de clarté sur cette circonstance, voir la note K, et le Mé
moire de la Bienheureuse, au second volume.
142 VIE DE LA BIENHEUREUSE
et gémissant. L'on s'aperçut qu'elle ne prenait point de nour
riture. Sa Supérieure lui ordonna de manger ce qu'on lui
servirait à table, obéissance qu'elle estimait au-dessus de
ses forces ; mais Celui qui ne lui en refusait pas dans le be
soin, lui donna celle de le faire sans réplique ni excuse, bien
qu'elle fût contrainte de rejeter après le repas ce qu'elle avait
pris de nourriture, ce qui dura longtemps.
Cependant la Communauté, qui ne savait rien de sa peine,
s'apercevait bien qu'elle souffrait. On ne savait que dire et
penser de la voir en cet état. On parlait et jugeait diverse
ment de sa disposition, et le peu de réponse qu'elle donnait
sur toutes les demandes qu'on lui faisait, et qu'on ne tirait
d'elle que par force, donnèrent lieu à quelques-unes de
blâmer ce grand attrait qu'elle avait pour l'oraison, et de
craindre, comme l'on disait, que cela ne la portât à l'illu
sion. Cet amour pour les croix et souffrances parut un peu
suspect à plusieurs, et commença d'affaiblir les sentiments
d'estime que l'on avait eus jusqu'alors pour sa vertu. Bien
que l'on ignorât toutes les grâces qu'elle recevait de Notre
Seigneur, et dont on n'a eu connaissance qu'aprèssa mort,
néanmoins toute la Communauté, en général, y avait une
entière confiance, la considérant comme une âme qui était
gratifiée de Dieu et que chacune en particulier consultait
dans ses besoins. Quoique les sentiments ne parussent
pas uniformes, on ne laissait pas d'être persuadé de sa
vertu. -
Avantages Au milieu de toutes ses peines, notre chère Sœur ne cessait
des afflictions.
de remercier le Seigneur des grâces crucifiantes dont il la
gratifiait. Elle assurait qu'une âme avance plus en un mois,
ou même dans une semaine de peines et d'afflictions, si elle
les prend comme Dieu veut, qu'elle ne ferait dans une année
entière passée dans les douceurs et consolations même les
plus sensibles; « car, disait-elle, les peines intérieures reçues
avec amour ressemblent à un feu purifiant qui va consu
PAR SES CONTEMPORAINES 143
mant insensiblement dans l'âme tout ce qui déplaît au divin
Époux, et ainsi je suis assurée que ceux qui en font l'épreuve
avoueront qu'il s'y fait beaucoup de chemin sans y prendre
garde; tellement que si nous avions le choix, une âme fidèle
ne réfléchirait pas, mais embrasserait bien vite cette bien
aimée croix, quand même elle ne nous donnerait autre avan
tage que celui de nous rendre semblables à Notre-Seigneur
crucifié; pouvant assurer que l'on souffre plus parmi les
douceurs, pour peu d'amour qu'on lui porte, se regardant
proche de Celui qui pour notre amour ne s'est chargé que
d'opprobres et de souffrances, que si l'on se voyait conforme
à lui; ou bien, si cela n'est pas, disons que nous ne l'aimons
pas et que c'est plutôt nous-mêmes que nous aimons ; car
l'amour pur ne peut rien souffrir de dissemblable aux
amants, et ne donne point de repos qu'il n'ait rendu l'amante
Conforme à son bien-aimé, autrement jamais elle n'en vien
drait à l'union, qui ne se fait que par la conformité.
ssii
« Mon Dieu m'afait connaître que je me devais étudier à Vie crucifiée.
devenir une vivante image de son amour crucifié, et que
pour cela il fallait travailler à la destruction de tout mon être
et effacer en moi la figure du vieil Adam, afin qu'il pût im
y
:
primer la sienne en moi, qui me ferait vivre d'une vie toute
crucifiée, ennemie de toutes satisfactions terrestres et hu
maines,etque lorsque cetteimage serait conformeà la sienne,
il l'attacherait à la croix.
al *
« Dès que mon divin Maître m'avait donné une leçon, j'y
demeurais jusqu'à ce qu'il m'en donnât une autre; n'étant
pas en mon pouvoir de faire autre chose pour aucun de mes
exercices, soit de la sainte communion, de la messe, et autres ;
me présentant à Notre-Seigneur en qualité de son image
souffrante, afin qu'il lui plût achever ce qu'il avait com
mencé; lui faisant un continuel sacrifice de tout mon être
pour être détruit, anéanti et mis en tel état qu'illui plairait,
Sans exception que celle de son bon plaisir.
144 vIE DE LA BIENHEUREUSE
AmOur
et avantage
« Je ne sais comment une épouse de Jésus crucifié peut ne
de la croix.
pas aimer la croix et la fuir, puisqu'en même temps elle mé
- prise Celui qui l'a portée pour notre amour, en faisant l'objet
de ses délices. Nous ne pouvons l'aimer qu'autant que nous
' aimons les croix. Il me fit connaître qu'autant de fois je ferais
rencontre de la croix et la mettrais par amour dans mon cœur,
autant de fois je recevrais et ressentirais sa présence dans mon
cœur ; qui l'accompagne partout comme étant le vrai carac
tère de son amour.J'ai eu cette vue après la sainte communion.
Pratique « Un jour de l'Annonciation, dit encore notre chère Sœur,
pour A
l'Annonciation. Notre-Seigneur me fit connaître que je devais honorer ses
abâissements par vingt-quatre Verbum caro, pour honorer
les heures qu'il a demeuré dans le flanc virginal de sa sainte
Mère, me promettant que ceux qui s'y rendraient fidèles ne
mourraient point sans recevoir le fruit de son incarnation par
les saints Sacrements.
vie de Jésus « Le vendredi dans l'octave de la Fête - Dieu, après la
en elle.
sainte communion, mon Jésus me dit ces paroles : « Ma fille,
je suis venu à toi pour substituer mon âme à la place de la
tienne, mon Cœur et mon esprit en la place du tien, afin que
tu ne vives plus que de moi et pour moi. » Cette grâce eut tant
d'effet, que rien n'a été capable depuis de troubler tant soit
peu la paix de mon âme, et je ne sentais plus de capacité dans
mon cœur que pour aimer mon Dieu. »
[Cependant le moment où la mère de Saumaise allait ac
complir ses six ans de supériorité était arrivé; nous dûmes,
en 1678, nous préparer à une nouvelle élection, et voir s'é
loigner la Mère vénérée dont nous avions apprécié la sage et
prudente conduite, et pour laquelle nos cœurs reconnaissants
conservèrent une si filiale tendresse.
Déposition
de la mère
Ayant été rappeléeà son monastère de Dijon, elle n'oublia
de Saumaise, pas pour cela ses filles de Paray, surtout la vertueuse sœur
en mai * Marguerite-Marie. Après la mort de la servante de Dieu,
cette digne Mère nous écrivit ce qui suit :]
PAR SES CONTEMPORAINES 145
« Dans l'espace de six ans que j'ai connu notre sœur Mar Mémoire
de la mère
guerite-Marie Alacoque, je puis assurer que je n'ai pas re de Saumaise.
marqué qu'elle ait relâché d'un instant à la résolution qu'elle
prit en se consacrant à Dieu par la profession religieuse de
le faire régner en elle, avant tout, au-dessus de tout, et en
tout; ne s'étant jamais accordé aucun plaisir, soit pour l'es
prit, soit pour le corps. Et cette fidélité lui attira de la divine
vlit Bonté des grâces et faveurs très-particulières, qui la por
taient à un désir très-grand des croix, humiliations et souf
frances. L'on pourrait dire sans exagérer qu'il n'y a point
d'ambitieux d'honneur et de plaisir plus ardent qu'elle ne
l'était de ces choses, dont elle faisait sa joie, bien qu'elle y fût
très-sensible.
« Elle a étéun temps occupée de ces paroles : « La croix
est ma gloire, l'amour m'y conduit; l'amour me possède,
l'amour me suffit.»
ll, « Dans le désir qu'elle avait de se rendre, autant qu'elle
p0uvait, conforme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, elle a fait
et souffert des choses très-crucifiantes, avec une paix, pa
tience et douceur presque incroyables. Si elle recevait quel
ques peines, humiliations, contradictions ou mortifications
de quelques personnes, elle faisait de grandesinstancespour
- qu'il lui fût permis de faire pour elles des disciplines, macé
rations et autres pénitences, n'ayant point de plus grand
contentement que lorsqu'elle se voyait dans le mépris.
Sa
« Je ne parlerai point de son exactitude à toutes les prati mortification..
ques de la vie religieuse, de sa sévère et rigoureuse mortifi
cation, sachant que d'autres l'ont fait. Je dirai seulement
qu'étant maîtresse des pensionnaires, une d'elles eut un
ap0stume à l'un des gros doigts de pied. Pour se vaincre au
mal de cœur qu'elle y sentait, elle le mit en sa bouche et en
Suça et avala le pus, et aurait continué cette mortification,
tant que le mal eût duré, si on ne le lui eût défendu. Elle en
à fait plusieurs autres, non moins rebutantes à la nature, et
- T. I. - 10
146 VIE DE LA BIENHEUREUSE
elle les recherchait avec ardeur lorsqu'elle apprenait qu'il
s'était fait quelque chose où Dieu avait été offensé.
Sa charité
« Un jour qu'elle était dans un travail corporel, Notre-Sei
pour les âmes.
gneur lui ayant donné connaissance des besoins d'une âme,
lui demanda si elle voulait lui faire cession de quelque bien
qu'elle avait fait et porter des souffrances, pour lui impétrer
la grâce qu'elle demandait. A quoi s'étant offerte, autant
qu'il serait de sa sainte volonté, peu de temps après, elle eut
une grande maladie et fit quelques chutes, qui lui causèrent
des douleurs telles, que Dieu seul sait à quel point elles
furent. Ce n'a pas été pour cette seule personne que ceci lui
est arrivé, mais il y en a eu quantité d'autres pour lesquelles
Dieu l'a fait souffrir. C'était pour elle une joie incroyable de
pouvoir par ces peines satisfaire aux outrages commis contre
la divine Bonté, laquelle aussi se plaisait de lui donner quel
quefois connaissance du contentement qu'elle recevait de
quelques personnes.
Les « Une fois entre autres, Notre-Seigneur lui en fit voir trois
trois baisers
de Jésus. qui allaient communier, lui disant : « Je leur donnerai trois
baisers de paix, d'amour et de confiance. » Et voyant le
plaisir que Jésus-Christ prenait dans ces saintes âmes, il ne
se peut dire les transports de joie qu'elle en eut.
« On sait quelque chose de ceux qu'elle éprouvait lors
qu'elle faisait rencontre de celles qui étaient généreuses et
constantes à ne se point démentir dans la volonté à remplir
Sa liaison les desseins de Dieu sur elles, et la sainte liaison qu'elle
avec le père
de y avait, comme il a été dit pour le père de La Colombière,
La Colombière.
lequel faisait de cette chère Sœur une estime très-grande.
Connaissances « Notre-Seigneur lui fit voir un jour les croix et les peines
qu'elle reçoit
à ce sujet. intérieures qu'il souffrait dans ce pays où ses Supérieurs
l'avaient envoyé, ce qu'elle nousvint dire en nousprésentant
un billet , pour le luifaire tenir, lequel contenait des choses
1 Ce billet est différent de celui qu'elle avait remis au père de La Colom
bière avant son départ.
PAR SES CONTEMPORAINES 1 47
très-consolantes et que Jésus-Christ lui avait dictées. Comme
je reçus quelque temps après des lettres de ce grand servi
teur de Dieu, je connus par les demandes qu'il faisait, qu'il
avait besoin que l'on priât pour lui, ce qui pouvait être quel
que chose des connaissances que cette vertueuse Sœur avait
eues.Ce qui m'obligea de lui envoyer ledit billet, lequel je
copiai sans en avoir rien fait connaître à qui que ce fût. Néan
lis :
moins, elle nous vint trouver, et me dit qu'en le copiant
j'y avais changé quelque chose, et que Notre-Seigneur ne le
voulait que comme il le lui avait fait écrire; et comme je
voulus le relire pour voir ce que j'y avais changé, je trouvai
quej'y avais mis quelques paroles lesquelles, quoique assez
semblables, avaient pourtant bien moins de force.
« Le père de La Colombière ayant reçu cet écrit, manda
qu'il était venu très à propos, et que sans ce secours il ne
savait ce qu'il aurait pu faire.
« ll y a bien d'autres occasions où elle a connu des choses
quiparaissaient ne se pouvoir découvrir par voie humaine;
midi mais l'on croit n'être pas nécessaire d'en rapporter davantage.
« Ayant vu tout ce qui a été écrit de cette parfaite reli
gieuse, je puis assurer que nous l'avons appris tant par les
entretiens que nous avons eus avec elle pendant les six ans
que j'ai eu l'honneur d'être dans votre Communauté, que par
*** les lettres que nous en avons reçues depuis, dans lesquelles
* elle s'explique tout particulièrement de la dévotion au sacré
Cœur de Jésus, et d'une vue qu'elle en eut au jour de la
Visitation de l'année 1688(comme on le verra dans la suite).
Les personnes de mérite qui ont eu connaissance de notre
vertueuse sœur Marguerite-Marie,en ontfait et enfont encore
très-grande estime, disant que ce qui se passait en elle était
du bon esprit, et assurant que les marques en étaient trop
fortes pour en douter, surtout celle d'une sincère humilité. »
Voilà les sentiments de cette sainte religieuse au sujet de
notre chère Sœur, qui a toujours conservé des relations
1 48 VIE DE LA BIENHIEUREUSE
d'amitié et d'union avec elle par le commerce de lettres qu'elles
avaient ensemble sur les grâces qu'elle recevait touchant la
dévotion au sacréCœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
[Nous nous étions adressées à notre sainte source pour
remplacer la mère Marie-Françoise de Saumaise, qui ache
vait son second triennat ; notre demande ayant été accueillie
à Annecy, nous élûmes pour Supérieure la très-honorée mère
Péronne-Rosalie Greyfié, qui arriva en notre monastère
le 17 juin 1678 1].
Nous ne pouvons mieux faire l'éloge de ses éminentes vertus
et de son mérite extraordinaire, qu'en rappelant les expres
sions dont se servit la très-digne mère Philiberte-Emmanuel
de Monthoux, lorsqu'elle nous accorda cette excellente Su
périeure : « Mes chères Sœurs, nous disait-elle par sa lettre,
c'est un vrai sacrifice et dépouillement de mon cœur d'ac
corder à votre demande ma très - honorée Sœur la déposée de
Thonon, à présent notre digne Directrice; c'est un sujet de
distinction qui possède parfaitement l'esprit de force et de
douceur propre à son gouvernement; une âme droite et sin
cère, parfaitement humble et très-exacte à l'observance.
Enfin, mes chères Sœurs, il faut aimer autant que je le fais
le cher Paray, pour éloigner une Mère dont je suis persuadée
que vous serezparfaitement contentes, etc. »
Le mérite de cette digne Supérieure surpassa encore n0s
espérances. Le Révérend Père de La Colombière, l'ayant en
tretenue en 1679, connut aussitôt l'éminence de la grâce qu'elle
avait reçue pour le gouvernement, et nous dit que nous avions
en sa personne une Mère des plus capables, très-avantagée
du don inestimable du discernement des esprits : ce qu'elle
a bien fait paraître dans la conduite qu'elle a tenue sur la
vénérable sœur Marguerite-Marie Alacoque, où toute son
habileté fut mise dans son jour.
1 Voir la note L.
PAR SES CONTEMPORAINES 1 49
[Voici le Mémoire qu'elle a daigné rédiger sur ce sujet Mémoire
en 1690. Il est adressé à la mère de Lévy-Chateaumorand, :
alors Supérieure en ce Monastère.]
« Il est vrai, ma très-honorée Sœur, que feu notre très
chère et vertueuse sœur Marguerite-Marie Alacoque m'a fait
l'honneur et la grâce de me vouloir du bien, et d'avoir pour
* moi une confiance dont je me reconnais indigne. Il est vrai
que j'y ai répondu par une trop grande condescendance à son
humilité, qui a exigé de moi un grand secret et un grand
soin de brûler les écrits qu'elle m'adressait, et même m'a
voulu contraindre à force d'instantes prières de mettre en
usage tout ce que je pourrais avoir de crédit et d'industrie
pour faire qu'il ne fût point parlé d'elle après sa mort, sinon
pour seulement lui procurer les prières de l'Ordre, comme à
la plus nécessiteuse et indigne fille de notre Institut, telle
qu'elle se croyait être devant Dieu et qu'elle désirait être
insi estimée des hommes. Nous avons lieu de croire que le Sei
* gneur en a jugé autrement, et je ne me ferai point de scru
litté pule de ne pas suivre les intentions de cette heureuse défunte.
l* Notre-Seigneur Jésus-Christ nous ayant donné son Père cé
* leste pour modèle de notre perfection, je ne dois pas craindre
ses de faillir en disant ce qui peut faire estimer cette sainte âme,
puisque Dieu se plaît à exalter les humbles. Et de plus, je
a suis plus obligée d'obéir que de condescendre, notre très
la honorée Mère voulant que je donne àvotre charité, ma très
** chère Sœur, le plus amplement que je pourrai, la consolation -
* que vous me demandez. Je m'en fais un plaisir, et je crois,
* avecelle etsa chèretroupe, que ce serait fairetort à l'Institut
* de le priver des exemples et lumières que plusieurs pourront
tirer d'une vie si solidement vertueuse, et si gratifiée de
* Dieu. -
« Ce n'est pas que je destine cet écrit à autre chose qu'à ( .
votre seule satisfaction, mais je crois qu'on sera obligé de
mettre au jour ce qu'on a vu, et qu'on pourra apprendre
150 VIE DE LA BIENHEUREUSE
d'ailleurs que de moi, qui ne vous puis rien dire de la vie
séculière, mi de la vocation et entrée en Religion de cette heu
reuse fille ;je me souviens seulement qu'un jour, me parlant
de ses prétendues ingratitudes et méconnaissances envers
l'infinie bonté de Dieu, et de son impossibilité à la recon
naître par aucun retour digne de la moindre de ces grâces
envers elle, elle me dit en avoir été prévenue dès le berceau,
[surtout d'un attrait extraordinaire pour Jésus-Christ au
très-saint Sacrement, devant lequel elle aurait, dès son plus
jeune âge, passé des journées entières sans boire ni manger,
avec une douceur et suavité non pareilles.]
Faveurs « Je sais que cette précieuse défunte ne recevait pas les
qu'elle reçoit
de dons de Dieu en vain. Plus Notre - Seigneur lui faisait de
- Notre-Seigneur.
grâces et de douceurs, plus elle s'humiliait et se mortifiait.
Souvent, se trouvant confuse de son indignité, elle priait
Notre-Seigneur, à l'imitation de saint Pierre, de se retirer
d'elle parce qu'elle était pécheresse, et, selon sa pensée, la
plus criminelle qui fût sur la terre.
« Un jour, Notre-Seigneur lui répondit que les grâces qu'il
lui ferait seraient pour les distribuer aux autres, ce qui pro
duisait en elle une crainte qu'après avoir servi de canal à
passer les grâces de Dieu pour les autres, elle fût elle-même
privée de la grâce du salut éternel; elle estimait cette priva
tion trop digne de ses démérites. Mais un jour Notre-Seigneur
la consola par ces paroles : « Je suis ta caution, et j'ai payé
pour toi ! » -
« Quand il lui prédisait des choses qu'il voulait faire en
elle, pour elle ou par elle, et où il lui semblait voir de l'im
possibilité, elle l'entendait lui répéter ces paroles : « Le ciel
et la terre passeront, et non mes paroles sans effet.»
« Toutes ces choses sont arrivées à cette sainte âme avant
que je fusse chez vous ; ce qui me fait croire que ma très
honorée sœur Saumaise, comme plus avisée que moi, en aura
conservé les mémoires qui marquent les occasions particu
PAR SES CONTEMPORAINES l 51
lières, et beaucoup d'autres choses dont je ne fais point
mention, qui ont pourtant été très-considérables, et lui ont
donné ensuite beaucoup de sujets de contenter son désir
d'être dans l'humiliation et le mépris des créatures, qui ne son humilité.
'-- 4 : - - - 7- : Sa charité.
l'ont jamais mise si basse qu'elle n'ait toujours cru que c'était
trop peu, selon ce qu'elle croyait mériter.Aussi ne me suis-je
jamais aperçue qu'elle ait fait aucune plainte, ni que son
- i cœur eût la moindre froideur ou ressentiment contre le pro
lisse chain; au contraire, j'admirais sa disposition toujours prête
il à converser et à être employée avec les personnes qui l'im
prouvaient, comme avec celles qui lui marquaient plus
d'amitié. Il est vrai que les connaissances qu'on lui donnait
il des peines qu'on se faisait à son sujet, la rendaient craintive
e ni et timide, parce que d'une part elle craignait que Dieu ne fût
offensé par le défaut de charité; et d'autre côté, elle s'en
*s * estimait la seule cause coupable.
« Si dans les rencontres elle parlait, voulant donner sa
tisfaction aux personnes, soit en rendant raison, ou se blâ
e mant elle-même, pour l'ordinaire l'un et l'autre était mal
reçu et mal interprété, Dieu le permettant ainsi afin qu'elle
eût de quoi profiter en humilité et mortification, et de quoi
exercer son amour au mépris, à l'abjection et vie cachée. Je
fais ici, ma très-chère Sœur, un petit ébauché qu'il -
Vous sera aisé de comprendre, parce que vos yeux ont vu et
Vos oreilles entendu plus que ma plume ne doit dire.
« Lorsque j'entrai au service de votre maison, bien que sentiment
V0tre Communauté fût très-bonne et remplie de vertus et de *:
t* piété, je trouvai néanmoins les sentiments fort partagés au , co ,
Sujet de cette véritable épouse du Sauveur crucifié, et me trou
vant sans expérience et sans aide pour la conduire dans des
Voies si extraordinaires, je me fiai un peu et même beaucoup
aux assurances qu'elle me donna, que le Seigneur me ferait
** agir selon sa sainte volonté à son égard, de sorte que je
)
suivis sans crainte mon penchant naturel, qui cherche la paix
-
152 VIE DE LA BIENHEUREUSE
et la tranquillité, et afin d'y tenir chacun, je n'ai presque
jamais fait mine de faire attention à ce qui se passait d'ex
traordinaire en cette âme. Je ne la produisais auprès de per
sonne, ni du dedans ni du dehors ; s'il arrivait qu'elle fit
quelque chose qui déplût, encore que c'eût étépar mon ordre
ou avec mon congé,je souffrais qu'on la désapprouvât, et je
l'en blâmais moi-même quand c'était en sa présence.
« Toujours c'était elle qui avait tort à son compte; qui
faisait tout le mal, ou qui était la cause que Dieu le permet
tait aux autres ; aussi ne cessait-elle de me demander de
faire pénitence, pour satisfaire à la divine justice. Qui l'aurait
voulu laisser faire, elle aurait massacré son pauvre corps de
jeûnes, de veilles, de disciplines sanglantes et de toutes
autres macérations.
Sa pratique « Je ne sais si votre charité a su qu'elle avait en usage,
*e dès devant que je fusse chez vous, de faire une heure d'orai
- son la nuit du jeudi au vendredi, qu'elle commençait au
sortir de matines jusqu'à onze heures, étant prosternée le
visage contre terre, les bras en croix.Je lui fis changer cette
| on lui retranche posture pour les temps seulement que ses maux étaient plus
"°"* grands, et prendre celle d'être à genoux, les mains jointes ou
les bras croisés sur la poitrine. J'avais voulu même la lui
ôter tout à fait. Elle obéit à l'ordre que je lui en donnai; mais
souvent, pendant cet intervalle d'interruption, elle venait à
moi toute craintive, m'exposer qu'il lui semblait que Notre
Seigneur me savait mauvais gré de ce retranchement, et
qu'elle craignait qu'il ne se satisfît là-dessus de quelque ma
-- nière qui me serait fâcheuse et sensible. Je n'en démordis
- mort de sur pas encore; mais voyant ma sœur Carré mourirassez prompte
ie-Élisabeth - -
* ment d'un flux de sang, dont personne dans le Monastère ne
| ** fut malade qu'elle, et quelques autres circonstances qui
accompagnèrent la perte d'un aussi bon sujet, je rendis vite
l'heure d'oraison à votre précieuse défunte, la pensée me
poursuivant fortement que c'était là la punition dont elle
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 41.53
m'avait menacée de la part de Notre-Seigneur*. La chère
mère de Saumaise vous pourra dire plus sûrement que moi
d'où venait qu'elle faisait cette heure d'oraison, je ne m'en
souviens que confusément. . -----
« Pour en venirà la manière dont elle se comportait com Son respect
pour
munément en ses exercices et devant le très-saint Sacrement, le saint
Sacrement.
où elle se tenait presque toute la journée les jours de fêtes ,
n'en sortant que pour suivre les Communautés, elle y faisait
hommage par son amour et son respect intérieur et extérieur
à la réelle présence de l'humanité sainte de Notre-Seigneur
Jésus-Christ. Elle l'aimait comme son Dieu et son Sauveur,
de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces ;
d'un amour de complaisance de voir qu'il était le souverain
Bien et la source abondante de tous biens désirés, et seul
suffisant à soi-même. Elle l'aimait d'un amour de bienveil
lance, souhaitant avec ardeur de l'aimer autant qu'il est
aimable, et que toutes les créatures entrassent dans les
mêmes sentiments. Elle l'aimait d'un amour d'union à toutes
ses saintes volontés et à son bon plaisir, qu'elle ne désirait
incliner de son côté qu'afin que par les souffrances, les croix
et les anéantissements, il la rendît plus conforme à ce qu'il
avait voulu être sur la terre. -
« Son amour dans l'exercice de l'oraison produisait divers Son amour
pour l'oraison.
autres mouvements en elle, comme de compassion sur les
travaux du Sauveur quand il lui en proposait la réflexion ;
de douleur et de contrition amoureuse quand elle avait en vue
ses fautes ou celles de son prochain, qui, pour l'amour de
Dieu, lui était si cher, qu'il n'était rien qu'elle n'eût voulu
êfl
endurer pour son salut et pour satisfaire à la divine justice,
de laquelle parfois elle portait de vives impressions, et de -
même de la sainteté de Dieu.Ces sentiments allaient quel
quelois jusqu'à la terreur, et la faisaient trembler de tout son
1 La sœur Carré fit profession en 1675, et mourut à vingt et un ans ; la
mère Greyfié fondait sur elle les plus belles espérances.
154 VIE DE LA BIENHEUREUSE
corps. Voici comment elle s'expliquait une fois sur ce
sujet : -
« Les grâces de mon Dieu, dit-elle, me tiennent dans des
confusions et vues de moi-même si effroyables, et qui me
font tant d'horreur, que je ne puis comprendre comment on
me peut souffrir, ayant peine moi-même à me supporter; et
il me semble quelquefois que la sainteté de mon Dieu me va
exterminer comme une criminelle de dessus la face de la terre.
Cette disposition, quoique fréquente, n'était pas de durée;
mais une autre qui serait bien capable de m'affliger, si je ne
regardais tout dans la volonté de mon Dieu, serait quand je
vois qu'il est offensé à mon occasion. »
Suite du réci t Sa vie ayant été une solitude intérieure continuelle et re
des
contempo cevant en tout temps les grâces et les faveurs de son bien
raines.
aimé, nous croyons que c'est pour cette raison qu'elle en a
si peu écrit.Voici pourtant ce qu'elle a laissé sur sa retraite
de 1678 : -
Retraite « Vive Jésus, dans ma retraite de l'année 1678! Voici ce
de 1678.
que mon divin Maître m'a fait entendre. Comme je me plai
gnais de ce qu'il me donnait ces consolations avec trop d'abon
dance, ne me sentant pas capable de les soutenir,il me dit
que c'était pour me fortifier dans ce que j'avais à soutenir.
« Bois et mange, me dit-il, à la table de mes délices pour te
rafraîchir, afin que tu marches courageusement; car tu auras
un long et rigoureux chemin à faire, où tu auras souvent
besoin de prendre haleine et repos dans mon Cœur, qui pour
cela sera toujours ouvert tandis que tu marcheras dans ces
voies.Je veux que ton cœur me soit un asile, où je me reti
rerai pour y prendre mon plaisir lorsque les pécheurs me
persécuteront et me rejetteront des leurs. -
« Lorsque je te ferai connaître que la divine justice est
irritée contre eux, tu me viendras recevoir par la sainte com
munion; et, m'ayant mis sur le trône de ton cœur, tu m'ad0
reras en te prosternant sous mes pieds. Tu m'offriras à mon
PAR SES CONTEMPORAINES 155
Père éternel, comme je te l'enseignerai, pour apaiser sa juste
colère et fléchir sa miséricorde à leur pardonner; et tu ne
feras point de résistance à ma volonté lorsque je te la ferai
connaître, non plus qu'aux dispositions que je ferai de toi
0Il
pour l'obéissance, car je veux que tu me serves d'instrument
pour attirer des cœurs à mon amour.
– Mais je ne peux comprendre, mon Dieu, comment cela
lili -
se pourra faire ! - Par ma toute-puissance, qui a tout fait
de rien. Ne t'oublie jamais de ton néant et que tu es la victime
de mon Cœur, qui doit toujours être disposée d'être immolée
pour la charité. C'est pour cela que mon amour ne sera
point oisif en toi, te faisant toujours agir ou souffrir, sans
que tu doives avoir aucune prétention qu'il t'en soit mis la
lele :
moindre chose en ligne de compte pour ton intérêt, non plus
e si le
que l'ouvrage n'appartient à l'outil dont le maître s'est servi
qu'il a p0ur le faire.
« Mais, comme je te l'ai promis, tu possèderas les trésors
de mon Cœur en échange, et je te permets d'en disposer à
ton gré en faveur des sujets disposés. N'en soit pas chiche,
car ils sont infinis. Tu ne me saurais plaire davantage que
par une constante fidélité à marcher sans détour dans les voies
de ta Règle, dont les moindres défauts sont grands devant
# sl
moi. Et le religieux se trompe lui-même en s'éloignant de
moi, s'il pense me trouver par un autre chemin que celui
d'une exacte observance de ses Règles.
r35 « Conserve en pureté le temple du Seigneur, car partout
où il sera, Dieu l'assistera d'une spéciale présence de pro
3S
lection et d'amour.Je suis ton gouverneur, auquel tu dois
*
être tout abandonnée, sans soin ni souci de toi-même, puis
que tu me manqueras de secours que lorsque mon Cœur
manquera de puissance. Et je prendrai soin de récompenser
ou venger tout ce qui te sera fait. De même je penserai à
sil** ceux qui auront confiance en tes prières, afin que tu t'oc
cupes et t'emploies toute à mon amour.
si*
156 . VIE DE LA BIENHEUREUSE
« J'ai encore une rude et pesante croix à mettre Sur tés
faibles épaules; mais je suis assez puissant pour la soutenir;
ne crains rien et me laisse faire ce que je voudrai de toi, sans
que tu fasses rien pour te cacher dans le mépris, ou pour te
produire dans l'estime. Je ne permettrai point à Satan de te
tenter que par les trois sortes de tentations dont il eut la har- -
diesse de m'attaquer. Mais ne crains rien, confie-toi en moi,
je suis ton protecteur et ta caution; j'ai établi mon règne de
paix dans ton âme, personne ne la pourra troubler; et celui
de mon amour dans ton cœur, il te donnera une joie que
personne ne pourra t'ôter. »
Notre-Seigneur
lui donne
« Quelque temps après, comme j'étais dans une grande
pour gardien souffrance, Notre-Seigneur vint me consoler, me disant :
un ange
spécial. « Ma fille, ne t'afflige pas, car je te veux donner un gardien
fidèle qui t'accompagnera partout, t'assistera dans tous tes
besoins, et empêchera que ton ennemi ne prévale contre toi.
Et toutes les fautes où il croira te faire tomber par ses sug
gestions, retourneront à sa confusion. » Cette grâce me donna
une telle force, qu'il me semblait n'avoir plus rien à craindre;
car ce fidèle gardien de mon âme m'assistait avec tant
d'amour, qu'il m'affranchit de toutes mes peines. Mais je ne
le voyais sensiblement que lorsque mon Seigneur me cachait
sa présence sensible pour me plonger dans des douleurs très
rigoureuses de sa sainteté de justice. C'était alors qu'il me
consolait par ses familiers entretiens.
« Il me dit une fois : « Je vous veux dire que je suis, afin
que vous connaissiez l'amour que votre Époux vous porte :
je suis l'un de ceux qui sontplus proches du trône de la di
vine Majesté, et qui participent le plus aux ardeurs du
sacré Cœur de Jésus-Christ; et mon dessein est de vous
les communiquer autant que vous serez capable de les re
cevoir. » - -
«Une autre fois, il me dit qu'il n'y avait rien de si sujet
à l'illusion et tromperie que les visions, et que c'était par là
PAR SES CONTEMIPORAINES 157
le SI que Satan en avait séduit plusieurs, se déguisant en ange
de lumière pour leur donner mille fausses douceurs, et que
souvent il tâcherait de prendre sa place pour me surpren
, t dre, et qu'il serait chassé par ces paroles : Per signum
crucis, et le reste du verset que je devais dire afin de n'être
pas trompée. , \
« Il me dit encore : « Prenez bien garde qu'aucune grâce
et caresse familière que vous recevrez de notre Dieu, me
vous fasse jamais oublier de ce qu'il est et de ce que vous
êtes; car autrement je tâcherai moi-même devous anéantir.»
- « Lorsque Notre-Seigneur m'honorait de sa divine pré
sence, je n'apercevais plus celle de mon saint ange. Lui
ayant demandé pourquoi, il me dit que pendant ce temps
là il se prosternait dans un profond respect, pour rendre
last :
hommage à cette Grandeur infinie abaissée jusqu'à ma peti
tesse; et, en effet, je le voyais ainsi lorsque j'étais favorisée
des caresses amoureuses de mon céleste Époux.Je le trouvais
toujours prêt à m'assister en mes nécessités, ne m'ayant
jamais rien refusé de ce que je lui ai demandé.
« Unefois qu'il s'était retiré de moi, je commis une faute
de fragilité, et ces paroles me furent dites intelligiblement :
« C'est moi qui l'ai voulu ainsi, afin qu'en faisant la pénitence
de cette faute tu me représentasses Celui dans lequel je prends
mOn bon plaisir, abîmé dans la mortelle agonie du jardin des
Olives, et que continuellement tu me l'offrisses, t'unissant
ainsi toute à lui pour satisfaire à mon juste désir. »
je
« Une autre fois que l'on me voulait faire mêler de parler
(llS p*
du mariage d'une de mes parentes, je le vis aussitôt prosterné
sur sa face, ce qui fut cause que je ne pouvais répondre à ce
que l'on me disait.Quand je lui en demandai le sujet, il me dit
s :*
que cela était si odieux dans le cœur d'une épouse de Jésus
Christ, et qu'il en avait tant d'horreur qu'il s'était prosterné
devant le divin Sauveur pour lui en demander pardon. »
Ce fut à la fin de l'année 1678, que son Souverain, comme
lil
15s VIE DE LA BIENHEUREUSE
sacrificateur, commanda à sœur Marguerite de faire en sa
faveur un testament ou donation entière, sans réserve, et
cela par écrit, comme elle , lui avait déjà fait de parole, de
tout ce qu'elle pourrait faire ou souffrir, de toutes les prières
et biens spirituels que l'on ferait pour elle pendant sa vie
et après sa mort. Il lui fit demander à sa Supérieure si elle
voulait servir de notaire, qu'il se chargeait de la payer s0
lidement; mais que si elle refusait, de s'adresser au père
de La Colombière, son serviteur.Voici les propres termes
du testament que la mère Greyfié, sa Supérieure, voulut
bien écrire elle - même :
La « Vive Jésus dans le cœur de son épouse, ma sœur Mar
: guerite-Marie, pour laquelle, et en vertu du pouvoir que
_ Dieu me donne sur elle, j'offre, dédie et consacre purement
et inviolablement au sacré Cœur de l'adorable Jésus tout le
1678. bien qu'elle pourra faire pendant sa vie, et celui que l'on
fera pour elle après sa mort ; afin que la volonté de ce Cœur
divin en dispose à son gré, selon son bon plaisir et en faveur
de quiconque il lui plaira, soit vivant ou trépassé. Ma sœur
Marguerite-Marie protestant qu'elle se dépouille volontiers
généralement de tout, excepté la volonté d'être à jamais unie
au divin Cœur de son Jésus, et de l'aimer purement pour
l'amour de lui-même. En foi de quoi, elle et moi signons cet
écrit, fait le dernier jour de décembre 1678. Sœur Péronne
Rosalie Greyfié, à présent Supérieure, et de laquelle ma
sœur Marguerite-Marie demandera tous les jours la con
version à ce Cœur divin et adorable, avec la grâce de la pé
nitence finale. »
« Après cette donation faite, je la signai, dit-elle, sur
mon cœur avec un canif, duquel j'écrivis son sacré nom de
Jésus, comme mon divin Maître le voulait, et je la signe
encore ici : Sœur Marguerite-Marie, disciple du divin Cœur
de l'adorable Jésus; lequel s'étant donné à moi par la sainte
communion, il me fit lire dans ce Cœur adorable ce qui était
PAR SES CONTEMPORAINES 1:59
écrit pour moi. Il me fit une donation de lui-même, me la
faisant écrire de mon sang selon qu'il me la dictait :
« Je te constitue héritière de mon Cœur et de tous ses Notre-Seigneur
la constitue
trésors, pour le temps et l'éternité, te permettant d'en user héritière
s spi des trésors
selon tes désirs ; et je te promets que tu ne manqueras de de son Coeur.
secours que lorsque mon Cœur manquera de puissance.Tu
en seras pour toujours la disciple bien-aimée, le jouet de
son bon plaisir et l'holocauste de ses désirs, et lui seul sera
le plaisir de tous tes désirs, qui réparera et suppléera à tes
défauts et t'acquittera de tes obligations. » -
« Après quoi il me dit qu'il prendrait soin de récompenser
au centuple tous les biens que l'on me ferait, comme si c'était
à lui-même, puisque je n'avais plus rien à y prétendre; et que
pour celle qui avait dressé ce testament, il lui voulait donner
Promesse
la même récompense qu'à sainte Claire de Montefalco; et que de
lésista
pour cela il ajouterait à ses actions les mérites infinis des Notre-Seigneur
en faveur
siennes, et par l'amour de son sacré Cœur il lui ferait mé de la mère
Greyfié.
riter la même couronne. Cela me donna une grande conso
lation, parce que je l'aimais beaucoup à cause qu'elle nour
rissait mon âme du pain délicieux de la mortification et
humiliation, si agréable au goût de mon souverain Bien. »
|jans « Les très-bas sentiments que sœur Marguerite avait
d'elle-même la tenaient souvent dans la crainte et le doute
d'être trompée, et que les grâces qu'elle recevait fussent des
l' illusions diaboliques. Et pour peu qu'on la confirmât dans
ces pensées, elle était prête à le croire, ne s'estimant digne
us li *
que de servir de jouet à cet esprit d'enfer.
« Ces craintes m'en inspiraient à moi-même, dit la mère - Continuation
du Mémoire
Greyfié, sa Supérieure. Mais je fus rassurée par un entre de la mère
Greyfié.
tien que j'eus avec le Révérend Père de La Colombière , à Le père
ré de
qui j'en parlai; il me fit connaître qu'il n'hésitait pas de La Colombière
la rassure. -
croire que ce qui se passait en cette chère Sœur ne fût
iii *
" A son passageà Paray, au retour d'Angleterre, en 1679
3
160 VIE DE LA BlENHEUREUSE
vrai, grâce à Dieu. « Mais qu'importe, me dit-il, quand ce
seraient des illusions diaboliques, pourvu que cela pro
duise en elle les mêmes effets que feraient des grâces du
Seigneur? »
« Il n'y a nulle apparence à cela, me dit-il encore, parce
qu'il se trouverait que le diable, en la voulant tromper, se
tromperait lui-même, l'humilité, la simplicité, l'exacte obéis
sance et la mortification n'étant point les fruits de l'esprit de
ténèbres. » Sur cet avis, je me trouvai fort rassurée, parce
que, de quelque manière que je m'y sois prise, j'ai trouvé
toujours ma sœur Marguerite-Marie Alacoque dans la fidèle
pratique de ces vertus et dans l'exacte observance de nos
saints devoirs.
Prudence
de la mère
« Je lui disais pourtant de ne point parler des grâces
Greyfié. extraordinaires qu'elle recevait, qu'en termes douteux,
comme, il me semble, ou, il m'a semblé, ou, si je ne me
trompe; et de ne s'y point fier avec tant de fermeté qu'elle
ne fût prête à s'en départir, sous le jugement des personnes
qui lui seraient supérieures ou qui auraient droit d'en faire
l'examen. -
« Elle m'a paru toujours très-fidèle à cet avis, et soit pour
satisfaire le désir de cette sainte fille, qui ne respirait que le
mépris et la souffrance,soit aussi pour la mettre à l'épreuve,
je lui ai donné souvent lieu de contenter son appétit pour la
mortification ; en sorte que mon estime et ma pitié prenaient
en moi fortement son parti contre ma propre conduite à son
égard. Mais de quelque manière que j'aie traité sa confiance
et désapprouvé ses manières, jamais je ne lui ai vu la moindre
altération contraire à la soumission, au profond respect et à
la véritable dilection qu'elle croyait me devoir.
« Comme lorsque le Révérend Père de La Colombière, re
venant d'Angleterre, souhaita de lui parler au confessionnal,
pour être en particulier, je le permis très-volontiers, et je ne
laissai pas au Chapitre suivant de l'en noter devant toutes,
PAR SES ( ONTEMPORAINES
parce que je sus que l'on s'était fait de la peine de ce qu'elle
y était resté trop longtemps.
« Toute autre qu'elle m'aurait fait souvenir qu'elle n'avait
pas recherché cet entretien, et qu'elle n'y était allée que
pour m'obéir. Mais, bien loin de tout cela, en bonne et fidèle
ménagère elle rapportait le tout au profit de l'humilité, de la
douceur et de la patience, et jamais ne dit un seul mot en
faveur de son innocence. »
Dans ce temps, le père de La Colombière écrivant de Lyon
à la mère de Saumaise, rend à son tour hommage aux vertus
de la Bienheureuse : - - - --
ait :
23 mars 1679. - « Passant à Paray, dit-il, je n'ai pu voir
qu'une seule fois la sœur Alacoque; mais j'ai bien eu de la
r ls :
Consolation en cette visite;je la trouvai toujours extrêmement
humble et soumise, dans un grand amour de la croix et du
mépris.Voilà des marques de la bonté de l'esprit qui la con
duit, lesquelles n'ont jamais trompé personne. »
Dans une autre lettre du 26 mai 1679 :
« Vous aurez peut-être su comment la sœur Marie, que
je vous avais envoyée d'Angleterre et qui était aux Ursu La mère
,l lines, est allée chez vos sœurs de Charolles. Notre sœur était alors
inl à Moulins.
Alacoque me parut bien persuadée que c'était la volonté de
à Dieu, et comme je lui représentais qu'il me semblait que
son exemple était nécessaire à la maison où elle était, elle
tié
me répondit que Dieu nous ôtait souvent les choses qui
lil
nous seraient utiles pour notre sanctification, lorsque
nous avions trop résisté à ses grâces et comme lassé sa pa
tience. » --
| Enfin dans une lettre du 6 juillet, écrite de Lyon à la
même Mère : - |
« J'ai reçu, dit-il, il y a quelques mois une lettre de la
sur Alacoque pleine de l'esprit de Dieu. Elle me dit plu- .
sieurs choses fort extraordinaires, et me parle d'une per
sonne que je lui avais recommandée en passant, d'une
T. I. - 11
162 VIE DE LA BIENHEUREUSE
manière qui fait bien voir qu'elle a des connaissances fort
particulières. A mon égard, elle m'ordonne de la part de
son cher Maître de ne plus songer au passé, de ne faire
nul projet pour l'avenir, et pour le présent de prendre soin
d'un malade que Notre - Seigneur a confié à mes soins, pour
me donner lieu d'exercer la charité et la patience; ajoutant
que le malade est moi-même, et que je dois sans scrupule
faire ce que je pourrai pour me rétablir, et je le fais aveu
glément. »
La personne dont parle le Révérend Père est la même
que sœur Marie, qu'il nomme quelques lignes plus haut.
C'étaitune dame anglaise , veuve et convertie à la foi ca
tholique. Obligée de quitter sa patrie, pour fuir la persé
cution, elle était venue à Paray, et avait été reçue chez
les Ursulines de cette ville. Mais Dieu la voulait à Sainte
Marie, ainsi qu'il l'avait révélé à notre vénérable Sœur,
même avant le départ d'Angleterre. Le père de La Colom
bière à son passage à Paray la vit, lui en fit la confidence,
et lui recommanda une confiance pleine et entière à sœur
Marguerite-Marie. « Je vous donne, lui dit-il, une âme à
qui vous aurez recours en toutes vos peines, Dieu se com
munique à elle, et lui parle aussi familièrement que je vous
parle. » -
Après le départ du Révérend Père, sœur Marie quitta
les Ursulines pour entrer à la Visitation de Charolles. Elle
écrivit plus tard à une Sœur de céans, que l'expérience
qu'elle a eue des lumières de la servante de Dieu pour son
intérieur lui fait dire qu'elle est sainte ; qu'elle l'a éprouvé
en quelques rencontres particulières qu'elle dit ne pouvoir
expliquer pour de bonnes raisons, ajoutant : « Seulement
vous puis-je dire que cette vertueuse sœur Alacoque a su
que je serais religieuse de Sainte-Marie avant que le Révérend
1 Une circulaire de nos Sœurs de Charolles nous fait connaître les vertus
et le nom de cette Sœur; elle s'appelait Claude-Marguerite Boucher.
PAR sEs CONTEMPORAINES 1 63
Père de La Colombière fût banni d'Angleterre. En un mot,
je n'ai pas fait une démarche que par son ordre. Lorsqüe
j'étais à Paray, il s'est passé des choses si particulières,
que je n'ai jamais eu lieu de douter de la familiarité de Dieu
avec cette chère Sœur; il lui faisait connaître les choses
longtemps avant qu'elles * arrivassent. Aussi quand elle
m'avait'dit : « Il faut que vous fassiez cela, » je n'aurais pas
retardé d'un moment, parce queje savais que telle était la
volonté de Dieu. »
Tentations
[La visite du père de La Colombière était venue bien à de la servante
propos pour rassurer notre sœur Alacoque : ] elle souffrait de Dieu.
de rudes combats du démon, qui l'attaquait de désespoir, lui
faisant voir qu'une aussi méchante créature qu'elle ne devait
nullement prétendre de part en paradis, puisqu'elle n'en
lilisé avait déjà point dans l'amour de son Dieu, et qu'elle en
serait privée éternellement. -
Elle versait des torrents de larmes. D'autres fois il la Tentation
de l de
tentait de vaine gloire et de gourmandise, lui faisant sentir gourmandise.
des faims effroyables. Après il lui présentait tout ce qui peut
contenter le goût, et tout cela pendant ses exercices spi
rituels, ce qui lui causait une humiliation et mortification
étranges. Elle endurait cette faim jusqu'à ce qu'elle entrât
au réfectoire; et dès ce moment elle sentait un dégoût si
terrible qu'il lui fallait faire une grande violence pour prendre
*e de la nourriture. Dès qu'elle sortait de table sa faim recom
mençait avec plus de violence. Sa Supérieure, à qui elle ne
cachait rien, crainte d'être trompée, lui ordonna de lui aller
demander à manger lorsqu'elle se sentirait plus pressée de
la faim. Ce que cette chère Sœur faisait avec une violence
(
extrême, pour la grande confusion qu'elle en ressentait, et
pourtout mets sa Supérieure la mortifiait et humiliait puis
9 **
samment là-dessus, lui disant qu'elle gardât sa faim pour le
rélectoire. D'autres fois elle l'envoyait demander humblement
à la Sœur dépensière de lui donner quelque chose, pour
164 VIE DE LA BIENHEUREUSE
éprouver son obéissance. Notre chère Sœur le faisait avec
une humilité charmante, heureuse si elle eût pu trouver
quelque adoucissement à ces peines, dont elle ne souhaitait
pas la délivrance, les aimant avec toutes les suites qui lui
procuraient de l'humiliation, pour être plus semblable à son
Époux crucifié.
Ce qui l'affligeait davantage était la crainte qu'elle avait
d'offenser son Dieu et d'être privée de l'aimer éternellement.
Elle en éprouvait une si vive douleur, qu'elle n'avait point
de repos qu'elle n'eût été se prosterner devant le saint
Sacrement, pour répandre son cœur devant le Seigneur,
et auprès de sa Supérieure, qu'elle allait trouver aussi sou
vent pour ces peines que pour celles dont nous avons parlé
ci - dessus. -
Voici les avis que lui donna par écrit la très-honorée mère
Péronne-Rosalie Greyfié, en différentes occasions :
Avis « Je prie Jésus-Christ, Seigneur et Sauveur tout-puissant,
de la mère
Greyfié. de commander à la tempête qu'elle cesse chez vous; et je
vous dis en son nom : « Demeurez en paix.Votre âme est la
part du Seigneur; et le Seigneur est la part de votre âme.
Malgré vos ennemis vous l'aimerez éternellement enjouis
sant de lui; et temporellement, en pâtissant pour l'amour de
lui, quand il en permettra les occasions. Vous mangerez ce
que vous aimez et désirez de manger, lorsque la Commu
nauté en sera servie, aux repas ordinaires; passé cela, vous
prendrez patience avec la faim. Humiliez-vous devant Dieu
de vos tentations; espérez fermement en sa grâce et en son
secours, et laissez clabauder votre ennemi tant qu'il voudra.
Vivez en paix !. Dieu soit béni. »
Vive † Jésus.
« Tout ce que je vous puis dire, mon enfant, touchant la
disposition dont vous m'avez parlé et qui fait votre souf
france, c'est que vous vous plaignez, comme l'on dit, d'abon
dance.J'estimerais une grande grâce que Dieu me fît sentir
PAR sEs CONTEMPORAINEs « 165
une peine semblable à la vôtre.Je vous ai déjà dit que c'est
liiil
maltraiter la divine Bonté, ou en mal juger, que de laisser
entrer chez vous la pensée qu'elle veuille abandonner à la
privation éternelle de son amour un cœur qui aspire à aimer
son Dieu dans le temps et dans l'éternité. Non, il ne l'a jamais
lali
fait, etjamais il ne le fera. Il ne perd pas les pauvres misé
rables quand ils ne sont pas tels par leur malice.Que si en
vous faisant la faveur de vous donner quelques sentiments
extraordinaires de ses divins attributs, il vous laisse voir en
même temps quelque chose de votre indignité à cause de vos
péchés, qui ne vous laissent rien à espérer que l'abîme de
l'enfer et le comble de tous les maux, il ne faut pas que vous
abusiez de cette connaissance. Elle vous est donnée afin que
vous connaissiez la grandeur de la divine miséricorde de
Notre-Seigneur, qui oppose ses mérites à vos démérites ;
V0us veut sauver de vos péchés et , de ce qui leur est dû.
Ainsi, vous devez donner pour refrain à toutes vos vues ces
paroles : « Je chanterai éternellement les miséricordes du
vsti Seigneur, parce qu'il est bon éternellement. » Cependant il
faut durant le temps de notre vie donner quelque chose à
Sa justice; et ce que nous lui devons, c'est la patience, l'hu
laje milité et la soumission dans les peines et les souffrances, de
quelque nature qu'elles soient, quand elles nous arrivent.
Portez de cette façon la vôtre, que vous devez estimer et
chérir, parce qu'elle n'est pas de celles qui arrivent aux ré
prouvés. De grands saints l'ont soufferte, et vous ne méritez
** pas de la sentir; recevez-la donc avec action de grâces, paix,
*d* douceur et humilité.Vous seriez très-heureuse si elle vous
il mettait à rien, et que vous ne vous trouvassiez plus. Dieu
Soit béni ! »
Il semblait à la bien-aimée disciple du sacré Cœur que,
quand elle pouvait parler à sa Supérieure des peines qu'elle
souffrait, elle en était un peu soulagée, ou du moins plus en
repos. Mais comme son ennemi ne lui en donnait point, et
* il
1 66
vIE DE LA BIENHEUREUSE
qu'il l'attaquait en tout temps, le recours qu'elle avait à
- sa Supérieure était souvent interrompu par les affaires qui
lui survenaient; ce qui fit qu'elle l'obligea de lui mettre par
écrit ses dispositions, à quoi cette méritante Supérieure ne
manquait jamais de répondre, comme nous venons de le voir,
et que nous le verrons encore dans la suite. Ces précieux
- écrits, trouvés après la mort de notre chère Sœur, montre
- ront combien cette fidèle amante de la Croix a été exercée
en toutes manières. La mère Greyfié, qui comptait beaucoup
sur sa vertu et soumission, n'a rien oublié pour la faire
avancer, profitant de ses maladies pour lui ordonner, en
vertu de sainte obéissance, de demander la santé, ce qu'elle
a fait plusieurs fois. Nous en marquerons quelques-unes,
que nous avons trouvées écrites de la main de cette digne
Supérieure, et qui nous feront voir la conduite qu'elle a
tenue à son égard.
[Mais auparavant nous laissons la très-honorée mère
Greyfié continuer elle - même le récit des grâces et traits
édifiants qu'elle remarqua toujours en notre chère sœur
Marguerite-Marie.]
Suite « Vous savez, ma très-honorée Sœur , que l'adorable
du Mémoire
de la mère Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ a été l'objet de sa
Greyfié.
plus grande et intime dévotion, depuis la grâce que Notre
Seigneur lui fit de lui découvrir son Cœur au très-saint
Sacrement de l'autel, comme il se voit dans le livre de
Dévotion
8\Ul
Retraite du Révérend Père de La Colombière. Bien qu'on
sacré Cœur. ne la nomme pas, nous ne laissons pas de savoir que c'est
d'elle qu'il tenait ce qu'il en marque, et que cette connais
sance qu'on en a eue lui a valu quelques bons morceaux, au
goût de son humilité.
Son désir
de le faire
« Je me souviens que la première fois que j'eus le bonheur
connaître. d'entretenir cette chère Sœur, elle me parut avoir une ardeur
1 La mère de LévyChateau-Morand,à laquelle ce Mémoire est adressé
PAR SES CONTEMPORAINES 167
véhémente de trouver les moyens de faire connaître, aimer
et adorer ce Cœur très-adorable à tous les habitants de l'u
nivers, si elle eût pu. D'autre part, les bas sentiments qu'elle
avait pour elle-même, et qui croissaient tous les jours, la re
poussaient bien loin de cette entreprise, croyant de bonne foi
qu'ilsuffisait qu'elle s'en mêlât pour tout gâter et inspirer du
rebut de cette devotion qu'elle avait tant à cœur, et pour
l'établissement de laquelle elle eût voulu donner mille vies, si
elle les avait eues. »
[Comme on l'a vu en l'année 1674, le Seigneur avait gra
tifié notre chère Sœur d'une douleur de côté qui lui a duré
toute sa vie. Voici ce que rapporte à ce sujet la mère Pé
ronne-Rosalie Greyfié.]
« Dieu lui avait envoyé un mal de côté, qu'elle portait en Douleur de côté
continuelle.
l'honneur de la plaie sacrée de Notre-Seigneur. Il lui dit
unjour qu'elle n'em pourrait être soulagée par aucun autre
remède que par la saignée; et afin qu'elle reçût ce soula
gement sans peine, il lui promit de le lui rendre méritoire,
p0urvu qu'en le recevant elle eût mémoire du sang et de
l'eau qu'il rendit sur la croix par la plaie de son Côté sacré.
Je l'ai vue pressée de sa douleur se tenir en paix sans de
mander la saignée, à laquelle nos Sœurs et moi aussi avions Remède
de la répugnance, parce qu'il la lui fallait faire trop souvent; qu'on yapporte.
3 qlt \:
| 0n s'en prenait à elle, comme si ç'avait été un remède attaché
, le à sa fantaisie,plutôt que propre à son mal. Elle a eu de
bonnes occasions à ce sujet de souffrir et de patienter en si
lence, comme elle faisait, entre Dieu et elle. Moi-même, une
fois, je m'obstinai à ne vouloir pas qu'elle fût saignée; on
lui fit plusieurs autres remèdes qui ne servirent qu'à aigrir
sa douleur. Elle en vint à un vomissement de toutes sortes
d'aliments qu'on pût lui donner,jusqu'à la confection d'hya
cinthe. Elle ne refusait rien de tout ce qu'on lui donnait,
pendant deux ou trois jours, ni me se plaignait jamais d'être
dans ce pauvre état,faute de lui vouloir faire une saignée.
168 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
Quand je lui en parlais : « Ma Mère, me disait-elle, je sais
bien qu'il n'y a que ce remède qui me soulage, mais je ne le
désire pas, si votre charité ne le veut pas, parce que mon
Jésus vous fait vouloir tout ce qu'il veut pour moi ;je suis
bien aise de souffrir tant qu'il lui plaira. »
« A la fin, le mal l'ayant réduite dans l'état de ne pouvoir
presque plus respirer, ni parler, et ses vomissements lui
ayant donné une grande faiblesse, je la conduisis à l'infir
merie, où on ne lui eut pas plutôt tiré une palette de sang,
qu'elle reprit la liberté de la respiration et de la parole, et se
trouva si vigoureuse, qu'aussitôt que son bras fut bandé, elle
aurait voulu que je lui eusse permis d'aller à la suite de la
Communauté. -
« Je voulus lui épargner les petites mortifications ordi
naires que ce remède lui attirait, et pour cela j'envoyai ma
sœur Catherine-Augustine Marest la saigner quelquefois
dans sa cellule; mais Notre-Seigneur, qui ne voulait pas
qu'elle eût cet adoucissement, permit qu'un jour que j'avais
usé de cette précaution, elle tombât à cœur failli pendant la
sainte messe, et aussitôt on en devina la cause.
« Je ne m'étonne point, ni ne m'étonnais point pour lors
de voir tant de petits désagréments à son sujet; car, encore ,
qu'il fût vrai que sa vie était toute de vertus et d'exemples,
elle-même avait obtenu par ses instances auprès de Notrc
Seigneur qu'il ne laisserait rien paraître en elle que ce qui
serait capable de l'anéantir et humilier. De là venait que tout
lui tournait en humiliation et contradiction; et aux occasions
qui lui étaientle plus sensibles,Notre-Seigneur luiremettait
sa demande en mémoire. Elle avouait que la fille d'Adam
souffrait beaucoup en elle; mais celle de Dieu se réjouissait de
tout ce qui luifaisait peine, soit au corps ou à l'esprit, de la
son amour part de Dieu ou des créatures. Elle ne pouvait penser à ce
la *e que Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait et souffert pour notre
salut, qu'elle ne se sentît aussi portée au désir de pâtir et
PAR SES CONTEMPORAINES - 169
endurer quelque chose par conformité pour l'amour du même
Soif ardente.
Sauveur, qui lui accorda un jour une soifsi grande qu'elle ne
pouvait du tout se désaltérer quelque quantité d'eau qu'elle
pût boire. C'était pour lui donner par cette peine la conso
lation d'honorer en la souffrant la soif qu'il avait soufferte
sur la croix; et pour le mieuxfaire, elle s'abstenait de boire
depuis le jeudi au soir jusqu'au samedi suivant .
isis il « Elle continua si longtemps cette pratique, que je me crus Trait
de
lelli obligée de la lui défendre, et lui donnai l'obéissance de boire mortification.
trois ou quatre fois entre les repas, tous les jours ; à quoi
lllili elle se rendit exacte. Et afin que la mortification eût part à
son obéissance, elle s'avisa d'aller au lavoir boire tous les
jours de l'eau où l'on avait lavé la vaisselle, quelque mal
itails : propre qu'elle fût, comme il arrive quelquefois.Ce ne fut pas
assez : elle s'avisa un jour de se reprocher sa délicatesse en
cela, que puisque je ne lui avais pas spécifié ce qu'elle boi
rait, elle obéirait aussi bien en buvant du lessis, qui est en
tout temps dans la chaudière, comme en buvant de l'eau
-s 1 Ce que plusieurs Sœurs ont remarqué, trouvant à la fin des repas ses
p0ts d'eau et de vin comme on les lui avait servis.
il Voici à quelle occasion notre généreuse Sœur entreprit ses mortifica
tions étonnantes : Notre-Seigneur lui fit entendre qu'il voulait la retirer
dans la solitude, non du désert comme lui, mais dans son sacré Cœur, où . Le Cœur
de Jésus lieu
il voulait l'hoporer de ses plus familiers entretiens, comme un ami avec de
sa bien-aimée; que là il lui donnerait de nouveaux enseignements de ses sa solitude.
volontés et de nouvelles forces pour les accomplir en combattant coura
geusement jusqu'à la mort; ayant encore à souffrir plusieurs attaques de
ses ennemis. ll lui demanda de jeûner cinquante jours au pain et à l'eau,
pour honorer son jeûne dans le désert; ce que l'obéissance lui refusa pour
ne pas la rendre singulière. Alors Notre-Seigneur lui fit entendre qu'il
aurait pour très-agréable, si elle passait cinquante jours sans boire, pour
honorer l'ardente soif que son sacré Cœur avait toujours endurée du salut
des pécheurs. On luipermit cette pénitence, qui lui semblait plus rude
que la première. Mais, après quelques jours, on la lui défendit, et lors
qu'elle eut obéi, on lui permit de nouveau de la continuer.
Elle paraissait également contente quând on lui accordait, ou quand on
lui refusait les choses qu'elle demandait; pourvu qu'elle obéît, cela lui
** suffisait. Elle passa enfin les cinquante jours entiers sans boire, pour
, honorer, en souffrant sa soif, celle du sacré Cœur de Jésus. -
17() VIE DE LA BIENHEUREUSE
nette. Elle le fit plusieurs fois, jusqu'à ce que quelques-unes
de nos Sœurs s'en étant doutées, et ma sœur Jeanne
Elisabeth ' l'ayant trouvée sur le fait, on m'en donna avis.
Je le demandai à la vertueuse défunte, qui me l'avoua comme
je viens de l'écrire. Elle y gagna une bonne correction, qu'elle
eut de reste, par laquelle je mis sa mortification au rang des
désobéissances, lui alléguant ce que dit notre saint Fonda
teur, « que la vraie obéissance obéit non-seulement au com
mandement, mais encore à l'intention du supérieur. »
Son amour « Vous avezvu, et toute la Communauté de même, ce que
pour
la pauvreté. cette précieuse défunte a été à l'égard de la pauvreté au vivre,
au vêtir et coucher. Soit en santé ou en maladie, jamais on
ne l'entendait se plaindre ni trouver à redire à quoi que ce
soit.Tout était toujours trop bon pour elle, qui ne se conten
tait pas d'être sans distinctions, quoique très-infirme, mais
aurait toujours désiré le moindre et le rebut de tout. Elle me
l'a souvent demandé, comme une grande gratification qu'elle
souhaitait lui être faite, et cela du fond du cœur.
« Elle était soigneuse du travail; et pour celui de peine où
la Communauté est parfois occupée, comme aux lessives, à
porter du bois, elle était des premières et des plus assidues,
à moins que l'obéissance ne l'en retirât lorsqu'on la savait
plus pressée de ses maux. Son amour pour la peine et la
souffrance était insatiable ; elle voulait, avec sainte Thérèse :
« Ou souffrir, ou mourir, » et me disait que de bon cœur
elle vivrait jusqu'au jour du jugement, pourvu qu'elle ait
toujours de quoi souffrir pour Dieu, mais que vivre un seul
jour sans cela lui serait un mal insupportable.
Désir « D'autres fois elle me disait qu'elle se sentait toujours avec
de communier
et de souffrir. deux grandes faims : une de la très-sainte communion, où
1 seur Jeanne-Élisabeth Héritier était native de savoie.Ayant pris
l'habit de novice pour le rang des Sœurs domestiques, en 1654, on la fit
consentir à le quitter, pour demeurer en celui de tourière. Néanmoins, on
lui permit de faire les vœux de la sainte Religion. Elle mourut en 1686,
après trente-deux ans de vie religieuse.
PAR SES CONTEMPORAINES 171
elle recevait le Dieu de son cœur et le Cœur de son Dieu ; et
l'autre de la souffrance, mépris et anéantissement.
« Le bon usage qu'elle faisait de cette seconde viande la
disposait à goûter la première avec les suavités qu'elle y trou
vait.Jour et nuit elle eût voulu être devant le très-saint Sa
crement, où on ne la voyait presque jamais autrement qu'à
genoux, les mains jointes, ce qui me mettait en admiration,
vu ses continuelles langueurs et douleurs.»
En 4679
tiell, [Au commencement de cette année 1679, nous avons vu
elle grave
notre chère sœur Marguerite-Marie tracer sur son cœur le unele seconde fois
saint nom
nom de son bien-aimé en caractères sanglants.Un peu avant de Jésus
sur son Cœur.
sa retraite annuelle, l'empreinte de sa blessure commençant
à s'effacer, l'amour ingénieux de cette fidèle amante la porta
à raviver par la flamme d'une bougie le nom béni imprimé
par le fer. Le succès dépassa ses intentions, car, à la veille
d'entrer en solitude, elle se crut obligée d'avouer à sa Supé
rieure les plaies très-douloureuses qu'elle s'était faites, et
dont elle souffrait beaucoup.]
La mère Greyfié lui dit qu'elle y ferait faire quelque re
mède, crainte qu'il n'y eût de fâcheuses suites.
Alarmée de cette promesse, sœur Marguerite fit ses plaintes
à Notre-Seigneur, lui disant : « O mon unique amour ! souf
frirez-vous que d'autres voient le mal que je me suis fait
p0ur l'amour de vous ? N'êtes-vous pas assez puissant pour
me guérir, vous qui êtes le souverain remède de tous les
maux ? » -
« Notre-Seigneur fut touché, dit-elle, de ma peine à
ivlt
donner connaissance de cela : il me promit que le lendemain
je seraisguérie.Je le fus effectivement. Mais ne l'ayant pu
dire à ma Supérieure, elle m'envoya une Sœur portant un
billet de sa part, qui marquait que c'était à elle que je devais
montrer mon mal. Comme j'étais guérie, je crus que je pou
vais me dispenser de cette obéissance, jusqu'à ce que je
pusse parler à notre Mère, ce que je fis promptement, pour
172 VIE DE LA B]ENHEUREUSE .
lui dire que je n'avais pas accompli ce que portait son billet
parce que j'étais guérie. Elle me reprit et me traita suivant
ce que Notre-Seigneur lui inspira, me faisant perdre la
sainte communion, ce qui était pour moi la plus rude peine
que je pusse souffrir en la vie. Elle m'ordonna de montrer à
cette Sœur le mal que je m'étais fait, ce qui me causa une
grande confusion .
« Mais rien n'était comparable à la douleur que j'avais
d'avoir déplu à mon souvevain Maître, qui, pour me punir
de ce retardement à l'obéissance, me relégua sous ses pieds
sacrés environ cinq jours, où je ne faisais que pleurer ma
désobéissance, m'ayant fait voir plusieurs fois que le moindre
défaut de cette vertu dans une âme religieuse lui est très
désagréable. Enfin, après m'avoir fait sentir la peine, lui
même essuya mes larmes, redonnant la vie à mon âme les
derniers jours de ma retraite. Il me dit ensuite qu'en punition
de ma faute, non - seulement l'impression de ce nom sacré,
dont la gravure m'avait coûté si cher, ne paraîtrait plus,
mais encore les précédentes qui jusque-là avaient paru fort
bien marquées. Enfin je puis dire que je fis une solitude de
douleur. » -
Après la mort de cette vénérable Sœur (en 1690), quel
ques-unes, surtout celle qui lui avait porté le billet, vou
lurent voir si l'on distinguait encore sur son cœur le nom
1 La Sœur choisie pour vérifier et panser les plaies de notre humble
Marguerite était sœur Marie - Madeleine des Escures, ainsi que nous le
voyons dans une lettre de la mère Greyfié, adressée à cette chère Sœur
le 16 décembre 1690, peu après la mort de notre Bienheureuse. Elle com
tient ce qui suit :
« Je commis cette chère défunte à votre soin, pour que, la chose de
meurant secrète, il ne lui en arrivât pas quelques suites d'humiliations. »
Elle trouva le mal guéri; mais elle en put voir les glorieuses cicatrices :
« Les plaies profondes et invétérées n'existaient plus, on voyait seulement
de grandes croutes desséchées, marquant la forme du saint nom de Jésus,
écrits en gros caractères, tels que sont ceux qu'on peint avec des moules
dans de grands livres. » (Déposition de sœur Péronne-Rosalie de Farges,
au procès de 1715. Elle avait appris ces détails de sœur des Escures.)
-,
PAR SES CONTEMPORAINES 173
sacré de Jésus. Mais il n'y avait plus la moindre apparence
de caractères. En cela nous avons vu un exemple que Dieu ne
laisse rien d'impuni, même en ses plus fidèles servantes .
Elle est nommée
[Vers l'année 1680, notre chère Sœur fut remise au pen Maîtresse
sionnat. Malgré les répugnances extrêmes qu'elle éprouvait des
pensionnaires. .
dans cet emploi, elle ne laissa pas de s'y dévôuer comme elle
le faisait partout. ll lui arriva dans ce même temps un acci
dent très-fâcheux, dont nous empruntons les détails au mé
moire de la mère Greyfié.]
Accident arrivé
. « Je me souviens, dit-elle, qu'un jour puisant de l'eau,
au puits
le seau lui échappa étant plein, et retournant dans le puits le du préau.
bras de fer qui sert à mener le tour allant de grande raideur,
lui donna de telle force un coup sous la mâchoire, qu'elle
emporta avec les dents un morceau de lajoue en dedans de
la bouche, qui était gros et long comme la moitié du doigt.
qu'il Elle ne fit pas d'autre cérémonie que de prier une des pen
sionnaires dont elle était maîtresse, de lui couper ce morceau
de chair, qui tenait encore d'un côté. Ces enfants, tout ef
frayées de la voir dans cet état, n'y voulurent pas toucher;
elle suppléa à leur refus avec ses ciseaux, et coupa comme
elle put la pièce. Mais la plaie qui se fit dans sa bouche lui
donna bonne matière de souffrir autant de fois qu'il fallait
qu'elle prît quelque nourriture. De plus, le coup lui causa
une douleur dans la tempe, qui après le repas devenait pres
que insupportable, comme pourrait être une rage de dents.
1 La mère Greyfié, dans la lettre déjà citée, dont nous conservons l'ori
ginal dans nos archives, dit encore à sœur des Escures : « Vous avez été
bien inspirée de regarder si la gravure du saint nom de Jésus, qu'elle
avait marquée sur son cœur, paraissait (après sa mort). Et ce que vous
l3, m'assurez, n'y avoir rien pu connaître, m'est une confirmation de lavérité
de ses grâces.Je n'ai rien mis de cela dans la lettre que je vous écris,
parce que je n'ai su rappeler avec assurance la raison pourquoi Notre
** Seigneur la reprit, et lui dit qu'en punition de sa faute ce sacré nom ne
paraîtrait point à l'extérieur.J'ai cru que votre Charité qui eut celle de
ec le panser sa plaie, auriez bonne mémoire de toutes ces circonstances. Je
tiens pour une petite merveille qu'elle ait été guérie sans qu'il en soit resté
aucune marque. »
174 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Tout l'adoucissement qu'elle y apportait était de sortir des
récréations avec congé, pour aller faire quelques tours d'al
lées, jusqu'à ce que la douleur fût diminuée, qu'elle revenait
avec les autres. Elle souffrait tous ces maux sans se plaindre
et sans jamais demander de soulagement, et toujours en
suivant le train ordinaire de la Communauté et des exercices,
à moins que le mal ne la contraignît de s'arrêter; encore ne
le demandait-elle pas, il fallait qu'on y pensât pour elle ". »
[Au milieu de ces grandes souffrances le divin Sauveur se
plaisait quelquefois à consoler sa servante par des grâces in
signes, qui l'aidaient à poursuivre plus courageusement son
chemin semé d'épines.] En voici une dont elle fut favorisée
en l'année 1680. Nous la laissons parler elle-même :
Grâce reçue « Comme on allait au chœur,un jour de l'Ascension, pour
le jour - - -
de pAscension. honorer le moment auquel Notre-Seigneur monta au ciel,
1680. - - -
étant devant le saint Sacrement je me trouvai dans une
grande quiétude. Je vis aussitôt une ardente lumière, qui.
- renfermait en soi mon aimable Jésus. S'approchant de moi,
il me dit ces paroles : « Ma fille, j'ai choisi ton âme pour ,
m'être un ciel de repos sur la terre, et ton cœur sera un trône
de délices à mon divin amour. » Depuis tout était calme en
mon intérieur, et j'avais encore crainte de troubler le rep0s
de mon Sauveur. .
« Je lui disais de temps en temps, parmi cette sainte fami
liarité qu'il me pressait d'avoir avec lui : « Mon Dieu, parmi
1 Un ancien manuscrit de nos archives contient le récit de cet accident,
mais avec une circonstance particulièrement intéressante pour notre Com
munauté. Il y est dit qu'au moment de l'accident une de nos Sœurs de
céans passant sous le cloître en fut témoin, et entendit ce cri de notre
Bienheureuse : « Mon Dieu ! » C'est donc bien au puits de notre préau
qu'arriva cet événement. -- -
Lors des procédures de février 1865, quand les ossements de la servante
de Dieu furent soumis à un nouvel examen juridique, sous la présidence
de Mor Bouange, il a été constaté par le médecin « que le maxillaire in
férieur est intact, mais sans aucune dent. Du côté gauche de ce maxillaire
on remarque une cicatrice osseuse, provenant de la disparition de l'avant
dernière dent, amenée par une cause extérieure. »
PAR SES CONTEMPORAINES
toutes vos caresses amoureuses je ne puis oublier les injures
que jevous ai faites, et que vous êtes Tout, et que je ne suis
rien. » .
Dans un écrit de sa propre main, que nous avons con
servé; elle dit ce qui suit :
« Dans la crainte que j'ai toujours eue qu'il n'y eût quel Marques
tils pour discerner
que illusion dans les grâces que je recevais de Dieu, mon l'esprit
de Dieu.
souverain Maître a bien voulu me donner certaines marques
par lesquelles je pourrais aisément distinguer ce qui vient
rlsg* de lui d'avec ce qui vient du démon, de l'amour-propre ou
de quelque autre mouvement naturel. Il m'apprit première
ment, que ses grâces particulières seraient toujours accom
pagnées en moi de quelques humiliations, contradictions et
mépris de la part des créatures ; secondement, qu'après
avoir reçu quelques-unes de ces communications divines
dont mon âme est si indigne, je me sentirais plongée dans
un abîme d'anéantissement et de confusion intérieure, qui
me ferait sentir autant de douleur dans la vue de mon indi
gnité que j'aurais eu de consolation par les libéralités de mon
divin Sauveur, étouffant ainsi toute vaine complaisance et
tout sentiment de propre estime; troisièmement, que les
grâces et communications soit pour moi, soit pour les autres,
ne produiraient jamais le moindre sentiment de mépris pour
quique ce soit; et que quelque connaissance qu'il me don
)ll
nerait de l'intérieur des autres, je ne les estimerais pas
moins, quelque grandes que me paraissent leurs misères,
mais que tout cela ne me porterait qu'à des sentiments de
compassion et à prier plus instamment pour eux; que toutes
ces grâces, quelque extraordinaires qu'elles soient, ne m'em
pêcheraient jamais d'observer mes Règles et d'obéir aveu
glément : mon divin Sauveur m'ayant fait connaître qu'il
les avait tellement soumises à l'obéissance, que si jevenais
à m'en éloigner tant soit peu, il s'éloignerait de moi avec
toutes ses faveurs; enfin que cet esprit qui me conduit
176 VIE DE LA BIENHEUREUSE
et qui règne en moi avec tant d'empire, me porterait à cinq
choses :
« 1°A aimer d'un amourextrême mon SauveurJésus-Christ;
« 2° A obéir parfaitement à l'exemple mon Seigneur Jésus
Christ ; -
« 3° A souffrir sans cesse pour l'amour de Jésus-Christ;
« 4° A vouloir souffrir, s'il se peut, sans qu'on s'aperçoive
que je souffre; -
« 5° A avoir une soif insatiable de communier et d'être
devant le saint Sacrement.
« Il me semble que toutes ces grâces jusqu'ici ont produit
en moi tous ces grands effets. Au reste, je vois plus clair
que le jour qu'une vie sans amour de Jésus-Christ, c'est la
dernière de toutes les misères. »
Si le Seigneur la gratifiait de ses dons, il ne lui était pas
moins libéral de sa croix, qui la suivaitpartout, tant par les
différentes peines intérieures qui l'ont exercée, que par les
grandes et longues maladies qu'elle a eues, étant toujours
attachée à la croix avec Jésus-Christ son bon Maître. Mais
- quoique le divin Cœur se fût rendu son directeur, il ne vou
lait pourtant pas qu'elle fît rien sans le consentement de ses
Supérieures.
Som Nous en avons déjà rapporté plusieurs traits; ce que nous
obéissance.
mettrons ici fera voir qu'elle a été une fidèle copie d'un Dieu
obéissant.
Elle avait conçu une si haute idée de cette vertu dès son
entrée en Religion, qu'on peut dire qu'elle s'y est rendue
parfaite; nous avons été témoins qu'elle s'y est soutenue
jusqu'à la mort, et qu'elle se serait exposée à tout faire et
souffrir pour obéir à ses Supérieures. La mère Greyfié, si
distinguée par son mérite, la mit souvent dans l'occasion de
s'y exercer; ce que nous allons dire prouvera comment elle
la conduisait; c'est elle-même qui nous l'a écrit après la
mort de sœur Marguerite-Marie :
PAR SES (CONTEMPORAlNES 177
Visite
« Elle revenait d'une grande maladie, pour laquelle elle de la mère
n'avait point encore quitté le lit; je ne sais si ce fut un Greyfié
dans
samedi, ou la veille de quelque fête ", je la fus voir. Elle une maladie,
glltls me demanda congé de se lever le lendemain pour aller à la
sainte messe. Je m'arrêtai un peu sur cette demande : elle
comprit bien que je ne la croyais pas encore assez forte
pour la lui accorder. Sur quoi, répondant à mon sentiment,
elle me dit de bonne grâce : « Ma bonne Mère, si vous le
voulez bien, Notre-Seigneur le voudra bien aussi, et m'en
donnera la force. » Alors je donnai ordre à la Sœur infir
mière de lui faire prendre de la nourriture le matin et de
la faire lever environ l'office, pour la mener à la sainte
messe. Le soir, la chère malade dit à son infirmière qu'elle
souhaiterait bien, s'il me plaisait, d'aller à la sainte messe
* lidl à jeun afin d'y pouvoir communier, et qu'elle espérait que
Notre-Seigneur lui donnerait assez de force pour cela. La
Sœur infirmière se rendit à son désir, et crut que je n'en
ferais pas difficulté. Elle promit à sa malade de me deman
der cette permission, et s'en oublia jusqu'au lendemain,
que l'ayant fait lever à jeun et plus matin que je n'avais dit,
elle sortit de l'infirmerie pour m'aller chercher et m'avertir
de cette convention, pour avoir mon agrément. Dieu permit
que tandis qu'elle allait d'un côté j'entrai de l'autre à l'infir
pein
merie. A peine je vis la pauvre malade levée, et sus qu'elle
étaità jeun dans l'intention de pouvoir communier, quesans
1 Notre Bienheureuse nous apprend elle-même quelle était cette fête,
dans le passage suivant d'une lettre à la mère de Saumaise : « Je vous
dirai que lejour de la fête du saint Sacrement, Notre-Seigneur me fit la
grâcede me retirer tout d'un coup de l'extrême faiblesse où j'étais réduite,
car après la sainte communion je me trouvai autant de force que j'en avais
avant que je fusse arrêtée au lit, où il y avait un mois que j'étais ; et dès
lors j'ai eu le bonheur de suivre la Communauté. »
Or, la fête du saint Sacrement, en 1680,se trouvait le 20 jutn; depuis
ce jour jusqu'à la Présentation il y a juste cinq mois, ce qui ne se pour
rait rencontrer en aucune des années environnantes. La date de cette
guérison est donc le 20 juin 1680. -
T. 1.- 12
178 VIE DE LA BIENHEUREUSE
m'informer de plus de raisons je lui fis une verte correction,
lui exagérant les défauts de sa conduite, que je disais être
effet de propre volonté, manque d'obéissance, desoumission et
de simplicité. En conclusion, je dis qu'elle irait à la messe et
qu'elle y communierait, mais que puisque sa propre volonté lui
Réprimande avait donné assez de force et de courage pour cela, je voulais
la s* commander à mon tour; qu'elle n'avait qu'à reporter ses draps
de lit à sa cellule et son couvert au réfectoire, et s'en aller à
l'office quand il sonnerait, s'y ranger et suivre en tout les
exercices de Communauté, cinq mois de suite, sans que pen
dant tout ce temps-là il fût besoin de lui faire aucun remède
ni qu'elle mît le pied à l'infirmerie, sinon pour y voir les ma
lades et leur rendre service tous les jours, si les infirmières en
avaient besoin. Elle reçut ma correction à genoux, les mains
jointes avec un visage doux et tranquille; et après avoir ouï
mes ordres, elle me demanda humblement pardon et pénitence
de sa faute, et aussitôt elle commença d'accomplir à la lettre
20 juin 16s0. tout ce que je lui avais dit. Netre-Seigneur voulut qu'elle obéit
Notre-Seigneur
la guérit. en tout et lui promit pour cela la santé, qu'elle eut bonne dès
ce jour-là même jusqu'à celui de la Présentation de Notre
Dame, que s'accomplirent les cinq mois, et auquel Notre-Sei
gneur, acceptant la rénovation de ses vœux, lui renouvela à
titre de grâces tous ses maux précédents. Et afin qu'elle ne
perdît rien pour les cinq mois qu'elle ne les avait pas sentis,
ses maux il en voulut le redoublement; de sorte que son mal de côté, qui
sont *. auparavant la nécessitaitd'être saignée toutes les troissemaines
, ou quinze jours, ne lui laissait pas huit jours de relâche. »
Voici l'obédience donnée à notre chère Sœur par la très-ho
norée mère Greyfié. On l'a trouvée, ainsi que plusieurs autres,
dans les écrits que lui adressait cette digne Supérieure :
- - Vive † Jésus.
obédience « Je soussignée, en vertu de l'autorité que Dieu m'a don
*** née en qualité de Supérieure de ma sœur Marguerite-Marie,
* " " lui commande, en vertu de sainte obéissance, de demander
PAR SES CONTEMPORAINES 179
sa santé à Notre-Seigneur avec tant de ferveur et d'instance,
qu'elle fléchisse sa bonté à la lui accorder, pour n'être pas
toujours à charge à la sainte Religion, et pour y pouvoir
pratiquer assidûment tous les exercices de la sainte règle,
suivant le train ordinaire de la Communauté, obéissant à ce
qui lui pourra être ordonné, et ce jusqu'à la Présentation de
Notre-Dame de cette année 1680, auquel jour nous verrons
ce que nous aurons à faire pour l'avenir. --
« SEUR PÉRONNE-RosALIE GREYFIÉ, SUPÉRIEURE. »
« Si Notre-Seigneur vous donne la santé, ainsi que je le
crois du pouvoir de l'obéissance, vous direz chaque jour,
lry d'ici à la Présentation, le Te Deum laudamus, prosternée
devant le saint Sacrement; vous ferez la discipline le long
d'un Salve regina, une fois chaque semaine, outre celle de
Communauté; et vous ferez trois communions extraordi
naire, aux jours de votre particulière dévotion, à votre
choix, offrant le tout au Cœur sacré de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, pour que son divin amour en dispose selon
le
son bon plaisir . » " .
Outre ses infirmités habituelles et ses fréquentes mala
\*
dies, notre vertueuse sœur Marguerite - Marie avait encore à
supporter les angoisses auxquelles son divin Maître l'assu
ail jeltissait fréquemment comme victime pour le salut du pro
vail * chain, et pour retracer en elle une image vive et animée de
sa douloureuse Passion.] - * -
siris Lorsque Notre-Seigneur était sur le point d'abandonner
s de quelques âmes pour lesquelles il voulait qu'elle souffrît, il lui
par laisait porter l'état d'une âme réprouvée, en lui faisant sen
tir la désolation où elle se trouve à l'heure de la mort.
- Une fois il lui montra une de ces âmes malheureuses : elle
f Ce fait extraordinaire, dont la Communauté entière fut témoin, a
été particulièrement signalé en 1715, par sœur Catherine-Augustine
Marest, qui soignait la vertueuse malade en qualité d'infirmière, par la
mère Anne-Élisabeth de La Garde, et par sœur Marie-Rosalie de Lyonne,
180 VIE DE LA BIENHEUREUSE
fut saisie d'une frayeur si grande, que s'étantprosternée la
face contre terre, elle y demeura longtemps ne pouvant re
venir de son étonnement. A ce moment, elle s'offrit à la di
vine justice pour souffrir tout ce qui lui plairait, afin que le
Seigneur n'abandonnât pas cette âme à sajuste colère, la
quelle s'étanttournée contre elle-même, elle se trouva dans
une effroyable désolation de toutes parts. Dès qu'elle vou
lait lever les yeux, elle voyait un Dieu irrité contre elle
armé de verges et de fouets, prêt à fondre sur elle. D'autre
part, il lui semblait voir l'enfer ouvert pour l'ensevelir.Tout
était révolté et en confusion dans son intérieur. Son ennemi
l'assiégeait de toutes parts de violentes tentations, surtout de
celle de désespoir. Elle souffrait d'extrêmes peines,sans les
pouvoir exprimer que par ses larmes, disant seulement ces
paroles : « Ah! qu'il est terrible de tomber entre les mains
du Dieu vivant ! » D'autres fois, prosternée contre terre, elle
s'écriait : « Frappez, mon Dieu, coupez, brûlez et consumez
tout ce qui vous déplaît. N'épargnez ni mon corps ni ma
vie, pourvu que vous sauviez éternellement cette âme. »
Elle aurait eu peine à soutenir longtemps cet état si doulou
reux, si son amoureuse miséricorde ne l'avait aidée sous
les rigueurs de sa justice. Elle eut encore plusieurs autres
connaissances que nous passons sous silence.
Effets « Une autre fois, dit notre chère Sœur, m'ayant été com
de la recom
mandation mandé de prier pour quelque, sujet qu'on ne me dit pas,
à ses prières. étant à l'oraison sans penser à ce que l'on m'avait dit, mon
Dieu, me tenant très - étroitement unie à lui, mit tout mon
intérieur en silence pour me faire entendre sa divine voix et
commencer à exécuter la promesse qu'il m'avait faite, d'avoir
soin de ce que l'on recommanderait à mes indignes prières.
Après m'avoir fait connaître sa volonté sur quelque autre
sujet,il me dit ensuite que je devais dire à celle qui m'avait
recommandé cette affaire, qu'elle ne s'en devait pas mettre
en peine, parce que c'était sa main très-libérale qui récom
PAR SES CONTEMPORAINES 181
penseraittout le zèle qu'avait cette personne de la gloire de
: son très-saint nom; auquel le sujet en question devait aug
e siiiii menter et persévérer vu que la grâce ne lui serait pas
refusée, et qu'il la fallait recevoir comme venant de la main
de Notre-seigneur et non de celle des créatures ; que s'il les
e semi . gardait et laissait couler l'esprit humain dans son cœur,
l'ambition s'y joindrait bientôt, et, Dieu retirant sa grâce et -
son secours, il se verrait en danger de se perdre. -
sur le : « Un jour que le désir de recevoir Notre-Seigneur me n*
t0urmentait, je lui dis : « Mon Seigneur, apprenez-moi ce la communion.
que vous voulez que je vous dise. - Rien, me répondit-il,
sinon ces paroles : « Mon Dieu, mon Unique et mon Tout,
vous êtes tout pour moi, et je suis toute pour vous. » Elles
te garderont de toutes sortes de tentations, elles suppléeront
ht - à tous les actes que tu voudrais faire, et te serviront de pré
paration en tes actions. »
« Un âutre vendredi, après avoir reçu la sainte commu- Amende
* nion dans une hostie qui avait été exposée, il me dit : « Ma honorable
* fille, je viens dans le cœur que je t'ai donné , afin que par
ent : l'ardeur d'icelui tu répares les injures que j'ai reçues de
: Ces cœurs tièdes et lâches qui me déshonorent dans le saint .
* Sacrement. Cette âme que je t'ai donnée, tu l'offrirais à Dieu
m0n Père, pour détourner les peines que ces âmes infi
& dèles ont méritées, et par mon Esprit tu l'adoreras sans
cesse avec vérité, pour tous ces esprits qui ne l'adorent
qu'avec dissimulation et fausse apparence, et tout cela pour
peuple choisi. Et c'est à cette fin que je t'ai fait un si
i * grand don. »
[Cependant les retraites annuelles de 1681 étant arrivées,] On la fait sortir
- et sur Marguerite étant alitée à l'infirmerie, la mère Greyfié de :*
* len fit sortir pour la mettre, à son rang, en solitude et lui
dit : « Allez, ma sœur, je vous remets aux soins de Notre
Seigneur Jésus-Christ; qu'il vous dirige, qu'il vous gou
d* verne et qu'il vous guérisse selon sa volonté. » Bien qu'elle
182 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
fût surprise à l'abord parce qu'elle avait une grosse fièvre,
elle ne laissa de sortir au même instant, toute joyeuse d'a
voir occasion d'obéir, et de se voir abandonnée aux soins
de son bon Maître, et dans l'occasion de souffrir pour son
--
amour : lui étant indifférent de quelle manière il permît
qu'elle passât ce temps précieux, soit dans la jouissance,
soit dans la souffrance; pourvu qu'elle l'aimât, elle était
contente .. Elle ne fut pas sitôt renfermiée dans sa petite
cellule avec lui, qu'il se présenta à elle, qu'il trouva couchée
: par tcrre, transie de froid et accablée de douleurs. Il la fit
relever avec mille caresses, en lui disant : « Te voilà toute
Notre-seigneurà moi ct à mes soins; c'est pourquoi je te veux rendre en
***** santé à celle qui t'a remise entre mes mains. » En effet, il
la lui donna si entière qu'il ne semblait point qu'elle eût été
malade, ce dont on fut très-surpris, surtout la Supérieure,
qui savait ce qui s'était passé entre elles.
s, de - Notre chère Sœur a avoué depuis que jamais elle n'avait
*** fait de solitude avec tant de joie et de délices, se croyant
dans le ciel pour les continuelles faveurs, caresses et fa
miliers entretiens qu'elle avait avec Jésus-Christ, la sainte
Vierge et notre saint Fondateur. Nous en ignorons le détail,
seulement nous dirons que son aimable Directeur, pour la
consoler de la peine qu'il lui avait fait ressentir en effaçant
son nom adorable de dessus son cœur, où elle l'avait gravé
avec tant de douleur vers sa retraite de 1679, voulut lui
même l'imprimer au dedans, avec le cachet et le burin tout
enflammé de son pur amour, « mais d'une manière, dit-elle,
1 Sœur Marie-Lazare Dusson a déposé ce qui suit en 1715(sur la grande
obéissance de sœur Marguerite-Marie): * .
- « Le rang de la vénérable Sœur étant arrivé d'entrer en retraite, elle
prit la veille une grande fièvre ; néanmoins la Supérieure ne laissa pas de
* lui ordonner de la commencer, ce qu'elle fit, et la continua si heureuse
ment, qu'elle avoua, après l'avoir finie, à celles qui étaient en peine
comme elle avait pu la faire dans sa maladie, qu'elle m'avait jamais plus
ressenti de consolation, ce que les Sœurs attribuèrent à son obéissancê
aveugle. »
PAR SES CONTEMPORAlNES 18 }
qui me donna mille fois plus de joie et de consolation que
l'autre ne m'avait causé de douleur. »
Nous ne finirions jamais si nous voulions mettre tous les
traits de l'obéissance parfaite que cette disciple bien-aimée
du Cœur de Jésus a pratiquée toute sa vie. Nous en avons
dit assez pour faire voir que c'était sa vertu favorite, et
ni , : qu'elle portait dignement ce nom, que son divin Maître lui
avait donné. - -
. Vers l'automne de cette même année 168l, le Révérend Le père
de
Père de La Colombière revint de Lyon à Paray une dernière La Colombière
revient à Paray
fois]. Comme il était toujours malade d'un crachement de en 1681.
sang, ses Supérieurs l'envoyaient dans cette ville pour changer
S,) d'air. Il y resta six mois ; mais sa santé, bien loin de se ré
tablir, s'affaiblissant toujours plus, les médecins, voyant que
leurs remèdes étaient inutiles, furent d'avis qu'il fallait qu'il
prît son air natal, ce que ses Supérieurs jugèrent à propos.
Le jour de son départ étant arrêté, notre chère Sœur, en
is, s * étant avertie, fut inspirée de lui mander qu'elle le suppliait
de me pas sortir de Paray, s'il pouvait y demeurer sans
manquer à l'obéissance qu'il devait à ses Supérieurs. Le
père de La Colombière ayant appris cela, lui écrivit pour
savoir ses raisons. Elle lui fit cette réponse, en deux mots
que voici sans y rien changer : « Il m'a dit qu'il veut le sa- n meurt à para,
en 1682,
crifice de votre vie ici. » Ce qui lui fit changer de dessein. Il
resta à Paray, peu de jours après tomba malade, et mourut
le 15février 16821. - -
el :
Notre chère Sœur ayant appris sa mort par une de ses
1 Sœur Marie-Rosalie de Lyonne, qui avait connu si particulièrement 1715.
ce saint religieux, « dit qu'elle sait par le R. P. Bourguignet, alors supé Déposition
e
rieur des jésuites de cette ville, que la vénérable Sœur ayant appris que le
frère du R. P. de La Colombière l'était venu querir pour aller prendre Marie-Rosalie
de Lyonne.
re t son air natal, ladite sœur Alacoque lui manda, par un billet, de ne point
entreprendre ce voyage; qu'il en avait un de plus grande conséquence à
lairebientôt; que c'était à Paray que Dieuvoulait le sacrifice de sa vie,
** entendant parler, par ce long voyage, de sa mort, comme elle arriva peu
de jours après. »
184 vIE DE LA BIENHEUREUSE
pénitentes , lui dit : « Priez et faites prierpartout pour lui.»
Ce qu'elle dit d'un ton fort triste. C'était à cinq heures du
matin qu'elle apprit cette nouvelle, et à dix, elle écrivit un
billet à cette demoiselle, dont voici les propres termes :
« Cessez de vous affliger, invoquez-le, ne craignez rien, il
est plus puissant pour vous secourir que jamais. »
Sœur Marguerite la pria de faire son possible pour retirer
le billet qu'elle avait écrit au père de La Colombière. Mais
le père Bourguignet, qui était Supérieur, le voulut garder,
disant à cette demoiselle qu'il donnerait plutôt toutes les
archives de la maison que de s'en défaire; qu'il voulait bien
néanmoins le lui faire voir; et c'est d'elle-même que nous
l'avons appris.
[ Les saintes dépouilles du père de La Colombière restèrent
en la possession des Jésuites, au collége de cette ville, et
l'on dut à notre chère sœur Alacoque ce précieux trésor.]
Il est proclamé saint par tout le peuple, bien qu'il ne puisse
pas encore être canonisé; mais on espère qu'avec le temps
il le sera.
1 Cette pénitente était Mlle de Bisefrand.
Nous citons ce qu'elle a déposé en 1715, malgré les quelques répétitions
qu'on y rencontre. -
Déposition « Ayant été avertie,par le R. P. du Port,jésuite à Paray,son confes
de seur, que le R. P. de La Colombière devait partir pour Vienne en Dau
Mlle de Bise
frand. 1715.
phiné, le lendemain 29 janvier, et qu'il nevoulait pas que personne autre
qu'elle sût son départ, la déposante fit demander la permission pour en
avertir la vénérable sœur Alacoque, laquelle fit dire au R. P. de La Co
lombière de ne point partir, si cela se pouvait sans contrevenir en rien à
l'ordre de ses Supérieurs. Ce qu'ayant rapporté, il lui donna un billet,
pour porter à ladite sœur Alacoque, laquelle lui fit réponse par écrit; ce
qui l'arrêta, et il mourut le 15février suivant, à sept heures du soir;
après quoi ladite Vénérable pria la déposante de retirer la réponse, qui
était restée entre les mains du R. P. Bourguignet, lors Supérieur des Jé
suites. Celui-ci refusa de la rendre, se contentant de lui en faire lecture. "
Ajoute ladite déposante, que le R. P. de La Colombière, avant son
départ pour Londres, la voyant affligée, lui dit : « On vous fera connaître
une personne aux saintes Marie, de laquelle vous devez suivre les avis
comme si je vous parlais, puisque moi-même je la consulte dans ce qui
me regarde et suis ses avis. »
PAR SES CONTEMPORAINEs 185
Pendant qu'il était en Angleterre, il s'est employé et fa
tigué beaucoup à la conversion des âmes, ayant un grand
attrait à les gagner à Dieu. Il a même été prisonnier pour la
foi de Jésus-Christ. -
tagli Sans une lettre du roi de France, qui ordonnait qu'on le
rappelât, il aurait été condamné à souffrir le martyre. On lui
fit voir celui de quatre jésuites que l'on éventra en sa pré
sence pour l'intimider, devant endurer le même supplice ; à
quoi il s'était disposé avec un grand courage. Mais Dieu se
contenta de sa bonne volonté et de ce qu'il avait souffert en
voyant martyriser ces quatre Pères dont nous venons de
parler.Cette vue lui occasionna le crachement de sang qui
en peu de temps le conduisit au tombeau.
[La très-honorée mère Greyfié a écrit ce qui suit, au sujet
de l'impression causée à notre vénérable sœur Marguerite
Marie pour une perte si sensible. Quand le Révérend Père Mémoire
réelle de la mère
de La Colombière mourut ], « cette chère Sœur perdait en lui Greyfié.
le meilleur ami qu'elle eût au monde : elle ne se troubla ni
inquiéta nullement, parce qu'elle aimait ses amis pour la
gloire de Dieu et pour leur avancement propre, en son divin
amour, et non pour son intérêt. Mais comme je pris garde
qu'elle ne me demandait point de faire pour lui, comme pour
d'autres, des prières et des pénitences extraordinaires, je lui
Jl' en demandai la cause. Elle me répondit d'un air doux et
content : « Ma chère Mère, il n'en a pas besoin, il est en état
deprier Dieu pour nous,étant bien placé dans le ciel, par la
bonté et miséricorde du sacré Cœur de Notre-Seigneur .
Jésus-Christ;
r,
seulement, pour satisfaire à quelques
• - - --
négli
gences qui lui étaient restées en l'exercice du divin amour,
son âme a étéprivée de voir Dieu, dès la sortie de son corps,
jusqu'au moment qu'il fut déposé dans le tombeau. » Je ne
le lui ai jamais vu regretter, mais oui bien se réjouir
de son bonheur éternel, auquel elle prenait part, en
rendant grâce au sacré Cœur de Jésus-Christ de toutes
186 VIE DE LA BIENHEUREUSE
celles qu'il avait faites à ce digne religieux en sa vie et en sa
mOrl. » -
[ Le carême de l'année 1682 suivit de près la mort du père
de La Colombière. Nous avons déjà dit que les jours qui le
précèdent étaient pour sœur Marguerite des jours de douleur,
d'expiation et de grâces plus particulières.] Voici ce qui lui
arriva un des jours de carnaval; c'est elle - même qui nous
l'apprend : - -
« Après la sainte communion, mon divin Époux se pré
senta à moi sous la figure d'un Ecce homo, chargé de sa
croix, tout couvert de plaies et de meurtrissures: son sang
adorable découlait de toutes parts. Il me disait d'une voix
triste et douloureuse : « N'y aura-t-il personne qui ait pitié
de moi et qui veuille compatir et prendre part à ma douleur
dans le pitoyable état où les pécheurs me mettent, surtout à
présent ? » -
« Me prosternant à ses piedssacrés avec larmes et gémis
sements, je me présentai à lui.Aussitôt je me trouvai char :
gée d'une lourde croix tout hérissée de pointes de clous.Me
sentant accablée sous ce poids,je commençai à mieux com
prendre la malice du péché, lequel je détestai si fort dans
mon cœur, que j'aurais voulu mille fois me précipiter dans
l'enfer plutôt que d'en commettre un volontairement. Il me
fit voir que ce n'était pas assez de porter cette croix, mais
qu'il fallait m'y attacher avec lui, afin de lui tenir fidèle com
pagnie, en participant à ses douleurs, mépris, opprobres et
autres indignités.Je m'abandonnai à toutcequ'ilvoudraitfaire
* de moi et en moi, m'y laissant attacher à son gré; ce qu'il
fit par une violente maladie, qui me fit ressentir les pointes
aiguës de cette croix hérissée. » Cet état de souffrance lui
durait ordinairement tout le temps de carnaval; et dès le
mercredi des cendres elle avait assez de force et de vigueur
- pour jeûner tout le carême. Quand son bien-aimévoulait la
gratifier de quelque nouvelle croix, il l'y disposait par une
PAR SES (CONTEMPORAlNES 187
abondance de caresses et délices spirituelles si excessives,
qu'il lui aurait été impossible de les soutenir si elles eussent
- duré, Alors elle s'écriait : « O mon amour, je vous sacrifie
tous ces plaisirs,gardez-les pour ces saintes âmes qui vous
llsleil en glorifieront mieux que moi. Je ne veux que vous seul,
nu sur la croix, où je veux vous aimer pour l'amour de vous
même )
Une fois qu'elle sortait d'une longue maladie dont elle
n'était pas encore remise, elle fut trouver sa Supérieure pour
lui demander par grande miséricorde de lui permettre de
veiller la nuit du jeudi saint devant le saint Sacrement, quoi
qu'il n'y eût nulle apparence qu'elle le pût faire.
« Pour lui donner quelque consolation, ajoute la mère Mémoire
de la mère
Greyfié, je lui permis de se tenir au chœur depuis huit Greyfié.
heures jusqu'après la procession de la ville ". Elle accepta
Ce premier offre, et avec beaucoup d'humilité et de douceur
me pria de lui prolonger ce temps, me disant qu'elle y serait
une partie de la nuit pour moi, et l'autre pour mes bonnes
amies souffrantes. C'était ainsi qu'entre elle et moi nous
nommions les âmes du purgatoire, pour l'intérêt desquelles
et pour le mien encore j'abandonnai la nuit à cette géné
reuse convalescente, qui ne manqua pas à huit heures et
irell demie de prendre place au chœur, droit au-dessus du pu
pître, et y demeura dès lors à genoux les mains jointes sans
nit aucun appui, ni se remuer non plus qu'une statue jusqu'au
lendemain à l'heure de Prime, qu'elle se mit en chœur avec
les autres.Vous trouverez chez vous plusieurs témoins de cette
vérité *. Lorsqu'elle me rendit compte de sa disposition
1 En ce temps-là, le clergé de la ville conduisait processionnellement
lesfidèles dans notre église, le jeudi saint, vers les dix heures du soir.
al, * En effet, la mère de La Garde assura, en 1715, « que plusieurs années
avant sa mort, la servante de Dieu passait la nuit du jeudi saint tout
entière devant le saint Sacrement. »
Elle ajoute « qu'une fois, voulant faire épreuve de l'obéissance de la
servante de Dieu, elle lui alla dire à l'oreille, la nuit d'un jeudi saint,
188 VIE DE LA BIENHEUREUSE
pendant tout ce temps, elle me dit que Notre-Seigneur lui
" avait fait la grâce d'entrer en participation de son agonie
dans le jardin des Olives, et qu'elle avait eu tant à souffrir,
qu'à tout coup il lui semblait que son âme s'allait séparerde
son corps. »
Lorsqu'on eut fait l'ouverture du jubilé [dans le diocèse
d'Autun, en mai 1682] , notre chère Marguerite-Marie reçut
de Notre-Seigneur les enseignements suivants :
Occupation « Il me fit voir, dit-elle, dans une sévérité de juge, que
pendant
le jubilé. . ce n'était pas tant à cause des infidèles que sa justice était
Mai 1682.
irritée, mais que c'était son peuple choisi qui s'était ré
volté contre lui; qu'il se servait de la privauté qu'il avait
proche de lui pour le persécuter; et que tant qu'il lui avait
été fidèle, il avait toujours lié les mains de sa justice pour
laisser agir celles de sa miséricorde. « Mais s'ils ne s'amen
dent tous, ajouta-t-il, je leur ferai sentir le poids de majus
tice vengeresse. Une âme juste peut obtenir le pardon pour
mille criminels. » Pendant matines, poursuit-elle, il me disait :
« Pleure et soupire continuellement mon sang répandu inu
tilement sur tant d'âmes, qui en font un si grand abus dans
cesindulgences; se contentant de couper les mauvaises herbes
qu'il faisait un grand froid, après néanmoins en avoir demandé la per
mission : « Ma Sœur, notre Mère vous mande de vous aller chauffer; »
qu'en même temps elle fit la génuflexion, se retirant pour un quart
d'heure, s'en alla vers le feu, et vint après se remettre à sa place, au
chœur, y demeura jusqu'au lendemain à l'heure de Prime, qui est sept
heures. - Qu'elle s'est informée plusieurs fois de ladite sœur Alacoque,
qu'est-ce qu'elle pouvait tant faire devant le bon Dieu, et à quoi elle
s'occupait pendant un si long temps, et qu'elle lui répondit fort naïvement :
« Ma chère Sœur,je m'occupe pour l'ordinaire des souffrances extrêmes
qu'a souffertes pour nous notre divin Maître; d'autres fois, je me veux mal,
et à tous les pécheurs, de nos ingratitudes à son égard. »
1 Pour remédier, par la prière, aux maux que la chrétienté souffrait en
ce temps-là de la part des Musulmans, le vénérable Innocent XI publia
deux jubilés : l'un en 1681 , et l'autre en 1683. -
, Il s'agit ici du jubilé de 1681, ouvert dans le diocèse d'Autun le dimanche |
dans l'Octave de l'Ascension (10 mai 1682), et fermé le dimanche de la
Trinité (24 mai 1682).
PAR SES CONTEMPORAINES - 189
qui ont crû dans leurs cœurs, sans jamais vouloir ôter la ra
cine. Mais malheur à ces âmes qui-demeurent souillées et al
térées au milieu de la source des eaux vives, puisqu'elles ne
laiti seront jamais purgées mi désaltérées !» Ensuite je m'adressai
à ce divin Cœur, et je lui dis : « Mon Seigneur et mon Dieu,
il faut que votre miséricorde loge ici toutes les âmes infi
dèles, afin qu'elles s'y justifient, pour vous glorifier éter
lls : nellement. » Et il me dit intérieurement : « Oui, je le ferai,
si tu m'en veux promettre un parfait amendement. -
- Mais vous savez bien, mon Dieu ,y que cela n'est pas en
mon pouvoir, si vous-même ne le faites en rendant effi
caces les mérites de votre Passion.» Il me fit connaître que
qillir la plus agréable prière que je pouvais faire dans ce saint
temps de jubilé, c'était de demander trois choses en son
nom : -
ils le « La première d'offrir au Père éternel les amples satis
factions qu'il a faites à sa justice pour les pécheurs sur
l'arbre de la croix, en le priant de rendre efficace le mérite
rpii de son sang précieux à toutes les âmes criminelles à qui le
nlali péché a donné la mort; et que, les ressuscitant à la grâce,
elles le glorifient éternellement ;
« La seconde, de lui offrir les ardeurs de son divin Cœur
pour satisfaire à la tiédeur et lâcheté de son peuple choisi,
la d *
pour
en lui demandant que, par l'ardent amour qui lui a fait souf
*is * frir la mort, il lui plaise réchauffer leurs coèurs tièdes à son
e, i * service et les embraser de son amour, afin qu'il en soit aimé
ser l*
éternellement; -
, die
« La troisième, d'offrir la soumission de sa volonté à son
gn% se
Père éternel, lui demandant par ses mérites la consomma
jen
- tion de toutes ses grâces et l'accomplissement de toutes ses
volontés. »
çent V|
.. "
[Pour retracer de plus en plus sa divine ressemblance
dans notre bienheureuse Sœur, le divin Maître daigna lui
*
faire part de sa couronne d'épines.]
190 VIE DE LA BIENHEUREUSE
- Notre-seigneur « Allant à la sainte communion, dit-elle, la sainte Hostie
- lui promet
une couronne me parut resplendissante comme un soleil dont je ne pouvais
d'épines.
soutenir l'éclat. Notre-Seigneur était au milieu tenant une
couronne d'épines. Un peu après que je l'eus reçu, il me la
mit sur la tête en me disant : « Reçois, ma fille, cette cou
ronne en signe de celle qui te sera bientôt donnée, par con
formité avec moi. » -
Elle ne comprit pas dans le moment ce que cela signifiait ;
mais les effets qui suivirent de près lui en furent un véri
table éclaircissement, par trois terribles coups qu'elle reçut
à la tête. L'un en portant deux cruches d'eau : elle tomba ||
sur les degrés qu'elle montait, donnant de la tête contre la
Coups pierre de taille. Le second fut une grosse perche qui lui
- qu'elle reçoit
à la tête . tomba sur la même partie. Et le troisième, un furieux coup
qu'elle prit contre un travon; depuis ce temps il lui semblait
effectivement que sa tête était entourée d'épines, par les
violentes douleurs qu'elle y ressentait, qui n'ont fini qu'avec (
Sa V10.
Elle s'estimait plus redevable à son divin Époux de cette
couronne, que s'il lui avait fait présent de tous les diadèmes
des plus grands monarques de la terre, parce qu'elle la met
tait souvent dans l'heureuse nécessité de veiller et s'entre
*s
tenir avec l'unique objet de son amour. -
Elle ne pouvait appuyer la tête sur le chevet, à l'imitation
de son divin Maître, qui ne put appuyer la sienne adorable
sur la croix. C'était sa joie et ses délices de se voir quelque
conformité avec lui. -
[l
Les sentiments qu'elle exprime à cette occasion à la mère
de Saumaise, dans une lettre de 1682, sont trop beaux pour
n'avoir pas ici leur place :
-
« J'ai à me plaindre de quoi, pour me trop aimer, vous
ne m'aimez pas bien, puisque vous me dites êtrefâchée d'un
des plus précieuxdons que j'aie reçus de l'amour libéral de
notre bon Dieu, qui a bien daigné me donner une petite
PAR SES CONTEMPORAINES 191
part de sa couronne d'épines, qui m'est d'autant plus pré
cieuse qu'elle est continuelle et m'empêche souvent de dor
lllll mir, ne pouvant même demeurer sur le chevet, ce qui me
fait passer des nuits fort délicieusement, en la compagnie
de mon Jésus souffrant par amour.Je vous dis ceci afin que,
votre Charité prenant part à mon bonheur, vous m'aidiez à
en remercier Notre-Seigneur, qui me continue toujours ses
dasi faveurs et miséricordieuses libéralités. » -- *
Notre-Seigneur voulait qu'elle attendît tout son secours
de lui seul, et s'il arrivait qu'elle se procurât quelque con
solation, il permettait qu'elle n'y expérimentât que désola
tion et nouveaux tourments. Elle a toujours regardé comme
en une des plus grandes grâces qu'il lui ait faites de ne lui
jamais ôter le précieux trésor de la croix, nonobstant le mau
dais usage qu'elle disait en faire, et qui la rendait indigne
d'un si grand bien, pour lequel elle s'écriait à son divin
bienfaiteur : « Que vous rendrai-je pour tous les biens que
V0us mefaites?O mon Dieu, que vos bontés sont excessives
à mon égard, de vouloir me faire manger à la table des
pr* Saints, des mêmes viandes dont vous les sustentez ! Ah !
savez-vous bien que sans la croix et le saint Sacrement je
ne pourrais pas vivre et supporter la longueur de mon exil,
pr l
dans cette vallée de larmes où je ne souhaite point la dimi
, 3, limit
|'il nution de mes souffrances ! Plus mon corps en est accablé,
plus mon esprit ressent de véritable joie et de liberté pour
s'occuper et unir avec mon Jésus souffrant, ne désirant rien
davantage que de me rendre une parfaite copie de ce Sau
Veur crucifié. C'est ce qui me réjouit quand la souveraine
Bonté emploie une multitude d'ouvrierspour travailler selon
S0n gré à l'accomplissement de son ouvrage. Il me disait
quelquefois : « Je te fais bien de l'honneur, ma chère fille,
de me servir d'instruments si nobles pour te crucifier. Mon
Père m'a bien livré entre les mains cruelles des bourreaux
pour me crucifier, et moi je me sers, pour cet effet, à ton
lllt
192 VIE DE LA BIENHEUREUSE
égard, de personnes qui me sont consacrées et au pouvoir
desquelles je t'ai livrée. Je veux que tu m'offres pour leur
salut tout ce que tu souffriras. » -
Pour entrer dans les desseins de Dieu sur elle, elle disait
qu'il fallait qu'elle fût de concert avec lui pour affliger son
corps. C'est ce qui la portait dans ses solitudes à y exercer
toutes les rigueurs imaginables. Une fois, entre autres, elle
se fit un lit de têts de pots cassés où elle prenait son repos,
quoique toute sa nature en frémît. Sans écouter jamais ses
plaintes, elle aurait voulu trouver toujours de nouvelles *
inventions pour se crucifier et martyriser, par des disci
plines, ceintures de fer très-piquantes et plusieurs autres
, - qu'on ne lui voulait permettre.
Son souverain Maître lui défendit une fois de passer outre, |
parce qu'il la voulait rendre en santé à sa Supérieure, lui
disant qu'il agréerait plus les sacrifices qu'elle lui ferait de
ses désirs, que si elle les exécutait, puisque étant esprit, il
voulait des sacrifices de l'esprit. Elle se soumit à sa volonté.
Il lui déclara ensuite :
Enseignements Premièrement, qu'il voulait qu'elle fût dans un continuel
* acte de sacrifice; que pour cela il augmenterait ses répu
gnances et sensibilités, en sorte qu'elle ne ferait rien qu'avec
peine et violence, pour lui donner matière de victoire, même
dans les choses les plus minces et les plus indifférentes;
Secondement, qu'elle ne goûterait plus désormais aucune
douceur que dans les amertumes du Calvaire, et qu'il lui
ferait trouver un martyre de souffrance dans tout ce qui
fait la joie, le plaisir et la félicité temporelle des autres : ce ,s
qu'elle a expérimenté depuis de point en point, tout ce qu'elle
faisait lui tournant à humiliation et mortification.
son amour Elle avait d'abord recours à son abjection, et, bien loin de
** s'affliger, elle sentait croître l'amour qu'elle avait pour la
Lettre - - --• •
, *, croix et la souffrance. Son ardeur pour ce pain délicieux
augmentait tous les jours. On la voyait, dans une ardeur de
PAR SES CONTEMIPORAINES 193
s d in séraphin, ne respirer que pour son Sauveur crucifié. Elle ne
voulait ni ne pouvait parler d'autre chose que de croix, que
de mort et de sacrifice. Le désir qu'elle avait d'être humiliée
et méprisée lui inspirait une affection singulière pour ceux
qui le lui procuraient.Voici comment elle parle sur ce sujet,
dans une lettre à son directeur :
« Il me semble, mon Révérend Père, que je ne serai
jamais en repos que je ne me voie dans des abîmes d'humi
liations et de souffrances, inconnue à tout le monde et en
sevelie dans un éternel oubli; ou si l'on se souvient de moi,
que ce ne soit que pour me mépriser davantage et me donner
de nouvelles occasions de m'humilier. En vérité, si l'on savait
le désir que j'ai d'être méprisée, je ne doute pas que la cha
de
rité ne portât tout le monde à me satisfaire sur ce point. »
[Nous avons vu que les désirs de cette âme généreuse
furent souvent exaucés.] Cependant, après que Dieu l'avait
tenue un peu de temps dans le purgatoire, il se montrait à
, daté elle de nouveau avec des délices et des consolations inex
plicables, ce qui produisait en elle un amour dévorant, dont
à peine pouvait-elle soutenir les vives ardeurs. Il fallait
modérer celle qui la brûlait de souffrir. Le désir qu'elle en
*is avait était un feu qui s'allumait à mesure qu'on y jetait du
bois; plus elle souffrait, plus elle était transportée d'amour
*** pour les souffrances, et ces transports allaient quelquefois
jusqu'à vouloir souffrir les peines de l'enfer.
« Je ne sais, disait-elle, si je me trompe, mais il me Sentiments
re, d d'amour pur.
semble que je voudrais aimer mon amour crucifié d'un
amour aussi ardent que celui des Séraphins, mais je ne
des
serais pas fâchée que ce fût dans l'enfer " que je l'aimasse
de la sorte.Je suis affligée jusqu'à l'excès lorsque je pense
til
" C'est là une pieuse exagération du pur amour; la Bienheureuse sait
*i * bien que si on aimait Jésus-Christ dans l'enfer, l'enfer ne serait plus
l'enfer; elle s'en prend non à la justice de Dieu qui a créé ce lieu de
supplice, mais aux pécheurs qui l'y ont forcé.
T. I. - 13
194 VIE DE LA BIENHEUREUSE
-
-
qu'il y aura un lieu dans le monde où pendant toute l'éter
nité un nombre infini d'âmes rachetées par le sang de
Jésus-Christ n'aimeront nullement cet aimable Rédemp
teur. Cette pensée, dis-je, me donne une terrible peine.Je
voudrais, mon aimable Sauveur, souffrir tous ces tourments,
pourvu que je pusse vous y aimer autant que l'auraient pu
faire dans le ciel tous les malheureux qui souffriront tou
jours et ne vous aimeront jamais. Eh quoi! disait-elle, est-il
raisonnable qu'il y ait un lieu dans le monde où Jésus-Christ
ne soit pas aimé? »
Elle a été dans des épreuves si fortes, qu'il a fallu des
miracles pour la soutenir; mais rien n'a été capable de la
faire changer de sentiments.Voici comment elle s'en explique
à un Père de la Compagnie de Jésus :
Son amour « Mon Révérend Père, rien n'est capable de me plaire
pour
la souffrance.
en ce monde, que la croix de mon divin Maître, mais une
croix toute semblable à la sienne, c'est-à-dire pesante, igno
minieuse, sans douceur, sans consolation, sans soulage
ment. Que les autres soient assez heureux pour monter avec
mon divin Maître sur le Thabor, pour moi,je me conten
terai de ne savoir point d'autre chemin que celui du Cal
vaire, jusqu'au dernier soupir de ma vie, parmi les fouets,
les clous, les épines et la croix, sans autre consolation ni
plaisir que celui de n'en avoir point en cette vie.Quel bon
heur de pouvoir toujours souffrir en silence, et mourir enfin
sur la croix, accablée de toutes sortes de misères au corps
et en l'esprit, parmi l'oubli et le mépris ! car l'un ne me
saurait plaire sans l'autre. Remerciez donc pour moi, mon
Révérend Père, notre souverain Maître de ce qu'il m'ho
nore si amoureusement et libéralement de sa précieuse
croix, ne me laissant pas un moment sans souffrîr. Priez cet
aimable Sauveur de ne se point rebuter du mauvais usage
que j'ai fait jusqu'à présent d'une si grande grâce. Ne nous
lassons donc point de souffrir en silence. La croix est bonne
« .
PAR SES CONTEMPORAINES 195
en tout temps et en tout lieu, pour nous unir à Jésus-Christ
souffrant et mourant. Mais je vois bien que je me satisfais
trop en parlant des souffrances, et je ne saurais faire autre
ment, car l'ardente soif que j'en ai m'est un tourment que
je ne saurais exprimer. Cependant je connais bien que je
e lali ne sais ni souffrir ni aimer, ce qui me fait voir que tout ce
suit quej'en dis n'est qu'un effet de mon amour-propre et d'un
orgueil secret qui vit en moi. Ah! que je crains que tous
ces désirs de souffrir ne soient que des artifices du démon,
pour m'amuser par des sentiments vains et stériles ! Mandez
moisincèrement ce qu'ilvous en semble. »
Cette chère Sœur aimait si ardemment la souffrance,
qu'elle pria un jour Notre-Seigneur d'accorder à sa Supé
rieure, lorsqu'elle l'aurait mortifiée et humiliée fortement,
la même récompense qu'il donnerait à ceux qui d'un cœur
plein de charité donneraient du pain à un pauvre affamé;
ce qu'il lui accorda. Elle lui demanda encore la même grâce
, si se pour toutes les personnes qui lui feraient la même charité.
Elle en avait une si grande reconnaissance, qu'elle assure
je que de grand cœur elle aurait sacrifié sa vie pour les rendre
agréables à Dieu. Elle les considérait comme les instruments
ils * dont il se servait pour achever son ouvrage. -
Cependant les infirmités de notre chère sœur Marguerite Sœur
Marguerite
, vie Marie se rendaient si continuelles, qu'elles ne lui laissaient est malade
depuisun an.
pas quatre jours de santé. [ Elle passa ainsi l'année 1682,
jusqu'au 21 décembre, fête de saint Thomas.] Un jour, en
étant plus pressée qu'à l'ordinaire, en sorte qu'à peine la
pouvait-on entendre parler, sa Supérieure, qui voyait que
s ** tous les remèdes étaient inutiles et qu'il n'y avait que la
, sà seule obéissance qui pût la remettre à son train ordinaire,
lui donna un matin le billet suivant, en lui disant de faire
21 décembre
ce qu'il contenait.Voici ses propres termes : « Je vous com 1682.
Obéissance
mande en vertu de sainte obéissance que vous demandiezà que lui donne
* ** lieu qu'il me fasse connaître si ce qui se passe et s'est passé 1 a mère Greyfié.
196 VIE DE LA BIENHEUREUSE
en vous depuis que je suis chargée de votre conduite, est de
son esprit et de son mouvement, ou de celui de la nature,
et que pour signe que le tout est de Dieu, il suspende vos
maux corporels pendant l'espace de cinq mois seulement,
sans que vous ayez pendant ce temps-là besoin de remèdes,
ni de quitter le train ordinaire de la règle. Mais que si ce
n'est pas Dieu, mais la nature qui agit en votre intérieur et
extérieur, il vous laisse selon votre coutume, tantôt d'une
manière, tantôt de l'autre. Ainsi nous resterons sûres de la
vérité. » -
On la fitsortir de l'infirmerie dès qu'elle eut reçu ce billet,
qu'elle fut présenter à son divin Maître, lequel, n'ignorant
pas le contenu, lui répondit : « Je te promets, ma fille, que,
Notre-Seigneur pour preuve du bon esprit qui te conduit, je lui aurais bien
la guérit.
accordé autant d'années de santé qu'elle m'a demandé de
mois. Même toutes les autres assurances qu'elle aurait de
mandées de moi. » - « Et au moment de l'élévation de la
sainte hostie à la messe, je sentis, dit-elle, sensiblement
que toutes mes infirmités m'étaient ôtées, à la façon d'une
robe qu'on m'aurait ôtée, et je me trouvai dans la force et
santé d'une personne très-robuste 1. »
Au bout Elle passa ainsi le temps qu'on lui avait marqué, en quoi
de cinq mois
ses infirmités nous admirâmes toutes un miracle si visible, puisqu'à la
reviennent.
même heure que les cinq mois furent expirés, elle tomba
tout à coup aussi malade qu'elle l'avait été
La mère Greyfié lui demanda son billet pour y ajouter ce
qui suit : -
La Supérieure « Ce vingt - cinquième de mai, j'avoue que j'ai remarqué
demande
une
en vous une santé telle que je vous avais commandé de la
prolongation demander à Dieu, et que par ce signe manifeste je dois être
de santé.
persuadée que la bonté et miséricorde incompréhensible du
1 Notre Bienheureuse rendit compte de tout cela à la mère de Sau
maise, dans une lettre datée d'avril 1683. (Voir au second volume la
lettre xxI.)
. PAR SES CoNTEMPoRAINEs 197
Cœur sacré de Jésus est l'auteur de ce qui s'est passé et se
passe en votre âme jusqu'à présent. Je le veux ainsi croire,
mais je vous commande de nouveau de prier Dieu le Père,
par Notre-Seigneur Jésus-Christ, que pour l'amour de lui
inlel et encore pour m'affranchir de tout doute, il vous continue
, Miss la santé jusqu'à l'année complète de cette obéissance pre
* mière. Passé cela, je vous abandonne à tout ce qu'il voudra
lait faire de votre corps, mais j'ai besoin de ce temps pour mon
entière assurance. » --
Ellepassa tout ce temps sans aller à l'infirmerie, dont la
tiel Supérieure demeura contente. [ Mais si Notre-Seigneur sus
pendit merveilleusement ses souffrances corporelles, il sut
bien la dédommager par une augmentation de peines inté
rieures plus dures mille fois que celles du corps.]
la Dans les angoisses où elle se trouvait souvent, notre chère
Sœur avait recours à sa Supérieure la mère Greyfié; elle lui
écrivait ses dispositions et en recevait des avis écrits, soi
sisle gneusement conservés par elle, que nous croyons utile de
placer ici. Les manuscrits qui les contiennent ont été copiés
Sur les originaux, en 1717.
-- Vive † Jésus .
Vous me faites plaisir lorsque vous m'écrivez au lieu de Troisième avis
de la mère
me parler; il me semble qu'il m'est plus aisé de répondre ce Greyfié.
és, qui est convenable, parce qu'en parlant mon esprit se dis
trait et ma mémoire s'égare.
Je veux bien que vous suiviez la lumière que vous avez
eue pour vos communions d'ici à la Présentation, et que
vous offriez à Notre-Seigneur ce qu'il vous demande pour la
j'ai
même intention. Je consens à l'heure de prière du jeudi.
se
J'ai le désir et l'intention de faire en tout ce que je croirai
conforme à la volonté de Dieu et pour sa pure gloire ;
* priez-le qu'il m'en fasse la grâce. Nous ferons une action
* Les deuxpremiers avis ont été donnés précédemment. Ils s'appliquaient
aux peines et tentations dont souffrait alors la Bienheureuse.
198 vIE DE LA BIENHEUREUSE
de grâces particulière à la sacrée Vierge pour les effets de
protection qu'elle nous donne et pour lui en demander la
continuation. Nous tâcherons de parler et d'agir en faveur
de la sainte charité mutuelle, et nous en ferons aussi aux
âmes du purgatoire à l'intention de celle que je vous recom
mande auprès de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Je vousferai
rendre votre papier quand la fille sera en retraite; ne vous en
peinez pas jusque-là.
J'aurai aussi soin de vous humilier et mortifier, quand et
comme bon me semblera; laissez ce soin à Notre-Seigneur,
afin qu'il me l'inspire quand il vous sera utile. Si c'est sa
volonté que votre mort serve d'exemple de crainte et de
terreur aux autres, à la bonne heure, soumettez-vous-y;
mais pour cela il ne perdra pas votre âme, mais la sauvera
par sa sainte miséricorde toute pure : c'est pour cela qu'il
ne veut pas que vous fassiez rien pour vous-même, afin que
toute l'éternité vous soyez bienheureuse, parce que la bonté
de Dieu l'a voulu sans aucun mérite de votre part, mais
seulement par ceux de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
L'hypocrite n'est point tel sans le vouloir bien être, et
ne trompe les créatures que parce qu'il en veut l'honneur
et l'estime : si vous n'avez pas ces envies, ne vous peinez
pas de la pensée d'être hypocrite. Il n'y a pas de mal de faire
quelques demandes sur lesquelles le prochain nous puisse
taxer de gourmandise et sensualité au manger; mais j'estime
que c'est une perfection pour les filles de Sainte-Marie de
suivre l'avis de saint François de Sales, qui voulait qu'on fît
le bien en esprit de simplicité, sans faire ni le fou ni le sage,
pour se faire mépriser ou estimer; outre que faisant des
- choses pour nous gagner la mésestime des créatures, c'est
vouloir profiter à leurs dépens, leur donnant occasion de
manquer à la charité, dont Dieu est offensé par elles.Vivez
en paix de tout le reste avec Dieu, qu'il faut bien prier les
unes pour les autres. Qu'il soit béni ! -
PAR SES CONTEMPORAINES 199
0Ils lit Vive † Jésus.
Pour règle générale, mon cher enfant, attachez-vous à Quatrième avis
de la mère
Dieu et non à ses faveurs. Il les donne gratuitement à qui il Greyfié.
lui plaît, mais il ne se donnera lui - même éternellement
qu'au cœur qui l'aime en vérité, sans autre considération
que son amour même. J'approuve de tout mon cœur votre
aile lvi résolution touchant la charité envers le prochain, soit en
général, soit aux personnes particulières. Je veux bien la
manière que vous avez en vue de l'exercer; faites-le donc
pour l'amour et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Je
- ne rejette pas les avis qui me touchent. Mais pour en reve
, trait : nir à vous, je n'ai point d'autres termes à vous donner pour
m'exprimer vos maux soit de corps ou d'esprit, que d'obéir
à la constitution de saint François de Sales, qui veut que
nous nous adressions à la Supérieure avec toute confiance
pour lui demander nos besoins, en quelque sorte de néces
sité que ce soit. Quand donc vous vous trouverez mal et ne
pourrez bonnement suivre le train commun , vous n'avez
qu'à me dire : « Ma Mère, je me trouve mal de ma douleur
p biel de côté, ou de tête. » Si je vous ordonne du repos, vous le
prendrez simplement et les autres choses ; mais si le repos
que je vous ordonnerai est trop grand pour votre mal, et
que vous le croyiez ainsi, vous me direz une fois seulement
que vous ne croyez pas avoir besoin de cela. Et puis, sans
davantage réfléchir ni répliquer, vous ferez ce qui vous sera
**
dit. De même, quand vous aurez faim, vous me direz : « Ma
-*
Mère, j'ai bien faim;» et si je vous dis d'aller manger, vous
i
irez simplement, sans grimace, ni réplique. Si je vous laisse
avec votre appétit, vous le garderez jusqu'au dîner, ou
ê
souper. Et soit en l'un ou en l'autre, vous honorerez les ré
lections ou les jeûnes de Jésus-Christ, faisant, à son exem
ple, tout en esprit d'obéissance.
Abandonnez-vous à la conduite des personnes commises
biel * *
pour vous faire ou donner les remèdes; c'est contre la vertu -
200 VIE DE LA BIENHEUREUSE
de témoigner en ces sortes de rencontres qu'on a une vo
lonté,une inclination, un propre jugement; cela mal édifie.
Si on vousinterroge, il faut répondre alors avec simplicité,
selon votre pensée, mais courtement; et puis ne pas réflé
chir sur ce que vous avez répondu, pour connaître s'il a été
bien ou mal reçu, parce que ces sortes de réflexions se peu
vent appeler le gland dont l'amour-propre s'engraisse; le
malheur est qu'on ne le tue pas à la Saint-Martin comme les
porcs, et qu'il vivra autant que nous. Il n'y a singerie que
ce maudit amour de nous-mêmes ne fasse pour faire perdre
la sainte simplicité aux âmes qui doivent aimer Bieu en se
renonçant sans cesse elles-mêmes, Mais il ne faut pas crain
dre de faillir quand on se tient aux termes que nos saintes
règles nous prescrivent. C'est pourquoi faites-le de plus en
plus fidèlement, et Dieu sera avec vous, et vous avec lui.Si
c'est avec la santé ou avec la maladie, la souffrance ou la
jouissance, cela vous doit être indifférent, n'aimant que le
bon plaisir de Notre-Seigneur; et ainsi l'amour triomphera,
l'amour jouira et se réjouira en Dieu de ce que sa bonté aura
de nous ce qu'elle prétend et que nous lui devons.
Priez pour la personne dont je vous ai parlé;je le ferai
de même, et tout ce que d'ailleurs ma conscience me per
mettra; parlez-lui aussi à elle-même si vous en trouvez
l'occasion favorable, et qu'elle vous montre de l'agréer;
mais si c'est durant le silence, il faudra demander congé Si
je puis faire quelque chose en rimes, ce sera pour vous, selon
ma promesse : il faut que l'union de nos deux cœurs en
Jésus-Christ dure tout le temps de nos vies. D. S. B.
- Vive † Jésus.
Cinquième avis. Vous avez bien fait, mon cher enfant, de m'écrire; faites
le librement quand quelque chose vous fera peine à l'esprit.
Je vous répondrai quand il le faudra, et ne répondrai rien
quand je le trouverai à propos; demeurez en paix et en re
pos pour ce chef. Je vous dis que non, qu'il ne faut point
PAR SES CONTEMPORAINES 201
désister de prier pour les âmes pécheresses, encore qu'il
semble que Dieu ne veuille pas nous exaucer. Vous avez
l'exemple de Moïse en ceci, qui ne cessait d'importuner Dieu
de pardonner à son peuple, quoiqu'il commettait toujours
Ilili de nouvelles offenses ; et Dieu se laissait toujours fléchir à
éleiss miséricorde. Soyez dans la disposition de souffrir en paix et
en silence tout ce qu'il plaira à Dieu vous envoyer de
maladies, mortifications, contrariétés, humiliations, etc.,
etquand on vous voudra donner des soulagements pour vos
infirmités, prenez-les, et offrez à Dieu la condescendance et
soumission que vous pratiquez en cela, en union de la sou
mission et douceur de Notre-Seigneur Jésus-Christ; afin que
cette offrande supplée à la mortification et peine que vous
s-l l * auriez voulu avoir de souffrir votre mal sans soulagement.
Ceux que l'on vous donnera seront toujours assaisonnés de
quelques humiliations de part ou d'autre, qui les rendront
agréables au goût de Dieu plus que profitables à votre
C0rps. Pour ce qui me regarde, ne craignez pas de me dire
V0s sentiments,j'en ferai l'usage que Dieu me fera connaître
c0nvenable à mon âme. Priez toujours Dieu et sa sainte Mère
p0ur moi. Bonsoir, mon cher enfant. Dieu vous bénisse.
Amen. D. S. B.
-- Vive † Jésus.
Allez à Notre-Seigneur pleine de foi et d'espérance en sa Sixième avis.
miséricorde et bonté infinie, et dans le désir de faire en tout
Ce qui sera de sa très-sainte volonté, pour lui témoigner
v0tre amour envers lui, et la charité que pour l'amour de
, l) si
lui vous voulez avoir pour les prochains, surtout pour
les saintes âmes souffrantes dans le purgatoire. C'est une
salutaire inspiration que celle de vouloir leur aider à expier
leurs péchés; et, si vous croyez que Dieu veuille cela de
Vous, vous ne devez pas craindre, puisque c'est un moyen
p**
de plaire à la bonté de ce même Dieu, que de suivre en cela
-
le bon mouvement qu'il vous donne; et pour le faire mieux
202 VIE DE LA BIENHEUREUSE
remettez à sa merci, vous, et tout ce que vous avez fait et
que vous ferez à l'avenir, afin qu'il en dispose comme il lui
plaira selon son gré et au profit de ces bonnes âmes.Cela
fait, soyez fidèle à vos obligations religieuses et à la pra
tique des vertus. Si la disposition intérieure où Dieu vous
mettra est de grandes peines, angoisses, afflictions, tenez
vous en cet état, humblement, doucement et patiemment
sous la main de Dieu. Dans la conversation que vous aurez
avec votre prochain, ne vous troublez ni ne vous peinez
pas. Si cette sorte d'état et de disposition ne vous laisse pas
l'attention que vous désireriez avoir pour vous appliquer à
vos exercices spirituels d'autre manière qu'avec le senti
ment de la douleur et souffrance qu'elle cause quand elle
est grande, suffit que vous soyez soumise à Dieu comme
recevant de sa part les maux qui vous arrivent. Dieu ne per
mettra pas que vos afflictions excèdent vos forces; et puis
que vous croyez d'en avoir assez pour ajouter quelque péni
tence extraordinaire avec ce que vous avez à souffrir à
l'extérieur, voici ce que je trouve bon de vous permettre d'ici
à la fin de l'octave du Saint-Sacrement : vous vous priverez
de manger du dessert les lundis, mercredis et vendredis
quand on en donnera ces jours-là. Quand vous mangerez
de la salade, vous ne tremperez pas votre pain dans le vi
naigre, mais vous le laisserez dans le plat de votre portion.
Vous vous contenterez de manger à chaque repas de l'un
des plats ou l'autre, comme il écherra, sans choisir le meil
leur ni le pire. Vous mangerez du pain autant que votre
appétit l'exigera, et vous boirez toujours un peu de vin
avec l'eau. Vous ferez un Miserere de discipline le mer
credi, outre le De profundis du lundi. Vous porterez la
ceinture le samedi dès le lever du matin jusqu'au quart
d'heure du dîner, que vous la poserez.Vous direz cinq Paler
et Ave et cinq Gloria Patri, proternée contre terre devant
le saint Sacrement, au chœur ou au chapitre.Vous tâcherez,
PAR SES CONTEMPORAINES 203
pour la plus excellente pratique de pénitence et mortifica
tion que vous ferez, de rendre votre humeur conforme à
ce que demande chaque exercice et occasion où vous vous
ss dit : trouverez, sans céder les démonstrations extérieures aux
le tiltn peines intérieures que Dieu permettra qui vous arrivent,
liti : c'est-à-dire, que vous serez gaie à la récréation, cordiale et
affable avec les prochains avec lesquelles vous aurez affaire,
d'un air doux et dévot dans les exercices qui regardent
le culte de Dieu. Qu'il tonne, qu'il tempête, et qu'il grêle
chez vous, il faut que vous bénissiez Dieu humblement, pai
siblement et constamment tout le temps de votre vie, et
pistes il vous fera la grâce de le bénir en la sainte éternité, avec
les âmes qui réclament à présent notre secours dans leurs
peines.Je veux bien que Dieu se serve de vous pour leur
en donner. Livrez-vous en ses mains pour cette charité.
D, S, B. - - --
Vive † Jésus.
Servez-vous, pour vous soutenir contre les attaques ma Septième avis.
lignes devotre adversaire, du psaume : Dominus illuminatio
nea, quem timebo ? Notre bienheureuse Mère le trouvait
propre dans pareilles occasions. Elle disait et chantait sou
vent ce verset du même psaume : « Le Seigneur est ma lu
pain list - mière et ma garde coutumière : de qui saurais-je avoirpeur ?
C'est l'Éternel qui m'appuie, ferme soutien de ma vie : qui
e reps peut étonner mon cœur? » Ce ne doit pas être ni la vue ni
les paroles dupère du mensonge, qui ne vous peut rien si
lant * Dieu ne le lui permet; fiez-vous en la bonté et en la charité
duCœur sacré de Jésus-Christ. Ne vous mettez en peine de
iii *
rienqui puisse vous arriver. C'est la gloire d'un soldat fidèle,
et c'est le signe de sa fidélité d'être singulièrement haï de
l'ennemi mortel de son prince souverain.
| Mais les rois et les princes n'ont pas toujours le pouvoir
de garantir leurs soldats de la malice de leurs adversaires.
ll n'en est pas de même de notre Dieu, qui ne peut être
204 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
|
- surpris, ni trompé et qui terrasse quand il lui plaît notre
ennemi, et nous en rend victorieuses malgré sa rage et notre
faiblesse, que sa divine grâce rend forte à proportion de notre
confiance. Faites le bien, et espérez au Seigneur. C'est ce
que le Saint-Esprit nous commande par un prophète.Ayons
toujours bon courage pour aider au salut du prochain.Je ne
veux pas que vous soyez singulière au manger,et vous com
mande d'user simplement des viandes dont on vous sert
comme aux autres, soit en maladie,soit en santé, retranchant
seulement quelques morceaux à votre appétit de celles qui
sont à votre goût.Je veux et vous ordonne de manger comme
les autres, le lait, la salade et des fruits ; donnez quelque
chose à la mortification comme le directoire l'ordonne, de
meurez en paix de tout le reste. D. S. B.
Vive + Jésus.*
uiuitième avis. Je ne crois point que l'affection que vous me portez vous
doive être un sujet de peine,puisque ce n'est que par un
principe de charité, tel que Notre-Seigneur veut que vous
l'ayez. Soyez en repos. Non, il ne vous faut pas confesser
des pensées que vous avez eues contre moi, il n'y a pas en
cela de votre faute. Je vous ai déjà dit souvent que Dieu est
le maître de ses grâces, il les donne à qui il lui plaît, bien
qu'il est vrai que vous lui êtes plus redevable que ne le |
seraient plusieurs autres de celles qu'il vous fait, parce que | |
je ne vois rien en vous qui vous les puisse attirer que sa *
seule bonté et miséricorde infinie. Tenez-vous humble et en :
esprit de simplicité, laissez-lui faire en votre âme tout comme :
il lui plaira, et quand ces lumières et ces grâces vous p0r- *
« teront à aimer et estimer votre vocation et vos devoirs re- .
ligieux, c'est bon signe, de même que quand il vous inspire
les mêmes sentiments pour la souffrance,le mépris et l'abjec- s,
tion. Soyez à ce regard dans la disposition de ne rien de
mander ni ne rien refuser, mais recevez-en avec une amou- *
- reuse simplicité la jouissance ou la privation, prenant l'une :
E PAR SES CONTEMPORAINES 205
et l'autre avec égalité, parce qu'elle arrive également de
l'ordre de la sainte Providence, et que vous devez toujours
Impli tourner votre regard du côté de la volonté toute sainte de
notre divin Maître résidant au Cœur sacré et tout aimable de
nplit Jésus-Christ, où il faut aimer également tout.
Je n'entends pas que ceci vous dispense de demander
votre santé à Dieu pour le temps que je vous marque dans
l'obéissance ci-jointe. N'écoutez pas vos difficultés là-dessus ;
que si elles viennent, souffrez leur importunité en patience
et faites toujours ce que veut l'obéissance. Non, il ne suffit
pélit les
pas de m'écrire et puis le brûler sans que je le voie ; ne le
faites plus, mais simplifiez votre esprit en toute votre con
duite.Bannissez les retours sur vous-même, parce qu'ils sont
nourris de l'amour-propre et de la perte du temps. Ayez
toujours soin de bien prier pour les saintes âmes du purga
toire.Ce n'est pas par défiance de la très-sacrée Vierge que
nous demandons l'aide de ces saintes âmes, c'est afin qu'elles
joignent leurs supplications aux nôtres envers cette Mère de
b0nté, afin qu'elles nous obtiennent la continuation de ses
soins maternels, avouant que c'est d'elle seule, après Dieu,
i, il
que tout bien nous arrive. D. S. B.
vent qlt
Vive † Jésus.
iilli
Ecrivez-moi à votre commodité ce que vous avez à me Neuvième avis
valle * dire pour le compte de votre solitude, et je vous répondrai
s al,
aussi par écrit. Mon peu de santé vous coûtera cette peine,
parce que c'est tout ce qu'elle me peut permettre que d'em
ployer le temps qu'il me faut pour mes exercices ; le reste
, àflt
je suis comme il plaît à Dieu, dans le repos sans vigueur ;
mais pourvu qu'il gouverne, tout est bon de sa main. Ne
s* demandez pas ma santé, ni qu'il vous transporte mon mal,
je vous le défends * ; mais priez-le qu'il me fasse la misé
épis
, de l' " D'après le témoignage de sœur Catherine-Augustine Marest au procès
de 1715, la Bienheureuse demanda à Dieu que la migraine dont sa Supé
rieure souffrait assez ordinairement lui arrivât plutôt à elle-même, « parce
l,
206 VIE DE LA BIENHEUREUSE
ricorde d'établir mon âme, pour jusqu'à mon dernier sou
pir, sous le règne de la parfaite contrition de cœur, qui
comprend l'amour de Dieu et la sincère humilité. Avec ce
seul bonheur, je vivrai et mourrai contente, acceptant en
esprit de pénitence toutes les suites des événements con
traires à mes désirs naturels, pour contenter Dieu et punir
mes péchés passés. Voilà ce que je désire que vous lui de
mandiez de ma part, mercredi prochain, que je vous ordonne
de prendre pour moi une des communions que j'ai perdues
pendant ma maladie.
Vive † Jésus.
Dixième avis. Vivez à la merci de la Providence divine, et recevez
: il
indifféremment comme de sa part la jouissance et la souf
france, la paix et le trouble, la santé et la maladie; ne de
mandez rien, et ne refusez rien; mais tenez-vous prête à
faire et à souffrir tout ce que cette divine Providence vous
enverra. Les trois désirs qui vous tourmentent sont bons,
pourvu qu'ils ne vous donnent point de volonté contraire à
la règle et à l'obéissance. Faites, avec l'aide de Dieu, qu'ils
vous laissent dans la sainte indifférence. Dans cet esprit,
souffrez les tourments de ces mêmes désirs. Qu'ils vous
tourmentent, ou qu'ils vous laissent en tranquillité, cela
vous doit être une même chose, puisque vous êtes à Dieu.
S'il vous veut imprimer comme une cire molle, ou se jouer
de vous comme d'une paume, que vous importe? Abandon
pour l'amour, abandon par l'amour et abandon en l'amour
de Jésus-Christ. Je crois que c'est ce que Dieu veut de vous,
parce qu'il aime à nous gouverner; et nous-même n'enten
que, disait-elle, la Supérieure était nécessaire et non pas elle; et qu'en effet
la mère Greyfié en fut délivrée pendant trois mois, et la vénérable Sœur en
souffrit toute la douleur. Ce que ladite Supérieure ayant appris, elle dit
à la vénérable Sœur : « S'il y a de l'avantage à souffrir, comme nous n'en
doutonspas, j'en veuxprofiter aussi bien que vous; » et quelque temps
après la Supérieure ressentit son mal comme auparavant, et la Vénérable
en fut délivrée. » -
PAR SES CONTEMPORAINES 207
Il luis dons rien à nous conduire. Que votre oraison jaculatoire
la plus ordinaire soit celle du Sauveur au jardin des Olives,
la lui adressant à lui-même : Fiat volontas tua. Dites-la dans
le, : tous les états, et ne veuillez que cela. Dieu seul sait le se
cret des cœurs, et peut le manifester à qui il lui plaît. C'est
une faveur qu'il ne faut pas désirer, et qu'il faut recevoir
le W : avec une profonde humilité et une exacte charité, craignant
toutes les vues et pensées qui peuvent nous en éloigner. Ce
que Dieu fait lui-même dans les âmes est bien fait. Je ne
crois pas qu'il y ait rien du démon, en tout ce que vous me
dites dans votre écrit, soyez en repos. Je vous ordonne seu
lement que lorsqu'il vous arrivera des vues sur ma con
duite, soit à l'égard des autres ou de moi-même, vous me
l'écriviez; après cela je passerai mon jugement par-dessus
vos lumières, et j'en userai selon que je verrai être le bon
plaisir de Notre-Seigneur, que je prie vous rendre sienne
parfaitement, afin qu'il en fasse selon sa volonté toute sainte,
au temps ou en l'éternité.Amen.
Souvenez vous de me recommander à Dieu pendant ma
S0litude, et visitez une fois chaque jour de ma part le très
saint Sacrement. Communiez aussi pour moi le jour que
j'y entrerai et celui que j'en sortirai, ou plutôt la veille,
Si votre santé vous le permet, afin que Dieu m'accorde le
pardon du passé, et un vrai renouvellement de vie par la
parfaite observance de mes vœux. Si vous ne pouvez pas
prendre ces deux communions les jours que je vous marque,
l0l l
mettez-les en ceux que vous pourrez pendant ma retraite.
tel * D. S. B.
Vive † Jésus.
Écrivez-moi quand vous voudrez, ne vous peinez point de Onzième avis.
la pensée que vous n'êtes point sincère et simple. Ce sont
des défauts qui ne se peuvent pratiquer sans la volonté de
les commettre. Il y a de la différence entre ne pouvoir se
faire cônnaître et s'expliquer, et ne vouloir point rendre ce
208 VIE DE LA BJENHEUREUSE
devoir à quiil appartient. Ne soyez pas en peine des pensées
que vous avez eues contre votre vœu, ou quelque autre bien
que ce soit. Il n'y a nulle matière de confession en tout cela.
Vous en devez être assurée par l'horreur que vous en avez
toujours sentie en votre cœur, et la résistance de votre vo
lonté en ces sortes de choses.
Faites toutes vos actions à cette intention de plaire souve
rainement au Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Laissez
lui le soin d'en faire l'application comme il lui plaira.Tâchez
d'agir en tout et partout conformément à sa sainte volonté,
et à l'esprit de la Visitation : humilité envers Dieu, douceur
envers le prochain. Abandonnez-vous au soin du Cœur de
Jésus-Christ pour ce qui touche vos pieuses satisfactions,
soit pour les pénitences, mortifications et communions.
Nous suivrons en cela sa lumière et son mouvement pour
vous l'ordonner quand il sera à propos, et pour vous le re
trancher de même. Priez sa bonté qu'elle me fasse faire un
saint usage de mes maux, et ne les demandez pas pour vous.
Vous ferez ce que Dieu veut de vous, quand l'amour du
Cœur sacré de Jésus-Christ sera la lumière de vosyeux,
l'entendement de vos oreilles, le mouvement de votre langue,
le motif de vos actions, la puissance de vos affections, et
qu'en un mot, vous vous anéantirez et souffrirez doucement
d'être tout anéantie par autrui, afin que ce seul et pur divin
amour vive et règne en vous. Amen. D. S. B.
Ne doutez pas volontairement de mon amitié.Je vous aime
sincèrement,comme ma vraie et chère fille. Ne vous troublez
pas lorsqu'il vous arrivera des pensées et sentiments con
traires à cette vérité. Pour moi, je me tiens assurée de votre
confiance et de votre affection filiale. Priez toujours Dieu
qu'il m'accorde la grâce de la pénitence finale, et que je
meure dans l'acte de son pur amour. Je ne vous nomme
pas, afin que si vous perdez ce papier on ne sache pas à
qui je l'adresse.
E v PAR sEs CONTEMPORAINEs 209
Vive - Jésus.
Je ne vois rien à craindre pour la tromperie, en ce que Douzième avis.
vous m'écrivez dans votre dernier billet. Je vous assure,
mon enfant, que votre état de peine ne me peinait point,
comme je vous l'ai dit précédemment, l'estimant bon pour
votre salut et conformité avec Jésus - Christ en ce temps de
nle lit ses souffrances. Mais non-seulement à présent il ne me fait
pas de peine, au contraire il me console; et je vous estime
luiplin heureuse de pouvoir souffrir quelque chose pour une âme
sasili telle que celle qui vous a été inspirée. Elle vous rendra bien
devant Dieu la petite charité que vous lui ferez, parce que
je ne doute pas qu'il ne l'élève bien hautement dans le ciel,
ayant si saintement rempli ses devoirs pour l'amour de
Dieu sur la terre. Offrez à Notre-Seigneur l'affection avec
laquelle j'accorde pour cette âme ce que vous croyez qu'elle
désire de mon consentement; et de ma part je ferai et ferai
ne lis * t0ut faire du meilleur de mon cœur, parce que j'aime à faire
du bien à ceux qui aiment Dieu, de cœur, de paroles et
d'action, comme a fait cette chère défunte, d'une manière
ére le s* si contraire à soi-même et à l'amour-propre, que je ne me
puis souvenir de sa conduite sans admirer sa rare vertu, qui
seule a été le fondement de mon attachement pour elle;
Sans cela elle m'aurait été aussi indifférente qu'aucune
autre ". Soyez donc une des neuf qui aurez soin de prier et
d'offrir à Dieu pour elle ce que vous souffrirez et les prati
ques de vertus que vous ferez, selon les occasions qui se
présentent journellement : la pratique exacte de l'obéis
Sance, sans plus ni moins; et ce que je vous recommande
c'est de prier Dieu pour moi. Laissez votre âme entre ses
mains pour en faire tout comme il lui plaira, sans vous
* Nous trouvons dans nos archives qu'il s'agit ici de notre chère sœur
Jeanne-Catherine Gacon, mative de Dijon, décédée le 18 janvier 1683,
àgée d'environ quarante-sept ans, du rang des sœurs choristes. La Bien
heureuse le dit expressément dans deux lettres qu'elle écrivait vers le même
temps àla mère de Saumaise, à Dijon. (Voir tome II, lettres xxI et xxne.)
T. I. - 14
210 VIE DE LA BIENHEUREUSE
mettre en peine d'autre chose. Et dites pour aspiration à sa .
bonté, celle de feu la bonne mère Hersant : « Mon Dieu,
j'adhère à tout ce quevous voulez de moi;je renonce à tout
ce qui est de moi-même, et je veux souffrir pour l'amour
de vous ce qui est en moi, qui vous déplaît et que je n'y
puis détruire. Amen.» D. S. B.
Vive † Jésus.
Treizième avis.
Je suis contente de ce que vous m'avez écrit, et je satisfe
rai à ce qui dépend de moi, sinon en ce qui était écrit à
celui dont vous me faites mention, parce que je ne m'en
- souviens pas, et selon ma promesse je l'ai brûlé.Voyez si
vous aurez mémoire de ce que c'est, et me le faites savoir.
Je garderai ce dernier jusqu'à l'Ascension, afin de ne pas
oublier son contenu. Je dirai fidèlement les vingt-quatre
Verbum caro, je ferai les écrits dont je vous donnerai copie ;
une fois, d'ici à l'Ascension, je ferai la sainte communion un
vendredi, et vous dirai quand ce sera, afin que vous la fas
siez avec moi pour la même intention. Je parlerai au méde
cin " selon ma promesse. Je suis fort aise que Dieu veuille
1 Il s'agissait de donner au docteur Billet, médecin de la maison, un
avis qui venait de sa femme, récemment décédée. Elle apparut à notre
bienheureuse Sœur, lui demanda des prières et la chargea d'avertir son
mari de deux choses secrètes qui concernaient la justice et le salut de son
âme. La mère Greyfié, à qui la servante de Dieu s'en ouvrit d'abord, ne
voulait pas en tenir compte; mais des bruits effrayants qui se firent en
- tendre dans sa chambre, pendant la nuit, la firent changer de résolution.
Le médecin reconnut que l'avis venait de Dieu et en profita.- En 1715
ayant été appelé à rendre témoignage des vertus de la vénérable reli
gieuse, qu'il avait si souvent soignée dans ses maladies, il déposa juridi
quement ainsi qu'il suit : « Il a connu particulièrement et dès longtemps
la vénérable sœur Marguerite - Marie, en qui il a remarqué toujours une
piété solide et plus qu'ordinaire, étant témoin de l'estime générale que
l'on avait pour elle, pendant son vivant, l'ayant vue plusieurs fois, dans
la maison, comme médecin ordinaire, soit dans ses maladies, où il a ** *
admiré sa patience à souffrir sans se plaindre, et sa soumission et abandon
à la volonté de Dieu et de ses Supérieurs. Dit de plus le déposant :
qu'ayant trouvéun jour le R. P. Jannon, Supérieur ci-devant de la rési
dence des Jésuites de Paray, il lui dit qu'il y avait une fille extraordinaire
dans la maison de la Visitation dudit Paray, et qui ferait un jour parler
PAR sEs CONTEMPORAINES 211
vous employer à soulager les saintes âmes du purgatoire ;
je ne manquerai pas de dire les trois versets au pied du cru
cifix d'ici à l'Ascension, etje vous mortifierai et humilierai
lit prie volontiers et de bon cœur dans les rencontres, parce que
plal * : vous avez besoin de ce secours, que c'est charité de vous le
donner, et que je désire le bien de votre âme. Que, cela ne
vous ôte pas pourtant la confiance de venir à moi ou de
m'écrire, selon que vous en aurez le désir et le besoin; je
: qui dii serai toujours de bonne volonté à vous servir.Votre âme est
e le : . chère à la mienne, malgré tout ce qui peut vous rendre
ai brill désagréable, surchargeante et importune; il faut imiter le
Père céleste, qui vous fait des faveurs sans aucun mérite de
n, i ** votre part.Venez nom-seulement trois fois le jour, mais six,
si vous le voulez, prendre la bénédiction que vous me mar
quez;je le veux de bon cœur, et vous commande derechef,
file en vertu de la sainte obéissance et pour honorer la soumission
du Cœur adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Dieu
* son Père, que vous lui demandiez votre santé, c'est-à-dire
e que
autant qu'il suffit d'en avoir pour suivre le train commun
de la règle, sans avoir besoin de dispenses ni de soulage
ments, et pour,à la suite, pouvoir accomplir ce qui sera de
la volonté de Dieu et de l'ordre de l'obéissance, de bon cœur,
de bonne façon et avec un doux et charitable agrément de
noir , la part du prochain et de la vôtre D. S. B.
* ** - SœUR PÉRoNNE-RosALIE GREYFIÉ,
Votre Supérieure.
* **
de la Vive † Jésus.
J'ai perdu le commencement de matines pour lire votre Quatorzième
avis.
écrit et pour yfaire ces mots de réponse, et vous dire, mon
gite *
d'elle; ce que le déposant a toujours interprété être dit de la vénérable sœur
Alacoque. Déclare de plus qu'il a consulté la vénérable Alacoque, par la .
confiance etl'estime qu'il avait en sa piétésingulière, surplusieurs choses
e plus qui concernaient l'établissement de l'hôpital de cette ville, et qu'elle l'as
* sura que Dieu bénirait ledit hôpital, et que les entreprises que l'on en
formait réussiraient, ce que l'on a vu dans la suite. »
* **
212 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
cher enfant, que vous demeuriez en paix au milieu de la
guerre qui est chez vous. Celui qui vous la fait vous veut
sauver, et c'est pour ce sujet qu'il vous poursuit. Laissez
- vous prendre par lui-même, ou bien jetez-vous demain à la
sainte communion entre les bras de l'amoureuse confiance
que vous devez avoir en lui; et si vous ne l'avez pas, pre
nez-la dans le sacré Cœur de notre adorable Jésus, et vous |
en servez au besoin. Non, ma mie, je ne veux pas que notre
union cesse, et quand vous seriez cent fois pire que vous
n'êtes, je la veux toujours continuer.
Priez pour moi et moi pour vous. Prosternez-vous tous
les jours le long d'un Miserere à votre chambre. Je vous
- donnerai autant de fois que vous en aurez besoin la bénédic- .
tion avec les paroles que vous désirez; mettez-moi dans
l'occasion de le faire toujours quand vous voudrez. Adieu,
mon pauvre enfant. Bonsoir, dormez bien, et vous reposez
aux soins du sacré Cœur du Sauveur : qu'il vous bénisse.
Amen. D. S. B.
- Vive † Jésus. sis
Quinzième avis. Souvenez-vous, mon cher enfant, de ce que je vous ai
déjà dit pour votre repos d'esprit, et que je rémarque dans
votre dernier écrit, c'est qu'il n'y a rien de mauvais, et
que si c'est le diable qui veut vous abuser, il n'en viendra
pas à bout, à moins que vous ne vous rendiez vaine par
l'estime de vous-même, par le désir de paraître et d'être
estimée pour toutes les grâces que vous recevez. Pour cela,
tenez-vous humble au dedans de vous-même, et soyez douce
et constante à souffrir les abjections et les humiliations, qui
sont quelquefois d'autant plus sensibles qu'elles sont petites
et peu remarquables en apparence. Qu'importe que ce soit
le démon ou un ange qui vous conduise et vous enseigne,
pourvu que ce soit en bon chemin et que vous arriviez un
jour à la perfection que Dieu demande de vous. L'intention
du diable pourrait être et serait sans doute mauvaise, mais
PAR SES CONTEMPORAINES 213
la vôtre d'aimer Dieu, d'être humble et anéantie au corps
et à l'esprit, souffrant en tous les deux ce que Dieu permet
tra vous arriver, fera que tout vous tournera à bien, et que
Notre-Seigneur sera glorifié de vous et par vous.Je vous le
souhaite et l'espère. Amen.
Je pose le cas que ce qui vous arrive est de Dieu; cela se
le liss * peut, car il est riche en miséricordes, et il fait gloire d'en
faire part aux plus misérables : cela étant, il vous reste
d'être bien attentive à la très-sainte humilité, qui vous
tiendra petite et basse à vos yeux, avec satisfaction d'être
humiliée et abaissée d'un chacun. Tant que vous vous trou
ami : * verez dans ce désir selon la partie supérieure de votre âme,
ne craignez rien, mais tâchez de vous maintenir, et de sou
tenir courageusement par une douce patience et égalité
viu * d'esprit les rencontres d'humiliations, mépris et abjections
qui vous arriveront. Jésus-Christ les a reçues et souffertes
il vs le pour les rendre propres à notre sanctification. Recevez-les
et les souffrez pour vous conformer à ses saintes intentions.
Ainsi faisant, il sera toujours votre bon Père, et vous don
, que : * nera plus de grâces que vous ne serez jamais capable d'en
mériter.Vous lui ferez plaisir en vous humiliant, et il vous
le rendra en vous donnant sa grâce et son amour.Amen.
Voilà tout ce que j'ai à vous dire. Demeurez en paix de
e
tout le reste, et priez pour moi.
Vive - Jésus.
Je conviens de bon cœur à tout le contenu de votre Seizième avis.
billet, et pour ce que vous me dites hier, sans l'examiner
, ds
je trouve qu'il est bon de faire la charité à cette âme. Ainsi
j'ai commencé une partie, j'achèverai le reste et ferai plus
que cela encore, mais de bon cœur, pour l'amour de Notre
y0ll3
Seigneur, et même avec inclination,parce queje ne croispas
avoir reçu aucun sujet de plaintes d'elle. J'ai eu en vue tout
)ll3
plein de bons sentiments des miséricordes de Dieu sur cette
personne.Quant à vous, prenez un peu de forces dans le
214 VIE DE LA BIENHEUREUSE
sacré Cœur de Jésus-Christ pour ravigoter le vôtre, afin qu'il
ne soit plus si languissant.
Vive † Jésus.
Le Seigneur, qui vous afflige selon son bon plaisir au corps
avis.
et en l'esprit, soit aussi, par sa grâce et la miséricorde de son
Cœur débonnaire, la force et la consolation de tout votre être
corporel et spirituel.Voilà, ma très-aimée Sœur et chère
enfant, le souhait que je vous fais et ma réponse au papier
où j'ai lu votre état.Je n'y vois rien qui vous doive faire peur.
Souffrez ou jouissez en paix des croix, ou des affections
saintes que Dieu donne à votre âme. Pour tout le temps que
je resterai en charge, je vous donne la sainte communion
tous les premiers vendredis du mois, selon l'intention du
Sacré Cœur de Jésus-Christ ; et de plus, je vous la donne
encore tous les derniers samedis de chaque mois, jusqu'à ma
déposition à l'honneur de la très-sacrée Vierge, afin qu'elle
nous obtienne de ce même divin Cœur de son Fils une Supé
rieure qui lui soit conforme et à son gré; et à moi, la grâce
d'une véritable et profonde humilité, par le moyen de laquelle
je puisse plaire au Cœur adorable de Celui qui résiste aux
superbes et donne sa grâce aux humbles. J'espère qu'on ne
me refusera pas le congé que je demanderai toujours, quand
je n'aurai pas le pouvoir de le prendre, pour communier les
vendredis de ma vie de chaque octave du Saint-Sacrement,
selon les intentions que feu le bon père de La Colombière
avait témoigné le désirer. Quant à ce qui est de vous morti
fier, je vous donnerais volontiers de bonnes portions de ce
pain de l'âme religieuse si Dieu vous donnait plus de santé,
mais vos infirmités m'abattent le courage lorsque je voudrais
l'élever en faveur de votre faim spirituelle. Dites donc à Notre
Seigneur qu'il me donne moins de tendresse sur vos maux,
ou à vous plus de santé, ou bien qu'il me dispense de vous
traiter comme vous le méritez, dans les occasions où vous
donnez lieu de vous corriger et humilier. Quantà vous, mon
PAR SES CONTEMPORAINES 215
cher enfant, laissez-vous gouverner à Dieu.Sa providence le
fera bien utilement par elle-même et par les ordres de l'obéis- .
sance.Je ne serai pas fâchée d'avoir quelque chose à souffrir
à votre sujet. Soyez-en bien aise quand Dieu le permettra.
Cette joie que vous en aurez ne peut être que bonne, parce
qu'elle détruit l'amour-propre. D. S. B. Vive Jésus, que je
supplie de vous guérir afin de vous mortifier !
[On voit dans ce dernier avis que le terme de la supé
riorité de la mère Greyfié approchait. Mais elle eut encore
auparavant la douleur de fermer les yeux à une de ses filles
bien-aimées.Voici les détails qu'elle-même nous donne à ce
sujet.]
n lili « Je me souviens (dit-elle) que, quand la petite de Sen
jewis lit necé " tomba dans un accident d'apoplexie, dans la peine où
je me trouvais, par le déplaisir de la voir en danger de mourir .
sans sacrements, je commandai à ma sœur Marguerite-Marie
eg ,
d'aller devant le très-saint Sacrement prier Notre-Seigneur Sœur
Marguerite
t à ni de rendre l'usage de la raison à cette chère petite Sœur, obtient
la connaissance
le afin qu'elle les pût recevoir. Elle me rapporta pour réponse pour la petite
de Sennecé.
que j'aurais cette consolation moyennant le vœu que, sous
i qui
mon bon plaisir, elle ferait à Dieu, comme de la chose qui
lui coûtait le plus : c'était d'aller au parloir sans résistance,
* lorsqu'elle y serait appelée, suivant l'ordre de la règle. Je
-8 l'exhortai à cela, voyant qu'elle appréhendait de s'y engager :
elle obéit, et la petite malade revint à elle, et reçut tous les La malade .
meurt
secours que nous lui souhaitions pour son dernier passage. le 26 avril 1684.
Mais ma sœur Alacoque ne fut pas quitte de sa répugnance,
S
ce qui faisait qu'elle était toujours dans la nécessité de se
faire une extrême violence pour accomplir son vœu, autant
de fois que l'occasion se présentait d'aller au parloir. Il lui
3S
semblait toujours qu'elle y allait manquer, tant elle était
srvs*
* Antoinette-Rosalie de sennecé, douée d'une intelligence précoce,
sps
avait fait vœu de chasteté à sept ans. Elle en avait à peine treize lors
qu'elle succomba à l'attaque dont parle la mère Greyfié, le 26 avril 1684.
nt à
216 " VIE DE LA BIENHEUREUSE
fortement tentée, ainsi qu'elle me l'écrivit encore dans une
des dernières lettres que nous avons reçues d'elle . »
: [Au
- mois de mai --1684,
e la mere la mère Greyfié, qui avait achevé
• •- - - - - - -
Greyfié, ses six ans de supériorité, et venait d'être élue Supérieure
mai 1684. - - -
à Semur en Auxois, quittait Paray.
Élection La mère Marie - Christine Melin * lui succéda dans notre
- la Communauté, qu'elle édifiait depuis trente-quatre ans. -
C'était une digne fille de nos saints Fondateurs. Elle avait
établi sur la douceur et l'humilité, ces deuxvertus du Cœur
de Jésus, le fondement d'une très-grande perfection. Au
milieu des contradictions anciennes et nouvelles, elle avait
toujours su apprécier sœur Marguerite-Marie, qui ne fut
pas longtemps à s'en apercevoir. Loin de se réjouir de la
voir tenir une conduite plus douce à son égard, cette amante
- véritable de la croix s'en plaint en ces termes dans une lettre
à la mère Greyfié, dont elle ne pouvait s'empêcher de re
gretter la sage et prudente rigueur :]
Lettre à la mère « Ma très-honorée et chère Mère, comment se peut-il
Greyfié.
faire qu'avec tant de défauts et de misères, mon âme soit
toujours si affamée d'humiliations et de souffrances? Mais
quand je pense que vous lui faisiez du moins la faveur de
la nourrir quelquefois de ce pain délicieux, quoique amer
à la nature, et que maintenantje suis privée de ce bonheur,
à cause sans doute du mauvais usage que j'en ai fait, je suis
accablée de douleur, et j'ose bien vous assurer que rien ne
m'a si fort attachée à vous que cette conduite à laquelle je
ne saurais penser qu'avec des sentiments d'une tendre re
connaissance pour vous, ma chère Mère, qui ne pouviez me
donner des marques plus agréables d'une parfaite amitié
qu'en humiliant et mortifiant une personne aussi imparfaite
que je la suis, quoique vous ne l'ayez pas fait eu égard aux
1- Notre bienheureuse en parlait dans le même sens à la mère de Sau
maise, le 24 août 1685. (Voir tome II, lettre xxxiii.)
2 Voir sa biographie, note M.
PAR SES CONTEMPORAINES 217
il les sujets que je vous en donnais. Cependant ce peu me con
solait et m'adoucissait les amertumes de la vie, qui m'est
insupportablé sans les souffrances, tandis que je vois mon
divin Maître sur la croix. O ma chère Mère, qu'il est dur de
vivre sans aimer Dieu ! Et comment aimer Dieu crucifié, sans
vivre et mourir sur la croix? Il me semble que je vivais en
assurance sous votre conduite, parce que vous aviez la cha
rité de contrarier quelquefois mes inclinations.Hélas! je me
reils suis rendue indigne de ces faveurs ! Cependant l'amour des
humiliations s'augmente, et je ne sais si c'est parce que je
ne souffre plus rien.Je ne saurais me résoudre à demander
les années de vie que vous m'avez conseillé de demander,
si ce n'est à condition qu'elles soient toutes employées à ho
norer le sacréCœur de Jésus dans l'humiliation, le silence et
lapatience, sans plus l'offenser, demeurant nuit et jour, s'il
était possible, devant le saint Sacrement. »
C'est par ce principe qu'elle a toujours passionnément Son attrait
pour
s0uhaité de mener une vie cachée, et d'être dans l'oubli. la vie cachée
La première chose qu'elle fit en entrant en religion fut de
s'interdiré le souvenir de tout ce qu'elle avait laissé au
monde. Elle regarda toujours le parloir comme un lieu de
Supplice, quoique ses Supérieures l'obligeassent quclquefois
X,
dy aller, et que sa vertu lui fît dissimuler son extrême ré
pugnance. On ne saurait croire combien cet acte d'obéis
Sance lui coûtait. Voici comment elle s'en expliquait à l'un
de ses directeurs :
« Je vous avoue, mon Révérend Père, que mon divin
Sauveur me conduit par un chemin tout opposé à mon in
clination.J'ai une aversion étrange à tous les emplois de la
Religion, pour le parloir et pour écrire des lettres. Cepen
aussi
dant il faut que je me sacrifie sans cesse à tout cela, ne
m'ayant pas laissé en repos que je n'aie été engagée par
un Vœu exprès d'obéir aveuglément en toutes choses, sans
laire paraître autant qu'il me serait possible mon extrême
218 VIE DE .LA BIENHEUREUSE
répugnance. Je ne laisse pas de ressentir encore plus de
peine qu'auparavant. Mais j'embrasse cette croix avec toutes
les autres dont il plaît à mon divin Sauveur de m'honorer,
vous avouant que si j'étais un seul moment sans souffrir je
croirais qu'il m'a abandonnée. »
ll est vrai que cette vertueuse Sœur a ressenti toute sa
vie ces peines, surtout pour le parloir, qu'elle regardait
comme son purgatoire. Elle n'y allait jamais que par néces
sité, mais elle y paraissait toujours avec tant de modeslie et
de recueillement, qu'elle inspirait l'amour de la vertu aux
personnes qui s'y sentaient le moins portées.
Sa réponse
à un Père
Une fois le Révérend Père Bourguignet, y faisant une
jésuite, conférence en présence de la Communauté, lui demanda
sur l'amour
de Dieu, pourquoi notre amour n'est-il pas aussi fort envers Dieu,
que celui de Dieu envers nous ?
« Mon Père, lui dit-elle, je crois que c'est que notre
amour n'est pas véritable à l'égard de Dieu, comme celui
de Dieu envers nous, c'est qu'il est trop mélangé des choses
de la terre; car tant qu'il y aura quelque chose qui occu
pera notre cœur, nous ne pourrons jamais aimer Notre-Sei
gneur véritablement comme il nous aime. »
Malgré la grande répugnance qu'elle avait pour les em
plois, elle n'a pas laissé de s'y soumettre par un esprit de
sacrifice, les ayant tous exercés avec la satisfaction et édifi
cation de la Communauté, qui était charmée de sa vertu,
et se faisait un plaisir de lui voir occuper les plus importants.
Mai 1684. A l'élection de la mère Marie-Christine Melin, elle avait
Elle est
mommée été nommée Assistante, et malgré les occupations de sa
Assistante.
nouvelle charge, elle ne put refuser ses obligeants services
à toutes celles qui y avaient recours d'ordinaire. Souvent
elle allait s'offrir aux Sœurs de la cuisine, tant pour porter
leur bois et laver la vaisselle, que pour d'autres choses.
Un jour qu'elle était plus occupée que de coutume, ces
bonnes Sœurs vinrent la prier de leur donner du secours
SE
PAR SES CONTEMPORAINES 219
lits Elle balayait alors le chœur (emploi assigné à l'Assistante),
mais volant où la charité l'appelait, elle ne prit pas même
Veltlil
le temps de relever les balayures, et l'office étant venu à
sonner avant qu'elle eût pu y retourner, elle en fut sensi
blement mortifiée : mais c'était pour l'ordinaire sa récom
pense, Dieu permettant qu'elle fît souvent des oublis pour
seconder son humilité et sa mortification, qui étaient les
vertus chéries de son cœur.
[Cependant notre chère Sœur étant restée quelque temps
sans avoir des nouvelles de la mère Greyfié, et, regret
éeS. tant de plus en plus ses aimables rigueurs, lui exprime
el,ylis la crainte qu'elle l'ait abandonnée. La très-honorée Mère
la rassura par la lettre suivante, dont la doctrine et les sen
timents sont trop élevés pour que nous en retranchions un
seul mot : ]
Lettre
Non, je vous assure, ma très-aimée Sœur, il ne se peut de la mère
pas faire, et ne se fera jamais que vous perdiez la place que Greyfié,
30 août 1684.
Notre-Seigneur et votre vertu vous ont donnée dans mon
cœur. C'est peu pour vous que cela, mais c'est pourtant la
Vérité que je vous aime sincèrement, cordialement et con
) stamment. Mais souvemez-vous que le bon Dieu, qui souffre
bien nos petits outrages contre son divin amour, veut aussi
llll que nous endurions quelquefois et toujours avec paix et
tranquillité les petits accidents de la vie qui font tort à nos
justes affections. Ce sont des méprises, des équivoques, des
Splus pensées et des interprétations qui, par-ci, par-là, attaquent
notre repos sur le point de la bienveillance et sainte amitié
qu'on se doit; mais au fond ces petits orages s'en vont
** c0mme la fumée au vent, n'ayant point de solidité, ni de
Vérité en eux. De ma part, je puis vous assurer que rien me
m'a fait ombre contre vous, et que je n'ai pas cessé d'être
lafil
la même que quand vous m'avez connue être le plus toute
à Vous et dans vos intérêts. C'est, je vous assure, sans des
de
, sein ni volonté que je n'ai pas eu le bien de vous entre
220 VIE DE LA BIENHEUREUSE
tenir les derniers jours avant mon départ. Je suis fâchée,
non contre vous, mais contre moi-même de vous avoir
causé quelque peine sur ce sujet. Si vous voulez en user
justement envers moi, vous laisserez aller toutes ces petites
bagatelles, et vous viendrezà croire ce que je vous dis,qui
est que je suis et veux toujours être de cœur toute vôtre en
celui de Jésus-Christ, à la miséricorde duquel je vous prie
de recommander souvent mes misères.Je suis ravie du retour
devotre paixintérieure, et de la continuation devotre amour
pour les croix et les souffrances. C'est toujours bon signe
quand on a cette sorte d'appétit. Et quand vous en souffrirez
la faim sans avoir de quoi vous rassasier, il faut voussou
venir que le jeûne n'est pas moins bon quandil est spirituel
que quand il est extérieur, pourvu que, comme celui-ci, il
soit pris en esprit de pénitence, ou plutôt de conformité et
d'abandon aux desseins de Dieu. Quand il permet que le
pain de la mortification nous manque d'un côté, ordinai
rement on en a de l'autre. En effet, ne voyez-vous pas que
vous êtes mortifiée de ce que je ne vous mortifie plus, et
qu'ainsi la mortification ne vous manque pas. Elle est d'au
tant meilleure qu'elle n'est pas de votre choix, mais de l'ordre
de la divine Providence, qui après une Mère âpre vous en
a donné une douce et débonnaire. Ne vous fâchez pas. Le
bon Dieu ne manque pas de moyens, et encore que cette douce
Mère ne vous mortifiera et ne vous humiliera pas comme j'ai
fait, il s'en trouvera qui suppléeront à cela, selon que Dieu
le permettra. Et ainsi, vous ne mourrez pas de faim faute
d'avoir quelque chose à souffrir.
Quant à ma sœur M.-R. , à moins que la chère Mère ne
1 La mère Greyfié veut probablementparler de notre chèresœur Marie
Rosalie de Lyonne, et de l'inspiration qui lui vint tout à coup de sacrifier
au Seigneur les secours et la consolation qu'elle trouvait dans les avis et
les conseils de la bienheureuse Marguerite-Marie. On peut voir dans la
notice sur notre sœur Marie-Rosalie quel trouble s'empara alors de son
intérieur. (Note J.)
ISE PAR SES CONTEMPORAINES 221
vous dise autrement, je ne serais pas d'avis que vous lui
ème : r donnassiez l'écrit dont vous me marquez la teneur, parce
lls Willi que c'est une bonne âme, que je sais qui ne cherche qu'à
contenter Dieu, et sur cela, moi-même lui ai quelquefois
que : si conseillé de s'en tenir à sa Règle et à la direction de ses
Supérieures, et de se contenter de cela. Voilà peut-être le
fondement sur lequel elle s'est résolue, comme elle vous a
duqud
dit, de sacrifier tout le reste à Dieu, qui, je crois, se conten
tera bien qu'elle fasse ainsi. Toutefois, je m'en remets auju
gement de votre chère Mère, n'ayant plus de droit sur la
conduite de l'une ni de l'autre.Je me suis seulement con
lvissé
servé devous aimer toutes deux constamment, et j'espère le
laire.C'est toujours mon dessein et mon désir, que Dieu soit
glorifié, et le sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ
satisfait autant que je le pourrai pour moi et pour tout ce
qui pourra dépendre de moi.
Je n'ai pour le présent rien à souffrir que moi-même avec
lundi -
l'ennui de la charge qui me rend l'exercice si pénible, que
quelquefois je ne sais où m'en mettre; mais j'en reviens,
s ni *
en me représentant que c'est une nécessité d'avoir la croix
en soi, ou autour de soi, pour marque que la miséricorde
divine ne nous oublie pas, et que cette peine est la mienne
à présent.
Nous prierons particulièrement pour l'intention que vous
p'?
me marquez, et je serai, suivant mon devoir et mon incli
nation, toujours toute vôtre. Amen. D. S. B.
Le temps des retraites annuelles étant arrivé, notre chère
Steur y entra à son rang et fut comblée des grâces les plus
précieuses de son céleste Époux.Voici ce qu'elle en a écrit
par obéissance : ]
« Dans ma solitude de l'année 1684, mon souverain Maître Retraite
de 1684.
me fit la miséricorde de me départir ses grâces avec tant de
profusion, qu'il me serait difficile de m'en exprimer. Pour
obéir, je dirai seulement que plusieurs jours avant que d'y
222 VIE DE LA BIENHEUREUSE
entrer, mon Dieu m'en imprima tellement le désir et l'esprit,
que tout mon être spirituel et corporel ne respirait que ce
bonheur, ayant si fort retiré toutes mes puissancesau dedans
de lui-même, qu'il ne me restait plus de liberté que pour
m'abandonner à cette souveraine puissance, qui me tenait
tout ensevelie au dedans de soi - même.
· « Le premier jour, il me présenta son sacré Cœur comme
une fournaise d'amour, où je me sentis jetée et d'abord pé
nétrée et embrasée de si vives ardeurs, qu'il me semblait
m'aller réduire en cendres. Ces paroles me furent dites :
« Voici le divin purgatoire de mon amour où il te faut pu
rifier le temps de cette vie purgative, ensuite je t'y ferai
trouver un séjour de lumière, et enfin d'union et de trans
formation. » Ce qu'il m'a fait éprouver si efficacement pen
dant toute ma solitude, que je ne savais quelquefois si j'étais
au ciel ou en la terre, tant je me sentais remplie et abîmée
dans mon Dieu, ce qui me fit souffrir les premiers jours, ne
pouvant penser à mes péchés. Mais la nuit du jour de ma
confession je me sentis réveiller, et d'abord tous mes péchés
me furent représentés comme tout écrits. Je n'eus qu'à les
lire en me confessant, mais avec tant de larmes et de c0n
trition, qu'il me semblait que mon cœur s'allait fendre de
regret d'avoir offensé cette Bonté infinie, qui ne laissait
pas de se faire sentir sensiblement présente à mon âme
Pendant tout ce temps ma douleur s'augmentait au delà de
tout ce que je puis dire; il n'y a sorte de pénitences et de
supplices à quoi je ne me fusse condamnée; mais après ces
trois jours, mon plus rude tourment fut la privation de la
sainte communion.
« J'ai été mise en un séjour de gloire et de lumière, 0ù
moi, misérable néant, ai été comblée de tant de faveurs,
qu'une heure de cette jouissance est suffisante pour récom
penser les tourments de tous les martyrs.
« Premièrement, il épousa mon âme en l'excès de Sa
PAR SES CONTEMPORAINES 223
tliii charité, mais d'une manière et union inexplicable, chan
geant mon cœur en une flamme du feu dévorant de son pur
puissai amour, afin qu'il consume tous les amours terrestres qui
s'en approcheraient, me faisant entendre que m'ayant des
tinée à rendre un continuel hommage à son état d'hostie et
de victime au très-saint Sacrement, je devais en ces mêmes
qualités lui immoler continuellement mon être par amour,
adoration, anéantissement et conformité à la vie de mort
jedia
qu'il a dans la sainte Eucharistie; pratiquant mes vœux sur
ce sacré modèle, lequel est dans un tel dénûment de tout,
qu'il s'est mis en état de recevoir de ses créatures tout ce
qu'ellesvoudront lui donner et lui rendre.
« De même, par mon vœu de pauvreté, je ne dois pas
seulement être dépouillée des biens et des commodités de la
vie, mais encore de tous plaisirs, consolations, désirs et
des
affections de tout propre intérêt, me laissant ôter et donner
comme si j'étais morte ou insensible à tout. -
« Qu'y a-t-il de plus obéissant que mon Jésus en la sainte
Eucharistie, où il se trouve à l'instant que les paroles sa
cramentelles sont prononcées, que le prêtre soit bon ou
mauvais, ou quel usage qu'il en veuille faire, souffrant
d'être porté en des cœurs souillés de péchés dont il a tant
d'horreur. De même, à son imitation il veut que je m'aban
donne entre les mains de mes Supérieures quelles qu'clles
soient, pour disposer de moi à leur gré, sans que je témoigne
la moindre répugnance pour contraire qu'elle fût à mes
de
inclinations, disant : Mon Jésus a été obéissant jusqu'à la
mort de la croix;je veux donc obéir jusqu'au dernier sou
| la
pir de ma vie, pour rendre hommage à l'obéissance de Jésus
dans l'hostie, dont la blancheur m'apprend qu'il faut être
, d dt
une pure victime pour lui être immolée; sans tache pour le
3 tail
p0sséder; pure de corps, de cœur, d'intention et d'affec
salle tion. Pour se transformer toute en lui il faut mener une vie
sans curiosité, mais d'amour et de privation, me réjouis
224 VIE DE LA BIENHEUREUSE
sant de me voir méprisée et oubliée, pour réparer l'oubli et
le mépris que mon Jésus reçoit dans l'hostie.
« Mon silence intérieur et extérieur sera pour honorer le
sien. Lorsque je parlerai, ce sera pour rendre hommage à cette
parole du Père, ce Verbe divin qui est caché dans l'hostie.
:i :
« Lorsque j'irai prendre ma réfection,je l'unirai à cette
nourriture divine dont il sustente nos âmes dans la sainte
Eucharistie, lui demandant que tous les morceaux soient
autant de communions spirituelles qui m'unissent à lui, et
alli
me transforment toute en lui-même.
« Mon repos sera pour honorer celui que mon Jésus prend
dans le sein de son Père et qu'il a dans l'hostie; mes peines
et mortifications, pour réparer les outrages qu'il reçoit dans
la sainte hostie.
« J'unirai toutes mes oraisons à celles que le sacré Cœur
de Jésus fait pour nous dans l'hostie; de même, l'office divin,
aux louanges que ce Cœur adorable y donne à son Père éternel.
« En faisant la génuflexion, je penserai à celles qu'on lui
faisait par dérision dans le temps de sa Passion, et je dirai :
Que tout fléchisse devant vous, ô grandeur de mon Dieu,
souverainement abaissée dans l'hostie ! Que tous les cœurs
vous aiment, que tous les esprits vous adorent, que toutes les
volontés vous soient soumises ! En baisant la terre, je dirai: (al
C'est pour rendre hommage à votre grandeur infinie en con
fessant que vous êtes tout, et que je ne suis rien. En tout
ce que je ferai ou souffrirai j'entrerai dans ce sacré Cœur
pour y prendre ses intentions, pour m'unir à lui et pour
demander son secours. Après chaque action, je l'offrirai à
ce divin Cœur pour réparer tout ce qu'il trouvera de défec
tueux, surtout mes oraisons.
« Lorsque je commettrai des fautes, après les avoir punies
sur moi par pénitences, j'offrirai au Père éternel une des
vertus de ce divin Cœur pour payer l'outrage que je luiaurai
fait, afin d'acquitter ainsi peu à peu ma dette.
PAR SES CONTEMPORAINES 225
« Le soir, je mettrai dans cet adorable Cœur tout ce que
j'aurai fait pendant le jour, afin qu'il purifie ce qu'il y aura - -
d'impur et d'imparfait dans mes actions, pour les rendre
dignes de lui être appropriées et les mettre dans son divin
Cœur, lui laissant le soin de disposer de tout selon son
désir, ne me réservant que celui de l'aimer et contenter,
puisqu'il m'a fait entendre que je ne dois avoir aucune pré
* tention en tout ce que je pourrai faire ou souffrir, l'ayant
sacrifié au bien et en faveur de la Communauté.
« Après tout ce que je viens de dire, je tremblais de
crainte de ne le pouvoir mettre en pratique; et comme
* j'allais à la sainte communion, il me fit entendre qu'il ve
* nait lui-même imprimer dans mon cœur la sainte vie qu'il
mène dans l'Eucharistie, vie toute cachée et anéantie aux
yeux des hommes, vie de mort et de sacrifice, et qu'il me
donnerait la force de faire ce qu'il désirait de moi.
« Dans ma retraite, ma sainte libératrice m'honora de La
* sa visite tenant son divin Fils entre ses bras, qu'elle mit :
le saint Enfant
entre les miens, me disant : « Voilà Celui qui vient t'ap- Jésus.
prendre ce qu'il faut que tu fasses. » Je me sentis pour lors
pénétrée d'une joie très-sensible et pressée d'un grand désir
- de le bien caresser, ce qu'il me laissa faire tant que je vou
t la lus, et m'étant lassée à n'en pouvoir plus, il me dit : « Es-tu
lelf gontente maintenant ? Que ceci te servé pour toujours, car
suis fil je veux que tu sois abandonnée à ma puissance, comme tu
I5 as vu que j'ai fait. Soit que je te caresse, ou que je te tour
nir mente, tu ne dois avoir d'autres mouvements que ceux que
* je te donnerai. » Depuis je me trouvai comme dans une heu
* ** reuse impuissance de lui résister. »
[Vers la fin de cette année 1684, notre chère Sœur fut
s les assaillie d'une nouvelle maladie, comme on le verra dans la
lettre de la mère Greyfié que nous mettons ici :]
« On nous avertit
- qu'entre ici et - la fin de l'année, il y 20 décembre
1684.
aura une occasion pour vos quartiers. En cherchant les
T. 1. - 15
226 VIE DE LA BIENHEUREUSE
lettres de nos chères Sœurs auxquelles je n'ai pas fait ré
ponse, la vôtre, mon intime et chère Sœur, qui me fut
apportée par Bardet, m'est tombée d'abord entre les mains,
et en même temps je prends la plume pour vous témoigner
que je me trouve toujours plus sensible à la cordiale bonté
et amitié que vous me faites lagrâce de me continuer. Eh !
que je suis ravie d'être partout avec vous, même dans vos
songes ! Je prie le divin unisseur de nos cœurs qu'il nous
rende inséparables pendant le temps et l'éternité. J'ai bien su,
mon pauvre cher enfant, que vous avez été bien malade.Si
j'avais été près de vous durant ce temps, je n'en aurais pastant
souffert de peine, parce que tous les jours je vous aurais vue
et su de vos nouvelles; mais privée de cette satisfaction, jene
l'ai pas été de vos douleurs. Par compassion, j'ai eu pendant ce
temps cent petites visions imaginaires,par lesquelles je me
- représentais l'état de votre esprit. Et encore que le tout me
fût représenté par mon imagination, je n'y ai pas refusé ma
croyance, et moins encore les tendresses de mon cœur, que je
" sens être bien grandespour vous.Je me console de ce que notre
bon Jésus vous fait toujours bien des grâces, et celle entre les
autres d'aimer bien la croix et ses trois chères compagnes
qu'il a eues pendant sa sainte vie en ce monde.Cet amour
aide bien la pauvre âme en son chemin; sans cela elle s'ac
cablerait souvent sous le faix. Je sais bien que les choses
sont petites, mais nos forces le seraient encore plus pour les
supporter, si l'amour du bien - aimé ne nous portait nous
même avec notre fardeau; et les pas qu'il fait de cette ma
nière seront comptés comme faits par nous-même, parce
que nous lui avons cédé notre droit, et qu'en échange il
nous cède les siens. Et comment ne nous donnerait-il pas
le mérite des démarches qu'il fait quand il nous porte à n0s
devoirs, puisqu'il nous a bien donné Celui qui de son doigt
supporte tout le monde, et qui consent que nous le portions
dans nous au milieu de nos misères, dont il ne refuse pas la
PAR SES CONTEMPORAINES 227
compagnie, non plus que naissant il n'eut pas du rebut pour
celle des bêtes. La sainte Vierge, saint Joseph et les saintes
troupes angéliques, à l'imitation de cet adorable Enfant
d'amour, ne firent pas moins bien leur devoir envers lui en
: à la laprésence du bœuf et de l'âne, que s'ils eussent été dans
le ciel. Essayons, mon cher enfant, à notre tour, de donner
lieu à notre amour, à nos adorations, à nos complaisances,
à nos humiliations, à nos reconnaissances et à toutes les
lenlé lit saintes attentions et affections dont Dieu a rendu notre cœur
été lili capable, à travers tout ce que nous voyons et sentons de vil
et d'abject en nous qui doit nous humilier, mais non jamais
sjvs
nous décourager, puisque avec tout cela nous pouvons pos
séder le divin amour et son divin objet. Je sais bien qu'en ceci
je parle plus pour mon besoin que pour le vôtre, mais n'avons
nous point partagé entre vous et moi ? Je mêle, en vous écri
par
Vant, mes maux aux vôtres, et je vous fais connaître mes
besoins afin quevous ayez soin de les recommander à notre
jeff0ll
doux.Jésus.Je vous recommande aussi toujours la chère Mère
que Dieu vous a donnée.Je ne doute pas que vous ne lui soyez
bonne fille, et que s'il s'y pouvait ajouter quelque chose, je
es,d
suis sûre que vous le feriez de bon cœur. D. S. B. »
, Il n'y avait que six mois que notre chère Sœur était Assis - Elle est
nOmmée
tante, lorsque, la Maîtresse des novices étant tombée dange Directrice.
reusement malade, on jeta les yeux sur elle pour remplir cette
charge si importante, persuadé du soin qu'elle prendrait à les
élever et former dans toutes les observances .. Elle tâcha
JllS
1 Nous donnons ici les noms des Sœurs qui composaient le noviciat
Confié à notre Bienheureuse. Plusieurs étaient déjà professes ; mais, selon
-* l'usage de l'Institut, elles suivaient encore les exercices du noviciat.
1° Sœur Claude-Marguerite Billet, professe depuis 1677.
2° Sœur Françoise-Rosalie Verchère, professe.
3° Sœur Péronne-Rosalie de Farges, professe.
4° Sœur Péronne-Marguerite Verchère, professe.
5° Sœur Marie-Francoise Bocaud, novice.
6° Sœur Marie-Christine Bouthier, novice.
9li3 7° Sœur Marie-Nicole de la Faige des Claines, novice.
Voir à la fin de ce volume les notices N.
8 **
228 VIE DE LA BIENHEUREUSE
d'abord de s'attirer leur confiance et amitié par ses manières
doucesetcharitables, traitant avecelles avecbeaucoup d'hon
nêteté, et se rendant leur suppléante dans leurs emplois
lorsqu'elles étaient malades. C'était alors qu'elle n'oubliait
rien pour leur soulagement.
Elle n'exigeait rien d'elles qu'elle ne le pratiquât la pre
mière pour leur en donner l'exemple. Comme elle savait
- que de la bonne nourriture et direction des novices dé
pend la conservation et le bonheur de la Congrégation, la
première chose qu'elle faisait, c'était d'examiner la capacité
de chacune pour les conduire selon leurs attraits.
Secondement, elle leur inspirait une grande estime pour
leur vocation, et la nécessité qu'elles avaient de mortifier
leurs sens intérieurs et extérieurs, leurs esprits, leurs vo
lontés propres, jugements, humeurs et passions, pour être
de vraies filles de la Visitation;parce que la Congrégation,
leur disait-elle, est fondée sur le mont du Calvaire, pour le
service de Jésus - Christ crucifié, à l'imitation duquel toutes
les Sœurs doivent crucifier leurs sens , leurs imaginations
et inclinations, etc. -
En troisième lieu, elle leur disait souvent que les âmes
lâches n'étaient guère propres pour la Religion, qui est une
vie de combats, par les violences continuelles que se doi
vent faire celles qui l'embrassent.
Quatrièmement, elle leur recommandait d'avoir l'esprit
constant, généreux et fervent, parce qu'il faut, ajoutait-elle,
une grande fermeté d'âme pour vaincre les difficultés qui
s'y rencontrent.
t Toute la vie de notre Bienheureuse confirme ses enseignements; et
vers le temps où elle parle ainsi à ses novices, elle était encore appelée à
leur donner l'exemple de la patience :
Au commencement du carême de l'année 1685, il lui vint au doigt un
panaris qui nécessita une douloureuse opération; ces cruelles tortures ne
lui arrachèrent d'autre cri que cet élan de reconnaissance inséré dansune
lettre à la mère de Saumaise : « Le Seigneur soit béni, qui me fait tant
de grâce, que de me gratifier de sa croix, qui est ma gloire ! »
PAR SES CONTEMPORAINES 229
E
Sa conduite était accompagnée de force et de douceur, en
sorte que sa force n'avait rien de trop rude, ni sa douceur
de trop fade. Elle donnait à chacune les pratiques qu'elle
savait les plus conformes à la portée de leur esprit. Ce qu'elle
reprenait le plus parmi elles, c'étaient les liaisons trop
tendres, n'ignorant pas que ces attachements humains,
quoique pour l'ordinaire fort innocents, étaient un grand
obstacle au pur amour de Dieu. Enfin il n'y avait que la
vertu qu'elle jugeât digne de son estime. -
Cggi Elle était toujours disposée à les entendre lorsqu'elles
avaient quelques peines, voulant qu'elles allassent à elle en
confiance, en quelque temps que ce fût, leur donnant plu
sieurs avis pour se soutenir dans les peines intérieures. Dieu
ail : * lui découvrait quelquefois leurs dispositions, et les moyens
d'en faire un bon usage, ce qu'elle leur disait avec bonté et
désir de leur avancement en la vertu.
Elle leur disait souvent de s'élever au-dessus d'elles
mêmes et de la bagatelle, pour ne s'attacher qu'à Dieu seul,
leur inspirant de l'amour pour cette vie humble et cachée,
ini *
pour les disposer insensiblement à goûter la dévotion du
sacréCœur de Jésus. Elle ne respirait que le moment heu
reux de la voir établie. Elle ne cessait de prier pour cela ;
elle en parlait en toute occasion, mais avec tant d'ardeur,
qu'il était facile de juger du feu qui l'embrasait et la
els *
consommait intérieurement. Elle commença de l'inspirer
aux Sœurs du noviciat, leur donnant pour défi la fidélité à
|
faire tous leurs exercices avec cet esprit intérieur, pour les
disposer à la fête du Cœur adorable.Voyant qu'elles prenaient
S
goût à ce qu'elle leur disait, elle les entretenait souvent de
l'amour qu'il a pour les hommes, qui ne lui rendent point de
5 retour; dont elles étaient si charmées, qu'elles se disaient les
unes aux autres que leur Maîtresse était comme un autre
saint Jean qui ne savait parler que le langage de l'amour.
Elles y prenaient tant de plaisir, qu'elles auraient bien sa
230 - VIE DE LA BIENHEUREUSE
crifié toute autre satisfaction pour avoir la consolation de
l'entendre parler sur ce sujet. Ce qu'elle faisait d'une manière
si vive et avec tant d'onction, qu'elle pénétrait et touchait
leurs cœurs d'un véritable désir d'aimer celui de leur unique
Époux , qui voulut bien se servir de leur simplicité pour
1 Ce témoignage, donné par sœur Françoise-Rosalie Verchère, est
corroboré par la note suivante, laissée par une de ses compagnes ;
« La vertueuse sœur Marguerite-Marie a été dans tous les emplois, à
l'exception de ceux de Supérieure et de Portière ; elle s'est acquittée de " |
tous avec exactitude, toujours prête à prendre ce qu'il y avait de plus pé
nible et abject.
« On ne pouvait la voir sans comprendre que c'était une sainte. Les
femmes (qui lavaient la lessive au monastère), la voyant dans le jardin
en passant, ne la nommaient pas autrement. Et dès que je fus novice,
ayant eu un entretien avec elle et une de mes compagnes, nous connûmes
- que c'était une âme extraordinaire, ce qui nous fit souhaiter de l'avoir
pour Maîtresse. Dieu exauça nos désirs, et nous l'a donnée deux ans pour
notre bonheur. »
La novice qui traça ces lignes n'y a pas joint son nom; mais nous
n'avons pas de peine à reconnaître notre chère sœur Péronne-Rosalie de
Farges. Nous donnons ici sa déposition de 1715, fort en rapport avec le s
récit précédent :
Déposition « Ayant vécu sept ans avec la vénérable servante de Dieu, elle eut dès
de la soeur le commencement une haute idée de sa vertu,parce qu'étant déjà officière
de Farges dans la maison, elle ne laissait pas d'être éprouvée par la Supérieure
comme une simple novice, et ne recevait pas avec moins de soumission
et respect les répréhensions qu'on lui faisait.
« Elle était charmée de l'entendre parler de Dieu, et de l'estime qu'on
doit avoir de l'obéissance ; c'est cette haute idée, que la déposante et
d'autres de ses compagnes avaient pour la vénérable Sœur, qui les porta
à supplier la Supérieure de la leur donner pour être leur Maîtresse, afin
que par son exemple elles pussent apprendre à avancer dans la perfection
de l'état qu'elles embrassaient.
« Pendant qu'elle fut au noviciat sous la vénérableSœur, tous ses entre
tiens étaient pour les animer à l'amour de Dieu, à la charité entre elles,
à la dévotion au sacré Cœur de Jésus, qu'elle commença à insinuer dans
leur cœur dès ce temps-là, à quoi néanmoins elle trouva toutes les oppo
sitions possibles, souffrant des reproches du dehors et du dedans, sans
que cela fût capable de la rebuter, assurant que c'était l'œuvre de Dieu;
qu'elle s'établirait malgré ceux qui s'y opposaient, et que c'étaient ses
péchés devant Dieu qui servaient d'obstacle à cet établissement; mais que
cela viendrait, et que Dieu défendrait sa cause lui-même. La vénérable
Sœur donna un livre à la déposante pour l'aider dans sa retraite. Elle y
avait laissé par mégarde un billet écrit de sa main, qu'elle a lu, et qui
contenait à peu près ces termes : Notre-Seigneur m'a fait connaître ce soir
─-- - -
SE PAR SES CONTEMPORAINES 231
ir la Iii donner commencement à cette dévotion, comme nous le
dirons tout à l'heure. Mais auparavant, nous allons don
éhéllil : ner quelques lettres adressées par la mère Greyfié à la jeune
tellileli Maîtresse, qui se plaisait toujours à recourir à son expé
rience et à ses lumières. -
leursmi
Lettre
« Comme entre vous et moi, ma très- chère Sœur, il ne de la mère
faut point de compliments que d'une sincère amitié, je vous Greyfié,
3 mars 1685.
dirai d'abord qu'en lisant votre lettre j'ai été fort consolée
dece que Notre-Seigneur veut bien que votre âme aime un
ulyani peu particulièrement la mienne, qui de son côté chérit for
tement et tendrement la vôtre. Ce qui m'a fait sentir une
voyait lais : douce joie du mouvement qu'il vous donne, de ne plus pen
lès le : s ser qu'à bien aimer la souveraine Bonté, sans vous mettre
âgnes,
il sulll en peine de rien autre, recevant tout avec amour, pour
à l'oraison qu'il voulait être conmu, aimé et adoré des hommes ; que pour
cela il leur communiquerait beaucoup de grâces lorsqu'ils se seraient
c0nsacrés à la dévotion et à l'amour de son sacré Cœur.
ort en rp * « Dit de plus qu'elle a toujours trouvé une grande consolation à décou
vrir ses peines intérieures à la vénérable Sœur, et qu'il lui est arrivé
3 de Diel, plusieurs fois qu'elle lui marquait par écrit ou de vive voix ce qu'elle avait
de plus secret dans le cœur, ce qui surprenait beaucoup la déposante,
d'autant qu'elle n'en avait parlé à qui que ce soit ; qu'elle sait et a ouï
dire à plusieurs du dehors, tant prêtres, religieux, prédicateurs et autres,
qui venaient consulter ladite vénérable sœur Alacoque sur leurs difficultés,
t, el l qu'ils sortaient de sa conversation si contents, qu'ils disaient ordinaire
qle ment : « Nous venons de voir la sainte; il faut que cette bonne religieuse
Seul, Soit inspirée de Dieu. » Jusqu'aux ouvrières qui venaient travailler dans
la maison, et se disaient les unes aux autres, lorsque la vénérable Sœur
passait : « Venez voir la sainte de la maison. »
« Dit de plus, qu'un jour, faisant la lecture au réfectoire de la Retraite
spirituelle du Révérend Père de La Colombière, où il parle lui-même des
durée choses qui lui avaient été prédites par une sainte âme de ce qui lui devait
ença à arriver en Angleterre, et ausujet de la dévotion au sacréCœur, remarqua
yuWl icelle déposante que la vénérable Soeur baissait les yeux, et était dans un
et lt profond anéantissement; qu'étant en récréation au sortir du réfectoire,
elle dità la sœur Alacoque : « Ma chère Sœur,vous avez bien eu votre
compte aujourd'hui à la lecture, et le Révérend Père de La Colombière ne
pouvait pas mieux vous désigner ! » A quoi elle lui répondit qu'elle avait
bien lieu d'en aimer son abjection. -
* Non-seulement la déposante, mais la Communauté comprit alors que
c'était ladite servante de Dieu qui avait fait ces prédictions. »
232 VIE DE LA BIENHIEUREUSE
l'amour et par amour de sa sainte volonté et providence.
Vous dites bien, il faut aimer le Donateur; et pour s'occu
per à ce saint amour, il ne faut pas prendre garde s'il vous
donne ou ne vous donne pas, si ce qui se passe en vous est
de sa part ou non. Quel qu'en soit l'auteur, tirez-en toujours
pour fruit l'humilité; laquelle attirera en vous la grâce de
Dieu, par laquelle tout réussira au bien de sa plus grande
gloire et de votre progrès à ce divin amour. Tâchez de lui
tout rapporter, soit prospère ou adverse, soit consolant ou
affligeant, soulageant ou détruisant la nature.
« Enfin, mon enfant, vous dédiant toute à l'amour de
notre divin Maître, je vous puis dire, sans comparaison,ce
qu'il dit à sainte Madeleine : « Vous avez choisi de toutes
les parts la meilleure, et j'espère qu'à jamais elle vous sera
conservée. » Tandis que nous sommes en cette vie de misères,
nous avons le bonheur de pouvoir croître en cet amour, el
nous ne l'aurons dans l'éternité qu'autant que nous l'aurons
acquis en ce monde. C'est la perle précieuse de l'Évangile
pour vous ;il faut tout céder pour l'acheter : elle est d'un
prix inestimable; mais pourtant chacun a de quoi l'acquérir
s'il donne tout ce qu'il a pour ce bien sans pareil.
« Ne vous gênez aucunement pour me dire ou m'écrire
ce que vous désirez pour votre repos et paix intérieure
C'est un droit légitime. La Règle non-seulement le permet,
mais l'ordonne. Suffit qu'après que vous aurez exposé les
choses, vous soumettiez votre jugement à ceux à qui v0us
devez obéissance. Je ne suis plus de ce nombre. Il ne faut
pas que vous croyiez que mes ordres passés vous doivent
tenir lieu de commandements.Je disais alors ce que je pen
sais vous être bon; et si j'étais à présent chargée de votre
âme, peut-être aussi que je changerais de conduite sur vous,
J'ai grande foi à celle des personnes que Dieu a établies sur
nous. Je suis persuadée de votre respect, de votre affection
et de votre soumission pour la chère Mère, et je m'assure
PAR sEs CONTEMPORAINEs 233
que Dieu lui mettra en bouche tout ce qu'il voudra que vous
fassièz. Si elle le trouve bon, faites-moi part de vos vues
ellent touchant vos trois dernières défuntes, et si je puis quelque
chose pour leur soulagement. Priez aussi pour le repos de la
nôtre, décédée au commencement de cette année. Jamaisje
n'ai vu mourir personne si contente de passer du temps à
l'éternité que celle-là. Adieu, mon cher enfant; jevous prie
de vous souvenir toujours, dans le sacré Cœur, de votre in
digne sœur Péronne-Rosalie Greyfié. D. S. B. »
«Votre chère lettre du vingtième avril nous vient d'être 7 mai 1685.
rendue, ma très-aiméeSœur, avec la satisfaction que je vous
demandais en la mienne dernière, que vous n'attendiez pas le
vendii jour de Pâques; je vous en suis obligée, et à la très-honorée
Mère, qui l'a bien voulu ainsi. Je ferai avec ponctualité ce
que vous me marquez que ma sœur J. F. * désire de moi.Je
ne vois pas qu'il y ait lieu de vous faire peine sur la crainte
de la tromperie. Demeurez en repos; c'est mon sentiment.
des : * Et que vous ne vous peiniez pas non plus de votre conduite
passée. Laissez cela à la divine Miséricorde, comme disait
n0tre saint Fondateur, et vous tenez dans l'abandon à son
Cœur divin, par une entière indifférence pour tout ce qui
IlS
n'est pas Dieu même ou son saint amour. -
« Je pensais bien, le jeudi saint, que vous ne m'auriez
et
pas oubliée pendant votre veillée Je suis bien aise que les
leil
saintes âmes souffrantes en purgatoire aient eu ma part,
avec la vôtre, du bien que vous me vouliez faire. Je crois
que nous avons parmi elles une de nos sœurs tourières,
morte le jour de sainte Croix. S'il plaisait à Notre-Seigneur,
je désirerais bien savoir ce que je pourrais faire pour son
soulagement particulier. Demandez-le au Cœur sacré de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, et faites ce qu'il vous dira
lies pour moi. Recommandez-lui surtout notre prétendante, que
t Jeanne-Françoise Del. de S.
,a *
234 VIE DE LA BIENHEUREUSE
nous avons mise dedans dès le jour de Pâques.Je suis sa
Maîtresse, et je désire qu'elle soit très-bonne religieuse, ou
qu'elle ne s'en mêle pas. -
« Je vous salue de la part de votre chère aide, et je suisde
tout mon cœur toute vôtre en Notre-Seigneur. D. S. B. »
Autre lettre, « En attendant l'occasion de vous envoyer cette lettre,
1685,
je la prépare, ma très - aimée et chère Sœur. Il n'y a pas
d'apparence que Liodin vous en porte de votre aide de céans.
Elle est trop malade, et à la fin je crains qu'elle n'en meure;
c'est ce qu'elle-même appréhende beaucoup. Priez Dieu, mon
cher enfant, qu'il lui donne un peu de votre appétit pour la
mort. Si c'est sa volonté de l'ôter de cette vie, nous y per
drons un bon sujet, capable de bien servir la religion; mais
c'est une heureuse perte que celle qui se retrouve en Dieu,
et qui nous délivre pour jamais de la misère du péché.Je ne
trouve rien de plus désirable que cette délivrance et la jouis
sance du divin amour. C'est un grand bien en cette vie que
de pouvoir travailler à son accroissement, et une grande mi
séricorde de Dieu que ce travail se puisse faire nonobstant
notre misère. La mienne est bien si grande qu'elle me com
blerait d'ennui, si je ne savais que l'ennui même, et les peines
- qu'il tire après soi, sont propres au progrès du pur amour ;
qu'il suffit pour cela de prendre humblement ce que le Sei
gneur nous envoie. Souffrir doucement, se taire patiemment
et faire notre devoir fidèlement, voilà la science des saints, à
laquelle les imparfaits comme nous doivent s'étudier jusqu'à
la mort. Je trouve que vous ne sauriez mieux penser ni
mieux faire que quand vous en venez là, par le moyen de
l'oubli de vous - même et de tous vos intérêts, vous aban
donnant aux soins de l'obéissance et de la céleste Providence,
souffrant, vous taisant et agissant comme il leur plaît, sans
prendre garde à ce qui vous peut revenir. Il nous doit suffire
que la sainte Providence et la vraie obéissance sachent par
faitement les routes pQur nous faire arriver au port assuré de
PAR SES CONTEMPORAINES 235
l'amour pur et parfait, dont la très-sainte intention de Dieu
est de nous combler. Notre saint Fondateur nous enseigne
que c'est pour cela qu'il nous arrive des peines et mortifi
cations. -
gel ll « Je visite en esprit notre pauvre sœur Marie-Aimée .
no : Je souffre de la savoir dans de si grandes peines. Dieu le
fait ainsi pour son bonheur éternel. J'ai toujours eu une
forte et ferme espérance de son salut éternel et de son pro
grès au saint amour, encore qu'elle ne s'en aperçoive
up Piala pas.Je m'assure que tout va bien entre Dieu et son âme.
le : D, S. B. » e
Cette lettre si sereine ne laisse pas soupçonner la vive
irlait émotion qui régnait alors dans notre Monastère, et l'orage
s0ulevé contre cette chère Directrice.
Le jour de sainte Marguerite, qui se trouvait un ven 1685.
Commencement
dredi , et qui était sa fête, ses novices se disposaient à lui de la dévotion
au sacré Cœur
donner quelques marques de leur estime. Cette chère Sœur, dans cette
Communauté.
s'en étant aperçue, les pria de rendre à ce divin Cœur tous
les honneurs qu'elles voulaient lui faire, et qu'elles lui mar Fête de sainte
Marguerite.
de queraient par là l'amour qu'elles avaient pour elle; ce qu'elles
firent de bon cœur et avec empressement, faisant un petit
autel sur lequel elles attachèrent une petite image depapier
crayonnée avec de l'encre, où était la représentation de ce
divin Cœur. C'était la chose qu'elles crurent lui faire plus de
*els plaisir, par rapport à l'amour que leur bonne Maîtresse
portait à ce divin objet. Elle agréa leur simplicité, et les
miel
assura plusieurs fois qu'elles lui avaient causé une joie
des plus parfaites. Dans les transports où elle parut en ce
moment, elle aurait souhaité que toute la Communauté
1 Sœur Marie-Aimée Bouillet, native de Paray. Nous retrouverons son
n0m plus loin, dans une autre lettre de la mère Greyfié, mais sans pou
voir ajouter de nouveaux détails sur cette chère Sœur, puisque sa vie
nous est inconnue, comme la plupart de celles qui ne se sont pas pro
fitt longées jusqu'en 1700. .
2 20 juillet 1685.
236 VIE DE LA BIENHEUREUSE
fût venue rendre ses devoirs au sacré Cœur de son bor
Maître 1.
Elle commença la première à se consacrer au divin Cœur
et voulut que les novices fissent de même, leur ordonnan
d'écrire chacune la consécration qu'elles feraient d'elles
mêmes, selon leur attrait, et selon ce que Notre-Seigneul
leur inspirerait. Ensuite elle y ajouta un mot de sa main à
chacune, suivant ce que le divin Cœur luifaisait connaîtr
de leurs dispositions. Elle souhaita que tout ce jour fû
destiné à l'honorer, et fit inviter pour cela plusieurs Sœur
anciennes sur la vertu et piété desquelles elle comptait. Mai
comme c'étaient des filles d'observance, à la première pro
1 Les contemporaines abrégent ici leur récit, et passent sous silenc
quelques-unes des particularités de cette fête de famille. Pour y suppléer
nous transcrivons le passage suivant d'une feuille restée dans nos ar
chives. Elle est écrite par une des novices témoin de la fête de saint
Marguerite, en 1685.
« Notre vénérable sœur Marguerite-Marie Alacoque fut mise au novicia
l'année 1685, en qualité de Directrice, pour notre bonheur. Comme ell
avait un très-grand désir de procurer la dévotion du sacré Cœur, ell
commença à nous l'inspirer, par la pratique des deux vertus de ce divil
Cœur, que nous remarquions dans sa conduite à notre égard, dont nou
étions charmées, aussi bien que de ses discourspleins d'onction et d'ar
deur pour Dieu. Elle nous donna des défis pour honorer ce divin Cœur e
nous y unir dans toutes nos actions, du matin au soir, et continua à nou
en parler jusqu'à sa fête, qui, se trouvant un vendredi, elle nou
invita à rendre au Cœur de ce divin Sauveur tous les honneurs qu
Détails
nous lui aurions voulu faire. Elle en avait attaché à notre autel un crayol
sur la fête fait avec de l'encre, depuis le vendredi d'après l'octave du Saint-Sacre
de sainte ment.
Marguerite.
« Nous avions un très-grand empressement de contenter son pieux désir
nous nous levâmes à minuit, et fîmes un autel, où nous attachâmes c
crayon, avec tous les ornements que nous avions à notre disposition
« Ayant été faire le réfectoire pour avoir l'après-Prime libre, nous n
le fîmes pas avec assez de tranquillité, et nous attirâmes la correction d
notre mère Melin, que l'on obligea de nous venir trouverà la demi-heur
du réveil; nous lui dîmes nos raisons, et elle en demeura contente.Aprè
Prime, notre bonne Maîtresse étant venue à l'ordinaire au noviciat, ell
nous lut une consécration qu'elle avait composée en l'honneur dece divi
Cœur, parut fort contente de notre autel, et nous invita à écrire chacun
notre consécration, promettant d'y ajouter un mot de sa main, selon nc
dispositions. »
URES
PAR SES CONTEMPORAINES 237
position qui leur en fut faite, elles la renvoyèrent bien loin,
disant que ce n'était pas à leur Maîtresse, et encore moins à
de petites novices à établir des nouveautés et des règles dans
les Règles mêmes : citant ces paroles de la Constitution
XVIIIe: « Que l'on ne se chargera point de prières ou offices,
sous quelque prétexte que ce soit. » Une d'entre elles qui
rlili était intime amie de cette incomparable Directrice , dit à
celle qui lui parlait de sa part : « Allez dire à votre Maîtresse
que la bonne dévotion est la pratique de nos Règles et
Constitutions, et que c'est ce qu'elle vous doit enseigner,
et vous autres bien pratiquer. » Ainsi, les unes refusèrent,
et d'autres y vinrent plutôt par complaisance que par dé
votion.
La novice qu'elle avait chargée de cette commission * ne
énin l l fut jamais plus surprise de les voir toutes dans ces senti
ments, ce qu'elle ne voulut pourtant pas faire connaître à
Sa Maîtresse,à qui elle dit seulement que quelques-unes ne
iu dis pouvaient pas venir. Mais elle répondit d'un ton ferme,
e à lft
quoique avec son air tranquille et rabaissé : « Dites mieux,
rs plis c'est qu'elles ne le veulent pas; mais le sacré Cœur les y
lera bien rendre, il veut tout par amour, et rien par force.
Ainsi il faut attendre le temps qu'il a destiné. » C'est ce qui
arriva l'année suivante, comme nous le dirons dans la suite.
, locale
1 Sœur Marie-Madeleine des Escures.
2 Cette novice était sœur Françoise-Rosalie Verchère. Elle se trouvait
, * Assistante en 1715, quand eut lieu le procès juridique, et déposa « que la
vénérable sœur Alacoque eut beaucoup de contradictions à soutenir pour
l'établissement de la dévotion au sacré Cœur, à laquelle les plus vertueuses
de la Communauté parurent d'abord les plus opposées, crainte de nou
liris
r
veauté, et qu'elle-même déposante, ayant été prier quelques-unes des
plus anciennes, de la part de la servante de Dieu, de venir au noviciat,
*** pour y voir une petite chapelle dressée à l'honneur du sacré Cœur, elles
la renvoyèrent, disant que ce n'était pas à des novices nià leur Maîtresse
d'établir de nouvelles dévotions. A quoi la servante de Dieu répondit :
" Elles y sont aujourd'hui opposées, mais le temps viendra qu'elles en
* les premières empressées; » ce qui arriva avant que l'année fût
l' W0lue, »
238 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Comment
les novices
Pour cette fidèle amante du divin Cœur, elle passa tout
passent le jour avec les sœurs du Noviciat à l'honorer, leur ayant
cette journée
en pieux demandé si elles ne voulaient pas bien lui donner ce plai
exercices.
sir, qui ne serait pas sans récompense. Ensuite elle se mit à
genoux devant ce petit autel, pour dire avec ses novices une
amende honorable, et plusieurs prières qu'elle avait com
posées en l'honneur de ce Cœur adorable; ce qu'elle pro
nonça dans une ardeur de Séraphin; restant après cela
quelque temps en silence,et dans un sigrandrabaissement,
qu'elleinspirait de la foi, de l'amour et de la dévotion à celles
qui en avaient le moins. Elle souhaita que le reste de la
journée fût employé à prier pour les âmes du purgatoire, les
conduisit à notre sépulture, où elle leur fit dire quantité de
prières pour leur soulagement . -
ls :
Elle finit par les bien remercier, leur disant plusieurs ,| ?
fois : « Vous ne pouviez, mes chères Sœurs, me faire un
plaisir plus sensible que d'avoir rendu vos hommages à ce
divin Cœur en vous consacrant toutes à lui. Que vous êtes
heureuses de ce qu'il s'est bien voulu servir de vous pour
donner commencement à cette dévotion ! Il faut continuer
de prier, afin qu'il règne dans tous les cœurs. Ah! quelle
joie pour moi que le Cœur adorable de mon divin Maître
soit connu, aimé et glorifié! Oui, mes chères Sœurs, c'est
la plus grande consolation que je puisse avoir en ma vie
Rien n'étant capable de me faire plus de plaisir que de le
1 Notre bienheureuse Sœur avait la sainte coutume de conduire souvent
ses novices en ce lieu, et toutes sé montraient fort ardentes à entrer dans
les vues de leur Maîtresse. Dans l'après-midi des jours de fêtes et de petites
récréations, on ne manquait pas de s'y rendre ; après les psaumes de la
pénitence et autres prières pour nos Sœurs défuntes, commençait une
procession, où la Directrice marchait toujours en tête; les novices la sui
vaient, les genoux nus par terre, portant chacune à leur tour une croix
de bois, qui se trouvait dans un coin de la sépulture. Cette dévotion a
subsisté jusqu'à la révolution, et nos Sœurs anciennes aimaient à rap
peler qu'elles avaient dévotement accompli, dansle caveau, lespratiques
- enseignées jadis par la Bienheureuse.
URETS PAR SES (CONTEMPORAINES 239
voir régner.Aimons-le donc ! mais aimons-le sans réserve,
sans exception; donnons tout et sacrifions tout pour avoir
bien liie ce bonheur, et nous aurons tout en possédant le divin Cœur
de Jésus, qui veut être toute chose au cœur qui l'aime; mais
ce ne sera qu'en souffrant pour lui. » C'est ce qui arriva à
ièrs il notre vénérable Sœur et à ses novices.
Lajoie, le plaisir et la consolation qu'elles avaient eus dans Blâme jeté
SulT SOeur
in; sil : leur petite entreprise furent bientôt traversés. Le bruit s'en Marguerite.
étant répandu dans la Communauté, l'on se plaignit fort à
la Supérieure de leur conduite, et encore plus de celle de
alla le : leur Directrice. Elles en reçurent une réprimande, et il leur
mes dipl fut défendu d'en parler et de mettre aucune de ces représen
tations en évidence. Mais comme cette Supérieure , en dou
ceur sans égale, ne souhaitait rien tant que de les contenter
toutes, étant une fille paisible dont la grande condescen
S dance la faisait nommer la véritable fille de saint François -
de Sales, nom qu'elle s'était acquis par l'imitation des vertus
s à lui de ce grand saint; pour lui ressembler en bonté, elle prit le
l serr : parti de défendre à notre précieuse Sœur tout ce qui pa
raîtrait aux yeux de la Communauté; mais en même temps
lui permit pour sa consolation de faire ces petites dévotions
au Noviciat. Ce que cette bonne Mère fit pour calmer les
esprits, comme le parti le plus avantageux
Parmi tous ces contre-temps, la disciple bien-aimée du
divin Cœur ne craignait rien tant que de le voir offensé et
déshonoré.Tout ce qu'elle entendait dire lui perçait le cœur
tune le
d'une douleur très-vive. Dans cette affliction elle ne savait à
qui s'adresser, qu'à lui-même, qui la soutenait et animait
:
jus
d les *
son courage abattu, lui disant sans cesse : « Ne crains rien,
ma fille, je règnerai malgré mes ennemis, et tous ceux qui
s'y voudront opposer; » ce qui la consola, ne désirant rien
avec plus d'empressement que de le voir connu et aimé. C'est
* La mère Melin. -
240 VIE DE LA BIENHEUREUSE
ce qui la portait à lui dire dans sa confiance ordinaire : « 0
mon aimable Sauveur, quand viendra donc cet heureux m0
ment ? En l'attendant je vous remets le soin de défendre
votre cause, pendant que je souffrirai en silence. » Rien ne
luifut plus rude que la communion du premier vendredi du
mois, qu'on lui retrancha.
Elle disait souvent ces paroles que son divin Maître lui
avait fait prendre pour devise :
Je veux tout souffrir sans me plaindre
Puisque son pur amour m'empêche de rien craindre.
Elle supporta avec sa paix, douceur et tranquillité ordi
naires toutes les contradictions que Dieu permit qu'elle eût
au sujet de cette entreprise, que l'on improuvait comme une
- nouveauté.On la menaçait, si elle continuait, d'en avertir le
Supérieur pour l'en empêcher. Tout cela était de l'huile jetée
sur le feu.
[ N'était-ce pas ce que son divin Maître lui avait annoncé
lorsque, dans unevisite particulière, il sembla lui promettre
pour le reste de sa vie de nouvelles croix et des souffrances
plus grandes encore que celles qu'elle avait endurées jus
que-là. Voici ce que cette chère Sœur en a écrit :]
- Encore « Le souverain de mon âme, qui se plaît à faire éclater
- * *e, les trésors de ses miséricordes sur les sujets les plus faibles
et les plus indignes, m'ayant honoré de sa visite, me dit
une fois, ce me semble, qu'il venait m'apprendre combien
j'avais à souffrir le reste de ma vie pour l'exécution de ses
desseins. Prosternée profondément en sa présence, je ne
pouvais me persuader que Dieu daignât jamais me rendre
capable de souffrir quelque chose pour son amour.Cepen
dant le désir de souffrir s'augmentait en moi de telle sorte
que j'aurais voulu voir tous les instruments de supplice
employés pour me martyriser. Alors il me découvrit assez
clairement tout ce qui devait m'arriver d'humiliant et d'af
PAR SES CONTEMPORAINES 241
fligeant jusqu'à la mort. Ce qui me consola davantage fut '
liai
qu'il me découvrit cela avec des impressions si fortes, que
toutes ces souffrances qui n'étaient que dans l'imagination,
s'imprimèrent en moi d'une manière aussi sensible que si je
les eusse effectivement souffertes; sur quoi il me dit que je
ne devais rien craindre, parce qu'il voulait me faire une
Grâce
nouvelle grâce encore plus grande : à savoir que je me le de la sainte
perdrais jamais devue, l'ayant toujours intimement présent, présence
de Dieu.
faveur que je regarde comme le comble de toutes celles qu'il
m'a faites jusqu'ici, puisque depuis ce jour j'ai eu sans cesse
plaiiii
eleini ce divin Sauveur intimement présent. Il m'instruit, il me
soutient, il m'avertit de mes fautes;il ne laisse pas de faire
croître en moi par sa grâce le désir ardent de l'aimer et de
a ni souffrir pour son amour. Cette divine présence imprime en
moi tant de respect, qu'elle me tient comme anéantie. »
inlai dit La mère Greyfié devait être au courant de cette rude
épreuve, quand elle adresse à la fin de cette année à notre
chère Sœur les conseils de perfection qu'on aimera à retrou
le luii ver ici : -
semblali « Il me semble que si j'étais à votre place, je me tien Lettre
de la mère
drais près, ou même dans le Cœur de notre divin Maître, Greyfié,
fin de l'année
avail et que je me laisserais là, toute remise à son soin, à sa 1685,
naéi Volonté, à son bon plaisir et à sa merci. Il me ferait les grâces
plait à et les miséricordes qu'il lui plairait, et je recevrais tout cela
sans m'arrêter qu'à lui, c'est-à-dire, à l'aimer et pour l'amour
de lui, tout ce qu'il aime et qu'il * que j'aimasse.
Vous me direz toujours avec liberté tout ce que vous vou
drez, pourvu que votre chère Mère l'agrée. Soyez sûre que
sa prés je ne m'en ennuierai jamais, ni ne me ferai aucune peine de
la longueur ni fréquence de vos lettres. Écrivez-moi libre
puis
s * ment et tant qu'il vous plaira, même par la poste, et je vous
| de répondrai toujours tant que je pourrai; si ce n'est pas tou
jours promptement, vous devez être assurée que ce sera
** faute de loisir, mais non faute de correspondance à votre
T. I. - 16
242 VIE DE LA BIENHEUREUSE
amitié et confiance. Puisque Dieu veut que vous ayezquelque
particulière confiance en moi, c'est signe qu'il veut aussi
que je contribue de mon petit pouvoir à votre consolation
« Continuez-moi vos bonnes prières près du sacré Cœur
de notre adorable Sauveur. Je ne vous sépare point de moi
dans les miennes, et vous y aurez toujours part, comme ma
bien-aimée Sœur, mon cher enfant et ma fidèle amie.Vous
m'êtes tout cela dans cet adorable Cœur.
« J'ai satisfait à tout ce que vous m'avez écrit pour vos
défuntes et pour les nôtres. Je ne sais si la pauvre Marie
Aimée pourrait encore avoir besoin de quelques secours. Il
me semble que cette chère âme allait bien droitement à Dieu,
et, selon que je puis conjecturer, sa bonté l'a bien purifiée
par les maux dans sa longue maladie 1. Je suis fort sensible
à l'état de ma pauvre sœur Marie-Louise. Je lui souhaite
bien fort la grâce de pouvoir s'exprimeren confession, parce
qu'elle m'a fait savoir que c'était là sa peine. Si Notre-Sei
gneur vous donne quelque vue de ce que je pourrais faire
pour la lui obtenir, mandez-le-moi, et me croyez toute vôtre
et fidèle au secret que je vous dois *.
« Je pense que voilà à peu près répondre au principal des
choses que vos lettres contenaient, selon que j'ai pu rappeler
ma mémoire.Vous trouverez dans cette lettre un billet qu'une
de nos Sœurs de céans m'écrit pour me demander une neu
1 Sœur Marie-Aimée mourut le 5 novembre 1685, à l'âge de quarante
et un ans; elle avait vingt-cinq ans de profession religieuse. Le peu qu'en
dit ici son ancienne Mère suffit pour faire son éloge.
2 Sœur Marie - Louise Forest était l'une des plus anciennes professes du
Monastère, puisque ayant pris l'habit en 1636, dix ans seulement après la
fondation, elle avait à cette époque (en 1685) environ quarante-cinq ans
de profession religieuse ; elle vécut encore douze ans, et ne mourut
qu'en 1697, âgée de soixante-quinze ans. (Sa profession avait eu lieu
quatre ans après sa prise d'habit, en 1640) Une lettre de notre Bienheu
reuse nous apprend que cette chère Sœur s'occupait à dessiner, même en
sa vieillesse; elle fut chargée de tirer une copie du petit tableau du sacré
Cœur, envoyé de Semur par la mère Greyfié, laquelle copie devait être
adressée à la mère de Saumaise, à Dijon. "
EUSE PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 243
vaine. Faites-moi la charité, avec vos Sœurs novices, de me
décharger de ce soin, et de la faire ensemble. D. S. B.
« Votre aide traîne sa vie en langueur,maisje crois qu'elle
en a pour longtemps; elle vous a écrit il n'y a guère, et je
s sépal pili vous salue ici de sa part, et de celle de votre indigne sœur
Péronne-Rosalie Greyfié. »
[Nous avons dit qu'après la fête de sainte Marguerite, la
mère Marie-Christine Melin, pour étouffer les petits mécon
tentements excités dans la Communauté, avait interdit à
s silapin sa bien-aimée fille toute pratique extérieure en l'honneur
quelles du sacré Cœur hors du noviciat, et en particulier la com
munion des premiers vendredis du mois.] L'humble Sœur
lélala supporta tout en silence, quoique avec une vive douleur,
Jesuis * parce que c'était Notre-Seigneur qui lui avait ordonné de la
us le lis laire depuis plusieurs années, comme on l'a vu au commen
cement de sa vie.
peine S
. En ce même temps, une jeune Sœur tomba dangereusement SœurFrançoise
Rosalie
malade , et en peu de jours parut à la mort. Notre-Sei Verchère
tombe malade. .
gneur fit connaître à notre vénérable Sœur, comme elle priait
pour son rétablissement, que cette Sœursouffriraitjusqu'à ce
de " que sa Supérieure lui eût rendu la communion des premiers
Vendredis du mois. L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle
que
en ressentit, et combien son cœur y parut sensible. Elle souf
deal * lit pendant ce temps de rudes combats; car d'un côté elle
voulait obéir à sa Supérieure, de l'autre Notre-Seigneur la
85,
pressait continuellement de lui dire combien elle lui avait
gel * déplu par cette action, mais elle ne pouvait se résoudre elle
* s* même pour les grâces qu'elle recevait de son Souverain. Ce
3Ils *: qui l'obligea d'écrire le billet suivant à une Sœur ancienne
(sœur Marie-Madeleine des Escures) en qui elle avait con
fiance, pour savoir ce qu'elle devait faire; voici ce qu'il con
:
tient : 1 v i ... ·
1 Sœur Françoise-Rosalie Verchère ; celle - là même qui inséra ce fait .
dans le Mémoire que nous publions : . . --
244 vIE DE LA BIENHEUREUSE
- :* , « C'est dans le sacré Cœur de Notre-Seigneur que je vous
Madeleine écris ceci, ma chère Sœur, puisqu'il le veut ainsi. Ne soyez
*** pas surprise que je m'adresse à vous dans l'extrême peine que
je souffre au sujet de ma chère sœur N. N. .. C'est que ce
matin, en me levant, il m'a semblé entendre distinctement
ces paroles : « Dis à ta Supérieure qu'elle m'a fait un grand
déplaisir de ce que pour plaire à la créature elle n'a point eu
de crainte de me fâcher en te retranchant la communion que
je t'avais ordonné de faire tous les premiers vendredis de
chaque mois, pour satisfaire par là, en m'offrant à mon
Père éternel, à sa divine justice, par les mérites de mon
sacré Cœur, aux fautes qui se commettent contre la charité,
parce que je t'ai choisie pour en être la victime; et en même
temps qu'elle t'a défendu d'accomplir ma volonté en cela, je
me suis résolu de me sacrifier cette victime qui souffre main
tenant. »
« Voilà, ma chère Sœur, ce qui me tourmente et persé
cute continuellement sans que je m'en puisse distraire, parce s
qu'il me presse de le dire à notre Mère; et je crains de le
faire, à vous parler naturellement, parce que je crois que
tout cela n'est qu'une ruse de l'ennemi qui me veut rendre
singulière par cette communion, ou bien que tout cela n'est
qu'imagination et illusion, parce que ce n'est pas à une misé- *y
rable hypocrite comme moi à qui le Seigneur ferait semblable
grâce.Je vous conjure, ma chère Sœur, deme dire votre pensée
là-dessus pour me tirer de la peine où je suis, puisqu'il veut
- que je vous la demande. Faites-moi cette grâce sans me
flatter, car je crains de résister à Dieu, ne pouvant exprimer
ce que je souffre de la voir en cet état. Demandez-lui qu'il
vous fasse connaître la vérité et ce qu'il veut que vous me
répondiez, après quoi je tâcherai de n'y plus penser.Je vous
prie de brûler ce papier et de me garder le secret.»
" i sœur Françoise-Rosalie Verchère. ..
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 245
La Sœur l'ayant lu, la porta à s'en expliquer à sa Supé
Siger
rieure; elle s'y sacrifia, quoique avec une extrême répu
gnance, et la fut trouver pour lui dire ce que Notre-Sei
nslili
gneur lui avait fait connaître au sujet de la malade. La mère
tenir lisie
Melin n'hésita pas à le lui accorder pourvu qu'elle deman
dât sa santé; ce qu'elle fit. Et l'on vit effectivement que tout
le n'ait
d'un coup elle parut hors du danger dont ellc était mena
nllat
cée, dans un temps où selon les apparences il n'y avait pas
beaucoup à espérer, souffrant de grandes douleurs à quoi
les médecins ne connaissaient rien. Cependant, soit que la
Supérieure s'oubliât de dire à notre vénérable sœur Ala
* les mist
coque de communier tous les premiers vendredis de mois,
ttlth
ou qu'elle-même crût qu'il lui fallait une seconde permission
autre que celle qu'elle lui avait donnée, elle ne la fit pas,
mais continua de demander au sacré Cœur le parfait réta
blissement de la malade. Notre-Seigneur lui dit [que sa
novice] ne guérirait point qu'elle-même n'eût repris cette
tourneilt ** communion. La crainte qu'elle avait de se rendre par là
uisse
singulière faisait qu'elle n'osait la demander une seconde
te, jt fois. Mais voyant que la jeune Sœur continuait de souffrir
ce je beaucoup et que tous les remèdes étaient inutiles, ce qui
dura près de cinq ou six mois, pendant lesquels notre véné
rable Sœur la visitait souvent pour l'inviter et l'animer à
' s pts profiter de l'état de souffrance où Dieu la tenait, l'exhortant
d'en faire un saint usage, elle se détermina enfin à dire à
sa Supérieure que la Sœur ne guérirait point entièrement
suis, qu'elle n'eût repris ses communions, que c'était Notre-Sei
le git gneur qui la pressait de le lui dire. Ce que la Mère Melin lui On lui rend
la communion.
accorda très-volontiers, et aussitôt la malade fut rétablie par
)e faitement. Ce qui causa à notre chère Sœur une joie sensible;
velt mais elle en eut une bien plus grande de se voir en liberté de
** recevoir ce Dieu d'amour qui faisait les délices de son âme,
, sed" tant elle avait d'ardeur pour son bien-aimé. Elle ne pouvait
parlerque de ce divin objet et du feu divin qui la cousumait,
246 vIE DE LA BIENHEUREUSE
pour s'unir à ce divin Cœur, dont elle entretenait les sœurs du
Noviciat, qui avaient le bonheur d'être les dépositaires de ses
sentiments tout enflammés. Elle leur en faisaitpartpour les
animer à l'aimer toujours plus ardemment. « Ah ! mes chères
Sœurs, leur disait-elle, toute notre occupation est de servir
et connaître Dieu.Votre partage est d'aimer son Cœur.Quelle
félicité de pouvoir dire : Oui, je l'aimerai et louerai pendant
une éternité ! Mais il faut pour cela l'aimer constamment et
également, dans les afflictions comme dans les consolations
et tous les accidents de la vie. »
Sa conduite - C'était le grand fonds qu'elle établissait dans ses novices,
enVerS
qu'une parfaite adhérence aux volontés de Dieu et qui devait
être la règle de toutes leurs actions. Ensuite, ce qu'elle leur
recommandait le plus, c'était une obéissance aveugle en toutes
choses, soit à leurs Supérieures, soit à leurs Règles et leurs
Constitutions, ne pouvant souffrir de volonté pour quoique ce
soit; la fidélité à la grâce, fidélité dans leurs exercices pour
les faire avec application et dans les moindres petites choses,
disant qu'il n'y avait rien de petit dans la maison de Dieu,
et que pour les négliger nous nous privons quelquefois de
grandes grâces qui y sont attachées.
Elle ne pouvait souffrir dans une épouse de Jésus-Christ
des fautes volontaires, disant que rien ne donnait plus de
force au démon que lorsque nous manquons de fidélité à
suivre les inspirations du Saint-Esprit. Elle avait à cœur de
bien fonder ses novices dans l'humilité, qui était sa vertu
favorite, et la simplicité d'esprit avec un parfait dénûment
de toutes choses, voulant qu'elles allassent à Dieu avec un
cœur dégagé de la bagatelle. Elle leur disait que tout cela
n'était que des amusements qui occupaient le cœur à la
place de Dieu. Pour les y engager, elle leur faisait changer
entre elles ce qu'elles avaient à leur usage, comme leurs
livres de dévotion, rosaires, etc., disant que le Cœur de Jésus
doit être le trésor d'une religieuse.
USE PAR SES CONTEMPORAINES 247
, Elle leur imprimait une grande ardeur pour la commu
lslipsisi nion, voulant qu'elles s'en approchassent avec amour et
confiance et aussi avec une sainte crainte, leur donnant pour
pratique de ne le point faire qu'elles n'offrissent à Notre
pains : Seigneur le sacrifice de leurs inclinations, ou la victoire sur
leurs passions, disant que le renoncement de soi-même
vaut mieux que toutes les dévotions de notre choix. Mais ce
iner Isil qu'elle leur souhaitait le plus, c'était d'être des filles d'orai
Son, et par conséquent des filles de recueillement et de si
lence, ajoutant qu'une religieuse de Sainte-Marie qui n'aime
pas l'oraison est un soldat sans armes; que pour y arriver
il fallait tout de bon entreprendre la destruction de nous
sile * même, par une généreuse, constante et fidèle mortification.
ll faut pour cela s'animer à la ferveur; elle y contribuait
beaucoup par ses entretiens, et bien que sa conduite,
comme nous avons dit, n'eût rien de gênant, elle voulait
néanmoins que ses novices fussent toujours occupées,
« parce que, disait-elle, les commençantes n'ayant pas d'at
ndres
trait pour l'oraison, il est bon qu'elles aient quelques pra
s la mais
tiques qui remplissent leur esprit, pour l'empêcher de se
laisser aller à la dissipation »; mais que quand Notre-Sei
gneur dans la suite se rend leur maître et qu'il enflamme
leurs cœurs au feu de son amour,il ne doit point y être oisif :
n0
il faut l'entretenir par quelques sujets qui lui servent d'oc
cupation. De même que le feu s'éteindrait si l'on ne prenait
le * ** soin d'y mettre du bois, il faut aussi que le bois de la mor
tification conserve et entretienne celui de l'amour divin. C'est
[l ce qui lui faisait diversifier les pratiques qu'elle leur donnait.
" Elle changeait souvent de défis, pour les animer toujours de
plus en plus à la pratique des solides vertus.
Quoique cette excellente Directrice fût arrivée à une per Diverses
pratiques
lection consommée, elle savait bien que l'on ne peut se qu'elle leur
donne.
soutenir dans la vie spirituelle sans y faire quelques fautes ;
qu'il y en a qui mous portent grand préjudice parce qu'elles
248 VIE DE LA BIENHEUREUSE
nous retardent dans le chemin de la vertu, et d'autres nous
y font avancer par l'humiliation que l'on en retire. Elle leur
apprenait à faire un saint usage des unes et à se releverdes
autres, disant qu'il ne faut point s'étonner que nous tom
bions, mais nous en humilier devant Dieu et prendre dans
le sacré Cœur de Jésus une vertu contraire à la faute qu'on
a faite, pour l'offrir au Père éternel en réparation, et puis se
relever courageusement.
Elle leur recommandait d'être fidèles à la pratique qu'elle
leur avait donnée de ne point manquer, au son de l'hor
loge, de se ressouvenir de l'heure et du moment fortuné
auquel cet adorable Cœur fut formé par l'opération du
Saint-Esprit dans le sein très-pur de la sainte Vierge, ajou
tant quelquesparoles d'action de grâces à cet aimable Cœur
de sa charité infinie pour tous les hommes.
L'estime que les novices avaient pour leur digne Maî
tresse faisait qu'elles goûtaient toutes ces pratiques et les
conservaient dans leurs cœurs pour s'en servir dans l'occa
sion. Elles feignaient de ne les pouvoir retenir, pour l'en
gager à les leur donner par écrit, ce qu'elle faisait avec une
bonté charmante, quoi qu'elle eût une aversion extrême à
l'écriture, leur disant : « Je veux bien le faire pour vous
contenter, mais à condition que vous en aimerez donc da
vantage le sacré Cœur. » C'était la récompense qu'elle de
mandait de tout ce qu'elle faisait pour lui. Ellene pouvait aussi
aimer personne qu'en lui, et qui ne promît d'être tout à lui
Vision du jour Le démon, qui avait entrepris de lui nuire partout,
-de -NoéT1685
n'oublia rien pour la faire sortir du Noviciat. Mais Dieu,
qui lui avait fait connaître qu'il se servirait de ses novices
pour être les premières pierres de l'édifice qu'il souhaitait
établir, les lui fit voir le jour de Noël de l'année 1685
comme de petits agneaux, lui disant comme à saint Pierre :
« Paissez mes agneaux.» Elle comprit par là qu'il la destinait
à les conduire encore l'année suivante, pour les affermir
EUSE PAR SES CONTEMPORAINES - 249
dfi davantage dans cette dévotion. Elle s'ysoumit, et- continua Elle ést
continuée
11 : cette seconde année, comme elle avait fait la première,
-
à les dans sa charge
de Directrice.
les dis porter à une dévotion non tendre et molle, mais courageuse -
Il l et relevée, voulant qu'elles s'avançassent dans la voie de
Dieu d uii Dieu, « qui est pour nous, disait-elle, dans nos saintes
rain ilal règles. Nourrissez-en bien vos cœurs, mes chères Sœurs,
répnin : elles vous feront entrer dans cette vie intérieure, vie cachée
en Dieu, qui nous conduit à la pure souffrance, qui est la
si lapin perfection de l'amour. » Elle jugeait des autres par elle
en usmi même, et comme elle ne souhaitait rien tant que de voir
lui - établir la dévotion du sacré Cœur de Jésus, elle ne pouvait
parler d'autre chose; ce qu'elle faisait avec plaisir parmi
s* : les novices, voyant l'ardeur avec laquelle elless'y portaient,
, di et avec quelques autres qui venaient en secret, comme le
disciple du Seigneur, pour profiter de ses saints entretiens .
ensemble pour demander à Dieu l'établis
| 088 sement de la dévotion à son sacré Cœur.
Notre vénérable Sœur écrivait vers le même temps à la :ère
ir mère Greyfié : « Si vous saviez, ma chère Mère, combien yne.
je me sens pressée d'honorer le sacré Cœur de Notre-Sei
: gneur Jésus-Christ ! Il me semble que la vie ne m'est donnée
du tout que pour cela, et cependant je fais tout le contraire.
I| ne fait de continuelles faveurs, et je ne le paie que d'in
gratitude. Il m'a gratifié d'une visite qui m'a été extrê
nement favorable, pour les bonnes impressions qu'elle a
laissées dans mon Cœur. Il m'a confirmé que le plaisir qu'il
prend d'être connu, aimé et honoré des créatures est si
grand, que, si je ne me trompe, il m'a promis que tous ceux
* qui lui seront dévoués et consacrés ne périront jamais; que
, comme il est la source de toutes bénédictions, il les répan
dra avec abondance dans tous les lieux où sera posée et
honorée l'image de son divin Cœur; qu'il réunira les familles
1 Évangil
gile selon saint Jean, ch. III, v. 2.
250 VIE DE LA BIENHEUREUSE
désunies, protégera et assistera celles qui seraient en quelque
nécessité et qui s'adresseront à lui avec confiance; qu'il ré
pandra la suave onction de son ardente charité dans toutes
les Communautés qui l'honoreront et se mettront sous sa
spéciale protection; qu'il en détournera tous les coups de la
divine justice, pour les remettre en grâce lorsqu'elles en
seront déchues. Il m'a donnéà connaître que son sacré Cœur
est le Saint des saints, le Saint d'amour; qu'il voulait qu'il
fût connu à présent, pour être le médiateur entre Dieu et les
hommes; car il est tout-puissant pour la paix et pour nous
obtenir miséricorde, en détournant les châtiments que nos
péchés ont attirés sur nous. »
Autre lettre. Notre vénérable Sœur écrivait encore à la même : « Je
ne saurais plus m'occuper d'autre chose que du sacré Cœur
de mon Jésus, et je mourrais contente si je lui avais procuré
quelque bonheur, quand même il m'en devrait coûter une
peine éternelle pour récompense. Pourvu que je l'aime et
qu'il règne, il me suffit. La contradiction m'a mise souvent
sur le point de cesser d'en parler, mais j'étais si fort reprise
de mes vaines craintes par lesquelles Satan tâchait de m'in
timider, et ensuite tellement fortifiée et encouragée, que j'ai
résolu, quoi qu'il m'en coûte, de poursuivre jusqu'au bout :
ce que je ne puis faire àprésent qu'avec nosSœurs du novi
ciat, qui s'y portent avec affection; encore si l'obéissance ne
me le permettait pas, je quitterais tout, parce que je lui
défère toutes mes vues et sentiments. » -
- Comme la très-honorée mère Greyfié avait toujours
donné à notre vertueuse Sœur mille marques des bontés
qu'elle avait pour elle, qu'elle l'avait soutenue et fortifiée
dans toutes les peines, difficultés et contradictions qui ne
lui ont jamais manqué, elle s'adressait à elle en confiance
pour lui demander son sentiment et lui faire part de tout ce
qui lui arrivait, comme à sa bonne Mère, sachant l'intérêt
qu'elle prenait à tout ce qui la regardait, mais surtout à
IPAR SES CONTEMPORAlNES 2:51
l'accroissement de la dévotion au sacré Cœur. Elle lui avait
déjà écrit l'invention que les Sœurs du noviciat avaient eue
pour lui faire plaisir, et l'ardeur qu'elles témoignaient pour
ce divin Cœur, quoique ce ne fût qu'une image de papier, ce
qui obligea cette chère Mère de lui en envoyer une en minia
ture, avec la lettre suivante :
Lettre
« Ne soyez ni peu ni beaucoup en peine de vos lettres, de la mère
ma très-aimée Sœur et chère enfant; assurément je les ai Greyfié,
11 janvier 1686.
bien toutes reçues; mais c'est quelques-unes des miennes
qui ne sont pas arrivées jusqu'à vous. Car, ma mie, il est
sûr que je vous ai écrit une ou deux fois fort amplement,
vous disant mes pensées. Je vous ai fait autant de fois des
billets, ou donné avis sur des dos de lettres, que j'avais reçu
les vôtres. Il faut croire que le bon Jésus nous a voulu mor
tifier l'une et l'autre dans notre commerce : vous, en vous
laissant dans l'appréhension que les marques de votre con
fiance ne me fussent pas arrivées, et moi, en me faisant
j:
connaître que celles de ma correspondance se soient per
nisse
dues, Il faut que cela soit ainsi; car, bien sûrement, je vous
ai écrit comme je vous le dis. J'envoie ce billet par la poste,
à la chère mère de Charolles, pour vous le faire rendre et
vous tirer de peine, attendant que je sois un peu débar
rassée du tas d'écritures que j'ai à faire à ce commencement
d'année; et pour lors, mon cher enfant, je vous écrirai au
long et au large, selon que je pourrai me souvenir de la
teneur de vos lettres. En attendant, vous verrez par celle
que j'écris à la Communauté, à ce commencement d'année,
c0mme nous avons solennisé la fête auprès de l'oratoire où
ils *
est le tableau du sacré Cœur de notre divin Sauveur, dont
je vous envoie le dessin en miniature.
« J'ai fait faire une douzaine de petites images où il n'y
a que celle de ce divin Cœur, avec la plaie du côté sur le
même Cœur, la croix au-dessus et les trois clous, entouré
de lacouronne d'épines. C'est pour en faire les étrennes à nos
2:52 VIE DE LA BIENHEUREUSE
chères sœurs Claude-Marguerite, Anne-Alexis, Françoise
Angélique, Marie-Rosalie, Françoise-Rosalie, Péronne-Mar
guerite, Péronne-Rosalie, Marie-Françoise,Marie-Christine,
ma sœur de Chamron, votre prétendante, et sa cousine, ma
sœur d'Athose .. Si en les voyant quelques autres en dé
sirent, je leur en ferai faire de pareilles de bon cœur, bien
que notre peintresse n'aura guère de loisir; car, avec le soin
qu'elle a de moi, elle est portière cette année. Ne vous faites
pas une peine de ne savoir parler ni écrire que de ce sacré
Cœur; je voudrais en être de même, nos Sœurs m'écou
teraient volontiers. Et si on a peine de quelque côté à vous
en entendre parler, c'est que Dieu veut que votre amour pour
ce sacré Cœur soit crucifié. Il n'en sera pas moindre pour cela.
Adieu, chère Sœur, ma mie; mille saluts à votre Noviciat.
Je suis très-aise que voyez continuée leur Maîtresse. Ap
prenez-leur à bien aimer, conformément à l'amour de notre
aimable Sauveur. D. S. B. »
Réponse [ Répondant à la lettre de sa bonne Mère, notre vénérable
de la
Bienheureuse. Sœur lui disait, en janvier 1686 :]
« Je m'attendais, ma chère Mère, que vous m'alliez dire de
ne plus penser à introduire cette dévotion du sacréCœur,
non plus que si c'était une vaine chimère de mon imagina
tion, et par avance je m'y tenais soumise, si peu je donne de
croyance à tout ce qui vient de moi. Mais lorsque j'ai vu la
représentation de cet unique objet de notre amour que vous
m'avez envoyée, il m'a semblé reprendre une nouvelle vie.
J'étais plongée dans une mer d'amertume et de souffrance,
1 La mère Greyfié nous fait connaître ici les noms des plus ardentes
disciples du divin Cœur, et les plus empressées à se joindre aux novices
pour rendre hommage à ce Cœur adorable. (Voir à la note O les bio
graphies :)
1o De sœur Alexis de Maréchalle,
20 Sœur Françoise-Angélique de Damas de Barnay,
3o Sœur Françoise-Marguerite d'Athose.
Les autres noms cités dans cette lettre ont été mentionnés précédem
ment, note J et note N.
PAR SES CONTEMPORAINES 253 .
qui fut changée en une si grande paix et soumission à toutes
les dispositions de la céleste Providence à mon égard, qu'il
me semble depuis que rien n'est capable de metroubler. Mon
désir n'est plus que de procurer de la gloire à ce sacré Cœur.
Que je m'estimerais heureuse si, avant que de mourir, je
pouvais lui faire quelque plaisir ! Vous pouvez, ma chère
Mère, beaucoup m'aider, en rassurant mon pauvre et faible
courage qui s'intimide de tout. Mais je m'écarte de ce que je
vous disais du sacréCœur. Il me semble qu'il m'a fait voir
que plusieurs noms y étaient gravés à cause du désir qu'ils
ont de le faire honorer, et pour cela il ne permettra jamais
qu'ils en soient effacés. Mais il ne me dit pas que ses amis
n'auront point de croix; car il veut qu'ils fassent consister
les plus grands bonheurs à goûter ses amertumes. Ah! serait
il possible que nous ne voulussions pas l'aimer de toutes nos
forces et puissances, malgré toutes les contradictions qui ne
manquent pas, comme vous savez! Mais je suis résolue de
mourir ou de vaincre ces obstacles, avec le secours de cet
adorable Cœur.
« Je ne puis dire la consolation que vous m'avez donnée,
en m'envoyant son aimable représentation, comme aussi en
V0ulant bien nous aider à l'honorer avec toute votre Com
munauté.Cela me cause des transports de joie mille fois plus
grands que si vous me mettiez en possession de tous les
trésors de la terre. » -
[Une seconde lettre de la mère Greyfié suivit de près la
première.Avec la nouvelle assurance de son affection, cette
bonne Mère envoyait à sa chère fille une petite image qu'elle
pût porter sur son cœur :]
« C'est ici, lui disait-elle, la lettre queje vous aipromise Autre lettre
T de la mère-
par un billet que la chère mère de Charolles a dû vous faire Greyfié,
tenir, oùje vous ai marqué ce que je sens d'amitié, de liaison 31 janvier 1686.
et de constance pour vous, en vue de notre union de cœur
dans celui de notre adorable maître.J'en ai envoyé de petites
- - -- -- -
· 254 VIE DE LA BIENHEUREUSE
images à vos novices, et j'ai pensé que vous ne seriez pas
fâchée d'en avoir une pour vous, et la mettre sur votre cœur.
Vous la trouverez ici, avec l'assurance que je ferai mon petit
possible pour que, de mon côté, comme vous dù vôtre, nous
donnions le contentement au Cœur sacré de notre Sauveur
de se voir aimé et honoré par nos amis et amies. Vous aurez
plus de mérite que moi, mon cher enfant, en cette entre
prise, parce que vous y trouverez occasion de beaucoup de
vertus, par le support et l'humble patience dans la contra
diction.Je n'ai rien de cela, au moins qui vienne à ma con
naissance pour ce sujet-là. J'ai vu d'abord que toute notre
Communauté s'y est portée avec affection, ayant conçu une
très-haute estime du Révérend Père de La Colombière, sur
la lecture de son livre de Retraite, qui a donné lieu à cette
aimable dévotion céans. -
« Pour en revenir à ce que vous me dites de vous-même,
je trouve que vous avez sujet de vivre joyeuse, contente et
en repos, parce que l'estime que ceux qui ne vous connaissent
pas font de vous, et vous témoignent par leurs visites, est un
réveille-matin du mepris que vous savez qui vous est légiti
mement dû, et qui demeurerait inutile et assoupi, sans rien
opérer en faveur de la nécessité que vous sentezde l'humi
liation, si les étrangers et personnes du dehors ne faisaient
connaître leur abusion en ce qui vous regarde.Cela fait qu'on
ouvre les yeux sur vous et qu'on observe vos manières, Où ne
se trouvant rien de conforme à ce que le monde pense, on ne
se tient pas de le dire et de vous rendre justice. Et pour cela
vous devriez toujours vous réjouir quand on vous appelle
au parloir, puisque les visites et l'honneur qu'on vous y fait,
sont comme les fourrières ou avant-coureurs des mépris et
humiliations, à la faveur desquels vous serez toujours la
bienvenue, et la bien reçue dans le sacré Cœur de Notre
Seigneur Jésus-Christ, qui a voulu les mêmes choses pour
lui-même quand il vivait en ce monde. Il a voulu, depuis
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs - 255
qu'il est en gloire, qu'elles fussent aimées et honorées de ses
fidèles serviteurs et servantes. Vous désirez la croix, et le
Seigneur vous la donne, non selon votre choix, mais selon
celui de sa sainte providence, qui vous la fait trouver dans
l'estime des uns, aussi bien que dans le mépris des autres.
Cela ne doit-il pas vous contenter?
«Quand vousvous contenterez d'être sans autre conten
tement que celui du sacré Cœur de Notre-Seigneur, qui
aime que la volonté de son Père s'accomplisse, vous aurez
le bien que vous souhaitez, d'aimer et d'honorer ce sacré
Cœur;vous élèverez le vôtre au-dessus des attentions que
vous faites, et des répugnances que vous sentez sur les choses
qui arrivent. Si Dieu veut que vous en ayez le cœur peiné et
importuné, cette souffrance est aussi bonne qu'une autre.
Portez-la, puisque Dieu vous la donne, bien que ce soit par
l'entremise de la créature. Tout tourne à bien à ceux qui
aiment Dieu. Pour tout ce quise passe en vous, en quoi vous
craignez l'illusion et tromperie, je crois que vous en devez
llS
vivre en repos, puisque vous vous trouvez sans attachement ni
l'ccherche de ces choses, et dans le respect et la soumission que
vous devez à l'obéissance de ceux qui vous conduisent, et que
les grâces que vous recevez, ou les choses que nous estimons
telles en vous, inspirent à votre âme le mépris de vous-même,
§ lt
vous laissant la connaissance de votre misère, augmentant le
désir d'aimer et glorifier Dieupar votre anéantissement, et de
souffrir toujours pour son divin amour. Prenez donc tout ce
qui vous est opposé, et contraire à vos souhaits, pour autant
de croix, portez-les avec le plus de tranquillité et d'égalité
d'esprit qu'il vous sera possible. Allez au parloir comme vous
voudriez aller au-devant de la croix que vous aimez , et devez
aimer. Souffrez avec action de grâces toutes les suites que les
, **
visites qui vous sont faites vous procurent. N'en parlez pas,
mais souffrez en silence et en patience : vous trouverez les
forces pour cela dans le sacré Cœur de notre divin Sauveur.
256 VIE bE LA BIENHEUREUSE
« La dévotion à ce divin Cœur est sainte et bonne.Toutes
les œuvres de cette nature n'ont pas de meilleures preuves .
de leur bonté, et de la gloire que Dieu en doit tirer, que les c0n
tradictions.Ainsi ne perdez pas courage et ne vous épargnez
paspour l'inspirer auxpersonnes quivoudront déférer quel
que chose à vos sentiments et à vos avis, soit en leur parlant,
soit en leur écrivant. Ne faites plus d'état ni d'attention de * dile
vos vues et réflexions contraires à la simplicité du divin
amour, qui ne regarde et ne s'arrête qu'au même divinamour,
et à Dieu son objet.Je comprends que vous connaissez n'en
avoir que le désir sans effet; mais n'importe, c'est un bon
commencement que ce désir d'aimer. Ayez recours à l'amour
du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour supplé
ment de ce qui manque au vôtre.Voilà, chère Sœur, ma mie,
mes petites pensées, puisque vous désirez que je vous les dise *lis ds
avec la liberté d'une mère pour sa fille. D. S. B. »
Lettre [Quelque temps après, l'âme embrasée de notre vertueuse
de février 1686.
Sœur s'épanchait encore dans celle de sa digne Mère.Voici
ses propres paroles : ]
« Je ne puis vous exprimer ma joie, ma chère Mère, de
l'accroissement de la dévotion au sacré Cœur de mon Sauveur,
Il me semble ne respirer que pour cela ; et il s'allume quel
quefois un désir si ardent dans mon cœur de le faire régner
danstous les cœurs, qu'il me semble qu'il n'y a rien queje
ne voulusse faire et souffrir pour cela; même les peines de
l'enfer, sans le péché, me seraient douces.
« Une fois pressée de cette ardeur en présence du très
saint Sacrement, il me fut montré, si je ne me trompe, l'ar
deur dont les Séraphins brûlent avec tant de plaisir, et j'ouis
ces paroles : « N'aimerais-tu pas mieux jouir avec euX, que
de souffrir,être humiliée et méprisée pour contribuer à l'éta
blissement du règne de mon Cœur dans ceux des hommes?»
A cela sans hésiter j'embrassai la croix, toute hérissée
d'épines et de clous, qui m'était présentée. Et avec toule
· PAR SES CONTEMPORAINES 257
- l'affection dont j'étais capable, je disais sans cesse : « Ah !
. mon unique amour. Oh! qu'il m'est bien plus doux selon
mon désir, et que j'aime bien mieux souffrir pour vous faire
connaître et aimer, si vous m'honorez de cette grâce, que d'en
être privée pour être un de ces ardents Séraphins ! »
Elle se réjouissait d'être fille de saint François de Sales,
parce que, disait-elle, il a prédit que notre Ordre serait pour
honorer particulièrement le sacré Cœur de Jésus.Voici
comme il en parle dans la cinquième partie de sa vie, par
Mgr du Puy, ch. 1er, p.310 :
Prédiction
- « Les religieuses de la Visitation, dit ce grand saint, qui - de
seront si heureuses que d'observer leurs règles, pourront saint François
de Sales
porter le nom de Filles évangéliques, établies particulière touchant
le sacré Cœur,
ment en ce siècle pour être les imitatrices des deux plus
chères vertus du sacré Cœur du Verbe incarné: la douceur
et l'humilité, qui sont la base et le fondement de leur Ordre
et leur donnent ce privilége et cette grâce incomparables de
porter le nom de Filles du sacré Cœur de Jésus.»
Elle fut confirmée dans ces sentiments en lisant la vie de
la vénérable mère Anne-Marguerite Clément, où il est dit,
parlant de sa dévotion à notre saint Fondateur, qu'elle
eut une vue là-dessus.Voici ce qu'il en est marqué dans la
troisième partie, ch. xiv, p.226.
« Dieu lui fit connaître que pendant que ce Bienheureux -
était sur la terre, il faisait son séjour dans le Cœur de Jésus
Christ, où son repos ne pouvait êtreinterrompu par ses plus
grandes occupations ; que comme Moïse devint le plus doux
de tous les hommes en conversant familièrement avec son
** Dieu, de même ce Bienheureux, par sa familiarité avec son
cher amant, arriva à la perfection des deuxvertus du Cœur
de Jésus-Christ, la douceur et l'humilité; que ce saint légis L'ordre
de
lateur a été inspiré d'établir un ordre dans l'Église, pour la Visitation
est destiné
\lt
honorer l'adorable Cœur de Jésus et ses deux plus chères à bonorer
vertus, qui sont le fondement des règles et constitutions de la *** *ur
T. I. - 17
258 - VIE DE LA BIENHEUREUSE .
Visitation; qu'il n'y avait point d'ordre quifît profession de
rendre hommage à ce divin Cœur. Il y en a, dit-elle, qui h0
norent les prédications de Notre-Seigneur, d'autres ses jeûnes,
quelques-unssa solitude, quelques autres sa pauvretéet son
mépris du monde; mais celui de la Visitation est établi pour
rendre un continuel hommage à son Cœur, et pour imiter sa
vie cachée. »
[Cette année (1686) comme les précédentes, en la fête de
ce saint Fondateur, elle reçut des lumières et des grâces
spéciales, qui avaient toujours pour objet sa mission céleste
et l'accroissement de la dévotion au sacré Cœur de Jésus.
Nous en trouvons la preuve dans ce fragment d'une lettre
qu'elle écrivait le 2 mars à la mère de Saumaise :]
- vision du jour « Comme je n'ai point de secret pour vous, ma bonne Mère,
je vous dirai que le jour de la fête de notre saint Fondateur,
******* il me sembla que ce grand saint me fit connaître fort sensi
blement le grand désir qu'il avait que le sacré Cœur fût
connu, aimé et honoré dans tout son Institut, disant que
c'était là le moyen le plus efficace qu'il ait pu obtenir pour le
relever de ses chutes et l'empêcher de succomber sous les
artifices d'un esprit étranger plein d'orgueil et d'ambition,
qui ne cherche qu'à ruiner l'esprit d'humilité et de simplicité
qui est la base de l'édifice que Satan ne cherche qu'à ren
verser. Il ne le pourra faire si nous avons ce sacré Cœur pour
protecteur, pour défenseur et pour soutien. »
[Saint François venait bien à temps pour préparer sa
digne fille à la rude et longue épreuve qui allait fondre sur
elle à l'occasion d'une postulante sans vocation. Dans cette
circonstance, Satan aurait renversé un édifice moins soli
dement établi que celui de l'humble apôtre du Cœur ado
rable.] Voici comment la chose arriva :
Son esprit Ayant autant de connaissance qu'elle en avait, il ne lui
- était pas difficile de pénétrer l'esprit, le penchant et les in
clinations de ses novices, mais avec un discernementsi juste,
PAR SES CONTEMPORAINES 259
qu'elle ne s'y est jamais trompée. Ce qui parut à l'égard
d'une demoiselle de qualité qui, n'ayant pas de vocation
pour notre manière de vie, voulait cependant entreprendre
* d'en commencer les exercices, parce que messieurs ses pa
rents souhaitaient qu'elle s'engageât céans, y ayant été
IL élevée dès son enfance. Cette éclairée Directrice, en qualité
de sa maîtresse, n'oublia rien de tout ce qui dépendait
, il d'elle pour la contenter; mais, connaissant qu'elle n'avait
point de vocation, elle n'omit rien pour la porter à se dé
isite clarer.
Dans cette occasion sa douceur fut si grande, qu'elle sup
porta entre Dieu et elle toutes les contradictions qu'il permit
qu'elle eût à ce sujet, sans que jamais tout ce qu'on dit contre
elle fût capable de l'altérer, bien qu'elle ait eu beaucoup
f dépreuves sur cela. Il fallait encore tous ces contre-temps,
ici pour marquer jusqu'où allaient sa constance et la solidité de
sa vertu; ce qui la faisait admirer des uns, pendant qu'elle
était blâmée des autres. On sema des discours peu 8V8lIl-
** tageux sur sa conduite; on blâma celle qu'elle tenait à l'égard Elle est blâmée
de cette prétendante, qu'elle jugeait être peu propre à notre :
di manière de vie; on voulait pénétrer jusqu'à ses intentions, ***
p0ur interpréter mal tout ce qu'elle disait et faisait. Mais
tant de malices inventées ne purent l'engager à quitter
l'œuvre de Dieu, quoique des personnes du dehors la
menaçassent de la faire déposer de sa charge et de la
faire mettre en prison. Elle ne laissa pas de disposer cette
demoiselle à écrire à monsieur son père pour le prier de
la venir quérir, ce qu'il lui accorda volontiers, pour la mettre
, s dans une abbaye où elle est à présent une sainte reli
gleuse.
Sa sortie de céans fit du bruit au dedans et au dehors ;
mais notre amante de la croix, dans cette occasion comme
de* dans toutes les autres, eut recours à son asile ordinaire, le
sacré Cœur de Jésus, où elle puisait cette force et cet amour
260 VIE DE LA BIENHEUREUSE
qui l'y atoujours tenue attachée, comme une disciple fidèle
de Jésus crucifié .
Une personne d'un mérite singulier ayant ouï parler d'elle
à quelqu'unfort prévenu contre sa vertu,entra d'abord dans
les mêmes sentiments. Il crut même qu'il était à propos de
détromper ceux qui, mieux informés du sublime où elle la
portait, en avaient une haute idée. Il n'oublia rien pour la
décrier; il l'accusa d'hypocrisie, l'appela visionnaire et en
têtée, d'une saintetéchimérique quiprendplaisir de s'abuser
elle-même, et qui prétend encore en imposer aux autres par
une vertu apparente, pleine de grimaces et d'illusions. Les
sentiments qu'avait pour elle une personne de ce mérite,
firent une grande impression et irritèrent l'esprit de quantité
de gens. La crainte qu'elle eut alors d'être trompée effecti
vement, lui fit souffrir d'étranges peines.Voici comment elle
s'en explique dans une lettre à la mère Greyfié :
Lettre « Je me sens tourmentée et persécutée en bien des ma
à la mère
Greyfié, nières, dont une des plus rudes est de me regarder moi
même comme un jouet de Satan, qu'il a toujours menée et
trompée par ses fausses illusions. Je ne vois rien en moi qui
ne soit digne d'un châtiment éternel, puisque non-seulement
j'ai été trompée, mais j'ai été assez malheureuse pour tromper
les autres par mon hypocrisie, sans le vouloir pourtant. Ce
qui me confirme dans ces sentiments contre moi-même, est
que tel est celui de ce bon serviteur de Dieu. J'ai sujet de
bénir mille fois la bonté du Seigneur, de me l'avoir amené
pour éteindre cette fausse opinion qu'on avait de moi. Rien
ne me donne plus de contentement que de voir par là les
créatures détrompées, etd'être en état de satisfaire en quelque
chose à lajustice divine, mettant au jour mes misères, faisant
1 La mère Greyfié, dans sa lettre du 11 janvier 1686, nous a déjà fait
connaître le nom de cette prétendante; elle envoyait à la Directrice de
Paray dês images pour ses novices et quelques autres Sœurs. « Il y en a
une, dit-elle, pour ma sœur de Chamron, votre prétendante, et une pour
sa cousine, ma sœur d'Athose. » (Voir la note P) . "
PAR SES CONTEMPORAINES 261
voir ce que je suis, afin qu'après cela je demeure ensevelie
dans un éternel oubli dans le monde. Cette pensée me flatte
d'une douce complaisance. Je me vois un grand besoin de
m'humilier, mais je ne sais comment le pouvoir faire, ne
voyant rien au-dessous de moi, qui ne suis qu'un néant cri
minel. Demandez ma conversion parfaite au.Cœur sacré de
notre aimable Sauveur. » - -
Patience
Il est malaisé de passer par tant de contradictions sans de notre
que la nature se plaigne, et sans qu'il lui échappe quelque vénérable
Sœur.
mouvement qui marque qu'elle n'est pas insensible à ce
qu'elle souffre. Cette vertueuse Sœur passa cependant par
toutes celles dont nous avons parlé avec tant de constance,
qu'elle ne fit jamais un acte contraire, quoiqu'elle fût d'un
naturel prompt et sensible. Elle n'avait qu'à se tourner du
côté de Dieu, un simple regard vers le Cœur de Jésus la
calmait, et lui faisait croire qu'elle avait tort.
[Ce divin Cœur lui ménagea, dans cette tribulation, des
joies spirituelles et des consolations tout à fait inattendues,
ainsi que nous le voyons dans la lettre suivante, adressée
vers ce temps à la mère Greyfié :]
« Il est vrai, ma chère Mère, que le très-sacré Cœur de Autre lettre,
mars 1686,
m0n Sauveur continue toujours d'exercer ses miséricordes
envers moi, sa chétive esclave, nonobstant mes continuelles
ingratitudes et infidélités, lesquelles, j'espère, seront en
quelque façon réparées par la dévotion de votre chère Com
munauté à l'honorer, à quoi il prend un singulier plaisir. Et
s'il n'a pas permis qu'en introduisant cette dévotion vous y
ayez rencontré la croix, c'est qu'ilveut que je laporte pour
nous deux; car il m'a faite pour cela, et je nepeux lui servir
de rien autre. Il me fait toujours trouver de nouvelles conso
lations parmi les fouets et les épines, entre lesquelles il me
tient àprésent attachéesur la croix que son amour me fait la
grâce de me destiner. Priez-le bien que je n'abuse pas d'un si
grand secours,3 mais que
Que Jj'en fasse l'usage qu'il attend de moi.
262 VIE DE LA BIENHEUREUSE
« Je vous demande le secret et la grâce de me dire si je dois Ils,
m'affliger de toutes les suites fâcheuses qu'a produites cette
croix , à cause que Dieu y est beaucoup offensé. C'est là
toute ma douleur. Tout le reste ne m'ôte point la paix, bien
qu'il me semble être comme enfermée dans une obscure
prison environnée de croix que j'embrasse tour à tour.Voilà
tout mon exercice dans mon état présent, pendant lequel le
sacré Cœur de mon Jésus m'a voulu donner un secours que la sainte
je n'attendais pas. C'est qu'un grand serviteur de Dieu m'a
écrit depuis peu que, disant la sainte Messe,il s'est senlifor sdsine
tement pressé de l'offrir tous les samedis de cette année pour
moi, ou selon mon intention et pour en disposer selon mon
désir, qui est que vous l'aurez un samedi, et moi l'autre
Et nous aurons part à tous les saints sacrifices qu'il célè
brera.Voilà le présent que j'aià vous faire, qui ne vous désa
gréera pas. N'admirerez-vous pas avec moi les miséricordes
du Seigneur, et les douceurs de son adorable Cœur envers
* ie,
sa chétive esclave, de m'avoir envoyé ce ferme appui dès le
premier samedi de carême, qui fut le temps auquel il com
mença à redoubler la multitude et la pesanteur des croix dont Sll e
il me gratifie, sous le poids desquelles je succomberais mille :
fois, s'il ne se rendait ma force, par l'entremise des âmes qui
(hi
le prient pour moi. Ce bon religieux qui mefait cette charité
ne me connaît point, ni moi lui, que de nom. Je ne me suis
jamais senti plus de paix : bénissez-en le sacré Cœur de
Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« Ce ne m'est pas une petite consolation de voir prendre
de si grands accroissements à la dévotion du sacré Cœur, * es
qui visiblement se soutient et fait ses progrès d'elle-même.
ll0l
Je ne m'en puis taire.Je ne saurais écrire une lettre, tant
je suis stupide, si je ne parle de ce sacré Cœur.Je ne puis
aimer personne qu'à cette condition qu'elle aimera le Cœur *
1 La sortie de la prétendante et tout ce qu'elle occasionna. lil
(
PAR SES (OONTEMPORAINES 263
de mon Jésus, ni aimer, ni rechercher que ce qu'il aime.
Aimons-le, et ne nous mettons en peine de rien autre.
« Voici une chose que cet adorable Cœur demande de ses
amis : c'est la pureté dans l'intention, l'humilité dans l'opé
ration et l'unité dans la prétention.Je ne doute pas que vous
ne compreniez mieux cela que moi. »
[Mais les novices et pensionnaires ne prirent pas les choses
comme la sainte Maîtresse. L'éclat de ce renvoi et le bruit
que l'on en fit partout, leur revint du dehors.] Elles étaient
sisi remplies d'estime pour leur digne Maîtresse, elles avaient été
témoins fidèles de la conduite qu'elle avait tenue à l'égard
de cette demoiselle; elles se crurent obligées de la justifier
dans les occasions qui se présentaient, en disant comme les
S choses s'étaient passées. Mais dans la vérité cette par
faite amante de la croix était bien éloignée de ces senti
ments. Instruite des leçons que son divin Époux avait données
Sur le Calvaire, elle ne voulut jamais entendre toutes ces
raisons, qu'elle disait ne venir que de l'amour-propre. Elle
les enrepritfortement, commeil se voitpar cette lettre qu'elle
leur écrivit sur ce sujet, leur disant de la lire souvent pour
laire ce qu'elle contenait, dans les occasions.
« Mes très-chères et bien-aimées Sœurs dans le sacré Réprimande
à ses novices.
Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je ne vouspeux expri
mer la douleur que je sens du mauvais usage que nous fai
sons d'une si précieuse occasion, pour lui donner des preuves
de notre amour et fidélité. C'est lui-même qui a permis l'in
vention de cette croix, pour nous préparer à sa fête, et, au
lieude l'embrasser amoureusement, nous ne cherchons qu'à
la secoueret nous en défaire; et n'en pouvant venir à bout,
nous y commettons mille offenses qui remplissent ce divin
Cœur d'amertume et de douleur contre nous. D'oùvient cela,
sinon du trop d'amour que nous avons pour nous-mêmes, qui
nous fait craindre de perdre notre réputation et la bonne
estime que nous désirons que les créatures aient de nous, ce
264 VIE DE LA BIENHEUREUSE
qui nous fait chercher à nous justifier, en nous croyant toujours
innocentes, et les autres coupables, pensant toujours avoir
raison, et les autres tout le tort? Mais croyez-moi,mes chères
Sœurs, les âmes humbles sont bien éloignées de ces pensées,
se croyant toujours plus coupables qu'on ne les fait paraîte
en les accusant. Mon Dieu! si nous savions ce que nousper
dons en ne profitant pas des occasions de souffrance, nous
serions bien plus attentives à ne pas perdre un moment de
souffrir. Il ne nous faut pas flatter. Si nous ne profitons mieux
des occasions de peines, humiliations et contradictions, nous
perdons les bonnes grâces du sacré Cœur de Notre-Seigneur
Jésus-Christ,quiveut que nous aimions et tenions pour n0s
meilleurs amis et bienfaiteurs tous ceux qui nous font souf
frir ou nous en fournissent l'occasion. Ayons donc un grand
regret d'avoir donné ce déplaisir au sacré Cœur de Jésus
Christ en ruinant les desseins qu'il a sur nous. Et pour lui
en demander pardon,vous ferez toutes ensemble mardi pr0
chain un Ave maris stella de discipline, laquelle l'une conti
nuera jusqu'à la fête du sacré Cœur, c'est-à-dire que tour à
tour il y en aura toujours une qui la fera; de plus, vous
porterez la ceinture trois heures chacune,pour honorer les
extrêmes douleurs de Jésus sur la croix; il y en aura tous les
jours une qui dira un Miserere prosternée devant son cru
cifix et qui entendra une messe, le tout pour demander mi
séricorde à Dieu par les mérites du sacré Cœur de Notre
Seigneur Jésus-Christ. De plus, vous vous abstiendrez de
parler de. ne vous en faisant aucun rapport les unes aux
autres ; vous reprendrez les premières pratiques, et celle qui
aura le plus d'amour en fera le plus. Vous ne ferez aucune
faute avec vue, et entre toutes vous direz neuf offices de
mort aux âmes du purgatoire, afin qu'elles nous obtiennent
la grâce de bien rentrer dans l'amitié du sacré Cœur et de
pouvoir établir sa dévotion dans cette Communauté. Pour
cette même intention vous direz tous les jours l'Ave Maria
PAR SES CONTEMPORAINES 265
filia Dei Patris et trois Sanctus Deus, pour demander l'esprit
d'union et de charité les unes pour les autres. Mais au nom
du sacré Cœur de mon Seigneur Jésus-Christ, plus tant de
réflexions ni d'excuses d'amour-propre. Gardons soigneu
sement le silence, surtout dans les occasions de mortifi
cation. Soyons charitables et humbles en nos pensées et
paroles.Je crois que sivousvous rendez fidèles en tout ceci,
l'adorable Cœur de Jésus vous sera plus libéral de ses grâces
qu'il ne l'a jamais été, et vous aimera tendrement. Mais si,
au contraire, vous y manquez, je le prierai moi-même de s'en
venger, et vous n'aurez plus nulle part en mon cœur, qui
ne vous peut aimer qu'autant qu'il peut connaître que vous
êtes aimées de celui de Jésus-Christ, dans lequelj'espère vous
aimer éternellement comme ses chères enfants. Si je ne vous
aimais pas autant que je le fais, je ne sentirais pas tant de
douleur de vos fautes, qui blessent si sensiblement ce sacré
Cœur. C'est ce qui me désole, ayant si à cœur votre perfec
tion qu'il n'y a rien que je ne voulusse faire et souffrir, ôté
le péché, pour votre avancement au saint amour.Adieu, mais
i * tout à Dieu, mes bons enfants. Portez la croix joyeusement
et courageusement; car autrement vous en rendrez compte
très-rigoureusement. »
- On peut dire que le désir extraordinaire et cette faim in Son amour
pour
satiable que notre vénérable Sœur a toujours eue pour les la souffrance.
l' : humiliations a été efficace. Car non-seulement elle se croyait
une hypocrite, disant qu'elle avait trompé le monde, qu'elle
s* ne méritait pas de vivre parmi ses Sœurs et d'être en leur
c0mpagnie; mais elle se comportait effectivement à leur
égard d'une manière à faire voir qu'elle le croyait. Elle
Souffrait en ce temps-là de tous côtés. « Il semblait, disait
elle, que tout l'enfer fût déchaîné contre moi, ce sont ses
propres termes que nous avons trouvés écrits de sa main,
et que tout conspirait pour m'anéantir. Cependant je con
fesse que jamais je n'ai joui d'une plus grande paix au
266 vIE DE LA BIENHEUREUSE
dedans de moi-même, ni ressenti plus de joie que lors
qu'on me menaçait de la prison et de me faire paraître, à
l'imitation de mon bon Maître, devant un prince de la
terre. » - lilil5 de
C'est ainsi que Jésus-Christ se rend saintement cruelà iiilles (
ses plus chères amantes. Plus il les aime, plus il les fait *iline !
participer à ses souffrances. Pendant que notre vertueuse
Sœur souffrait ainsi, la Communauté n'oublia rien pour
la soutenir et la justifier de toutes les calomnies qu'on
faisait contre elle. Bien qu'il y eût plusieurs personnes
qui donnèrent là dedans, néanmoins il s'en trouva encore
plus qui, prévenues de sa vertu et de l'estime que l'on avait liéire
pour elle, jugèrent favorablement la droiture de ses inten
tions.
[Dieu n'avait pas laissé notre bienheureuse sans secours
dans les terribles assauts qui lui furent livrés, comme nous * ion
l'avons vu plus haut. En l'année 1685 le père Rolin était
qui V
venu à Paray en qualité de supérieur.] Ce religieux ayant
*si
une grande réputation de sainteté, sœur Marguerite lui
écrivit pour s'aider de ses conseils. Fort prévenu d'abord
*isant
contre la servante de Dieu, il changea bien de sentiment
dès la première fois qu'il la vit, et à la seconde il connut,
Le père Rolin *is
dirige sœur dans l'entretien qu'il eut avec elle, que c'était une âme fa
Marguerite. âV
pl était arrivé vorisée partièulièrement de Notre-Seigneur, qui lui inspira
à Paray en 1685. *à*
de seconder ses desseins pour la faire arriver à la perfection
du pur amour. Elle, de son côté, se sentit inspirée de mettre
sa confiance en lui, dont elle a reçu de grands secours "
plusieurs occasions dans les peines et difficultés qu'elle *
eues à soutenir, mais surtout dans celle-ci, comme on peut
le voir par deux lettres qui nous sont tombées heureusement
entre les mains, et qui ont échappé à toutes celles qu'elle
recommanda de brûler après sa mort, voulant même y
comprendre sa vie que ce Révérend Père lui avait ordonne
d'écrire.
PAR SES CONTEMPORAINES 267
Lettre
Voici la première lettre du père Rolin à notre bien-aimée
du père Rolin.
sœur Marguerite-Marie :
« Ma chère Sœur en Notre-Seigneur,
« J'ai lu vos deux lettres, et, bénissant Dieu pour toutes
les miséricordes qu'il exerce en votre endroit, je vais ré
pondre à l'une et à l'autre avec toute la sincérité que Dieu
me commande d'avoir dans une occasion pareille à celle que
vous me donnez. Peut-être que je ne vous donnerai aucune
raison des réponses que je ferai à vos propositions. Je ne le
Is : juge pas à propos, et je pense que vous avez assez de sou
mission pour vous soumettre à tout ce que je crois que Dieu
me va faire écrire.Je vous dis tout ceci sans savoir encore
ce que je marquerai dans cet écrit.J'espère qu'il vousser
vira pour le reste de votre vie. Ou gardez-le, ou faites-en
Vous-même un précis, pour vous calmer dans les accidents
qui vous arriveront.
« L'esprit qui vous conduit n'est point un esprit de té
nèbres; sa conduite est bonne, puisqu'elle est soumise tou
jours à l'obéissance et qu'il vous laisse en repos quand votre
Supérieure a parlé.Tout le reste de votre lettre est un détail
de ce qu'a fait par le passé dans vous cet esprit.Tout ce qui
est de lui est bon, il ne peut y avoir rien de mauvais que
quand vous ne l'avez pas laissé agir, etc.
« Pour la seconde, voici ma pensée devant Notre-Sei
gneur. Ce ne sont point les démons qui sont déchaînés
contre vous. Ces esprits de ténèbres n'ont point de part à
toutes vos persécutions. C'est l'amour divin qui fait agir, et,
sse
ce qui me console, il se sert des âmes qui lui sont les plus
lt chères pour vous faire souffrir. Les martyrs n'avaient pas
- cette consolation dans leurs tourments. Leurs tyrans com
mettaient de grands crimes en les affligeant; mais les âmes
saintes qui vous procurent des croix plaisent à Dieu dans
le petit martyre qu'elles vous font souffrir. Cette pensée
Vous doit bien consoler. J'agrée que vous attribuiez à vos
268 VIE DE LA BIENHEUREUSE
fautes tout ce qui vous arrive, quoique toutes ces choses
soient plutôt un effet de la bonté de Dieu que de sa
justice.
« Ce que vous avez dit à N., je l'éclaircirai, et on saura la
vérité, quoique vous ne deviez pas vous mettre en peine
d'aucune justification. Tous ces noms qu'on vous donne, êt
qui sont si humiliants, ne doivent faire sortir de votre
bouche que des remercîments à Notre-Seigneur et des prières
pour ceux qui les profèrent. Ne vous repentez de rien de ce
que vous avez dit. Une cause qui produit de si bonnes croix
ne saurait être mauvaise. Ne sachez pas mauvais gré au N,
il n'y a aucune part. Laissez faire toutes les plaintes que l'on
voudra. Ne craignez rien pour moi, le saint père de La
Colombière est mon garant. Croyez-moi, je le sais par une
longue expérience, on ne dit jamais les choses, quand on les
redit, comme elles sont en effet. Quand tout ce qu'on dit
contre vous se dirait à tout le monde, ce ne serait qu'une
plus grande grâce que Notre-Seigneur vous ferait. Ainsi,
qu'on informe qui que ce soit, vous devez vous en réjouir.
Ainsi démission, prison, tout est amour de Jésus-Christ
pour vous.Je demande de vous l'abandon, et un cœur prêt à
tout faire et à tout souffrir. -
« Je vous réitère ce que je vous ai déjà dit. Vous n'êtes
point le jouet de Satan, mais de l'amour divin; car c'est assez
le langage de l'Écriture que l'amour sacré n'est pas moins
rigoureux que le profane, soit qu'il ait pris naissance sur le
Calvaire, soit qu'il ait emprunté cette humeur de la justice
divine qui veut se contenter à nos dépens. »
La dévotion
du sacré Cœur
Le temps que Notre-Seigneur avait marqué pour l'établis
s'étend sement dans cette Communauté de la dévotion à son sacré
dans
laCommunauté. Cœur étant arrivé, il disposa tous les cœurs, qu'il changea si
bien, que de la grande opposition qu'on y avait l'année pré
cédente, crainte de contrevenir à ce qui nous estprescrit par
nos Règles], il parut un changement merveilleux dans toutes,
PAR SES CONTEMPORAINES 269
surtout dans celles mêmes qui y avaient formé plus d'obs
tacles.
Pour exécuter ses desseins de miséricorde, Dieu voulut
**
se servir d'une Sœur ancienne, qui était une règle vivante
et mourut plus tard en odeur de sainteté : c'était ma sœur
Marie-Madeleine des Escures. Cette sainte religieuse avait
été jusqu'alors fort opposée à cette dévotion; mais cela n'em
pêchait pas notre vénérable sœur Alacoque de s'adresser à
elle en toute occasion par l'estime qu'elle faisait de sa vertu.
Ma sœur des Escures la vint trouver le dernier jour de l'oc
tave du Saint-Sacrement pour lui demander la petite image
qu'elle avait au Noviciat, que la très-honorée mère Greyfié
lui avait envoyée pour la dévotion de ses novices, disant
t* qu'elle en voulait faire un petit autel au chœur pour inviter
les Sœurs à cette dévotion. Notre précieuse sœur Alacoque
fut charmée de cette proposition, mais dissimula la surprise
où la mettait une telle entreprise, dont elle ne lui fit rien
c0nnaître, attendant avec patience quelle en serait l'issue,
ne cessant de prier et faire prier pour qu'elle fût heureuse.
Le lendemain, jour destiné à honorer ce divin Cœur, la Le 21 juin
steur des Escures ne manqua pas de porter une chaise où 1686,
vendredi
elle mit un tapis fort propre, sur quoi elle posa cette petite *
miniature, quiétait dans un cadre doré, qu'elle orna de fleurs.
* Elle la mit ainsi devant la grille avec un billet de sa main, des E*ures
: p0ur inviter toutes les épouses du Seigneur à venir rendre *:
* leurs hommages à son Cœur adorable. Et celles qui pour
se raient avoir quelque chose de messieurs leurs parents, de le
* demander pour contribuer à en faire faire un tableau.
La surprise fut agréable, mais elle le fut bien plus d'ap
| prendre que celle qui faisait cette invitation était la même
qui jusque - là avait animé toutes les autres à s'y opposer
fortement. Notre vénérable sœur Alacoque eut la consola
* tion entière de voir en un moment toutes les difficultés qu'il
y avait, changées d'une manière si admirable, qu'elle ne
270 vIE DE LA BIENHEUREUSE
cessait d'en bénir le Seigneur. Elle voyait avec plaisir l'em
pressement que chacune témoignait qu'on en fît faire un ta
bleau, afin de procurer promptement à la Communauté cette
consolation.C'est ici l'œuvre du Seigneur, disaient celles qui
l'avaient contredite auparavant;et s'admirant dans ce chan
gement si prompt, elles ajoutaient que Dieu était véritable
ment le Maître des cœurs, et qu'il vérifiait ce que notre
vénérable Sœur avait dit souvent, « que le Cœur de Jésus
règnerait parmi ses ennemis. » -
Dans cette occasion les avis se trouvèrent cependant un
peu partagés dans la Communauté, car plusieurs voulaient
que le tableau fût de la sainte trinité créée.(Jésus, Marie,
Joseph.)
Il n'y eut pas jusqu'à nos Sœurs du petit habit qui ne
voulurent y contribuer de l'argent que messieurs leurs pa
rents leur donnaient pour leurs menus plaisirs. Mais ce
furent nos Sœurs du voile blanc qui se signalèrent en témoi
gnant de leur empressement pour cela, s'animant à travail
ler avec plus d'ardeur à cultiver leur jardin pour gagner
quelque chose, à quoi elles s'appliquèrent avec beaucoup de
soin. Dieu, bénissant leur travail pour une si sainte entre
prise, fit qu'en peu de temps elles eurent une somme assez
considérable, qu'elles apportèrent à la Supérieure pour en
disposer comme elle jugerait à propos,pour la consolation de
toutes celles qui souhaitaient que l'on fît faire un tableau.
On décide La mère Melin jugea qu'il était mieux d'attendre jusqu'à ce
de faire bâtir
une chapelle qu'on fût en état de faire bâtir une chapelle, ce qu'elle fit le
en l'honneur
du sacré Cœur. plus tôt qu'elle put. Nous devons à ses soins la consolation
Elle est que nous avons de l'avoir dans notre enclos, ce qui lui attira
commencée
en 1686. bien des grâces, selon le sentiment de notre vertueuse Sœur,
qui lui dit « que le sacré Cœur avait eu si agréable le soin
Promesse
en faveur qu'elle avait pris de lui faire élever un lieu où serait adoré
de
la mère Melin. ce sacré Cœur, que pour récompenser ce soin il lui promet
tait le privilége de mourir dans l'acte de son pur amour. »
PAR SES CONTEMPORAINES 271
[Quelque temps avant ces heureux commencements, la
mère Greyfié écrivait à sa chère fille les lignes sui
vantes :] -
Lettre
« L'adorable Cœur de notre divin Maître soit à jamais le de la mère
possesseur du vôtre, ma très-aimée Sœur, mon cher enfant. Greyfié,
18 mai 1684.
Voilà le crayon que vous m'avez demandé, pareil à la re
présentation de notre tableau; et moi, ma mie, je vous re
mercie de l'oraison que vous m'avez envoyée et de toutes
vos amitiés, auxquelles je suis bien sensible, parce que les
effets sont conformes à mes besoins. J'ai bien celui d'être
regardée de l'œil d'une divine et grande miséricorde, et à
moins que celle du sacré Cœur de notre divin Jésus ne me
soit propice,il y aurait pitié en mes affaires à la fin de mes
il* jours; mais mon espérance est en lui et en la protection de
sis : * sa sainte Mère.Je crois que vous devez être en repos de tout
ce qui se passe en vous et autour de vous, ayant la bonne
volonté de votre côté avec la sincérité et soumission pour
votre Supérieure. D'autre part, la divine Providence don
in : nant ordre à tout, cela suffit, puisque la simplicité et l'obéis
sance ne vous sauraient mal conduire, et que la divine Pro
vidence ne saurait faillir en ce qu'elle fait et ordonne. Elle
a voulu que vous eussiez l'honneur de souffrir quelque
chose avant de vous donner la consolation de voir la dévo
il *
tion au sacré Cœur en usage, et après vous voyez qu'elle
pell
prend de bons commencements et que les plus opposées n'en
sont pas à présent les plus rebutées. Tout ira, Dieu aidant,
de bien en mieux, parce que de jour à autre ses saintes vo
lontés seront respectées et mieux suivies. A la fin, le grand
jour de l'éternité sainte dissipera tous les nuages, et nous
fera voir comme Dieu a permis toutes choses pour sagloire
et le salut des âmes.
**
« Recommandez-lui toujours celle de votre plus indigne
Sœur. D. S. B. »
Mais pour en revenir à la Communauté, cette dévotion
272 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Renouvellement ne fut pas plutôt établie, que l'on vit un parfait I'eInOll
de ferveur
dans vellement de zèle et de ferveur pour la pratique des obser
laC é.
*"* vances, et depuis ce temps elle y a toujours fait de nouveaux
progrès.
Le Seigneur, pour faire connaître combien cette action lui
avait été agréable, répandit ses bénédictions sur cette Com
munauté d'une manière très-particulière, et en peu detemps
donna les moyens de faire bâtir cette chapelle, qui est très
le,
belle, et que notre vénérable Sœur a eu la satisfaction de
voir bénir quelques années avant sa mort.
Joie de sœur [ Le soir du 21 juin 1686, sœur Marguerite eut tant de
Marguerite.
joie des hommages qu'on avait rendus au Cœur de son divin
Maître], qu'elle fit dire à ses novices un Te Deum en actions
de grâces, en ajoutant : « Je n'ai plus rien à souhaiter, je
ne désire plus rien, puisque le sacré Cœur est connu et qu'il
commence à régner sur les cœurs. Faites en sorte, mes
chères Sœurs, qu'il règne à jamais dans les vôtres comme
souverain Maître et Époux.»
Pratique La sainte Maîtresse avait encore une petite image du
en l'honneur
du sacré Cœu , sacré Cœur, qu'elle voulait que les novices se donnassent
tour à tour pour entretenir la ferveur parmi elles. On la
portait tout le jour sur son cœur comme un bouquet, et
celle qui l'avait prenait soin de bien caresser ce divin Cœur
* s lûl
et de faire quantité d'actes de vertu en son honneur, selon
|
que sa ferveur lui inspirait. Le jour se terminait par une
amende honorable et les litanies, pour demander l'augmen
tation de cette dévotion dans tous les cœurs. C'est à quoi la
fidèle amante du Sauveur les portait continuellement.
Elle ne tarda pas de faire part de ses consolations à la
mère Greyfié :
Lettre « Je mourrai maintenant contente, lui dit-elle, puisque
à la mêre
Greyfié, le sacré Cœur de mon Sauveur commence d'être connu, et
1686, :
moi inconnue, car il me semble que par sa miséricorde me
voilà presque entièrement éteinte et anéantie d'estime et de
PAR SES CONTEMPORAINES 273
réputation dans l'esprit des créatures, ce qui me console
plus que je ne puis dire. Je vous ressouviens de ce que vous
m'avez promis sur ce sujet, qui est d'empêcher autant que
vous le pourrez qu'il ne soit fait aucune mention de moi
après ma mort, que pour demander des prières pour la
plus nécessiteuse et méchante religieuse qui ait jamais été
dans l'Institut, et dans la sainte Communauté où j'ai l'hon
neur d'être, et où l'on exerce à mon égard un continuel
support et charité de toutes manières.Je n'en perdrai jamais
le souvenir devant le sacré Cœur de mon Jésus. Il y a con
solation, ma chère Mère, de voir combien nos chèresSœurs
s'empressent à l'honorer et à l'aimer, et l'ardeur qu'elles
ont pour cela; même celles qui semblaient y avoir quelques
oppositions y sont les plus ardentes.
« Je ne puis me dispenser de vous dire ce mot du jour de
la fête de notre saint Fondateur, lequel me fit connaître qu'il
n'y avait point de plus efficace moyen de réparer les déchets
de son Institut que d'y introduire la dévotion du sacré Cœur,
et qu'il désirait que ce remède y fût employé. »
s * [Avant de quitter Paray, d'où le rappelaient ses Supé
rieurs, le Révérend Père Rolin écrivit à notre vénérable
Sœur la lettre suivante, qui devait lui servir de règle et de
(? lumière dans toutes ses difficultés; elle est du 18 septembre
de l'année 1686.]
« Vous trouverezici, ma très-chère Sœur en Notre-Sei- Deuxième lettre
du père Rolin
gneur, la résolution des principales questions que vous m'a- à la venérable,
18 septembre
vez faites par écrit, ou de vive voix, pendant le cours de 1686.
l'année.Je ne garderaipoint d'ordre.Je ferai mes réponses
devant Notre-Seigneur, selon que les demandes que vous .
m'avez faites se présenteront à mon esprit. Je crois que vous
- p0urrez bien sans crainte vous tenir à tout ce que je vais
dire, pour le reste de votre vie. Je vous dis ces choses avec
d'autant plus d'assurance, que je suis persuadé que c'est
Dieu qui va vous signifier ses volontés par le plus misérable
T. I. - 18
274 VIE DE LA BIENHEUREUSE
des hommes. L'eau qui passe par un canal d'argile est aussi
bonne que celle qui passerait par un canal d'or.
« 1° J'ai assez vu et connu vos misères, à même temps
que vous m'avez raconté les miséricordes de Dieu en votre
endroit. Je sais quelle est votre disposition; demeurez en
paix, ne vous tourmentez pas de cette pensée que vous êtes
une hypocrite, on ne l'est pas si on ne le veut.Je ne connais
pas que vous le vouliez : ainsi, soyez en repos sur cet article.
Mettez en pratique ce que vous dites, qu'il vous suffit d'agir W0llS
et de souffrir en silence. Aimez l'esprit qui vous conduit de W
« 2° Au sujet des lettres et du parloir, faites tout ce que
votre Supérieure vous dira. Proposez-lui avec beaucoup
d'indifférence vos pensées sur ces deux articles. Ne refusez
aucun emploi dans la maison.
« 3° Ne vous mettez guère en peine de retenir ce qu'on
dit. Aimer et souffrir suffit.
« 4° Je ne veux plus de confession générale; ne proposez .
pas même d'en faire à qui que ce soit.
« 5° J'approuve cet esprit de pénitence qui vous anime ;
mais, en matière d'austérités, faites ce qu'on vous permet
tra, et rien de plus.
« 60 Ce n'est pas une marque de réprobation de n'avoir
jamais aucun mouvement de joie ni de douleur, si ce n'est
ceux que le Saint-Esprit, qui vous conduit, vous imprime la |
« 7o Quelque répugnance que vous sentiez à converser
avec de certaines personnes, ne faites rien paraître. Il faut |
vous surmonter quand la bienséance vous y engage; priez
pour tout le monde.
« 8° N'attribuez pas à aucun endurcissement la paix dont
Notre-Seigneur vous fait jouir dans vos croix.
« 9° Faites-vous un plaisir en Notre-Seigneur lorsqu'on )
vous traite de visionnaire. N'en donnez point d'occasion
Quand vous dites quelque chose, dites simplement : Voilà
ma pensée, peut-être que je me trompe.
PAR SES CONTEMPORAINES 275
« 10 Je ne désapprouve pas cette haine que vous avez
pour votre corps. Ce plaisir que vous sentez à le voir périr "
est selon l'esprit de l'Évangile. Ne le traitez rudement que
dépendamment de l'obéissance.
« 11° Il semble que vous craignez de traiter familièrement
avec Notre-Seigneur. Sachez que c'est la manière de con
verser avec lui qui lui est la plus agréable.
« 12° Quand, dans la lettre queje vous ai écrite, je vous
parle de vous justifier, la pensée que j'en avais prise ne ve
nait pas de votre lettre, vous ne m'en disiez pas un mot.
« 13º Pour vos communions des vendredis, autant de
temps qu'on vous le permettra, faites-les. -
« 14º Pour les prières vocales, faites celles qui sont d'obli
gation; pour les autres, il n'est pas nécessaire d'en faire.
Suivez les attraits du saint amour.
« 15° Vous pourrez répondre aux lettres qu'on vous écrit,
avec obéissance; et dans les manières de vous expliquer,
gardez l'avis que je vous donne dans la neuvième réponse.
« 16° Gardez le papier que je vous envoie, et le petit
billet que j'y ai renfermé; il ne vous sera jamais inutile.
Relisez-le quelquefois, surtout dans vos plus grandes souf
frances.
« J'approuve que vous fassiez le vœu que vous m'avez
marqué, à la fin de la retraite que vous allez faire au pre
mier jour. S'il vous arrivait dans la suite qu'il vous causât du
7j *
tr0uble, il ne subsisterait plus, vous en seriez entièrement
dégagée. Moi, ou un autre qui vous serait ce que je vous
suis, aura tout pouvoir sur ce vœu, pour vous l'expliquer
quand il vous viendra des doutes, ou même pour vous en
dispenser s'il était expédient pour la plus grande gloire de
Dieu, etc. » -
Quoique notre vénérable Sœur eût mené jusqu'ici une
vie sainte, elle crut cependant qu'elle n'avait rien fait, si
elle ne s'engageait par un vœu exprès à faire ce qu'elle
276 VIE DE LA BIENHEUREUSE
croirait être le plus parfait. Une chose de si grande consé
' quence demandait qu'elle y pensât sérieusement; c'est ce
qu'elle a fait pendant plusieurs années; en le pratiquant
aussi fidèlement que si elle y avait été obligée, et il semble
qu'elle n'ait différé jusqu'à présent que pour le faire dans
un temps où elle était exercée intérieurement par de grandes
peines, et extérieurement par les fausses calomnies que l'on
faisait contre elle, qui, bien loin de se laisser affaiblir par
toutes ces attaques, fut toujours fidèle; et rien ne fut ca
pable de la séparer de la croixde son Sauveur.
Nous avons trouvé ce vœu écrit de sa main, en ces
termeS : *
Vœu « Voici la manière du vœu duquel je me sens pressée
de perfection, 0 pa
31 octobre depuis longtemps, et lequel je n'ai voulu faire que par l'avis
1686,
de mon Directeur et de ma Supérieure. Après qu'ils l'ont
eu examiné, ils m'ont permis de le faire, avec cette condi
*i )
tion que, lorsqu'il me causera du trouble ou du scrupule,
ils m'en déchargeront; et ils veulent que mon engagement * rs
cesse sur les articles qui me feront de la peine, ce vœu n'é
tant que pour m'unir plus étroitement au sacré Cœur de * *
Notre-Seigneur Jésus-Christ, et m'engager indispensable
ment à ce qu'il me fait connaître désirer de moi. Mais,
hélas ! je sens en moi tant d'inconstance et de faiblesse,
que je n'oserais faire aucune promesse qu'en m'appuyant S(
sur la bonté, miséricorde et charité de cet aimable Cœur qu'on
de Jésus, pour l'amour duquel je fais ce vœu, sans que je
veuille qu'il me rende plus gênée ou contrainte, maisplus *
fidèle à mon souverain Maître, qui me fait espérer qu'il me
rendra lui-même attentive à la pratique de ceci, qui ne
m'engage nullement à pécher, encore que j'y manquerais la F
par oubli ou autrement, ne prétendant pas d'en faire la
matière d'aucune offense envers mon Dieu, mais pour l'aimer
plus ardemment et purement en crucifiant la chair et les
sens. Sa bonté m'en fasse la grâce.Amen. 0ll
09
PAR SES CONTEMPORAINES 277
« Vœu fait la veille de la Toussaint de l'année 1686, pour me
lier, consacrer et immoler plus étroitement, absolument et plus
parfaitement au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« Premièrement : O mon unique amour, je tâcherai de
vous tenir soumis, et de vous assujettir tout ce qui est en
moi, en faisant ce que je croirai être le plus parfait, ou le
plus glorieux à votre sacré Cœur, auquel je promets de ne
rien épargner de tout ce qui est en mon pouvoir, et ne rien
refuser de faire ou souffrir pour le faire connaître, aimer et
glorifier.
« 2° Je ne négligerai ni n'omettrai aucun de mes exercices
ni observances de mes règles, sinon par charité, ou vraie
ses * nécessité, ou par obéissance, à laquelle je soumets toutes
mes promesses.
« 3° Je tâcherai de me faire un plaisir de voir les autres
dans l'élévation, bien traitées, aimées et estimées, pensant
que cela leur est dû, et non à moi, qui dois être tout anéan
tie dans le sacré Cœur de Jésus-Christ, faisant ma gloire
de bien porter ma croix et d'y vivre pauvre, inconnue et
méprisée; ne désirant paraître que pour être humiliée, mé
prisée et contrariée, quelque répugnance que la nature
, ni Orgueilleuse y puisse sentir. -
« 4° Je veux souffrir en silence sans me plaindre, quelque
traitement qu'on me fasse; n'éviter aucune souffrance ni
peine, soit de corps ou d'esprit, soit d'humiliations, mépris,
0u contradictions.
« 5° Ne chercher, ou ne me procurer aucune consolation,
plaisir ni contentement, que celui de n'en point avoir en la
vie. Lorsque la Providence m'en présentera, je les prendrai
simplement, non pour le plaisir auquel je renoncerai inté
rieurement, soit que la nature en rencontre en prenant ses
nécessités, ou autrement, ne m'amusant point à penser si je
me satisfais ou non, mais plutôt à aimer mon Souverain
qui me donne ce plaisir.
278 VIE DE LA BIENHEUREUSE
| | le (
« 6º Je ne me procurerai aucun soulagement que ceux
que la nécessité me fera croire ne pouvoir faire autrement;
à I am
je les demanderai dans la simplicité de nos Constitutions.
Ceci est pour m'affranchir de la peine continuelle que je sens
de trop flatter et donner à mon corps, mon cruel ennemi.
« 7° Je laisserai l'entière liberté à ma Supérieure de dis
poser de moi comme bon lui semblera, acceptant humble
ment et indifféremment les occupations que l'obéissance
me donnera malgré la répugnance effroyable que je sens à
toutes les charges; je tâcherai de n'y plus témoigner ma
peine, non plus que celle que je sens d'aller au parloir, ou
d'écrire des lettres, faisant tout cela comme si j'y avais bien * lhima
du plaisir.
« 8° Je m'abandonne totalement au sacré Cœur de Notre * llilre
Seigneur Jésus-Christ, pour me consoler ou m'affliger selon
son bon plaisir, sans me plus vouloir mêler de moi-même,
me contentant d'adhérer à toutes ses saintes opérations et
dispositions, me regardant comme sa victime qui doit tou
jours être dans un continuel acte d'immolation et de sacri S30
t|
fice, selon son bon plaisir, ne m'attachant à rien, qu'à * ssi
l'aimer et le contenter, en agissant et souffrant en silence.
« 9° Je ne m'informerai jamais des fautes du prochain ;
et lorsque je serai obligée d'en parler, je le ferai dans la à la
charité du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en tl me
me mettant dans la pensée si je serais bien aise que l'on me
fit ou que l'on dît cela de moi : et lorsque je lui verrai com
mettre quelque faute, j'offrirai au Père éternel une vertu
contraire du sacré Cœur pour la réparer.
« 10° Je regarderai tous ceux qui m'affligeront, ou parle ll p
ront mal de moi, comme mes meilleurs amis, et tâcherai de
leur rendre tous les services et tout le bien que je pourrai
« 11° Je tâcherai de ne point parler de moi, ou fort cour
tement; et non jamais, s'il se peut, pour me louer ou jus
tifier.
*n
PAR sEs CONTEMPORAINEs 279
« 12° Je ne chercherai l'amitié d'aucune créature que
lorsque le sacré Cœur de Jésus-Christ m'y incitera pour la
porter à son amour.
« 13° Je ferai une continuelle attention de conformer et
soumettre en tout ma volonté à celle de mon Souverain.
- « 14° Je ne m'arrêterai point volontairement à aucune
pensée, non-seulement mauvaise, mais inutile. Je me regar
derai comme une pauvre dans la maison de Dieu, qui doit
être soumise à toutes, et à qui l'on fait et donne tout par
charité. Je penserai que j'ai toujours trop.
« Je ne ferai tant que je le pourrai, ni plus ni moins par
le respect humain ou vaine complaisance des créatures.
« 15° Et comme j'ai demandé à Notre-Seigneur de ne rien
laisser paraître en moi de ses grâces extraordinaires, que
ce qui m'attirera le plus de mépris, de confusion et d'humi
liation devant les créatures, aussi tiendrai-je à grand hon
neur quand tout ce que je dirai ou ferai sera méprisé, cen
suré ou blâmé; tâchant de tout faire et souffrir pour l'amour
et gloire du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
et dans ses saintes intentions, auxquelles je m'unirai en
t0ut.
- « 16° Je ferai attention à rendre mes actions et paroles
glorieuses à Dieu, édifiantes à mon prochain et salutaires à
mon âme, en me rendant fidèlement constante à la pratique
du bien, que mon divin Maître me fait connaître qu'il désire
de moi, n'y faisant point, si je peux, de fautes volontaires;
et je ne m'en pardonnerai point sans m'en venger sur moi
par quelques pénitences.
« 17° Je me rendrai attentive à n'accorder à la nature que
ce que je ne pourrai pas légitimement lui refuser qu'en me
rendant singulière, ce que je veux fuir en tout. Enfin je
Veux vivre sans choix, ne tenir à rien, disant en tout événe
ment : Fiat voluntas tua.
-
« Dans la multitude de toutes ces choses, je me suis
280 VIE DE LA BIENHEUREUSE
sentie saisie d'une si grande crainte d'y manquer, que je s illis
n'avais pas le courage de m'y engager, si je n'avais été for
tifiée et rassurée par ces paroles qui me furent dites dans le
plus intime de mon cœur : « Que crains-tu, puisque j'ai ré aIIiii
pondu pour toi et me suis rendu ta caution? L'unité de mon
pur amour te tiendra lieu d'attention dans la multiplicité de * le lui
toutes ces choses; je te promets qu'il réparera les fautes
que tu y pourrais commettre, et s'en vengera lui-même sur
toi. » -
* .
« Ces paroles imprimèrent en moi une si grande confiance
et assurance que cela serait, que, nonobstant ma grande itlaisses
fragilité, je ne crains plus rien, ayant mis ma confiance
en Celui qui peut tout et duquel j'espère tout, et rien de
moi. »
On voit par ce vœu ce que peut la grâce dans une âme
généreuse et fidèle, et ce que cette même grâce fait dans un alles
cœur embrasé du pur amour de Jésus-Christ. Cet aimable
Sauveur lui dit : « Quelque obligation que t'impose ton vœu,
qu'
de penser à tout moment à tant de choses qu'il embrasse,
*i\
sache que tu satisferas à tout en m'aimant sans réserve et
SS ;
sans interruption. Ne pense et ne t'applique qu'à m'aimer
* is la
parfaitement, à me plaire en toute chose et en toute occa
sion. Que mon amour soit l'objet de toutes tes actions, de
toutes tes pensées et de tous tes désirs. Ne sois appliquée à *g *
m'aimer que pour te rendre digne de m'aimer tous les jours
davantage. Je t'assure que, sans te mettre en peine d'aulre
chose, tu en feras encore plus par l'exercice du saint amour
que tu n'en as promis par ton vœu. » - ((
C'est là proprement le sens de ces adorables paroles :
« L'unité de mon pur amour te tiendra lieu d'attention dans *la
la multiplicité de toutes ces choses. »
Notre vénérable Sœur s'étant attachée de nouveau à son
Sauveur comme sa fidèle amante, par le grand vœu qu'elle *ais à
vient de faire, dont tous les articles sont comme autant de
- PAR SES CONTEMPORAINES 281
liens qui l'unissent plus étroitement à son Époux crucifié
pour lui marquer son amour, un engagement aussi grand
que celui-là, qui s'étend jusqu'aux plus petites pensées et
jusqu'aux moindres actions de sa vie, paraît sans doute avoir
quelque chose de bien gênant. Son Directeur, après l'avoir
examiné, le lui permit, connaissant d'ailleurs la générosité
et la fidélité de son cœur. Dans le moment où elle pensait à
s'engager ainsi, Dieu, de son côté, lui préparait de nou
velles faveurs;il lui en fit une bien spéciale le jour de saint
François que ce Souverain de son âme lui donna pour la
soutenir dans ses peines. Nous allons la lui laisser expliquer
dans les termes qu'elle l'a reçue : --
« Un jour de saint François, à mon oraison, Notre-Sei Saint François
d'Assise
gneur me fit voir ce grand saint revêtu d'une lumière et lui est donné
pour
splendeur incompréhensible, élevé dans un éminent degré protecteur,
1686,
de gloire au-dessus des autres saints, à cause de la confor
mité qu'il a eue à la vie souffrante de notre divin Sauveur,
et de l'amour qu'il avait porté à sa sainte Passion, qui avait
attiréce divin Amant crucifié à s'imprimer en luipar l'im
pression de ses sacrées plaies, ce qui l'avait rendu un des
pli
plus grands favoris de son sacré Cœur, qui lui a donné un
grand pouvoir pour obtenir l'application efficace du mérite
s* de son sang précieux, le rendant en quelque façon distri
buteur de ce divin trésor; pour apaiser la divine justice,
lorsqu'étantirritée contre les pécheurs, prête à les châtier,
il s'expose à cette divine colère d'un Dieu irrité comme un
s * autre lui-même dedans son Fils crucifié, pour l'amour du
quel il fait souvent céder la rigueur de sa justice à la douce
clémence de sa miséricorde, mais particulièrement pour les
religieux déchus de leur régularité, pour lesquels il était
prosterné et gémissait sans cesse; pour les désordres qui
étaient arrivés à un ordre en particulier, lequel aurait reçu
de grands châtiments sans le secours de ce grand favori de
Dieu. Après m'avoir fait voir toutes ces choses, ce divin
282 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Époux de mon âme me le donna pour conducteur, comme
un gage de son divin amour, pour me conduire dans les
peines et souffrances qui m'arriveront. »
Comme notre vénérable Sœur n'était jamais sans cela,
elle avait besoin d'un aussi puissant protecteur pour la sou
tenir. Le Révérend Père Rolin, dont nous avons déjà parlé,
et qui lui avait donné de si saints avis pour sa conduite, en
sortant de Paray lui ordonna de lui écrire les grâces qu'elle
recevrait de son Souverain, et les dispositions où elle se
trouverait. Ce fut pour obéir à ses ordres qu'elle lui écrivit
ce qui suit :
Lettre « Je suis donc obligée, mon Révérend Père, pour obéir
aupère Rolin.
au commandement que vous m'avezfait, de vous dire les
grâces que mon Sauveur m'a faites, et dont je ne voudrais
jamais parler, puisque je n'y pense jamais que je ne souffre
des peines étranges à la vue de mes ingratitudes, qui m'au
raient déjà précipitée dans les enfers si la miséricorde de
mon divin Sauveur ne désarmait sa justice à mon égard. Et
à vous dire ma pensée, je ne fais jamais réflexion à ces
grandes grâces, que je n'appréhende qu'après m'être trom
pée moi-même, je ne trompe encore ceux à qui je suis
obligée d'en parler. Je demande sans cesse à Dieu qu'il me
fasse la grâce d'être inconnue, anéantie et ensevelie dans
un éternel oubli. Je regarde cette grâce comme la plus
grande de toutes celles qu'il m'a faites. Mais, mon Révé
rend Père, comment se peut-il faire que la pauvreté, les
mépris, les douleurs et les souffrances aient tant d'attraits
pour moi que je les regarde comme des mets délicieux, et
que cependant je souffre si peu qu'il faut le compter p0ur
rien. Au reste, ce Souverain de mon âme a pris un tel
empire sur moi, que si ce n'est pas là l'esprit de Dieu qui
me possède, je serai bien damnée jusqu'au profond des
enfers. -
« Vous me demandez, mon Révérend Père, que je vous
PAR SES CONTEMPORAlNES 283
parle confidemment : hélas! il n'est pas en mon pouvoir de
le faire comme vous le voudriez, mais selon qu'il plaira à
mon souverain Seigneur; car si vous saviez l'impuissance où
il me met de dire plus qu'il ne veut, vous me conseilleriez
de garder le silence plutôt que de lui faire la moindre résis
tanCe. -
« Pour ce qui est des faveurs signalées que mon divin
sgis Sauveur m'a faites au sujet de la dévotion à son sacré Cœur,
je ne saurais entreprendre d'en faire le détail. Voici tout
ce que je puis vous en dire pour satisfaire à l'ordre de ma
Supérieure. » ---
Vient ensuite le récit des principales grâces que reçut
notre chère Sœur à différentes époques de sa vie. Nous ne
| les rapporterons point ici, puisqu'elles ont été mises cha
cune en son lieu .
[Vers la fin de cette année 1686, Notre-Seigneur daigna
ns montrer d'une manière frappante combien était puissant le
Crédit de sa fidèle servante, et avec quelle amoureuse con
- descendance lui-même daignait se montrer propice aux
prières qu'elle lui adressait.]
Nous avons dit que deux frères survécurent à leur vé Maladie
de monsieur
nérée sœur; l'aîné, Chrysostome, était maire perpétuel du le curé
- du Bois
Bois-Sainte-Marie, tandis que Jacques, le plus jeune, en Sainte-Marie.
était curé.Or celui-ci tomba dangereusement malade, selon
que le rapporte M. Chrysostome. Nous allons citer sa dépo
pr sition, qui se trouve au procès de 1715. Le Mémoire * que
nous avons aux archives confirme aussi le fait avec les
mêmes circonstances :
« Monsieur le curé du Bois-Sainte-Marie tomba dans une
, *** maladie si grande, que trois médecins qui le voyaient
l'avaient abandonné. Le malade ne voyait, ne connaissait,
n'entendait plus, et ne pouvait plus rien avaler; ce que
" Voir les lettres au R. P. Rolin, au 2e volume.
* Le voir à la fin de ce volume.
-
284 VIE DE LA BIENHEUREUSE
voyant, le déposant, son frère, qui demeurait avec lui,
envoya la nuit recommander aux prières de la vénérable
sœur Alacoque, sa sœur, audit Paray, distant de cinq lieues.
Ayant appris par la lettre et le messager que son frère se |,
mourait, elle répondit qu'elle ne le croyait pas.Ayant quitté | ls
le messager, elle s'en alla devant le saint Sacrement pendant - dll
quelque temps, après quoi elle revint avec un air assuré de
dire et écrire qu'il n'en mourrait pas; ce que la suite a vé
• ra - - - - .. .
rifié, parce qu'il fut rétabli dans moins de huit jours, contre :
l'attente de tout le monde. »
sa guérison. M. Chrysostome ajoute en son Mémoire que sa sœur lui
envoya trois billets dans sa lettre, pour les faire tremper .
dans l'eau qu'on ferait ensuite prendre au malade durant
trois matins. Il avait perdu la parole et l'ouïe, ayant la
bouche et les dents si serrées, que pour lui faire prendre *
une cuillerée de sirop on rompit la cuiller et même une de
ses dents. Après lui avoir fait prendre avec grande peine se
- 9
une demi-cuillerée de l'eau dans laquelle avaient trempé les
» •
billets, il se trouva mieux et guérit .. (Voir le Mémoire de
Chrysostome, à la fin du volume.)
Sœur [Cependant l'année 1686 allait finir, et notre chère sœur
Marguerite ito- - -.- • - -
* Marguerite Marie quittait la charge de Directrice.] Plu
de Directrice sieurs, sortant avec elle du Noviciat, résolurent d'emporter
* ,
- la petite image que chacune honorait à son tour et qui faisait :
tout leur trésor. Elles trouvèrent une petite niche pour la
1 Notre bienheureuse Sœur profita de cette circonstance pour exhorter
- son frère à pratiquer d'une manière plus parfaite les devoirs de son saint
état. Dans une lettre touchante, elle lui signifiait les volontés du Seigneur
manifestées à une personne fort gratifiée de Dieu et qui l'affectionnait a
- - beaucoup.Tandis qu'elle demandait la santé pour ce cher malade, il sembla
- à cette personne qu'on lui répondait : « Oui, je te l'accorde à cette condi- ***
tion que tu me proposes, et je voudrais en faire un saint, s'il voulait cor- ** *
respondre à mes desseins et aux grâces queje lui feraipour cela.» Cette .
- personne, que son humilité ne nomme pas, on ne peut la méconnaître. **
- Aussi crut-elle devoir exciter son frère à remplir les conditions qu'elle ss
avait proposées à son bon Maître.
JPAR SES CONTEMPORAINES 285
placer dans un lieu retiré où l'on allait rarement. Elles le duPetite chapelle
sacré Cœur
choisirent pour faire plus commodément leurs dévotions. sur la galerie.
0n y a fait plus tard un petit oratoire " qui est très-propre
1 Ce dévot oratoire donnait sur l'escalier qui conduisait à la tour du
slt Noviciat. Les ferventes disciples du sacréCœur se plurent à l'embellir et
à l'environner de plus en plus des témoignages de leur tendre piété. Dès
la fin de l'année 1688, la Bienheureuse écrivant à la mère de Saumaise
en parlait en ces termes : « Cette petite chapelle est la première qui ait
été érigée en l'honneur du divin Cœur, et notre chère Sœur des Escures
en a le soin. C'est un petit bijou, tant elle l'ajuste bien. »
Plus tard les novices y peignirent des cœurs, des étoiles et autres
symboles, comme si elles eussent voulu réunir tous les cœurs autour de
ce Cœur sacré.
Ces peintures se voient encore aujourd'hui; nous les attribuons à sœur
Marie-Nicole de la Faige-Desclaines, que la Bienheureuse nommait son
petit Louis de Gonzague. Comme on trouvera une notice à son sujet, à
la fin du volume, nous nous contentons de citer ici le passagesur lequel
rep0se cette supposition : - -
« Sœur Marie-Nicole aida une Sœur ancienne à blanchir toute la mai
son,à récrire toutes les sentences, et à peindre le réfectoire, latribune
et la petite chapelle du sacré Cœur. »
Après l'érection du modeste autel, on pensa à remplacer la petite image
: gi par un tableau plus grand. Dans la même lettre d'avril, citée plus haut,
n0tre bienheureuse Sœur dit à la mère de Saumaise : « Je vous dirai que
nous avons un second tableau du sacré Cœur, où il y a en bas, en place
desdeux anges, la sainte Vierge d'un côté, et saint Joseph de l'autre; et
entre les deux une âme suppliante. C'est notre chère sœur de Farges qui
l'afait faire. Il est comme je l'avais désiré pour cette petite chapelle, qui
est la première dédiée au divin Cœur. » (Avril 1688) Ayant disparu pen
dant la révolution, ce tableau nous a enfin été rendu en 1833. Mme de Mon
c0lon, qui le posséda jusqu'à sa mort, enjoignit à ses héritiers de restituer
à notre Communauté ce précieux objet. Maintenant il orne le tombeau
l' d'où notre Bienheureuse est sortie triomphante le 13 juillet 1864. C'est
une assez fine peinture à l'huile, de quarante centimètres de hauteur sur
trente de largeur. Le Cœur de Jésus, entouré de rayons et d'une couronne
dépines, est le centre du sujet; dans le haut, le Père Éternel, environné
d'anges, reposesur des nuages ;il tient d'une main le globe terrestre, de
l'autre il déroule une banderole portant ces mots : Hic est Cor dilectissimi
Filii mei, in quo mihi bene complacui. Le Saint-Esprit, sous la forme
d'une colombe, plane sur le sacré Cœur. Plus bas, du côté dnoit, et sur
des nuages, latrès-sâinteVierge à genoux l'indique dugeste et du regard;
ces paroles tracées sur une légende semblent sortir de ses lèvres : « Ai
mez-le, et il vous aimera. » Saint Joseph tient d'une main son lis, et de
l'autre montre ce très-doux Cœur en disant : « Venez, il est ouvert àtous. »
La petite âme suppliante, coiffée et vêtue un peu selon la mode du temps,
est vue de face; elle joint les mains et lève lesyeux avec une expression
286 VIE DE LA BIENHEUREUSE
pour la consolation de celles qui ne peuvent aller dans l'en
clos. Ainsi s'établit et s'affermit la dévotion du sacré Cœur
de Jésus dans cette Communauté, où elle a fait de grands
progrès, surtout depuis le miracle qui s'y est opéré [en fa
veur de notre chère sœur Desmoulins, dont nous parlerons
plus tard avec détail.] Alors s'accomplit la prédiction de la
servante de Dieu à ses novices, à qui elle assura que lors
que la dévotion au sacré Cœur commencerait à se ralentir, rlm
Dieu ferait des miracles pour la renouveler : [celui de sœur
Claude-Angélique Desmoulins arriva en 1713.]
On la remet [Au commencement de l'année 1687, notre chère Sœur
deuxième
infirmière, Marguerite-Marie fut de nouveau nommée aide à l'infir
4 687.
merie ], en sortant d'être Directrice. Elle y eut, comme à son
ordinaire, beaucoup à souffrir, ayant comme officière une
Sœur qui, étant des plus adroites , voulait que toute chose
se fît à propos. Quand elle voyait qu'elle se retirait promp
tement, pour aller devant le saint Sacrement, elle la faisait
revenir garder les malades ; ce que notre vénérable Sœur
faisait sans jamais témoigner sa peine là-dessus. Elle lui *
était aussi soumise qu'à sa Supérieure. Son officière la re- :
de confiance et d'amour très-bien adaptée à sa légende, qui porte ces m0ts :
« Je l'aime et me donne à lui. »
Les traditions du Monastère ont toujours confirmé l'authenticité de ce
petit tableau. Indépendamment du témoignage de nos Sœurs anciennes,
un coup d'œil jeté sur la chapelle indique l'impossibilité d'y placer un si
tableau d'un mètre vingt centimètres de hauteur sur quatre-vingt-cinq de
largeur. (Dimensions d'une peinture conservée au monastère de Nevers)
La niche carrée, ou fenêtre murée, dans laquelle les novices et amies de
la Bienheureuse exposaient les touchants symboles de leur dévotion au
sacré Cœur, avait environ quatre-vingts centimètres de hauteur sur soixante llll
centimètres de largeur, et la chapelle elle-même deux mètres vingt centi
mètres de hauteur sur un mètre vingt centimètres de largeur.
Autour du tableau exposé dans la niche on groupait quelques cadres ou *
reliquaires d'environ six à sept centimètres.Aujourd'hui encore religieu- . la
sement conservés, deux de ces cadres portent au verso l'écriture de soeur
Marie-Madeleine des Escures, sacristine de l'oratoire en 1688 Enun m0t,
tout était dans de si petites proportions, que la Bienheureuse pouvait avec
raison appeler ce lieu un petit bijou. (Lettre à la mère de Saumaise)
1 Sœur Catherine-Augustine Marest.
PAR SES CONTEMPORAINES 287
prenait souvent lorsqu'elle faisait quelques maladresses, ce
qui lui était ordinaire.
On la sortit de l'infirmerie pour la mettre aux pension- Elle est
naires; mais l'humiliation l'y suivit également. Comme elle *
laissait toujours tomber quelque portion, elle la ramassait *,
ensuite soigneusement et la portait à sa place au réfectoire, *
quoiqu'elle fût toute remplie de terre, pour suivre le pen
chant qu'elle avait à la mortification.
L'attention qu'elle avait au silence faisait qu'elle ne di
sait pas un seul mot à la cuisine, de quelque manière qu'on
lui donnât les portions, et quoiqu'on la fît beaucoup atten
dre, ce qui faisait dire quelquefois qu'autant qu'on aurait
lieu de se plaindre du grand empressement de quelques
unes, autant il faudrait le faire de la trop grande tranquil
* lité de sœur Marguerite-Marie.
* Quoiqu'elle eût une grande répugnance pour l'éducation
* de la jeunesse, elle n'en témoigna jamais rien, s'appliquant
* avec soin à bien enraciner dans le cœur de ces jeunes
les plantes l'amour de Jésus-Christ. Elle priait son aide de vou
* loir bien les garder toutes les après-dînées des fêtes,pour
avoir le plaisir de passer son temps au pied des autels,
près de ce Dieu d'amour qui était l'aimant qui l'attirait, lui
* promettant qu'elle y serait une demi-heure pour elle .
- Dieu lui fournit dans ce temps le moyen de contenter son n lui survient
- amour pour la souffrance, lui envoyant encore un panaris à
un doigt, qu'elle porta en silence plusieurs semaines, passant
toutes les nuits auprès du feu à ressentir toutes les douleurs
* que l'on sait en pareille occasion. Elle n'en aurait rien dit
si une pensionnaire ne se fût aperçue qu'elle se levait toutes
* les nuits. La Supérieure, en étant avertie, lui demanda à le
voit, et pourquoi elle n'en disait rien. « C'est si peu de chose,
*s ma chère Mère, lui dit-elle, que cela ne méritait pas d'en
t vair : -- - - -
Voir à la fin du volume la note Q.
288 VIE DE LA BIENHEUREUSE
parler. » Ayant connu qu'il y avait plus de mal qu'elle ne
pensait, la Supérieure envoya querir le médecin. Dès qu'il
l'eut vu, il dit qu'il fallait appeler le chirurgien pour lui
ouvrir le doigt, ce qu'il fit jusqu'à l'os sans que cette vraie . leil
patiente dît une parole pour se plaindre, ni fît le moindre
mouvement; ce qui charma ces messieurs, qui en restèrent
très-édifiés. Mais le chirurgien le fut encore plus lorsqu'il vit
que dans les grandes douleurs qu'il lui faisait souffrir tous
les jours en la pansant, elle paraissait insensible, ce qui lui
faisait dire agréablement qu'il fait bon être sainte, L'on était
dans l'admiration de sa générosité, ne voulant pas même
souffrir d'être plainte, lorsqu'on lui témoignait la part qu'on
y prenait ". La mère Greyfié lui ayant écrit là-dessus, elle
lui fit la réponse suivante : -- las |
Lettre « Je vous avoue de bonne foi, ma chère Mère, que je ne
à la mère
Greyfié. sens point de plus grand plaisir que lorsque vous me parlez
de ce divin amour dans la pure souffrance, et que je ne
m'estime malheureuse que de n'avoir encore rien pu soul
- frir dans la pureté de l'amour. Je crois que c'est en punition l'
de mes péchés que je ne saurais avoir la moindre croix qu'on
ne la publie, et que le plus souvent Dieu n'en soit offensé;
ce qui m'afflige et me fait croire que toutes les créatures
doivent avoir une extrême horreur de moi, et que toutes0nt
droit de se venger des péchés que je commets, et dont je suis
ne
la cause. Aussi, puis-je vous dire que j'ai le bonheur de
qu
m'avoir autres caresses ni consolations de la part des créa
tures que celles des croix et des humiliations.Jamais je n'en
fus plus riche, ce mot vous soit dit en passant, pour vous
exciter à rendre grâces pour moi au sacré Cœur, et le prier **
list
1 Déjà, en 1685, la Bienheureuse avait éprouvé ce mal douloureux
Elle en sera atteinte une troisième fois en 1688, comme nous le voyons
dans une lettre à la mère de Saumaise du 6 juin de cette même année :
« Je dois à l'intercession du père de La Colombière la guérison d'un doigt
où j'avais le même mal qu'à un que l'on m'ouvrit l'année passée avec un
rasoir en plusieurs endroits. »
*a ,
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 289
qu'il me donne celle de faire un saint usage d'un si pré
cieux trésor. Quand il serait en mon pouvoir que les choses
fussent autrement , j'en ôterais seulement ce qui peut of
fenser mon Dieu, et pour le reste je voudrais toujours tout
comme Dieu le veut et le permet pour mon humiliation.
J'en fais toute ma joie auprès de l'adorable Cœur de mon
Jésus.
« Mais croiriez-vous, ma bonne Mère, que la nature se
*: contente tellement quand elle se voitflattée et compatie, que
cela m'empêche de compter pour une souffrance mon mal
de doigt, parce qu'on me disait sans cesse que je souffrais
beaucoup. Il me semblait qu'on me le devait dire pour se
moquer de moi, de me voir si sensible à une si légère dou
leur, qui n'a pas laissé de donner lieu à l'expérience que j'ai
faite, combien il est agréable à la nature d'avoir de tels sou
lagements. Car elle ne se peut résoudre à souffrir sans appui,
parmi les humiliations,mépriset délaissementsdes créatures.
C'est pourtant ce que le pur amour demande, et hors de là
n0s souffrances n'en méritent pas le nom. »
[Ce mal de doigt n'était pourtant pas la seule souffrance Lettre
à la mère
qu'elle eût en ce temps-là, selon qu'on en peut juger par ces de Saumaise,
lignes à la mère de Saumaise :] mars 1687.
sls
« Votre dernière lettre m'a été bien utile dans l'état pi
toyable où je me suis vue réduite depuis environ les Rois.
Il me semblait qu'on m'attachait à une croix très-doulou
reuse où j'ai souffert ce qu'il me serait bien difficile d'ex
primer, car je ne me connaissais pas moi-même, surtout les
trois derniers jours de carnaval, où il me semblait être proche
de ma fin. Mais comme la pensée me venait toujours que mes
peines seraient adoucies en carême, je m'abandonnais à la
volonté de mon Sauveur, qui voulait que je lui tinsse com
pagnie sur la croix, où il demeurait seul dans ce temps de
divertissement. » -
[Au milieu de ces peines de tous genres, Notre-Seigneur
T. I. - 19
290 VIE DE LA BIENHEUREUSE
daigna consoler sa bien-aimée servante par des grâcesin
signes que nous lui laissons raconter elle-même :]
Grâce reçue « Un jour du vendredi saint, dit-elle, me trouvant dans
le vendredi
saint 1687, un grand désir de recevoir Notre-Seigneur, je lui dis avec
28 mars.
beaucoup de larmes ces paroles : « Aimable Jésus, je me
veux consumer en vous désirant, et ne vous pouvant posséder
en cejour, je ne cesserai de vous désirer. » Il vint me con
soler de sa douce présence, me disant : « Ma fille, ton désir
a pénétré si avant dans mon Cœur, que si je n'avais pas
institué ce Sacrement d'amour, je le ferais maintenant pour
me rendre ton aliment.Je prends tant de plaisir d'être désiré
qu'autant de fois le cœur forme ce désir, autant de fois je le
regarde amoureusement pour l'attirer à moi. » Cette vue
s'imprima si vivement en moi, que je souffrais une grande
peine de voir mon Jésus si peu aimé et désiré dans cet au
guste Sacrement. Surtout lorsqu'on s'en retirait, ou qu'on
en parlait avec froideur et indifférence, ce m'était une peine S)
insupportable .
Vie « Une fois il me dit d'une voix pleine d'autorité : « Je te
d'humiliation.
rendrai si pauvre, vile et abjecte à tesyeux,je te détruirai
si fort en la pensée de ton cœur,que je pourrai m'édifier sur
is
ce néant. » Ces paroles eurent tant d'effet en moi que je n'y
pouvais penser qu'avec horreur, tant j'y voyais de misères
Je ne pouvais comprendre comment l'on me pouvait souffrir, *il
tant je me trouvais destituée de tout.J'avais une si grande
crainte que les dons de Dieu mefissent estimer des créatures
qui louent souvent ce qui est digne de reproche, que j'aurais
mieux aimé en être privée, et je craindrais moins toutes les
fureurs de l'enfer que les louanges, qui jettentun poison secret
dans l'âme, et qui la tuent imperceptiblement, si Dieu, par
sa bonté, ne lui applique le divin épithème de l'humiliation.»
1 Cette faveur nous semble la même que celle dont Notre-Seigneur
gratifia sa servante un jour qu'elle portait des balayures. (Voir au second
volume, Vie de la Bienheureuse écrite par elle-même)
PAR SES CONTEMPORAINES 291
Elle est
La Communauté appréciant toujours davantage le trésor nommée
qu'elle possédait en la personne de notre chère sœur Mar Assistante
pour
guerite-Marie, la choisit pour Assistante une seconde fois . la deuxième
fois,
Elle se soutint dans sa charge comme elle l'avait fait la en mai 1687.
première fois, avec tout le zèle et la régularité qui lui étaient
ordinaires, et un grand respect pour tout ce qui venait de
nos saints Fondateurs, à qui elle avait une dévotion parti
culière.
Dans cette charge comme dans toutes les autres, cette pré
cieuse Sœur se tenait dans un si grand rabaissement, qu'on
en était charmé.
L'estime et la vénération singulières qu'on eut dès lors
pour sa sainteté, l'empêchèrent de trouver à l'extérieur de
nouvelles occasions de souffrir; Dieu lui- même exerça sa
patience par des croix intérieures qui la réduisaient quel
quefois à l'extrémité. Écrivant au père Rolin, elle lui dit :
« Notre souverain Maître a bien voulu me faire trouver
beaucoup de consolation dans la lettre que vous avez eu la
bonté de m'écrire; mais ce n'a été qu'après m'en avoir in
terdit assez longtemps la lecture, à cause de certains mou
vements empressés qui m'étaient venus d'y chercher cette
consolation dans l'état souffrant où il m'a mise dans ce temps
de carnaval où tant de pécheurs l'offensent et l'abandonnent.
Car il me semble que c'est tellement un temps de douleur
et d'amertume pour moi, que je ne puis voir ni goûter que
1 En mai 1687, après la réélection de la mère Marie - Christine Melin.
Mais bientôt, ne consultant que son humilité, notre Bienheureuse fit des
démarchespour se faire décharger de cet emploi, qu'ellejugeait trop ho
norable pour elle, ainsi qu'elle l'écrivait en mars ou avril 1688, à l'une de
ses plus intimes amies (sœur Félice-Madeleine de La Barge, du monas
tère de Moulins) : --
« ll faut vous avouer au sujet des charges, que vous ne sauriez croire
combien j'ai senti ma faiblesse en ce rencontre par mon peu de soumis
sion, qui m'a faitjouer bien des personnages pour me défaire de la nôtre,
mais en vain. C'est pourquoi il nous faut abandonner, et, par un parfait
oubli de nous-même, de ne rien vouloir ni désirer : et nous trouverons
tôut en Dieu. »
292 VIE DE LA BIENHEUREUSE
mon Jésus souffrant, en compatissant aux douleurs de son
sacré Cœur, dont je suis si vivement pénétrée, que tout sert il
à la divine justice d'instruments propres à me tourmenter,
en telle sorte que je ne puis faire autre chose que de me sa
crifier comme une victime d'immolation à sa justice.
« Il me semble que je souffre d'une manière si étrange,
que je vous avoue que, si sa miséricorde infinie ne me
fortifiait à mesure que sa justice me fait sentir le poids
de sa rigueur, il me serait impossible de le soutenir un
moment. Cependant tout cela se passe dans une paix inal
térable. la
« Je ne croyais pas pouvoir vous écrire, car je ne voudrais *
dire autre chose dans l'état où je suis que ces paroles de mon
aimable Sauveur : « Mon âme est triste jusqu'à la mort, »
ou bien ces autres : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez
vous abandonné? »
Le démon, ne pouvant la perdre, n'a rien oublié pour la
faire souffrir; mais ce n'était pas le moyen de l'effrayer, puis ** * jl
qu'elle ne trouvait de plaisir que dans les souffrances.
-, Un jour qu'elle était auprès du feu pendant la récréation, ldq
on le vit ôter l'escabeau sur lequel elle était assise, pour la * s
faire tomber : ce qu'il réitéra trois fois de suite. Plusieurs le le
Sœurs qui virent que la chaise se retirait toute seule ne
savaient qu'en juger, ne voyant personne autour d'elle qui le
pût le faire. Ce qui donna lieu de croire que c'était son *s*
ennemi toujours enragé contre elle. Il lui fit bien d'autres
persécutions plus rudes et plus violentes, qui n'ont servi qu'à ,
-
lui fournir les occasions de remporter sur lui de grandes
le-Rs
victOireS 1 . - *s :
Déposition 1 Pour l'information juridique sur les vertus de la servante de Dieu,
de sœur sœur Claude-Marguerite Billet déposa : « qu'étant au chauffoir com
Claude- énérabl Al dans une
M :, mun avec la vénérable sœur Alacoque et une autre Sœur dans
: même récréation, elles virent ôter trois fois le siége à la vénérable
Sœur, qui tomba autant de fois par terre; ce qui leur fit juger que
c'était le démon qui se jouait d'elle, d'autant plus que la déposante avait
PAR SES CONTEMPORAINES 293
[Notre chère Sœur recevait chaque année quelque grâce
particulière pour la fête de son bienheureux Père et Fon
dateur. En voici.une que nous croyons devoir placer en
l'année 1687]; nous la laissons elle-même nous en donner
les détails :
« Un jour de saint François de Sales, dit-elle, deman- Grâce du jour
dant à Notre-Seigneur par l'intercession de ce grand saint, saint
les grâces nécessaires pour l'Institut, particulièrement cette **
sainte charité et union qu'il a désirée pour ses filles, Notre
Seigneur ayant rejeté plusieurs fois ma demande, je lui dis :
« Mon Dieu, je ne vous quitterai point que vous ne m'ayez
accordé cette grâce; et tant qu'il me restera de voix et de
mouvement, je les emploierai pour vous la demander. » Et
il me dit : « Je te promets d'exaucer ta demande, si l'on
fait ce que je te commande.Que chacune fasse une sérieuse
recherche dans son intérieur de tout ce qui peut faire ob
stacle à ma grâce, dont l'un des plus grands est une cer
taine petite jalousie et envie les unes contre les autres, une
secrète froideur qui détruit la charité, et rend mes grâces
inutiles; quelques-unes, en ce jour, en recevront les der
niers efforts. » Et mon saint Fondateur me dit, qu'une vé
ritable fille de la Visitation doit être une hostie vivante, à
l'imitation de Jésus-Christ, ou par les afflictions qui arrivent
sans avoir de regard sur soi-même que pour détruire et
éteindre les fausses lumières qui ne nous éclairent que pour
oui dire d'autres fois dans la Communauté que le malin esprit la traitait
mal. » -
Sœur Marie-Rosalie de Lyonne dit aussi « qu'elle s'est trouvée plusieurs Déposition
fois auprès du feu avec la vénérable sœur Alacoque lorsqu'on lui tirait .. de soeur
son siége- de
r- dessous,
» - sans qu'on
et qu'elle tombait par terre - pût s'aper - e Lyonne.
cevoir qui était cause de ces chutes. Que toutes lui demandaient d'où venait
cela; et qu'icelle déposante lui ayant dit : Il faut que le démon s'en mêle,
la sœur Alacoque ne lui répondait que par un sourire, et reprenait son
siége comme auparavant. »
Sœur Françoise-Angélique de Damas, de Barnay, assura avoir été témoin
du même fait, avec les mêmes circonstances.
-
294 VIE DE LA BIENHEUREUSE
nousprécipiter. Et toutes celles qui ne se tiennent pas dans il n':
cette disposition ne sont pas comptées au nombre de mes
filles. » -
Le 2 juillet de la même année elle reçut encore la grâce
suivante : isegi
Faveur du jour « Un jour de la Visitation, dit-elle, étant devant le saint
la v*, Sacrement, où je demandais à mon Dieu quelque grâce par
* ticulière pour notre Institut, je trouvais cette divine Bonté
inflexible à ma prière, me disant ces paroles : « Ne m'en
parle plus, elles font la sourde oreille à ma voix, et dé
truisent le fondement de l'édifice. Si l'on pense de l'élever
sur un étranger, je le renverserai. » Mais la très-sainte
Vierge, prenant nos intérêts auprès de son divin Fils cour
roucé, parut accompagnée d'une multitude d'esprits bien
heureux qui lui rendaient mille honneurs et louanges. Et
se prosternant devant lui, avec ces tendres paroles : « Dé
chargez sur moi votre juste courroux, ce sont les filles de
mon Cœur, je leur serai un manteau de protection qui re
cevra les coups que vous leur donnerez. » Alors ce divin
Sauveur, prenant un visage doux et serein, lui dit : « Ma
Mère, vous avez tout pouvoir de leur départir mes grâces de
comme il vous plaira. Je suis prêt, pour l'amour de vous,
de souffrir l'abus qu'elles en font, par le mépris qu'elles ont
*in
de mon esprit d'humilité et de simplicité, qui doit tenir
les filles de la Visitation cachées en moi, qui suis leur
amour crucifié, qu'elles persécutent avec cet esprit d'or
gueil qui a rompu les liens de charité, et divisé ce que
j'avais uni. Si leurs intérêts vous sont plus chers que les * is
miens, vous pouvez arrêter le cours de ma justice. » Mais
cette Reine de bonté, d'un amour plus que maternel, lui dit : sis
« Je ne vous demande de délai que jusqu'à la fête de ma
Présentation, et dans ce temps,je n'épargnerai ni soins ni
peines pour rendre vos grâces victorieuses, et ruiner les
prétentions de Satan, en lui ôtant la proie qu'il croit déjà
PAR SES CONTEMPORAINES 295
tenir.» Et m'adressant à mon saint ange, je le priai d'aller
rendre mes hommages à ma divine Maîtresse, grâce qu'il
m'accorda avec tant d'empressement que je l'aperçus aus
* : sitôt prosterné à ses pieds, rendant à sa grandeur mille
actions de grâces, d'honneurs et de louanges. Cette Mère
d'amour étant restée victorieuse en tout ce qu'elle avait
demandé pour nous, l'ennemi n'en fut pas content, et en
rageant de dépit de se voir frustré dans son attente, il éleva
un tourbillon si grand, qu'il semblait qu'il allait renverser
notre église. Mais étant chassé honteusement par celle qui
nous défendait, il rompit deux fois les rideaux de notre
grille, avec ces paroles qu'il faisait retentir : « C'est ainsi
que je voulais renverser l'ordre de la Visitation, s'il n'avait
été soutenu par cette forte colonne contre laquelle je n'ai
point de pouvoir; mais je lui ferai bien de la peine, par
l'empire absolu que plusieurs m'ont laissé prendre dans leurs
cœurs, et si elles continuent à prendre mon parti, j'espère
la victoire. »
« Quelque temps après, la sainte Vierge se présenta à
m0n esprit comme toute lassée et fatiguée, tenant en ses
divines mains des cœurs remplis de plaies, disant : « Voilà ce
que je viens d'arracher des mains de l'ennemi, qui s'en jouait
avec plaisir; mais ce qui afflige davantage mon cœur mater
nel, c'est que quelques-uns prennent son parti contre moi
en méprisant le secours que je leur présente. »
« Une autre fois, continue notre chère Sœur, comme Salve Regina
à la chapelle
l'on récitait le Salve Regina à sa chapelle, à ces paroles : du dortoir,
- Advocata nostra (notre Avocate). elle répondit : « Oui, mes
filles, je la suis en effet; mais ce serait avec bien plus de
plaisir sivous vouliez être fidèles à mon Fils. » Depuis ce
temps, je me trouvai quitte d'un désir qui me pressait et
tourmentait presque continuellement, pour demander à
Dieu les grâces dont j'ai parlé, spécialement cet esprit de
charité pour lequel j'aurais voulu sacrifier mille vies, si je
296 VIE DE LA BIENHEUREUSE
les avais eues, pour le voir régner dans toutes les Commu
nautés. Le tout étant passé, je restai jusqu'aux retraites sans # ées
en avoir de vue.
Retraite
de 1687.
« Mais le second jour de ma retraite, étant devant le
La retraite saint Sacrement, où je me préparais pour me confesser, la
est un
purgatoire. vue de mes péchés, par lesquels j'ai tant déshonoré mon
Dieu, me jeta d'abord dans une si grande douleur et confu lalalh
sion, queje ne cessai de pleurer l'espace d'environ cinqou
six heures que j'eus le bonheur d'y demeurer. Et après
cela, mon pur amour venant à se présenter devant moi,
me dit : « Ma fille, veux-tu bien me sacrifier les larmes que ai un
tu as versées pour laver les pieds de ma bien-aimée, qui
s'est souillée en poursuivant un étranger. - Mon Seigneur,
qu
lui répondis-je, je vous ai tout sacrifié, ne m'étant réservé
ni intérêts ni prétentions en tout ce que je ferai, que ceux
du bon plaisir de votre Cœur sacré. »
« Une seconde fois, m'étant trouvée réduite en même
état, il me fit la même demande, me disant que c'était pour
l'âme de sa bien-aimée qui était tombée dans le péché, et
qui avait désir d'en sortir. Enfin pour la troisième fois, il
me fit la même demande, me disant que sa bien-aimée était
entrée dans un purgatoire pour se purifier et qu'il lui fal
ll dés
lait donner ce secours, car elle avait dessein de s'unir à lui
Quelque temps après, il me demanda si je savais bien qui
elle était ? Et il me dit que c'était la Visitation, qui ne de
W0lls
vait avoir qu'un cœur et une âme; que ce purgatoire était liis 80
la solitude, ajoutant : « Ma fille, donne-leur ce dernier
avertissement de ma part : que chacune rentre en soi-même
pour faire profiter la grâce que je lui présente par le moyen
de ma sainte Mère; car celles qui n'en profiteront pas, de
meureront comme des arbres secs qui ne rapportent plus
de fruits. Elles pourront encore recevoir quelques lumières |
de ma sainteté de justice, qui en éclairant le pécheur l'en
durcit, lui fait voir le mauvais état où il est, sans lui don
PAR SES CONTEMPORAINES 297
ner aucune grâce victorieuse pour l'en retirer, ce qui le jette
dans le désespoir ou le rend insensible à son propre mal
heur.Voilà l'un des plus rigoureux châtiments de ma sainteté
de justice dont elle punit le pécheur impénitent. »
[Dans le courant du mois de juillet de cette même année,
notre chère Sœur Marguerite-Marie avait reçu de la mère
Greyfié la lettre suivante :]
« Pourquoi, ma toute chère Sœur, vous prenez-vous à Lettre
de la mère
moi de mon silence? Je vous l'ai gardé comme aux autres. Greyfié,
17 juillet 1687
Mais ignorez-vous qu'en cela j'ai respecté l'obéissance en
gardant à votre égard le silence qu'on avait imposé chez
vous pour moi. Parlez à votre chère Mère, et quand elle
trouvera bon que vous m'écriviez, faites - le librement, et je
Vous répondrai de même. Mon amitié pour vous est inva
riable; quoi qu'il arrive, ne me soupçonnez d'aucun change
ment. Pour ce quivous regarde, je suis toujours plus ferme
à croire que les voies de Dieu les plus sûres pour les âmes
sont celles qui anéantissent, humilient et font souffrir beau
coup en l'intérieur et en l'extérieur. ll vous doit être indif
férent quel moyen la Providence divine emploie pour cela.
Quand vous entendrez une raillerie, un ravalement, un
mépris, un désapprouvement contre vous, c'est le signe
extérieur que Dieu vous donne du dessein qu'il a de vous
** perfectionner en l'humilité de cœur, profonde, vraie et
sincère. Ne vous mettez pas en peine des répugnances de la
nature, mais seulement soyez ferme à vouloir que, malgré
Ces résistances, le bon plaisir de Dieu règne en vous sou
verainement, et vous accable, s'il lui plaît, d'angoisses,
d'amertumes, d'humiliations. C'est un bon Maître, puis
qu'en un moment il peut guérir tous nos maux. Le temps
viendra, mon pauvre enfant, que vous moissonnerez en
joie; c'est ici celui de la douleur. Mais un peu de patience,
et le Seigneur vous rendra, pour des moments de cruci
fixion, une éternité de jouissance bienheureuse.Voyez mes
298 VIE DE LA BIENHEUREUSE
misères devant le sacré Cœur de notre commun Maître, et
le priez d'en avoir compassion, je vous rendrai la pareille
en sa sainte présence.
« Vous m'avez très-fort obligée de m'avoir envoyé les
litanies [du sacré Cœur de Jésus], elles sont très-belles :
dites-moi si c'est le Révérend Père de La Colombière qui les
a composées. J'ai bien pensé, lisant ce qui les précède, que
vous auriez là de quoivous abaisser au-dessous de l'abaisse
ment ". Il vous est bon que cela soit ainsi. Quand tous les
saints vous proclameraient sainte, vous n'en seriez pas
meilleure devant Dieu, et quand toute la terre se moquerait
de vous, si le Seigneur vous honore de sa sainte grâce, n'êtes
vous pas trop honorée? Je le crois assurément. D. S. D. »
Toute l'année 1688 se passa pour notre chère Sœur dans
de grandes souffrances intérieures, ainsi qu'elle s'en explique
à la mère de Saumaise dans les lignes suivantes :
Sespeines « ... Je vous demande encore, comme à ma bonne Mère,
intérieureS
en 1688. quelques secours particuliers pour notre pauvre sœur M. H. ,
l
1 Évidemment il s'agit ici des litanies composées en 1686 par sœur
Jeanne-Madeleine Joly, du monastère de la Visitation de Dijon, dont il
sera parlé au 2e volume. Ces litanies furent reproduites à Moulins en 1687
par les soins de la mère de Soudeilles, supérieure de la Visitation en
cette ville. On crut devoir placer en tête de la nouvelle publication quel
ques éclaircissements sur l'origine de la dévotion au sacré Cœur. On y
faisait mention de notre Bienheureuse ; de là ces paroles de la mère
Greyfié, qui connaissait si bien l'humilité de sa chère fille.
2 Sœur Marie-Hilaire de F*, décédée le 6 janvier 1687, âgée de
soixante-trois ans, professe de quarante-cimq. C'est la seule défunte depuis
le mois de septembre 1686; d'ailleurs les initiales, fort bien marquées sur
nos vieux manuscrits, ne permettent pas de s'y méprendre. Cette défunle |
avait donc un terrible purgatoire à faire, pour les raisons indiquées par
cette lettre; et puis elle fut sans doute une de celles qui, après avoir
persécuté Marguerite-Marie, obtinrent miséricorde par son intercession
Une lettre à la mère de Saumaise nous fait connaître une autre victime
détenue dans le lieu des expiations, pour la délivrance de laquelle Mar
guerite-Marie offrait continuellement ses œuvres satisfactoires : c'est steur
Jeanne-Françoise Del. de S., qui mourut le 26 novembre 1684, à l'âge de
cinquante-huit ans, dont quarante - trois de profession.
(voir au 2e volume, lettre xxIxe.)
PAR SES CONTEMPORAINES 299
* pour laquelle dès le commencement de l'année j'ai offert tout
ce que je pourrais faire et souffrir. Elle ne m'a point donné
de repos que je ne lui aie fait cette promesse de faire péni
tence pour elle; me disant qu'elle souffrait beaucoup, parti
culièrement pour trois choses : la première, pour le trop de
délicatesse et mollesse du corps; la deuxième, pour les rap
ports et manquements de charité; la troisième, pour certaines
petites ambitions.
« Je vous demande pour elle quelque charité et le secret,
vous avouant que je ne me souviens pas d'avoir encore passé
une semblable année pour le regard de la souffrance; car il
me semble que tout sert d'instrument à la divine justice
pour me tourmenter. Rien ne fait plus souffrir que cette
sainteté de justice.C'est un tourment toujours qui n'a point
de remèdes que des croix, des humiliations, des peines de
toutes parts, sous lesquelles je succomberais mille fois, si
,e sa bonté ne me soutenait extraordinairement.
« Le sacré Cœur de Jésus donne souvent sa chétive victime
aux âmes du purgatoire pour les aider à satisfaire à la divine
justice; c'est dans ce temps que je souffre une peine, à peu
près comme la leur, ne trouvant de repos ni jour ni nuit. »
Pour cette amante du Calvaire, c'était son exercice con
tinuel d'aimer et de souffrir. Elle y était si accoutumée, que
bien qu'elle ne fût pas pour l'ordinaire huit jours sans être
malade, elle faisait comme si elle eût été en parfaite santé,
p0rtant le plus souvent ses maux à la suite des commu
nautés, du matin au soir.
[Dès le commencement de sa vie religieuse, elle s'était
dévouée aux âmes du purgatoire.Voici ce que rapporte à ce
Sujet l'une de ses Supérieures :]
« Sa charité bienfaisante, dit la mère Greyfié dans son sa charité
Mémoire, la portait à beaucoup prier pour les âmes du pur- *
gatoire, desquelles aussi souvent Notre-Seigneur lui faisait de:
la mère
connaître l'état de peines et les moyens de les aiderà satis- * **
300 VIE DE LA BIENHEUREUSE
faire leurs dettes.A quoi elle se portait volontiers avec congé;
et lorsqu'elle cédait en faveur de ces chères âmes souffrantes
tout ce qu'elle pouvait faire et souffrir, pendant quelque temps
ses peines intérieures, ses maux corporels et les exercices
des petites contradictions extérieures ne manquaient pas de
redoubler.J'ai appris d'elle-même que deux personnes reli
gieuses pour qui elle priait après leur mort lui furent mon
trées dans ces prisons de la divine justice, où l'une souffrait
des peines incomparablement plus grandes que celles de
l'autre. La première se plaignaitgrandement d'elle-même,
qui, par ses défauts contraires à la mutuelle charité et
sainte amitié qui doivent régner dans les Communautés
religieuses, s'était attirée, entre autre punition, celle de
n'avoir point de part aux suffrages que la Communauté fai
sait et offrait à Dieu pour elles; ne recevant de soulagement
dans ses effroyables peines que des seules prières des trois
ou quatre personnes de la même Communauté pour lesquelles
elle avait pendant sa vie moins d'estime et de penchant. Elle
se lamentait encore pour sa trop grande facilité à prendre des
dispenses de la règle et des exercices communs. Et en troi
sième lieu, elle déplorait les soins qu'elle avait pris p0ur
se procurer ses soulagements et commodités corporelles,
* lips
disant que sans la sainte Vierge elle aurait été perdue ".
« L'autre, qui souffrait moins, ne demandait aucun soul
gement; de quoi notre sœur Marguerite-Marie s'étonnant
il luifut dit que cela ne lui étaitpas permis, à cause qu'elle
avait manqué de correspondre à l'attrait que Dieu lui avait
- donné d'aller à lui par lapure souffrance, dont il voulaitlui
la
faire mériter la couronne, et que contre ses vues elle avait
cherché ses soulagements avec trop d'inquiétude.
« Un premier jour de l'an, notre sœur Marguerite-Marie
priant pourtrois âmesdécédées dont deux étaient religieuses
1 Ce passage regarde encore la même sœur citée plus haut, Jeanne
Françoise Del. de S., morte en 1684.
PAR SES CONTEMPORAINES 301
et l'autre séculière, Notre - Seigneur les lui présenta toutes
les trois, disant : « Laquelle veux-tu que je te délivre pour
tes étrennes?» Elle, s'abaissant profondément, pria Notre
Seigneur de faire lui-même ce choix selon qu'il serait plus
à sa gloire et à son bon plaisir. Alors il délivra l'âme de la
personne séculière, disant qu'il avait moins de peine à voir
souffrir des personnes religieuses, à cause qu'il leur donne
plus de moyens de mériter et d'expier leurs péchés pendant
cette vie, par la fidèle observance de leurs règles.
« On avait recommandé aux prières de sœur Marguerite La mère
de Monthoux,
Marie l'âme d'une Supérieure de notre ordre nouvellement supérieure
d'Annecy.
décédée .. Au bout de quelque temps Notre-Seigneur l'assura
que cette âme lui était fort chère, pour l'amour et la fidélité
qu'elle avait eus à son divin service, dont il lui gardait une
ample récompense dans le ciel, après qu'elle aurait achevé
*sé de se purifier dans le purgatoire,où il la lui fitvoir recevant
épris de grands soulagements dans ses peines, par l'application
des suffrages et bonnes œuvres qui étaient tous les jours
offerts pour elle.
« La nuit du Jeudi saint, priant pour elle devant le saint
Sacrement, Notre-Seigneur la lui fit voir sous le pied du
calice où il reposait, et où cette âme achevait son purgatoire,
recevant participation de l'agonie de Notre-Seigneur au
jardin des Olives.
ait « Le jour de Pâques elle la vit dans un état de félicité,
aimant et désirant la possession et vue de Dieu; et le di
manche du Bon Pasteur, elle la vit comme se perdant et
abîmant dans la gloire, en proférant ces paroles : « L'amour
triomphe, l'amour jouit, l'amour en Dieu se réjouit *. »
« Priant pour deux personnes qui avaient été en consi
dération dans le monde, l'une lui fut montrée comme con
, " La mère Philiberte-Emmanuel de Monthoux, supérieure à Annecy,
m0rte le 5 février 1683. Sa mémoire est en vénération dans l'Institut.
* En 1683, le dimanche du Bon Pasteur se trouvait le 2 mai.
302 VIE DE LA BIENHEUREUSE
damnée pour de longues années aux peines du purgatoire,
toutes les prières et suffrages qui étaient offerts à Dieu pour
son repos étant appliqués par la divine justice aux âmes de
quelques familles de ses sujets, qui avaient été ruinées par
son défaut de charité et d'équité à leur égard; et comme il
ne leur était rien resté pour faire prier Dieu pour elles après
leur mort, le Seigneur y suppléait comme je viens de dire.
« L'autre personne était en purgatoire pour autant dejours
qu'elle avait vécu d'années sur la terre. Et Notre-Seigneur
fit connaître à notre chère Sœur, qu'entre toutes les bonnes
œuvres que cette personne avait faites, il avait eu un très
particulier égard à lui rendre son jugement doux et favorable,
à cause de certaines occasions d'humiliations qu'elle avait eues
dans le monde, et qu'elle avait souffertes parun espritchrétien,
non-seulement sans se plaindre, mais même sans en parler.
(( Étant une fois devant le saint Sacrement, tout à coup il
se présenta à elle une personne tout en feu, dont les ardeurs
la pénétrèrent si fort, qu'il lui sembla brûler avec elle. L'état
pitoyable où elle vit ce défunt en purgatoire lui fit verser une
grande abondance de larmes. Il lui dit : « Je suis ce religieux
bénédictin de la congrégation de Cluny. » Il avait été peu
auparavant Prieur du couvent de Paray; elle s'y était con
fessée, et il lui avait ordonné de faire la sainte communi0n,
en faveur de laquelle Dieu lui avait permis de s'adresser à
elle pour trouver du soulagement dans ses peines, lui de
mandant que, l'espace de trois mois, tout ce qu'elle ferait 0u
souffrirait lui fût appliqué; ce qu'elle lui promit après qu'elle
eut permission. Il lui dit que la première cause de ses grandes
souffrances était qu'il avait préféré son propre intérêt à la
gloire de Dieu, par trop d'attache à sa réputation; laseconde
le manque de charité envers ses frères; et la troisième, le
trop d'attache naturelle qu'il avait eue pour les créatures et
les témoignages qu'il leur en avait donnés dans les entretiens
spirituels, ce qui déplaît beaucoup à Dieu. »
PAR SES CONTEMPORAINES 303
« Il serait difficile de dire tout ce que cette chère Sœur
eut à souffrir l'espace des trois mois qu'il ne la quittait pas ;
et du côté où il était elle se sentait tout en feu, avec de si
- vives douleurs, qu'elle en pleurait presque toujours. Sa
Supérieure, touchée de compassion, lui ordonnait des péni
tences et disciplines, car les peines et souffrances qu'on lui
accordait la soulageaient beaucoup. Les tourments que la
sainteté d'amourimprimait en elle, comme un échantillon de
ceux que ces pauvres âmes endurent, étaient insupportables.
« Au bout de trois mois, ce religieux lui parut tout écla
tant de gloire; il allait jouir du bonheur éternel. Il la re
mercia en l'assurant qu'il la protégerait devant Dieu. »
« Pendant que notre chère Sœur était Directrice, une de
ses novices perdit son père. On le recommanda aux prières
de la Communauté, et la charité de la bonne Maîtresse l'in
téressa à prier plus particulièrement pour ce défunt. La no
vice le lui recommanda encore de nouveau quelques jours
après. « Ma fille, lui dit-elle, tenez-vous en repos, il est en
état de vous faire part de ses prières, sans avoir besoin des
nôtres. » Elle ajouta : « Demandez à madame votre mère
quelle est l'action généreuse que fit son mari avant sa mort :
cette action lui a rendu le jugement de Dieu favorable.
« Cette action était encore ignorée de la novice et de tout
: **
le monde, son père étant mort assez loin de Paray. La no
Vice ne vit sa mère qu'à sa profession ; elle lui demanda
alors quel était cet acte de générosité chrétienne. Elle apprit
que lorsqu'on donna le saint viatique à son père, un boucher
de la ville se joignit à ceux qui accompagnaient le saint Sa
Crement, et se mit dans un coin de la chambre. Le malade
l'ayant aperçu, il l'appela par son nom, lui dit de s'ap
**
pr0cher, et lui serrant la main avec amitié, il lui demanda
pardon avec une humilité peu commune dans les gens de
condition, pour quelques paroles dures qu'il lui avait dites
quelque temps auparavant; et il voulut que tout le monde
304 VIE DE LA BIENHEUREUSE
fût témoin de la satisfaction qu'il en faisait. Sœur Marguerite #ssini
avait appris de Dieu seul ce qui s'était passé alors, et la no
vice connut par cette circonstance la vérité de ce qui avait été
révélé à sa Maîtresse touchant l'heureux état de son père .»
Ce qui suit est raconté par notre vénérable Sœur elle
même :
« Une fois, dit-elle, ayant vu en songe une religieuse, dé
cédée depuis longtemps, elle me dit qu'elle souffrait beau lis à [
coup en purgatoire, mais que Dieu venait de luifairesouffrir
une peine incomparable, qui était la vue d'une de ses pa
rentes, précipitée dans l'enfer.Je m'éveillai sur ces paroles
avec de si grandes peines, qu'il me semblait qu'elle m'avait
imprimé les siennes, sentant mon corps si brisé que je ne
me remuais qu'avec peine. Mais comme on ne doit pas croire
aux songes, je n'y faisais pas grande réflexion; mais elle
m'y en fit bien faire malgré moi, car elle me pressait si fort
qu'elle ne me donnait point de repos, me disant incessam
ment : « Priez Dieu pour moi;offrez-lui vos souffrances unies
à celles de Jésus-Christ pour soulager les miennes ! Donnez
moi tout ce que vous ferez jusqu'au premier vendredi de
mai, que vous communierez pour moi. » Ce que je fis avec
le congé de ma Supérieure. Mais ma peine s'augmenta si
fort, qu'elle m'accablait sans pouvoir trouver de soulagement
ni de repos; car l'obéissance m'ayant fait retirer pour en pren
dre, je ne fus pas sitôt au lit qu'il me semblait l'avoir proche lite
de moi, me disant ces paroles : « Te voilà dans ton lit, bien
à ton aise : regarde-moi couchée dans un lit de flammes, 0ù
je souffre des maux intolérables. » Et me faisant voir cet
horrible lit, qui me fait frémir toutes les fois que j'y pense,
dont le dessous était des pointes aiguës qui étaient tout en
feu et lui entraient dans la chair, elle me disait que c'était à
cause de sa paresse et négligence àl'observance de ses règles,
*as
1 Nous avons constaté par nos Mémoires que cette novice est sœur
Péronne-Rosalie de Farges. -
PAR SES CONTEMPORAINES - 305
et de ses infidélités à Dieu. « On me déchire le cœur avec des
- peignes de fer tout ardents, ce qui est ma plus cruelle douleur
pour les pensées de murmure et de désapprouvement dans
lesquelles je me suis entretenue contre mes Supérieures. Ma
la San
langue est mangée de vermine pour punir mes paroles contre
la charité; et pour mon peu de silence, voilà ma bouche
tout ulcérée. Ah! que je voudrais bien que toutes les âmes
consacrées à Dieu me pussent voir dans cet horrible tour
ment !Si je leur pouvais faire sentir la grandeur de mes
peines, et celles qui sont préparées à celles qui vivent négli
gemment dans leur vocation, sans doute qu'elles y marche
raient avec une autre ardeur dans l'exacte observance. Elles
se garderaient bien de tomber dans les défauts qui me font
tant souffrir. » Tout cela me faisait fondre en larmes. On me
voulait donner quelques remèdes, elle me dit : « L'on pense
bien à te soulager dans tes maux, mais personne ne pense à
alléger les miens. Hélas! un jour d'exactitude au silence de
t0ute la Communauté, guérirait ma bouche ulcérée. Un autre
passé dans la pratique de la charité, sans faire aucune faute
contre icelle, guérirait ma langue. Un troisième passé sans
laire aucun murmure ni désapprouvement contre la Supé
s* rieure, guérirait mon cœur déchiré. » Après avoir fait la
communion qu'elle m'avait demandée, elle me dit que ses
horribles tourments étaient bien diminués; car on lui avait
dit une messe en l'honneur de la Passion, mais qu'elle était
encore pour longtemps en purgatoire, où elle souffrait les
peines qui sont dues aux âmes qui ont été tièdes au service
de Dieu. Je me trouvai affranchie de mes peines, qui, m'a
vait-elle dit, ne diminueraient point qu'elle ne fût soulagée 1.»
:
" A ces preuves si frappantes des connaissances surnaturelles de notre
Sœur nous ajouterons encore le passage suivant, tiré du procès de 1715.
3: Sur Marie-Rosalie de Lyonne assure que la servante de Dieu, Mar Déposition
guerite-Marie Alacoque, avait un grand respect et une grande confiance de sœur
Marie - Rosalie
aux saints anges, qu'elle priait continuellement, et exhortait les autres
** d'en faire autant pour les âmes du purgatoire, à l'intention desquelles
de Lyonne,
T. I. - 20
306 VIE DE LA BIENHEUREUSE
[Au milieu des peines de tout genre auxquelles notre chère
Sœur s'était dévouée, pendant cette année 1688, son divin
Maître daigna lui ménager une grande consolation le jour de
la fête de la Visitation (2 juillet).] Voici ce qu'elle raconte à
ce sujet :
Grâce reçue « Ayant eu le bonheur de passer tout le jour de la Visi- |
lejour - - - -
de la visitation, tation devant le très-saint Sacrement, mon Souverain daigna
1688. -. - - A
gratifier sa chétive esclave de plusieurs grâces particulières est
de son Cœur amoureux, lequel me retirant toute au dedans
de lui-même, me fit goûter ce que je ne puis exprimer. Il ii
me fut, ce me semble, représenté un lieu fort éminent, spa- : |
cieux et admirable en sa beauté, au centre duquel il y avait
un trône de flammes dans lequel était l'aimable Cœur de in,
Jésus avec sa plaie, laquelle jetait des rayons si ardents et |
lumineux, que tout ce lieu en était éclairé et échauffé. La le,
très-sainte Vierge était d'un côté, notre Père saint François ,
de Sales de l'autre, avec le saint père de La Colombière, et
les filles de la Visitation paraissaient dans ce lieu, leurs bons
anges à leurs côtés, qui tenaient chacun un cœur en main
La sainte Vierge nous invitait par ces paroles maternelles :
« Venez, mes filles bien-aimées; approchez-vous, car je vous
veux rendre dépositaires de ce précieux trésor que le divin
soleil de Justice a formé dans la terre vierge de mon cœur,
où il a été caché neuf mois, après lesquels il s'est manifesté
aux hommes, qui, n'en connaissant pas le prix, l'ont méprisé
parce qu'ils l'ont vu mêlé et recouvert de leur terre, dans
laquelle le Père éternel avait jeté toute l'ordure et corrup
tion de leurs péchés, lesquels il a fait purifier pendant trente
-
elle demandait et faisait de rudes pénitences. Plusieurs personnes du dehors
venaient s'informer d'elle, de l'état de leurs parents nouvellement décédés,
à qui elle répondait : « Est-ce que je sais ce qui se passe en purgatoire ?
Cependant, quelque temps après, elle disait aux uns : « Dieu a fait une
grande grâce à un tel, il l'a mis dans son paradis ; et il n'a été qu'un tel
temps dans le Purgatoire. » Elle exhortait les autres à continuer leurs ,
prières, leur disant que leurs défunts n'yseraient plus que quelque temps
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 307
trois ans dans les ardeurs du feu de sa charité; mais voyant
que les hommes, bien loin de s'enrichir et de se prévaloir
d'un si précieux trésor, selon les fins pour lesquelles il leur
: avait étédonné, tâchaient, au contraire, de le réduire à néant
et l'exterminer s'ils avaient pu de dessus la terre, le Père
éternel, par un excès de miséricorde, a fait servir leur malice
pour leur rendre encore plus utile cet or précieux, lequel,
par les coups qu'ils lui ont donnés en sa Passion, en a fait
une monnaie inâppréciable, marquée au coin de sa divinité,
afin qu'ils en puissent payer leurs dettes et négocier la
grande affaire de leur salut éternel. » -
« Cette Reine de bonté continuant de parler aux filles de la
Visitation, leur dit en leur montrant ce divin Cœur : « Voilà
ce divin Trésor qui vous est particulièrement manifesté par
le tendre amour que mon Fils a pour votre Institut, qu'il re
garde et aime comme son cher Benjamin; et pour cela le veut
avantager de cette possession par-dessus les autres. Et il faut
que non-seulement celles qui le composent s'enrichissent de
ce Trésor inépuisable, mais encore qu'elles distribuent cette
précieuse monnaie de tout leur pouvoir, avec abondance, en
tâchant d'en enrichir tout le monde, sans craindre qu'il dé
faille; car plus elles y prendront, plus il y aura à prendre.»
« Et puis se tournant vers le bon père de La Colombière,
cette Mère de bonté lui dit : « Et vous, fidèle serviteur de
mon divin Fils, vous avez grande part à ce précieux Trésor ;
Car, s'il est donné aux filles de la Visitation de le faire con
naître, aimer et le distribuer aux autres, il est réservé aux
Pères de la Compagnie d'en faire voir et connaître l'utilité
et la valeur, afin qu'on en profite en le recevant avec le
respect et la reconnaissance dus à un si grand bienfait. Et
à mesure qu'ils lui feront ce plaisir, ce divin Cœur, source
féconde de bénédictions et de grâces, les versera si abon
damment sur lesfonctions de leur ministère, qu'ils produi
ront des fruits au delà de leurs travaux et de leurs espé
308 VIE DE LA BIENHEUREUSE
rances, et même pour le salut et la perfection de chacun
d'eux en particulier. »
Ensuite notre saint Fondateur parlant à ses filles : « 0
fille de bonne odeur, venez puiser dans la source de béné
diction les eaux de salut, dont il s'est déjà fait un petit écou
lement dans vos âmes par le ruisseau de vos constitutions,
qui en est sorti. C'est dans ce divin Cœur que vous trou
verez un moyen facile de vous acquitter parfaitement de ce
qui vous est enjoint dans ce premier article de votre Direc
toire, qui contient en substance toute la perfection de votre
Institut : - Que toute leur vie et exercices soient pour
s'unir avec Dieu. - Il faut pour cela que ce Cœur soit la vie
qui vous anime, son amour notre exercice continuel,qui seul
peut nous unir à Dieu, pour aider parprières et bons exemples
la sainte Église, et le salut du prochain. Et pour cela, nous
prierons dans le Cœur et par le Cœur de Jésus, qui se veut
rendre tout dc nouveau le Médiateur entre Dieu et les hommes.
Nos bons exemples seront de vivre conformément auxsaintes
maximes et vertus de ce divin Cœur, et nous aiderons au
salut du prochain en leur distribuant cette sainte dévotion.
Nous tâcherons de répandre la bonne odeur du sacré Cœur
de Jésus-Christ dans celui des fidèles, afin que nous soyons
la joie et la couronne de cet aimable Cœur. »
Ensuite les bons anges s'approchèrent pour présenterà ce
divin Cœur ceux qu'ils tenaient, dont les uns ayant touché );
cette plaie sacrée devenaient beaux, aimables et luisants
comme des étoiles ; d'autres devenaient tout noirs et h0r
ribles ; mais il y en eut plusieurs dont les noms demeuré
rent écrits en lettres d'or dans le sacré Cœur, dans lequel
quelques-uns de ceux dont je parle s'écoulèrent et abîmèrent
avec avidité et plaisir de part et d'autre, en disant: « C'est dans
cet abîme d'amour où est notre demeure et repos pour tou
jours. » Et c'étaient les cœurs de ceux qui ont le plus tra
vaillé à faire connaître et aimer celui de notre divin Maître
PAR SES CONTEMPORAINES 309
[C'est dans cettevue de la glorification du Cœur de Jésus
que notre Monastère eut la pensée de célébrer avec un éclat
inaccoutumé la bénédiction de la chapelle qui venait de s'a
chever en son honneur dans notre jardin (7 septembre 1688).
Messieurs les sociétaires de cette ville et messieurs les curés Bénédiction
de la chapell
des paroisses voisines se rendirent tous à l'église paroissiale du Sacré-Cœu -
et vinrent ensuite processionnellement dans notre enclos, dans l'enclos
suivis d'un grand nombre de personnes qu'on ne put empê
cher d'entrer. Il était une heure après midi, et les cérémo
nies et prières durèrent deux heures.
Pendant ce temps et longtemps après, notre bienheureuse
Sœur demeura dans la chapelle, tellement ravie et abîmée
en Dieu, que de toutes les personnes qui désiraient ardem
ment lui parler, aucune n'osa se donner cette pieuse satis
faction. Durant ces trois heures on l'observa soigneusement
pour voir si elle ne changerait pas de position, mais on la
remarqua toujours immobile comme une statue.
Que se passa-t-il alors dans l'intérieur de cette amie de
Jésus?C'estun secret qu'elle n'a point trahi; mais en voyant
le triomphe du Cœur sacré, son âme s'écria, sans doute ,
comme autrefois le vieillard Siméon : « Maintenant je mour
rai contente, puisque le Cœur de mon Sauveur commence
d'être connu !. » Si elle écrivait ces paroles à la mère
Greyfié, après le 21 juin 1686, combien plus elle dut les
r - -
répéter le 7 septembre 1688, au moment où le premier sanc
: * _ - °- _ * 1 n ° 1 • •
tuaire était dédié au culte du sacré Cœur * !
-
Quant au tableau qui devait orner l'autel et rappeler l'amour
- - -
immense du Cœur de Jésus, il se trouvait placé au moment
1 On appelait ainsi une société de prêtres, tous més à Paray, et attachés
à l'église paroissiale, qui disposait des dotations faites en leur faveur par
les habitants. Cette société avait été fondée en 1651. Le nombre de ses
membres s'est élevé jusqu'à vingt-cinq. -
2 Ce petit monument existe encore aujourd'hui, et le 22 juin 1865,
notre Bienheureuse, portée en triomphe, s'y arrêta quelques instants, à
notre grande satisfaction.
310 VIE DE LA BIENHEUREUSE
de la bénédiction. Exécuté à Dijon d'après la miniature de la
mère Greyfié et sous la surveillance de la mère de Saumaise,
il ne pouvait manquer de plaire à leur bienheureuse fille.
Aussi en le voyant laissa-t-elle échapper un cri d'admira
tion, qu'elle traduisit ainsi dans une lettre à la mère de
Saumaise :
« Je ne peux vous exprimer le doux transport de joie que
ressentit mon cœur à la vue de notre tableau.Je ne me las
sais jamais de le regarder, tant je le trouve beau, et je vous
donnais mille bénédictions . . »
1 Ce tableau, dont la révolution nous a dépossédées, se conserve actuel
lement dans l'église paroissiale de Semur, en Brionnais. Nous en avons
fait faire une fidèle copie, qui orne encore la même chapelle. Pour la
miniature envoyée par la mère Greyfié, et comblée de tant d'honneurs
le 21 juin 1686, nous avons complétement perdu ses traces depuis la ré
volution. Il n'en est pas de même de la première image exposée au noviciat
le jour de sainte Marguerite en 1685; elle est conservée chez nos sœurs
de Turin depuis 1738, qu'elle leur fut donnée par notre Communauté
Voici la copie d'une pièce authentique qui accompagnaitla précieuseimage :
De notre monastère de Paray, ce deux octobre 1738.
Nous certifions que l'image du sacré Cœur de Jésus que j'ai l'honneur
de vous envoyer est véritablement celle que nous mîmes le jour de sainte
Marguerite, fête de notre digne Maîtresse, sœur Marguerite-Marie Ala
coque, et que nous plaçâmes sur l'autel du noviciat, ainsi qu'il est mar
qué, et que vous l'avez vu dans la vie de cette sainte fille. Elle l'a gardée
cinq ans, qu'elle vécut encore après l'érection de cette dévotion. Lors
qu'elle mourut, notre très-honorée sœur de Farges, une de ses novices,
s'en saisit, et l'a gardée jusqu'à sa mort, qui arriva l'année 1733, la
deuxième de ma supériorité, qu'une de nos Sœurs vint me demander de la
garder, celle-ci étant décédée l'année dernière (sœur Madeleine-Victoire
de Vichy-Chamron ; c'est la seule qui soit décédée en 1737), et la lui
ayant trouvée, nous avons avec plaisir satisfait le désir que vous m'aviez
témoigné d'avoir cette image. Nous sommes encore deux de ses novices
qui vous le certifions, avec une de ses amies, qui était de nos dévotions.
Ce sont les trois qui restent en vie de ce temps-là; il y a cinquante-trois ans
que nous commençâmes cette insigne dévotion dans notre Noviciat. En foi
de quoi nous avons signé avec notre très-honorée mère Supérieure.
Sœur Marie-Hélène Coing, supérieure.
Sœur Marie - Nicole de la Faige des Claines.
Sœur Péronne-Marguerite Verchère.
Sœur Marie-Lazare Dusson. (Du rang des sœurs domestiques.)
Cette dernière fut l'une des plus ferventes disciples du sacré Cœur, dès
les commencements ; voir sa biographie note R.
PAR SES CONTEMPORAINES 34 1
Un si grand événement dans la vie de notre chère sœur
Marguerite-Marie ne lui permettait pas de s'en tenir à la
lettre que nous venons de citer. Son cœur avait besoin de
s'épancher aussi dans celui de la mère Greyfié, dont la ré
ponse est digne de ces âmes que sœur Marguerite-Marie
voyait tout à l'heure s'abîmer dans le Cœur de Jésus.]
« Grand merci, mon cher enfant, lui écrivait-elle, de votre Lettre
de la mère
petit office du sacré Cœur, et du soin que vous avez eu de Greyfié,
1688,
penser à moi le jour de la consécration de votre bel oratoire.
Continuez-moi cette charité, ma chère amie. De mon côté,
je prie aussi le Cœur adorable de notre divin Sauveur de se
rendre toujours maître absolu du vôtre, et de vous augmen
ter tous les jours lajoie de le voir aimer et servir, en augmen
: tant la sainte ferveur et le nombre de ses dévots.
« Je me suis avisée depuis peu d'inspirer ici, à nos Sœurs,
par manière d'entreprise dévote, que quand elles entendront
sonner l'horloge elles se souviennent de bénir l'heure et le
moment fortuné auquel cet adorable Cœur fut formé par
l'opération du Saint-Esprit dans le sein très-pur de notre
Reine, la divine Marie, ajoutant quelques paroles d'action de
grâces à cet adorable Cœur de son infinie charité pour nous 1.
Nous espérons tout de sa céleste faveur;je crois que celle
de la croix ne vous manquera pas, jusqu'à ce qu'elle vous
aitportée et posée dans le Cœur du Sauveur pour toute la
sainte éternité. Ainsi, mon enfant, demeurez en paix. Vous
êtes bien; et moi, je demeure toujours toute vôtre de bon
C0eur. D. S. B, »
[On conçoit combien le nouveau sanctuaire devait être .
1 Cette pieuse coutume avait été insinuée à la mère Greyfié par sa chère
fille Marguerite-Marie; et nous avons vu qu'elle la recommandait beau
C0up à ses novices.
N'y trouvons-nous pas aussi la première idée du culte perpétuel du sacré
Ceur de Jésus, qui s'organisa un peu plus tard chez nous et ailleurs,
sous le titre de confrérie de l'Adoration perpétuelle, et qui s'est si heu
reusement développée de nos jours sous le nom de Garde-d'honneur ?
312 VIE DE LA BIENHEUREUSE
précieux à notre chère Sœur. Plus d'une fois il fut le lieu de
communications intimes du divin Maître. Elle nous l'ap
prend elle - même dans ce fragment d'une lettre qu'elle
Anniversaire écrivait le 29 février 1689 à la mère de Saumaise : « J'es
de la mort -
* père que le divin Cœur se rendra une source abondante et
, c *:, inépuisable de miséricorde et de grâces, ainsi qu'il me |
- semble l'avoir promis à notre bon père de La Colombière,
le jour de sa fête, je veux dire je jour de sa mort (15 fé
vrier), que je fus célébrer à notre chapelle , depuis les dix
heures du matinjusqu'à environ quatre heures du soir, par
un grand privilége de l'obéissance, parce que l'on me voyait
accablée de souffrances qui ne m'ont pas cessé depuis près
de six semaines.
C'était aussi une grande consolation pour notre chère
Sœur, de voir depuis lors la Communauté venir procession
nellement les premiers vendredis de chaque moisà ce pieux
sanctuaire en chantant les litanies du sacré Cœur, et y
renouveler son amende honorable et sa consécration.
[ Dix-huit jours avant l'anniversaire du 15 février que vient s
de rappeler notre vénérée Sœur, elle avait été gratifiée d'une
nouvelle apparition de notre saint Fondateur. C'était le jour :
de sa fête, et l'on a déjà vu qu'elle ne se passait pas sans ,
quelques grâcesparticulières.] Écoutons-la nous dire celle de
cette année (1689).
Autre grace « Me trouvant, dit-elle, devant le saint Sacrement,il me :
*. semblait que ce Bienheureux, accompagné de notre digne
de mère de Chantal, me dit distinctement : « Dieu m'ayant ,
saint François
de1689.
sales , commandé de visiter tous les Monastères de l'Institut, il me
A, •
.
promit que toutes celles que je reconnaîtrais pour mes vraies ,
filles seraient reçues de lui pour ses épouses.
1 La chapelle du Sacré-Cœur, dans l'enclos. Quand nous n'aurions pas
d'autres preuves écrites, ce texte suffirait à le démontrer. Les paroles qui
le terminent font voir que la Bienheureuse ne pouvait suivre alors les
exercices communs du chœur.
PAR SES CONTEMPORAINES 313
« Pour accomplir ce commandement, je n'ai rien fait que
de visiter les cœurs des Supérieures, dans lesquels tous .
ceux des filles de la Visitation doivent être renfermés.
Soient-elles bonnes ou mauvaises, elles représentent la
personne de Jésus-Christ. Toutes celles qui seront séparées
d'elles, le seront pareillement de lui. Il y a une Commu
nauté qui m'a donné bien de la joie, n'y en trouvant que
trois, dans une autre cinq, lesquelles n'ont pas été mises
au nombre de mes filles. Mais il y en a une qui me cause
bien de la douleur, y en ayant le tiers qui n'ont point été
reconnues de moi. » La digne mère de Chantal dit fort dis
tinctement que tout cela ne venait que du manquement de
simplicité de laquelle on était déchu, et que les murs qui
quittaient leurs fondements seraient bientôt renversés. « Je
sentais tant de douleur de voir une fille de la Visitation
manquer de simplicité lorsque j'étais parmi elles, que j'au
rais souffert avec moins de déplaisir qu'elle m'eût donné
d'un couteau dans le cœur.Que chaque Supérieure fasse son
p0ssible pour rétablir cette chère vertu et l'humilité. Et s'il
n'y a bientôt de l'amendement, Dieu les visitera sévèrement. »
Priant notre sainte Fondatrice de me faire connaître les
, plus particuliers manquements : « C'est, dit-elle, que l'on dit
ses fautes avec déguisement, ce qui fait que les autres sont
accusées injustement. L'on se justifie en accusant les autres,
et, en un mot, on cherche sa propre gloire et non celle de
Dieu. Celles qui en usent ainsi se rendent la risée du dé
mon, qui, après les avoir remplies du vent de la propre
estime d'elles-mêmes, les regarde comme un vaisseau vide
qui n'est plus propre qu'à lui servir de jouet. La curiosité
fait encore beaucoup de mal, puisque celles qui s'informent
curieusement des défauts des autres, tombent dans l'aveu
glement de Dieu et d'elles-mêmes. Cette digne Mère finit
par ces mots : « Les vraies filles de la Visitatiom ne se
doivent réjouir qu'en la Croix et ne se glorifier que
314 VIE DE LA BIENHEUREUSE
des humiliations, puisqu'elles ne doivent triompher que
par la Croix. Que l'on retranche toute prétention de faire
plus ou moins que ce que les règles marquent. Le plus effi
cace moyen que nous ayons de nous relever de nos chutes,
est le sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et notre
saint Fondateur l'a obtenu à notre Institut pour l'empêcher
de succomber sous les artifices d'un esprit étranger, plein
d'orgueil et d'ambition, qui ne cherche qu'à ruiner l'esprit
d'humilité et de simplicité, qui est le fondement de l'édifice
que Satan ne cherche qu'à renverser, ce qu'il ne pourra
faire, notre Institut ayant ce sacré Cœur pour défenseur et
pour soutien. »
[Toute pénétrée de cette céleste vision, notre bienheureuse
Sœur écrivait à la mère de Saumaise, le 23 février 1689 :]
« Il me semble que notre saint Fondateur, ce vrai ami du
Cœur de Dieu, a été le principal moteur de ce don salutaire
pour l'obtenir en faveur de notre Institut, parce que Satan
voulait vomir sa rage pour en détruire l'esprit, et par Ce
moyen le renverser. Mais j'espère qu'il n'en viendra pas à
bout, si nous voulons, selon les intentions de notre saint
Père, nous servir des moyens qu'il nous présente pour nous
remettre, malgré Satan, dans la première vigueur de l'es
prit de notre sainte vocation, vivant selon les maximes du
sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ah! que de
grâces il s'est proposé de répandre sur ce cher Institut, et
en particulier dans les maisons qui lui procureront plus
- d'honneur et de gloire, pourvu que nous soyons fidèles à ôter
ce qu'il nous fera connaître lui empêcher la complaisance
qu'il veut prendre à répandre la suave onction de son amour
sur le général et le particulier de ses chères Communautés.»
[ Peu de temps après, Notre-Seigneur montrait encore à
sa servante les puissants effets de l'aimable dévotion à S0n
sacré Cœur, et la consolante extension qui s'en ferait dans
tout le monde : ]
--
PAR SES CONTEMPORAINES 315
« ll m'a fait voir, dit-elle, la dévotion à son divin Cœur La dévotion
au sacré Cœur
comme un bel arbre qu'il avait destiné de toute éternité
un bel arbre,
pour prendre son germe et ses racines au milieu de notre " 1689,
Institut, pour étendre ensuite ses branches dans les maisons
qui le composent, afin que chacune en pût cueillir les fruits
à son gré et selon son goût, quoique avec inégale abon
dance, qui sera mesurée au travail, de même que le profit à
la bonne disposition de celles qui s'en nourriront.
« Mais ce sont des fruits de vie et de salut éternel, qui
nous doivent renouveler dans l'esprit primitif de notre sainte
v0cation. Il me semble que jamais la gloire accidentelle de
notre saint Père et Fondateur ne s'est tant augmentée
comme elle fait par ce moyen. Mais ce divin Cœur veut que
les filles de la Visitation distribuent les fruits de cet arbre
sacré avec abondance à tous ceux qui désireront d'en man
ger, sans crainte qu'ils leur manquent; parce qu'il prétend,
comme il l'a fait entendre à son indigne esclave, de redonner
par ce moyen la vie à plusieurs en les retirant du chemin de
l la perdition, en ruinant l'empire de Satan dans les âmes
p0ur y établir celui de son amour, qui n'en laissera périr
aucune de celles qui lui seront consacrées pour lui rendre
t0us leurs hommages et amour d'une sincère et franche vo
lonté, et lui en procurer selon toute l'étendue de leur pouvoir.
Mais il ne veut pas s'en arrêter là. Il a encore de plus grands
desseins qui ne peuvent être exécutés que par sa toute-puis
sance, qui peut tout ce qu'elle veut. »
« Notre bon père de La Colombière, continue notre chère Mission spéciale
réservée
- Sœur, a obtenu que la très-sainte Compagnie de Jésus sera à la Compagnie
de Jésus.
gratifiée, après notre cher Institut, de toutes les grâces et
priviléges particuliers de la dévotion du sacré. Cœur de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, leur promettant qu'il répan
dra abondamment et avec profusion ses saintes bénédictions
Sur les travaux du saint exercice de charité sur les âmes des
quelles ils s'occupent. Et ce divin Cœur me semble avoir un
31(6 VIE DE LA BIENHEUREUSE
si ardént désir d'être connu, aimé et adoré particulièrement
de ces bons Pères, qu'il leur promet, si je ne me trompe,
de répandre tellement l'onction de son ardente charité sur
leurs paroles, avec des grâces si fortes et si puissantes, ll slu
qu'ils seront comme des glaives à deux tranchants qui pénè
treront les cœurs les plus endurcis des plus obstinés pécheurs
pour en faire sortir la source de pénitence qui purifie et sanc
tifie les âmes. Mais il faut pour cela qu'ils tâchent de puiser lts
toutes leurs lumières dans la source inépuisable de toute la
science et charité des saints. »
[Notre chère Sœur ne pouvait tarder de faire part au
Révérend Père Rolin des consolantes promesses du Cœur
adorable pour la Compagnie de Jésus; aussi lui écrivait-elle
quelque temps après cette lettre remarquable :]
Lettre «Que ne puis-je raconter à tout le monde ce que je sais
au père Rolin de cette aimable dévotion ! Mon Père, je vous en conjure,
sur la dévotion
au sacré Cœur, n'oubliez rien pour l'inspirer à tout le monde.Jésus-Christ
1689. les
m'a fait connaître, de manière à n'en pouvoir douter, que
c'était par le moyen des Pères de la Compagnie de Jésus
qu'il voulait établir partout cette dévotion, et par elle se faire allié
un nombre infini de serviteurs fidèles, de parfaits amis et
d'enfants reconnaissants.
le
Avantages « Je ne sache pas qu'il y ait nul exercice de dévotion dans
de la dévotion
au sacré Cœur. la vie spirituelle qui soit plus propre pour élever en peu de
temps une âme à la plus haute sainteté, et pour lui faire
goûter les véritables douceurs qu'on trouve au service de
Dieu. Oui, je le dis avec assurance, si l'on savait combien
|
Jésus-Christ a pour agréable cette dévotion, il n'est pas un
chrétien, pour peu d'amour qu'il eût pour cet aimable Sau
veur, qui.ne la pratiquât d'abord. -
**
« Faites en sorte que les personnes religieuses l'em
brassent, car elles en retireront tant de secours, qu'il ne in
faudrait point d'autre moyen pour rétablir la première ferveul
et la plus exacte régularité dans les Communautés les moins
PAR sEs CONTEMPoRAINEs 317
bien réglées, et pour porter au comble de la sainteté celles
qui vivent dans la plus exacte régularité.
« Mon divin Sauveur m'a fait entendre que ceux qui tra
tss vaillent au salut des âmes auront l'art de toucher les cœurs
les plus endurcis, et travailleront avec un succès merveilleux
s'ils sont pénétrés eux-mêmes d'une tendre dévotion au divin
Cœur. -
« Pour les personnes séculières, elles trouveront par ce
moyen tous les secours nécessaires à leur état, c'est-à- dire
la paix dans leurfamille, le soulagement dans leurs travaux
et les bénédictions du Ciel dans toutes leurs entreprises. C'est
proprement dans ce Cœur adorable qu'elles trouveront un
lieu de refuge pendant leur vie, mais principalement à l'heure
de la mort.Ah! qu'il est doux de mourir après avoir eu une
constante dévotion au sacré Cœur de Celui qui nous doit
juger !
« Enfin, il est visible qu'il n'est personne au monde qui
ne ressentît toutes sortes de secours du Ciel, s'il avait pour
Jésus-Christ un amour parfaitement reconnaissant, tel qu'est
: celui qu'on lui témoigne par la dévotion à son sacré Cœur. »
[Dans le courant de cette même année 1689, notre chère Lettre
à la mère
Sur Marguerite-Marie écrivant à la mère de Saumaise, s'ex de Saumaise
Sur
** primait ainsi: | le même sujet.
« Notre-Seigneur m'a découvert des trésors d'amour et de
grâces pour les personnes qui se consacreront et se sacri
fieront toutes à lui rendre et procurer l'honneur, l'amour et
la gloire qui seront en leur pouvoir, mais des trésors si
grands, qu'il m'est impossible de m'en exprimer. Cet aimable
Cœur a un désir infini d'être connu et aimé de ses créatures,
dans lesquelles il veut établir son empire comme la source
de tout bien, afin de pourvoir à tous leurs besoins. C'est pour
cela qu'il veut qu'on s'adresse à lui avec une grande con
fiance, et il me semble qu'il n'y a pas de moyen plus efficace
al*
d'obtenir ce qu'on lui demande, que de le faire par l'entre
318 VIE DE LA BIENHEUREUSE
mise du très-saint sacrifice de la messe un vendredi, en
faisant dire trois ou cinq messes, en l'honneur des cinq plaies,
Plusieurs personnes ont été guéries par ce moyen.On fait
prendre au malade cinq billets où on écrit : « Le sacré Cœur
de Jésus vous guérisse; » et de l'autre côté : « Louée soit la
très-pure et Immaculée Conception de la sainte Vierge . »
« Une autre fois, continue cette chère Sœur,il me semble
qu'il me fut dit après la sainte communion : « Je te promets,
dans l'excès de la miséricorde de mon Cœur, que son amour
tout-puissant accordera à tous ceux qui communieront les
premiers vendredis, neuf mois de suite, la grâce de la péni
tence finale, qu'ils ne mourront point dans ma disgrâce, ni
sans recevoir leurs sacrements, et qu'il se rendra leur asile
assuré à cette heure dernière. »
[ La famille de notre Sœur lui procurait une bien vive
consolation, en embrassant avec un généreux empressement
la dévotion du sacré Cœur,
Cette douce joie, elle l'épanchait avec simplicité dans le
cœur de sa bonne mère Marie-Françoise deSaumaise, lors
qu'elle lui disait en août 1689 :]
Fondation « Oui, ma très-chère Mère, c'est mon frère le séculier qui
faite
par la famille fait faire la chapelle dont je vous ai parlé, au Bois-Sainte
Alacoque.
Marie, et il a commandé un tableau comme le nôtre de céans
pour l'y mettre. Et mon frère le prêtre y fonde une messe à
perpétuité tous les vendredis de l'année, et chantée solennel
lement tous les premiers vendredis de chaque mois.Je vous
dis cela afin que vous bénissiez le sacré Cœur qui le leur a
inspiré; car je ne leur en ai point parlé, quelque envie que
j'en eusse, aimant beaucoup mieux que cela soit venu d'eux
mêmes. Vous ne sauriez croire le changement que ce divin
Cœur a fait en cette famille; ils m'ont assuré qu'ils seraient
1 Le frère de notre Bienheureuse, M.Jacques Alacoque, curé au Bois
Sainte-Marie, avait déjà fait l'expérience de l'efficacité des billets dont
elle parle ici.
-
PAR SES CONTEMPORAINES 319
tout prêts à donner jusqu'à la dernière goutte de leur sang
pour soutenir et accroître cette sainte dévotion *. »
[A mesure que la dévotion au sacréCœur de Jésus s'éten
dait, sa fidèle disciple grandissait en estime et en vénéra
tion.] Lesplus contraires autrefois se distinguaient entre les Estime
de
autres par la confiance qu'elles prirent en leur Assistante, la Communauté
pour sœur
et par l'empressement qu'elles montraient à recevoir ses Marguerite.
conseils. -
Cette estime et cette confiance devinrent si générales,qu'on
pensa dans la maison à la choisir pour Supérieure après les
six années de la mère Marie-Christine Melin, qui se termi
naient en 1690.
La croix
Elle en fut avertie par son divin Maître de la manière
du jeudi saint,
suivante : Un jeudi saint (23 mars 1690), Notre-Seigneur lui 1690,
présenta une croix qu'elle accepta sans comprendre ce qu'elle
lui signifiait.Après en avoir fait le sacrifice et s'y être sou
mise, elle apprit quelque temps après que c'était qu'on la
voulait mettre sur le catalogue pour l'élection prochaine. Ce
qui l'affligea si sensiblement, qu'elle s'en plaignit à Notre
Seigneur, lui disant : « Est-il possible, ô mon Dieu, que vous
permettiez qu'une créature comme moi soit exposée à la tête
d'une Communauté? Je vous demande par grâce d'éloigner
de moi cette croix; je me soumets à toute autre. »
Notre-Seigneur se rendit à sa demande, et la très-honorée
mère Catherine-Antoinette de Lévy-Chateaumorand fut élue.
Ce qui causa une grande joie à notre vénérable Sœur.
La première grâce qu'elle lui demanda fut de la sortir de
la charge d'Assistante, où elle savait qu'elle voulait la laisser,
ce qui déplut à Notre-Seigneur. Il l'en reprit à l'oraison du
1 L'heureuse influence de cette Sœur bien-aimée ne pouvait manquer
de se faire sentir dans sa famille; on ne recourait jamais à ses lumières
ni à ses prières sans en ressentir les effets. C'est ce qu'éprouva d'une
manière toute particulière sa belle-sœur, Angélique Aumônier, femme
de M. Chrysostome Alacoque. (Voir son Mémoire à la fin de ce volume.)
32() - vIE DE LA BIENHEUREUsE
soir, lui disant : « Eh quoi! ma fille, je me suis rendu à la sier
volonté, et pour l'amour de moi tu ne te feras pas violence. . iidé
Ce qui l'obligea d'aller trouver sa Supérieure pour lui en
demander pardon, l'assurant qu'elle était disposée à tout ce
qu'elle ordonnerait. -
Elle est Elle resta en effet dans sa charge, pour le bonheur de
*e la Communauté, qui s'adressait à elle confidemment.
"*"* Notre-Seigneur lui ayant donné beaucoup de lumières et
de grâces pour consoler les peines, chacune lui découvrait
les siennes avec permission ; celles mêmes quiparaissaient
prévenues contre elle se trouvaienttrès-bien de ses avis.
Il y avait plaisir à l'entendre parler de Dieu dans les con
versations; elle le faisait d'une manière si forte et siinsi
nuante, que les plus tièdes étaient animées à l'aimer. Elle ne
pouvait tenir d'autres discours que de l'amour et soumission
j
au bon plaisir de Dieu, qu'elle disait être les moyens les plus
sûrs pour arriver à la sainteté.
Elle consomma la sienne dans la charge d'Assistante,
*lid
ayant suivi la voie des saints jusqu'à la mort.
Cette chère Sœur a toujours continué de veiller l'heure de sy
prière de la nuit du jeudi au vendredi, jusqu'à l'élection de sisi
notre très-honorée Mère (Catherine-Antoinette). Lui ayant
demandé de continuer, et celle-ci la voyant si exténuée et in
firme, elle le lui défendit et toutes autres sortes d'austérités,
ne croyant pas qu'elle en pût supporter de si grandes.Celle
tis |
vertueuse Sœur prit ces refus avec une soumission admi
rable, lui disant que Notre -Seigneur demandait cela d'elle,
mais que puisque l'obéissance ne le jugeait pas à propos,
- elle demeurait en paix; ce qui édifia extrêmement la Supé
rieure, qui appréhendait qu'elle ne fût attachée à ces sortes
de pratiques. Elle reçut une grande consolation et édifica
tion, admirant la franchise et ouverture avec laquelle elle lui
avait parlé, qui augmenta l'estime qu'elle en avait. Celte
chère Sœur disait souvent : « Je ne vivraiplus guère, car je
PAR SES CONTEMPORAINES 321
ne souffre rien; notre chère Mère a trop soin de moi. » Ce
qui n'a été que trop véritable, car elle ne vécut que quatre
mois depuis cette époque.
Une autre fois, elle disaità une Sœur : « Je mourrai assu
rément cette année,parce que je ne souffre plus rien, et pour
ne pas empêcher les grands fruits que mon divin Sauveur
:
prétend tirer d'un livre de la dévotion au sacré Cœur de
Jésus . »
Sa confiance
Elle avait une foi si vive sur les promesses qu'elle avait dams
reçués de Jésus-Christ touchant l'établissement de cette dé les promesses ,
de
votion, qu'elle dit positivement au père de La Colombière, Notre-Seignenr.
lorsque tout semblait s'y opposer et qu'il y avait peu d'ap
parence qu'elle fût jamais bien reçue, que quand elle verrait
tout le monde déchaîné contre cette même dévotion, elle ne
désespèrerait jamais de la voir bien établie, depuis qu'elle
avait entendu ces paroles de son Sauveur : « Je regnerai
malgré mes ennemis, et je viendrai à bout du dessein pour
lequel je t'ai choisie, quelques efforts que fassent ceux qui
voudraient s'y opposer. »
Ces oppositions ne furent pas petites, comme l'on sait ;
mais Dieu, qui est le maître des cœurs, changea si bien celui
des personnes qui y mettaient le plus d'obstacles, qu'elle eut
la consolation, quelques années avant sa mort, de voir cette
dévotion approuvée, prêchée et établie presque partout,
excepté dans le diocèse qu'elle disait souvent qui serait le
dernier à l'honorer, parce qu'elle s'y croyait un obstacle .
1 L'auteur était le P. Croiset, de la Compagnie de Jésus. La Bienheu
reuse fut surnaturellement instruite de l'ouvrage qu'il se proposait de
donner au public, et qui ne fut publié qu'en 169l. Il est terminépar la
vie abrégée de notre chère Sœur, en 106 pages.
2 La fête du sacré Cœur s'établit bientôt dans tous les monastères de
la Visitation. Dès l'année 1689 on la célébrait à Dijon; puis à Mons en
Hainault, et à Aix en Provence (1693); à Bordeaux, à Brioude, à Mar
seille en 1699; et dans plusieurs autres lieux de la France et de l'étranger
avant la fin du xviie siècle.
L'évêque d'Autun, Mgr d'Hallencourt, sollicité par six monastères à la
T. 1. - 21
322 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Le père Rolin Après qu'un de ses directeurs, le père Rolin, eut entendu
hésite
s'il ne lui la confession générale de toute sa vie, qu'elle lui fil dans une
ordonnera pas
d'écrire de ses retraites, il fut longtemps à délibérer s'il ne lui or
sa confession
générale.
donnerait point de l'écrire et de la conserver, dans l'espé
rance, disait-il, qu'on pourrait un jour après sa mort c0n
naître l'extrême pureté de cette fidèle épouse de Jésus-Christ,
et juger jusqu'où peut aller l'innocence, la délicatesse et la
sublime sainteté d'une âme que Dieu a gouvernée et honorée
de ses plus grandes grâces dès le berceau, L'en ayant com
blée pendant sa vie, il lui en fut encore plus libéral sur la fin,
et lui en donna des assurances qu'elle m'a jamais bien expli
quées. Elle disait à ses plus confidentes, qu'il n'y avait plus
rien à souffrir en ce monde pour elle, et qu'infailliblement
elle mourrait bientôt.
Elle se prépare Elle voulut cependant s'y préparer par une retraite inté
à la mort.
rieure, qu'elle fit l'espace de quarante jours, et sonder un
peu d'où lui venait ce désir véhément qui la faisait sou
pirer après cet heureux jour, et si, en effet, il serait heu alais
reux pour elle, se croyant la plus grande pécheresse et la
plus indigne des bontés de son Dieu . . Voici ses sentiments
sur cela : -
22juillet « Depuis le jour de sainte Madeleine, je me suis sentie
1690,
extrêmement pressée de réformer ma vie, pour me tenir
prête à paraître devant la sainteté de Dieu, dont la justice
est si redoutable et les jugements impénétrables. ll laut la,
fois, n'accorda la permission de solenniser cette fête, avec messe et olite
propre, qu'en l'année 1713. 8s
Les six monastères qui se trouvaient sous la juridiction de l'évêque
d'Autun étaient ceux de Moulins, Paray, Autun, Charolles, Avallon et
Bourbon. -
En 1721, Mgr Blitersvich de Moncley, successeur de Mgr d'Hallencourt,
ordonna enfin de célébrer cette lête dans tout. son diocèse.
1 Dans cette longue retraite notre bienheureuse Sœur se contenta de
se tenir dans un recueillement plus intime et plus profond, faisant en
son particulier les exercices que sa Supérieure lui ava t permis, mais
vaquant d'ailleurs à toutes les fonctions de sa charge d'Assistante, avec
l'humilité, la déférence et la fidélité qui lui étaient habituelles.
PAR SES CONTEMPORAINES 323
donc que je tienne toujours mes comptes prêts afin de n'être
pas surprise; car c'est une chose horrible de tomber à l'heure
de la mort entre les mains d'un Dieu vivant, lorsque pen
dant sa vie on s'est retiré par le péché d'entre les bras d'un
Dieu mourant. -
« Je me suis donc proposé, pour effectuer un mouvement
si salutaire, de faire une retraite intérieure dans le sacré
Cœur de Jésus-Christ. J'attends et j'espère tous les secours
de grâce et de miséricorde qui me seront nécessaires, car
j'ai en lui toute ma confiance, comme étant le seul appui de
mon espérance, puisque son excessive bonté ne me rebute
jamais lorsque je m'adresse à lui; mais, au contraire, il
semble se faire un plaisir d'avoir trouvé un sujet aussi pauvre
et misérable que je suis pour remplir mon indigence de son
*: abondance infinie.
« La sainte Vierge sera ma bonne mère, et pour protec
teurs j'aurai saint Joseph et mon saint Fondateur. Le bon
père de La Colombière m'est donné pour directeur , pour
m'apprendre à accomplir les desseins de ce Cœur adorable,
conformément à ses maximes.
* « Le premier jour de ma retraite, mon occupation fut de
penser d'où pouvait me venir ce grand désir de mourir, puis
que cen'est pas l'ordinaire des criminelles, comme je la suis
devant Dieu, d'être bien aise de paraître devant leur juge,
et un juge dont la sainteté de justice pénètre jusqu'à la moelle
des os, auquel rien ne peut être caché, et qui ne laissera
rien d'impuni. Comment donc, mon âme, peux-tu sentir
une si grande joie à l'approche de la mort?Tu ne penses
pl*
qu'à finir ton exil, et tu es transportée de joie en te figurant
que tu sortiras bientôt de ta prison. Mais, hélas! prends
garde que d'une joie temporelle, qui ne provient peut-être
que d'aveuglement et d'ignorance, tu ne te plonges dans une
: " Par sa protection dans le ciel et le livre de sa Retraite.
324 VIE DE LA BIENHEUREUSE
éternelle tristesse, et que de cette prison mortelle et péris
sable tu me tombes dans ces cachots éternels, où il n'y aura
plus lieu d'espérer d'en sortir jamais ! :S
« Laissons donc, mon âme, cette joie et ce désir de mou
rir, pour ces âmes saintes et fervenles pour lesquelles sont
préparées de si grandes récompenses. Mais pour nous, les
œuvres d'une vie criminelle ne nous laissent rien à espérer que
des châtiments éternels, si Dieu n'était plus bon que juste à
notre égard. Pensant donc quel sera ton sort, pourras-tu sup
porter pendant une éternité l'absence de Celui dont lajouis
sance te donne de si ardents désirs, et dont la privation te
fait sentir de si cruelles peines?
*: s
« Mon Dieu ! que ce compte m'est difficile à faire, puisque
j'ai perdu mon temps, et que je ne sais comment le pouvoir
réparer ! Dans la peine où je me suis trouvée de mettre ces
comptes en état et les tenir toujours prêts à rendre, je n'ai
su à qui m'adresser, sinon à mon adorable Maître, qui, par
une grande bonté, a voulu se charger de le faire. C'est pour
quoi je lui ai remis tous les articles sur lesquels je dois être
jugée, et recevoir ma sentence, qui sont nos règles, consti
tutions et directoire, sur lesquels je seraijustifiée, ou c0n
damnée. Après lui avoir remis tous mes intérêts, j'ai senti
une paix admirable sous ses pieds, où il m'a tenue long
temps, comme tout anéantie, dans l'abîme de mon néant,
attendant ce qu'il jugerait de cette misérable criminelle.
« Le second jour, à mon oraison, il me fut présenté comme
dans un tableau tout ce que j'avais été, et ce que j'étais
alors : mais, mon Dieu, quel monstre plus défectueux et plus
horrible à voir ! Je n'y voyais aucun bien, mais tant de |
mal qu'il m'était un tourment d'y penser. Il me semble que S)
tout me condamne à un éternel supplice pour le grand abus *is
que j'ai fait de tânt de grâces, pour lesquelles je n'ai eu que
des infidélités, ingratitudes et perfidies. O mon Sauveur
*
qui suis-je, pour m'avoir attendue si longtemps à pénitence,
PAR SES CONTEMPORAINES 325
moi qui me suis mille fois exposée à être abîmée dans l'enfer
par l'excès de ma malice ! et autant de fois vous m'en avez
empêchée par votre bonté infinie. Continuez donc, mon
aimable Sauveur, de l'exercer sur un sujet si misérable.
Vous voyez que j'accepte de bon cœur toutes les peines et les
supplices qu'il vous plaira me faire souffrir en cette vie et en
l'autre. J'ai tant de douleur de vous avoir offensé, que je
voudrais avoir souffert toutes les peines dues aux péchés
que j'ai commis, et de tous ceux où je serais tombée sans le
secours de votre grâce. Oui, je voudrais avoir été plongée
dans tous ces tourments rigoureux, dès le moment où j'ai
c0mmencé à pécher, pour me servir de préservatif, plutôt
que de vous avoir tant offensé, et n'avoir autre punition
qu'un pardon que je vous demande pour l'amour de vous
même.Je ne réserve rien dans toute lavengeance qu'il plaira
à votre divine justice exercer sur cette criminelle, sinon,
que vous ne m'abandonniez pas à moi-même par de nou
[ it, velles rechutes dans le péché, pour punir les précédentes.
Ne me privez pas, ô mon Dieu, de vous aimer éternellement
p0ur ne vous avoir pas assez aimé dans le temps. Faites au
reste de moi tout ce qu'il vous plaira, je vous dois tout ce
que j'ai, tout ce que je suis. Et tout ce que je puis faire de
bien ne saurait réparer la moindre de mes fautes, que par
V0us-même. Je suis insolvable, vous le voyez bien, mon
divin Maître; mettez-moi en prison,j'y consens, pourvu que
ce soit dans celle de votre sacré Cœur. Et quand j'y serai,
tenez-moi là bien captive et liée des chaînes de votre amour,
jusqu'à ce que je vous aie payé tout ce que je vous dois; et
comme je ne le pourraijamais faire, aussi souhaité-je de
n'en jamais sortir. »
Il serait à souhaiter qu'elle eût continué d'écrire toutes les
Vues et lumières qu'elle reçut dans cette sainte quarantaine,
où elle s'appliqua à faire cette solitude intérieure pour se
préparer à la mort, preuve certaine qu'elle en avait connais-
-
326 VIE DE LA BIENHEUREUSE
sance. Nous aurions la consolation d'y voir plusieurs grâces
qu'elle reçut en même temps, ce dont nous sommes privées; -
elle ne les a pas voulu écrire, parce que, dit-elle,il aurait
été trop long. -
Cette vénérable Sœur, marchant à grands pas à la perfec
tion, arriva bientôt, selon le sentiment de ceux qui avaient
connaissance de son intérieur, à une grande sainteté. Elle
était si étroitement unie à Dieu depuis plusieurs années,
que le sommeil n'en interrompait que fort rarement la
pensée; ou plutôt c'était cette pensée qui interrompait son
sommeil. Il n'y avait plus d'occupation capable de la dis
traire. Elle était toute séparée d'elle-même et des choses de
la terre. Elle souffrait de me point souffrir, et elle regardait
la tranquillité dont elle jouissait, comme un châtiment de
Dieu. Voici ce qu'elle en marque à son Directeur :
« Je ne sais, mon Révérend Père, ce que je dois penser
de l'état où je suis maintenant; j'ai eu jusqu'ici trois désirs
si ardents, que je les regardais comme trois tyrans qui me
faisaient souffrir un continuel martyre, sans me donner un
seul moment de repos. Ces trois désirs étaient : d'aimer
parfaitement Jésus-Christ, de souffrir beaucoup pour son
amour, et de mourir dans l'ardeur de cet amour. Mais à
présent je me trouve dans une cessation de tous désirs qui *il
m'étonne. Je crains que cette prétendue paix ne soit un
effet de cette tranquillité où Dieu laisse quelquefois les
âmes infidèles; et j'appréhende que, par mes grandes infidé
lités à ses grâces, je me sois attiré cet état, qui est peut
*g
*l
être une marque de réprobation; car je vous avoue que je
ne puis rien vouloir ni rien désirer en ce monde, quoique
je voie qu'en matière de vertu tout me manque.Je vou
drais quelquefois m'en affliger, mais je ne puis, n'étant
pas en mon pouvoir d'agir. Je sens seulement un parfait
acquiescement au bon plaisir de Dieu, et un plaisir ineffable
dans les souffrances. La pensée qui me console de temps en
PAR SES CONTEMPORAINES 327
temps, c'est que le sacré Cœur fera tout pour moi, si je le
laisse faire;il voudra, il aimera, il désirera pour moi et sup
pléera à tous mes défauts. »
Elle était arrivée à cet état de perfection, lorsqu'il plut à
Notre-Seigneur de la retirer à lui. On a lieu de croire que,
les grands desseins que Dieu avait sur cette fidèle épouse
étant heureusement exécutés, il voulut mettre le comble à
tant de faveurs. Plus elle approchait de sa fin, et plus elle
s'unissait à Dieu. Son attention à la mortification la portait
à profiter de toutes les occasions qu'elle trouvait. C'est ce
*: qui la fit se priver de manger des raisins, lorsqu'on ven
dangeait dans notre jardin, peu de jours avant sa dernière
maladie. Pour rendre ce sacrifice plus parfait, elle en avait
ndir auparavant demandé la permission. Elle n'en aurait rien dit,
si l'on ne s'en était aperçu. Elle avait une grande fidélité à
Suivre les lumières que Notre-Seigneur lui donnait. Tout
élait toujours trop bon pour elle, parce que son goût était
fait à tout. Ce qui faisait qu'elle ne témoigna jamais de ré
pugnance à prendre tout ce qu'on lui présentait, même les
remèdes,quelque amers qu'ils fussent, ne voulant pas même
Se laver la bouche après les avoir pris, afin d'en conserver
plus longtemps l'amertume. - --
Si elle était si rigide dans ses maladies, qui étaient bien
fréquentes, elle l'était encore plus en santé; et nous pouvons
dire avec vérité qu'elle s'est soutenue toute sa vie dans cette
constante et généreuse mortification.
Cette humilité profonde, qui était sa vertu dominante, ce
il,
parfait amour pour Dieu, cette ferveur dont son cœur était
lS
toujours animé, la portaient incessamment à la pratique de
ces trois vertus, qui ont fait son caractère, car sa vie a été
une suite continuelle de souffrances, humiliations et mépris.
L'on peut dire qu'elle a aimé Dieu aussitôt qu'elle a su le con
naitre; et si les grandes grâces et faveurs qu'elle a reçues de
son divin Maître font le sujet de notre admiration, j'estime
328 VIE DE LA BIENHEUREUSE
que nous ne devons pas moins admirer la fidélité qu'elle a
eue à y répondre et persévérer à ne rien accorder à la nature,
parune parfaite abnégation. Elle ne s'est jamais relâchée un
moment de ces grandes et solides vertus, et elle est morte
dans l'exercice actuel du pur amour.
Elle prit mal la veille qu'elle se disposait pour entrer en
solitude. Une Sœur lui demandant si elle pourrait y aller,
elle lui dit : « Oui, mais ce sera la grande retraite. » Elle
s'alita neuf jours avant sa mort, qu'elle employa à se dis
poser à la venue de l'Époux, quoique son mal parût peu de Il l'
chose. L'on fit appeler monsieur Billet, notre ancien mé
decin, qui l'avait en grande estime, et qui nous avait dit
plusieurs fois dans ses maladies, qu'étant causées par l'a |
mour divin, il n'y avait point de remèdes. Il examina le mal lais
dont notre précieuse Sœur se plaignait, et l'assura que cela * la
ne serait rien. Le jour même de sa mort il assura encore
qu'il n'y avait nulle apparence qu'elle en dût mourir, si peu
sa maladie paraissait dangereuse ; mais elle persista toujours
à dire qu'elle en mourrait .
La grande certitude qu'elle en avait lui fit demander avec la y
beaucoup d'instance le saint viatique. Et sur ce qu'on lui
dit, qu'on ne le jugeait pas à propos, elle pria que, du moins,
on la fît communier, puisqu'elle était encore à jeun. On le lui
accorda. Elle reçut le saint Sacrement en forme de viatique,
sachant que c'était pour la dernière fois qu'elle le recevait le
Mais qui pourrait trouver des paroles assez expressives §
pour faire comprendre les ardeurs de son âme en cette sainle
action? Il suffit de dire qu'elles répondaient parfaitement |
bien à l'ardent amour qu'elle avait eu toute sa vie pour s0n
divin Maître dans cet adorable mystère. §
Une Sœur s'étant aperçue qu'elle souffrait extraordinai
1 Un jour, comme on opposait l'avis du médecin à la certitude qu'elle
donnait de sa mort, elle répondit agréablement : « Oh ! il vaut mieux
qu'un séculier mente qu'une religieuse. »
PAR SES CoNTEMPoRAINEs 329
rement, s'offrit de lui procurer quelque soulagement ; mais
elle l'en remercia, disant que tous les moments qui lui
restaient à vivre étaient trop précieux pour n'en pas pro
fiter; qu'à la vérité elle souffrait beaucoup, mais que ce
n'était pas encore assez pour contenter son désir, tant elle
trouvait de charmes dans les souffrances; qu'elle recevait
un si grand contentement à vivre et mourir sur la croix,
que, quelque ardent que fût le désir qu'elle avait de jouir
* is de son Dieu, elle en aurait encore un plus grand de de
lpi meurer en l'état où elle était jusqu'aujour dujugement, si
c'était le bon plaisir de Dieu, tant elle y goûtait de délices.
|| Toutes celles qui lui rendaient visite dans sa maladie ad
miraient la joie extraordinaire que lui causait la pensée de
la mort. Mais Dieu voulut interrompre pour quelque temps
cette abondance de douceurs intérieures dont elle était
comblée, en lui inspirant une si grande crainte de sa justice,
qu'elle entra tout à coup en des frayeurs étranges à la vue
des redoutables jugements de Dieu.
Ce fut par cette voie que Dieu voulut purifier cette sainte
âme. On la voyait trembler, s'humilier et s'abîmer devant
80n crucifix.On luientendait répéter, avec de profonds sou
pirs, ces paroles : « Miséricorde ! mon Dieu, miséricorde l »
Mais, quelque temps après, ses frayeurs se dissipèrent. Son
n . esprit se trouva dans un grand calme et dans une grande
assurance de son salut. La joie et la tranquillité parurent de
nouveau sur son visage, et elle s'écriait : Misericordias Do
** mini in æternum cantabo. D'autres fois : « Que veux-je au
ciel et que désiré-je sur la terre, que vous seul, ô mon
Dieu ! » -
Elle était si oppressée, que ne pouvant demeurer au lit,
il fallait la soutenir pour lui donner plus de facilité à respi
|
rer, disant souvent : « Hélas !je brûle, je brûle ! Si c'était
de l'amour divin, quelle consolation ! Mais je n'ai jamais su
aimer mon Dieu parfaitement. » Et s'adressant à celles qui
330 VIE DE LA BIENHEUREUSE
la soutenaient , elle disait : « Demandez-lui-en pardon p0ur
moi, et l'aimez bien de tout votre cœur pour réparer tous les
moments que je ne l'ai pasfait. Quel bonheur d'aimerDieul
Ah ! quel bonheur ! Aimez donc cet amour, mais aimez-le
parfaitement. » Ce qu'elle disait dans de tels transports, ils il
qu'il paraissait bien que son cœuren étaitvraimentpénétré
Elle s'étendit ensuite sur l'excès de l'amour d'un Dieu pour
ses créatures, et du peu de retour qu'elles lui rendent, de
mandant : « Irai-je encore loin ! » Et comme on lui dit que
selon le sentiment du médecin elle n'en mourrait pas, elle
s'écria pour lors : « Ah ! Seigneur, quand me retirerez-vous
donc de ce lieu d'exil ! » disant plusieurs fois : Ad te levavi
oculos meos, etc.; Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi,
etc. « Oui, j'espère que, par la miséricorde du sacré Cœur,
nous irons en la maison duSeigneur.» Elle pria qu'ondîtauprès
d'elle les litanies de ce Cœur adorable et celles de la sainte .
Vierge, pour se la rendrefavorable à son dernier moment, et
d'invoquer pour elle son saint Fondateur, son saint Ange,
saint Joseph, pour demander de l'assister de leurs protections.
Comme l'amour des humiliations, et le désir d'êlre dans
un éternel oubli dans le monde l'a accompagnée jusqu'à son
dernier soupir, peu d'heures avant sa mort elle fit promettre
à sa Supérieure * qu'elle ne parlerait jamais de tout ce
qu'elle lui avait dit en confiance qui pût lui être avantageux
Et ayant fait appeler une de nos Sœurs qui avait été sa n0
vice *, et qu'elle estimait singulièrement pour sa haute vertu
« Je vous prie, lui dit-elle, ma chère Sœur, d'écrire inces
samment au R. P. Rolin, pour le prier de brûler mes lettres,
et de me garder inviolablement le secret que je lui ai souvent
demandé. »
1 Sœur Françoise-Rosalie Verchère et sœur Péronne-Rosalie de Farges, * ls
auteurs de ce Mémoire.
2 La mère de Lévy-Chateaumorand.
- 2 Sœur Péronne-Rosalie de Farges.
PAR SES CONTEMPORAINES 331
Une heure avant qu'elle expirât, elle fit appeler sa Supé
rieure,à laquelle elle avait promis qu'elle me mourrait point
sans la faire avertir. Elle la pria de lui faire donner l'Extrême
Onction. Cela fait, elle la remercia de tous les petits soula
gements qu'on s'empressait d'apporter à son mal, disant
qu'il ne lui en fallait plus ; qu'ellé n'avait plus rien à faire
en ce monde qu'à s'abîmer dans le sacré Cœur de Jésus
Christ, pour y rendre le dernier soupir.
Après quoi elle demeura quelque temps dans un grand Sa mort.
calme, et ayant proféré le saint nom de Jésus elle rendit dou
cement son esprit, par un excès de cet ardent amour pour
Jésus-Christ, qui dès le berceau avait jeté de si profondes
racines en son âme.
Le médecin étant arrivé au moment qu'elle venait d'ex
pirer, parut très-surpris, disant qu'il ne lui avait trouvé
aucun signe dans sa maladie qui menaçat d'une si prompte
mort; qu'il avait été souvent dans l'admiration pendant sa
vie, de voir comment un corps aussi exténué que le sien
pût supporter toutes les maladies qu'elle avait eues ; mais
comme c'était l'amour qui les lui causait, il ne doutait pas
que ce ne fût aussi le même amour qui l'avait fait mourir,
dans un temps où il y en avait si peu d'apparence, et que
c'était ce qui nous devait consoler dans la grande perte que
nous faisions, qui méritait bien nos larmes, puisque nous
perdions la plus parfaite religieuse qu'il eût connue, et une
desgrandes saintes à qui Dieu eût fait plus de grâces; qu'il
la croyait toute-puissante auprès du sacré Cœur, où elle
n0us serait une puissante avocate.
Cette sainte fille mourut le 17 octobre 1690, âgée de
quarante-deux ans, professe de dix-huit, environ les huit
heures du soir, entre les bras de deux Sœurs qui avaient
été ses novices, et à qui elle l'avait prédit plusieurs années
auparavant. Ce fut en présence de la Communauté qu'elle
expira, laquelles'yétant rendue pour faire la recommandation
332 VIE DE LA BIENHEUREUSE
de l'âme, eut la douleur et la consolation tout ensemble de
voir comment meurent les saints .
La mort de cette parfaite religieuse ayant parfaitement
répondu à la sainteté de sa vie, nous laissa toutespénétrées
de la douleur la plus vive d'une si grande perte, et fort tou
chées du désir d'imiter ses solides vertus. ils lis
, Sa réputation
de sainteté.
Cette mort fit dans l'esprit de tout le monde ces impres
sions d'admiration et de piété qui suivent ordinairement la
mort des justes dont la mémoire est en bénédiction, laissant
une odeur universelle de sainteté. On entendait par toute
la maison et par toute la ville : « La sainte est morte *!»
Et bien loin de ressentir cette horreur qu'on a naturellement
à la vue d'un corps mort, on ne pouvait se lasser de la re
garder et de demeurer auprès d'elle. Plusieurs ont avoué qu'il
paraissait je ne sais quoi sur son visage qui inspirait cette
vénération qu'on a pour les reliques des saints *.
Le concours du peuple fut si grand à sesfunérailles, que
les prêtres qui les faisaient furent souvent interrompus par
le bruit de ceux qui demandaient qu'on fît toucher leurs
chapelets à son corps. Les uns demandaient de ses habits,
d'autres quelques écrits de sa main.Chacun voulait avoir de
1 Voir à la fin du volume la mote R.
2 Les petits enfants de quatre à cinq ans ajoutaient aussi leurs
naïfs témoignages, en criant que « la sainte des Saintes-Marie était
mOrte ». -
3 Pour célébrer l'heureux moment où notre Bienheureuse, brisant ses
liens mortels, s'abîma dans le Cœur de Jésus, chaque année le 17 0c
tobre, entre sept et huit heures du soir, la Communautése rendproces
sionnellement à la chambre (convertie en chapelle) où elle rendit le der
nier soupir.
Après quelques prières dans lesquelles I'Institut a la plus grande part,
la fête se termine par un cantique dont voici quelques lignes : lal
Dans les ardeurs du saint amour
Marguerite finit sa vie.
Le ciel avant la fin du jour
A la terre l'aura ravie.
Ah! dans le bienheureux séjour
. Allez, fidèle amante (bis),
Vous qui du Cœur sacré fûtes la confidente, etc. etc.
PAR SES CONTEMPORAINES 333
ses reliques. Et la vénération que l'on a pour cette illustre
défunte augmente tous les jours.
Cette vénérable Sœur est morte comme elle avait vécu,
dans un si grand dépouillement, qu'on ne lui a rien trouvé
après sa mort que ses Règles et sa discipline.
Toutes les personnes qui connaissaient notre vertueuse
Sœur l'avaient en très-grande estime. Une, qui était en ré
putation de sainteté, étant venue à notre église prier pour
elle, eut une vue intérieure du bonheur dont elle jouissait.
ll lui semblait qu'elle lui disait de remercier Dieu des humi
liations qu'elle avait eues pendant sa vie, qui lui procuraient
- une sigrande gloire.
Sentiment
Après la mort de notre vénérable, une Sœur " s'était re de bonbeur
tirée dans une chapelle, pénétrée de douleur de la perte de sœur
Péronne
qu'elle venait de faire. Mais comme elle s'affligeait extrême Rosalie
de Farges.
ment, elle fut prévenue d'une si grande certitude de son
bonheur, qu'il lui semblait qu'elle lui faisait reproche inté
rieurement de ce qu'elle s'opposait à la volonté de Dieu, et
troublait en quelque façon le repos dont elle jouissait. Ce
qui a porté cette Sœur à conserver le voile de notre précieuse
' défunte, à ramasser tous ses écrits, et à garder fidèlement
les Mémoires que les Supérieures qui l'avaient gouvernée
id * lui ont envoyés, et qui ont servi à dresser à celui-ci.
Nous ne particulariserons point ici tous les secours qu'on On a recours
à son
en a reçus, et toutes les personnes qui l'ont invoquée et qui intereession.
e*
le font encore tous les jours. Elles ne manquent pas de re
ste cevoir les effets de leur confiance, qui est si grande, que
depuis le premier miracle qui s'est fait dans cette maison
l'on n'entend parler d'autre chose. On continue d'envoyer
ge
de tous côtés des linges pour faire toucher à son tombeau.
Plusieurs viennent eux-mêmes rendre grâces à leur libéra
trice des guérisons miraculeuses qui s'opèrent tous les jours
1 Sœur Péronne-Rosalie de Farges.
334 VIE DE LA BIENHEUREUSE
par le pouvoir qu'elle a auprès de Dieu, qui se plaît à exalter
les humbles. Il semble que ce soit le temps où il veut mani
fester la sainteté de cette grande religieuse.
Guérison
de la sœur
Le premier des miracles authentiques que Dieu a faits par
Desmoulins, son intercession a été en faveur de notre chère sœur Claude
1713.
Angélique Desmoulins, âgée de vingt ans, professe de ce
Monastère. Depuis trois mois elle était retenue au lit par une
paralysie de la moitié du corps, et les remèdes n'avaient fait
qu'irriter ses maux.
Ayant cessé d'en faire depuis un mois, elle fut pressée : én
par une Sœur * de s'adresser à notre vénérable sœur Mar
guerite-Marie Alacoque, pour obtenir sa guérison. Elle le sisi
fit d'abord par complaisance, n'y ayant pas beaucoup de foi inin
Mais la nuit du 18 février de cette année 1713, ayant songé
qu'elle avait sur elle une chemise qui avait touché au cer
cueil de cette vénérable Sœur, et qu'elle en étaitguérie, elle
la demanda réellement à son réveil. Son infirmière la lui
ayant mise avec beaucoup de peine, un quart d'heure après
elle se trouva guérie, demandant ses habits, s'habillant elle * ns
même, et venant de son pied au chœur, où la Communauté
disait prime. On chanta un Te Deum en action de grâces,
et la joie fut si universelle, que plusieurs en pleuraient; il
semblait que ce fût une fête solennelle. Cette jeune Sœur,
ne se sentant pas de joie et de reconnaisssnce, fut remercier
de ce pas sa chère bienfaitrice.
Les médecins qui l'avaient traitée pendant sa maladie
ayant été appelés sur l'heure, donnèrent leurs attestations
que la guérison était miraculeuse, et la regardaient avec ad §
miration; car ils avaient condamné celte chère Sœur à n'en lit
guérir jamais que par les eaux de Bourbon, remède inusité
parmi nous.
M. l'abbé Languet, vicaire général de Monseigneur d'Au
f Sœur Péronne-Rosalie de Farges.
PAR sEs CoNTEMPoRAINEs 335
tun et notre digne Père spirituel, a fait un procès-verbal
juridique de ce miracle, et l'a trouvé des mieux avérés et
circonstanciés; mais il n'a pas eu le temps de faire ceux
: de tous les autres miracles arrivés depuis ce premier, qui
seraient même trop longs à mettre ici en détail. Seulement
*is on peut dire, en général, que les sourds ont reçu l'ouïe en
l'invoquant; les aveugles l'usage de la vue; des enfants qui
ne marchaient pas ont reçu celui des jambes, dès qu'on leur
eut fait prendre une chemise qui avait touché le tombeau
de cette vénérable Sœur. La poudre même de ce tombeau
a guéri une infinité de malades, même de ceux qui étaient
désespérés des médecins. Un jeune homme qui était méde
cin lui-même, ayant une espèce de lèpre, a été aussi guéri
miraculeusement par une chemise qu'il envoya toucher à ce
précieux cercueil, après avoir essayé en vain tous les re
mèdes de la faculté. Il en a envoyé une attestation du mé
lig
decin qui l'avait traité depuis six mois qu'il en était atteint,
signée par lui-même, qui vint au bout de la neuvaine faire
dire une messe en action de grâces, ce que font plusieurs
autres, à l'honneur du sacré Cœur de Jésus, monsieur notre
Supérieur l'ayant approuvé.
Une demoiselle * ayant été guérie d'une surdité, a fondé
en l'honneur de ce Cœur adorable une bénédiction du saint
Sacrement tous les premiers vendredis du mois, avec une
amende honorable.
Nous ne sommes point étonnées de ces miracles, la vie de
notre vertueuse Sœur en ayant été un continuel.Sa parfaite
s le
obéissance, son amour ardent pour les souffrances et cette
profonde humilité qu'elle a conservée jusqu'au dernier sou
pir de sa vie, la rendent plus estimable que tous les miracles
qu'elle pourrait faire.
Le Révérend Père de La Colombière et plusieurs autres
1 Mlle de Chalonnay, de Marcigny.
336 VIE DE LA BIENHEUREUSE
personnes assurent avoir vu arriver les choses qu'elle leur
avait prédites longtemps auparavant, quoique ce qu'elle leur
prédisait fût contre toutes les apparences.
Toutes les personnes qui l'ont connue, surtout les Ré li \
vérends Pères de la Compagnie de Jésus, qui l'onttoujours
eue en grande estime et qui ont été les dépositaires des
grâces qu'elle recevait du sacré Cœur de Notre-Seigneur,
assurent qu'elle recevait beaucoup de lumières et de grâces,
pour la consolation et le soulagement des personnes qui
s'adressaient à elle dans leurs peines et difficultés.Voici
quelques traits qui le prouveront encore davantages
Une Sœur avait quelques troubles de conscience qui la
peinaient beaucoup aux approches des sacrements. Elle
" s'était recommandée à ses prières sans lui en dire le sujet
Au bout de quelques jours, notre vénérable Sœur demanda
de parler en particulier à cette Sœur pour qui elle avait
prié, et lui dit ces paroles : « L'Esprit qui conduit le mien * is
me presse et me contraint de vous dire que vos craintes dé
plaisent à Notre-Seigneur, parce qu'il veut de vous plus
d'amour et de confiance ; et surtout ne vous éloignez pas de
la sainte communion. » Cela rassura beaucoup cette Sœur,
qui eut lieu de croire qu'on lui parlait de la part de Dieu,
puisque lui seul savait sa peine.
Un soir, elle en fut trouver une autre, qui depuis quel
ques mois était dans une disposition très-pénible, et quine
pouvait se résoudre à le dire, ni au confesseur, ni à sa Su
périeure. En l'abordant, elle lui dit qu'elle souffrait beau
coup; et voyant que la Sœur ne lui voulait rien avouer, elle
lui dit en peu de mots tout ce qui lui faisait peine,luiajoutant
*la
qu'elle n'aurait desoulagement dans l'étatoù elle était, qu'en
faisant telle et telle chose.Cette Sœur se retira sans rien dire.
Et la suite vérifia la vérité de tout ce que notre vénérable
|
Sœur lui avait dit. Elle connut que cela ne pouvait venir
que de Dieu, puisqu'elle ne s'en était expliquée à personne.
PAR sEs coNTEMPoRAINEs 337
Il y en a bien d'autres à qui de semblables choses sont
arrivées. Une Sœur lui dit un jour, en confiance, la peine
qu'elle avait à faire quelque chose que Notre-Seigneur vou
lait d'elle. Notre précieuse défunte la porta alors à faire ce
sacrifice à Dieu; mais, ne se sentant pas assez de courage,
elle remettait toujours. De quoi elle la reprenait fortement,
lui faisant connaître à quoi elle s'exposait en disputant ainsi
avec la grâce. Quelquesjours avant sa mort, elle luipromit
que si Dieu lui faisait miséricorde, elle lui demanderait de
lui donner la force de faire le sacrifice qu'elle refusait à
Dieu; ce qu'elle lui obtint effectivement peu de jours après :
sa disposition fut sidifférente qu'elle ne se reconnaissait pas.
Son confesseur, qui savait tout ce qu'elle avait souffert à
cette occasion, dit ensuite qu'il n'avait jamais douté de la
sainteté de cette grande servante de Dieu, mais que cela le
lui confirmait davantage.
Une fois qu'on appelait cette vénérable Sœur au parloir,
Vers une personne de sa connaissance, elle descendit d'a
l
bord; mais étant à la porte, elle parut comme interdite. La
Sœur qui était avec elle la pressant pour y entrer, elle dit :
« Je ne le puis, » et s'en retourna. On se plaignit à la Su
périeure, qui lui en demanda la raison. Elle lui répondit que
gi
« Notre-Seigneur lui avait fait connaître que dans le parloir
0ù était la personne qui la demandait, il y en avait une autre
qui était de mauvaise vie. » Ce que la suite confirma.
Le Révérend Père de La Pérouse, étant venu à Paray,
, désira devoir cettevénérable Sœur, sur l'estime que le Ré
Vérend Père de La Colombière lui avait témoigné faire d'elle.
Après l'avoir entretenue, il vint quelques jours après re
mercier la Supérieure 1 de la grâce qu'elle lui avait faite,
l'assurant quesans qu'il eût rien dit à cettesainte fille de ses
dispositions, elle lui avait parlé comme si elle avait lu dans
1 C'était alors la mère Greyfié
- T. I. - 22
338 VIE DE LA BIENHEUREUSE
son intérieur. La Supérieure voulant savoir si elle avait été
mortifiée, comme à son ordinaire, lorsqu'elle allait au parloir,
elle lui répondit que non d'un air fort gai, parce qu'aussitôt
Notre-Seigneur lui avait fait connaître que ce religieux était
très-aimé de son divin Cœur. Elle lui dit la même chose du
Révérend Père Rolin.
Les Révérends Pères de cette sainte Congrégation avaient
pour elle une considération toute particulière. Deux, à sa
voir les Révérends Pères de Villette et Croiset, firent un
voyage exprès pour la venir voir, sur le récit de ses vertus
persuadés qu'ils étaient que c'était une âme à qui Dieu se
communiquait très-familièrement. Mais ils furent bien sur
pris de ce qu'à la première entrevue elle leur parut dans un
extérieur si rabaissé et une si grande réserve, qu'à peine
pouvait-elle leur répondre. Ils en furent très-mécontents, et
se repentaient d'être venus de si loin pour voir une personne
qui ne leur voulait rien dire. Ils se retirèrent ainsi, peu sa
tisfaits de cette première visite, et dans le dessein de n'y
pas revenir. Mais le lendemain ils se sentirent pressés in
térieurement d'y revenir l'un après l'autre; ce qu'ils firent
avec toute la satisfaction qu'ils souhaitaient. Elle leur parla
avec tant de force et d'onction, qu'ils s'étonnaient de voir
dans une fille tant de pénétration, avouant qu'il n'y avait
que Dieu qui pût lui donner toutes les connaissances qu'elle
avait. Ils s'en retournèrent très-contents d'un si heureuX
succès.
Depuis ce temps, ils eurent commerce de lettres avec elle,
surtout le R. Père Croiset , qui a bien fait connaître l'estime
qu'il en faisait, ayant donné l'abrégé de sa vie au public
dans un temps où la dévotion au sacré Cœur de Jésus était
fort combattue; ce qui forma beaucoup d'oppositions à son
1 Ce commerce épistolaire n'a pas été très - étendu, comme on le verra
au 2e volume. La Bienheureuse affirme qu'elle n'a écrit que deux fois au
P. Croiset.
PAR SES CONTEMPORAINES - 339
entreprise, qu'il ne quitta point, mais surmonta toutes les
les difficultés, sachant que l'œuvre de Dieu est toujours tra
versée; en quoi il a beaucoup contribué à l'augmentation de
cette dévotion par le zèle et l'amour qu'il a pour ce divin
Cœur. Voici un fragment d'une de ses lettres qui mar
que ses sentiments au sujet de notre vénérable Sœur. Ils
nous paraissent trop avantageux pour elle pour les sup
primer.
« Vous ne pouviez me faire un plus grand plaisir que de
m'apprendre les merveilles que Dieu opère par les prières
d'une de ses plus ferventes servantes, la sœur Alacoque.
Je n'ai jamais douté que Dieu ne glorifiât une âme qui l'a
toujours aimé avec tant d'ardeur, et qui l'a servi avec tant
de fidélité. Dieu s'est servi de cette vertueuse Sœur pour
se faire aimer par la dévotion du sacré Cœur de Jésus. »
Le Révérend Père Rolin, pour qui elle avait une si intime
confiance, et à qui nous avons l'obligation de sa vie, qu'il
lui avait ordonné d'écrire, avec défense de la brûler qu'il ne
l'eût examinée, a rendu des témoignages si avantageux de
sa vertu, que nous avons cru que rien ne serait plus capable
de donner une idée juste de son éminente sainteté. Voici ses
propres termes, que nous tirons d'une lettre qu'il écrivait à
une de nos Sœurs :
«Je vous suis très-obligé de tout le détail que vous m'avez
fait dansvos deux dernières lettres touchant la très-vénérable
sœur Alacoque, que Dieu fait honorer sur la terre; ce qui
est bien une marque de son élévation et de sa puissante in
tercession auprès de Dieu dans le ciel. J'en loue et bénis
Notre-Seigneur, la révérant comme je fais. Elle m'a honoré
de son amitié et de sa confiance pendant qu'elle a été sur la
terre.Je ne doute pas qu'elle ne me donne dans le ciel le se
c0urs de ses prières ;j'y compte beaucoup. Mais pour nous les
attirer vous et moi, imitons ses vertus, dont nous avons été les
témoins : c'est par là que nous nous attirerons sa protection.
340 . VIE DE LA BIENHEUREUSE PAR SES (CONTEMPORAINES
Elle a été très-fidèle à Dieu. Elle ne lui a jamais rien reusé
de ce qu'il lui a demandé. Elle a été très-mortifiée. Les souf
frances ont fait ses délices. Rien de plus humble, de plus
charitable et de plus uni à Dieu, joint à une obéissance
parfaite. Voilà ce qu'a été cette grande servante de Dieu,
Si vous et moi nous voulons être ce qu'elle est dans le
ciel,travaillons à l'avenir à lui devenir semblables sur la
terre. » --
Ici finit le Mémoire des contemporaines de la Bienheureuse.Nous
croyons devoir y ajouter quelques pièces intéressantes que n0us
trouvons dans nos archives.
TÉMOIGNAGES
RENDUS A LA SAINTETÉ DE NOTRE BIENHEUREUSE SOEUR APRÈS SA MORT
PAR DES PERSONNES QUI VÉCURENT AVEC ELLE
Lettre de la mère Péronne-Rosalie Greyfié
à sœur Marie-Madeleine des Escures,
le 5 movembre 169O.
Ne doutez pas, ma très-honorée et sincèrement aimée Sœur,
que je n'aie pris une grande part à la très-grande perte que
votre chère Communauté a faite d'une fille que j'aitoujours
estimée une âme d'élite, et un canal des grâces du Seigneur
en faveur des âmes qui s'en voudront aider.Je m'estime heu
reuse que Dieu lui ait mis dans le cœur tant de bontés pour
moi. Ce n'est ni mes douceurs, ni mes supports pour elle qui
m'avaient attiré ce bien ; je voyais que Notre-Seigneur la
voulait presque toujours à la moisson de la myrrhe. Et, soit
pour satisfaire cette sainte fille, qui ne respirait que le
mépris et la souffrance, soit aussi pour la mettre à l'épreuve,
je lui ai donné souvent lieu de contenter son appétit de la
mortification, en sorte que toujours mon estime et ma pitié
prenaient en moi fortement son parti contre ma propre con
duite à son égard. Mais de quelque manière que j'aie traité
sa confiance et improuvé ses manières, jamais je ne lui ai
Vu la moindre altération contraire au profond respect et à la
charitable dilection qu'elle croyait me devoir, non-seulement
comme à sa Supérieure, mais encore comme à sa bonne
342 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Mère. Jamais je ne l'ai vue dans aucun sentiment pour le
prochain tant soit peu opposé à la parfaite charité, quelque
contrariété ou marque de mépris qu'elle en reçût.Vous savez
que cela ne lui a pas manqué, Dieu le permettant ainsi pour
sa sanctification.
Je la crois très-heureuse et très-hautement placée dans
le ciel. Mais à ma simple demande, notre chère Mère, qui
est une âme de choix, a accordé pour l'intention de cette
précieuse défunte le saint sacrifice de la Messe, la commu
nion générale, l'office des morts en chœur, de plus que les
prières accoutumées pour les défuntes. Et comme je suis
sous l'obéissance de cette très-honorée Mère, elle me relève
par son ordre du scrupule que je me pourrais faire de man
quer au secret que la chère défunte m'a tant de fois demandé
et que pour sa satisfaction je lui faisais toujours espérer. De
sorte, mon intime Sœur, que tout le loisir que les exercices
de ma retraite, que je vais faire, me laisseront, je le donnerai
à faire le Mémoire que votre charité désire de moi, n'étant
point d'avis, non plus que notre unique Mère et ses chères
filles, qu'on satisfasse à l'humilité de la très-vertueuse dé
funte, dont l'exemple et les lumières peuvent servir de con
solation et d'instruction à plusieurs âmes qui se trouveront
en avoir besoin. La chère Mère de Saumaise dira sans doute
plus que moi, parce que, comme plus avisée, elle n'aura
peut-être pas brûlé ses écrits, dont je n'ai presque rien
gardé, par la crainte que j'ai eue de mourir subitement de
quelque débord, et que je n'aurais pas voulu que ses écrits
eussent étévus pour beaucoup de raisons.
Nous aurons pourtant de quoi dire quelque chose, Dieu
aidant. Je suis vôtre de cœur à jamais, en la présence de
Notre-Seigneur et de son sacré Cœur.
SœUR PÉRoNNE-RosALIE GREYFIÉ.
Dieu soit béni.
PAR SES CONTEMPORAINEs - 343
Sur le discernement remarquable de notre Bienheureuse
la même Supérieure s'exprimait ainsi dans le Mémoire écrit
deSemur en 1690, et dont les contemporaines ont déjà cité
la plus grande partie :
«J'ai remarqué que rarement elle priait pour quelqu'un, Fin
du Mémoire
sans que Notre-Seigneur lui ait fait connaître ce qu'il dési de la mère
Greyfié.
rait de ces personnes, ou pour leur amendement, ou pour
leur avancement à la perfection ; et je remarquais encore du
progrès dans les âmes qui prenaient confiance en elle et sui
vaient ses avis pour le bien spirituel.Je me suis quelquefois
trouvée en peine sur le sujet de la vocation de quelques
filles; elle me dit positivement des unes qu'elles réussiraient
malgré toutes leurs difficultés ; des autres que Dieu leur
ferait faire leur salut dans l'ordre de Saint-Benoît *; et
d'autres enfin, que c'étaient des plantes qui ne réussiraient
pas dans notre terroir, parce qu'elles n'y étaient pas plan
tées de la main de Notre-Seigneur, et qu'elles s'y arrache
raient d'elles mêmes, par un effet de la protection de la sainte
Vierge. Il n'y avait rien de fait, rien de prêt à faire, même
les choses paraissaient bien éloignées de son dire, lorsqu'elle
me parlait ainsi. La suite m'a fait voir néanmoins son dirc
Véritable.
« Je remarquai encore que lesgrâces que Notre-Seigneur
lui faisait, servaient à l'approfondir dans les bas sentiments
d'elle-même, qui faisaient qu'elle croyait que toutes les créa
tures avaient droit de la mépriser et de la blâmer en tout ;
et qu'elle chérissait comme un trésor ces sortes d'occasions,
desquelles seulement elle aurait voulu ôter l'offense de Dieu,
et s'affligeait d'en être la cause. Sur une pareille peine,
Notre-Seigneur lui dit une fois qu'il ne faut pas s'inquiéter
des choses qu'on ne peut empêcher.
« Une fois que, touchant la dévotion au sacré Cœur, elle
" Sans doute à l'abbaye des bénédictines de Marcigny, où se trouvaient
des représentants de toutes les grandes maisons de la province.
344 VIE DE LA BIENHEUREUSE
eut quelques traverses à soutenir, Notre-Seigneur lui dit :
« Laisse-les faire : puisque je suis pour toi, que crains-tu?»
Ces sortes de paroles qu'elle entendait, disait-elle, distinc
tement dans son intérieur, la consolaient et lui laissaient des
impressions de l'amour de Dieu envers elle, et de confiance
envers sa bonté. Mais aussitôt tournant sa vue sur son indi
gnité, et sur les ingratitudes et infidélités qu'elle s'attribuait,
elle entrait dans le doute et la crainte d'être trompée, ne
pouvant croire que de pareilles grâces puissent être faites à
une créature si vile par le péché, et priait souvent Notre
Seigneur de les faire à d'autres qui en feraient un plus saint
usage et le serviraient mieux.
« Quelquefois la mésestime qu'elle avait d'elle-même fai
sait qu'elle se croyait odieuse à chacun, admirant comme on
la pouvait souffrir, surtout lorsqu'elle était exercée intérieu
rement par quelque tentation, ce qui lui était ordinaire. Elle
se croyait alors un objet d'horreur, croyant qu'on en devait
avoir autant pour elle qu'elle en sentait pour le mal que sa
volonté détestait, résistant constamment à son ennemi. ll
n'en est point dont je l'aie vue si attaquée pendant que
j'étais chez vous, que de la gourmandise. Personne n'ignore
chez vous quelle a été sa mortification pour le goût, aussi
bien dans ses maladies que dans les temps qu'elle sui
vait les Communautés; elle était ennemie jurée de toute
délicatesse et singularité pour elle, mais elle ne s'en faisait
aucune peine pour les autres; au contraire, elle avait le sa
cœur très-doux et compatissant aux infirmités du prochain, y |
et aurait voulu tout faire pour son soulagement et sa cons0
lation.
« La vertueuse défunte a fait en mourant une prédiction
véritable, lorsqu'elle a dit que sa mort était nécessaire à
l'exaltation du sacré Cœur. Je vois bien l'endroit par oùelle
le prenait, qui ne tendait qu'à son humiliation; mais il se
trouve vrai, selon mon explication, parce que depuis sa
PAR SES CONTEMPORAINES 345
mort cette dévotion s'est renouvelée avec beaucoup de piété
dans cette Communauté.
« En voilà assez pour ma part : si je ne lui avais été trop
fidèle, je pourrais vous en dire au moins une fois autant.
: Votre charité trouvera ce peu sans suite et dans un continuel
désordre, mais c'est à quoi votre bon cœur, je m'assure, ma
très-honorée Sœur, ne s'attachera pas. Vous aurez plus
d'égard à la bonne volonté du mien, qui vous est tout dédié
en l'amour sacré de notre aimable Maître.
«Votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre
Seigneur.
« SŒUR PÉRONNE-RosALIE GREYFIÉ,
« De la Visitation Sainte-Marie.
« De notre Monastère de Semur, en Auxois, fini le 27 novembre 1690. »
Lettre de M. Michon, ancien aumônier de la Communauté,
à la mère de La Garde 1 .
27 décembre 1714.
Après vous avoir souhaité une bonne et heureuse année,
ma chère Mère, suivie de plusieurs autres, et à toute la
chère Communauté, que j'honore véritablement, je vous de
mande excuse d'être demeuré si longtemps sans avoir répondu
à l'honneur de la vôtre. Mon frère le Prieur, à son arrivée
de Paray, me dit bien que vous souhaitiez que je vous écrive
ce que je savais de la sœur Alacoque. Je crus d'abord que la
chose ne pressait pas beaucoup, joint à ma paresse honteuse.
Je le fais par cet ordinaire, et vous envoie le Mémoire le
lllt
plus fidèle que mes souvenirs m'aient pu fournir.
1 Il avait été confesseur de cette Communauté pendant toute la vie de
n0tre bienheureuse Sœur.
346 VIE DE LA BIENHEUREUSE
Rapport de M. Michon.
Ma Révérende Mère,
Le peu de loisir que j'ai eu jusqu'à présent a été cause que
je m'ai pu encore vous satisfaire touchant notre chère sœur
Marguerite -Marie Alacoque. Je pense que l'on vous infor
mera en particulier de ses vertus. Il faudrait un volume
entier pour les mettre au jour. Je me contenterai devous en
raconter quelqu'une, sans manquer, autant que je le pourrai,
à la promesse que nous lui avons faite de ne rien dire d'elle
après sa mort ;joint qu'elle nous a caché tout ce qui lui a
été possible de ses saintes pratiques, sachant bien que leur
prix et leur mérite aux yeux du grand scrutateur des cœurs
c'est d'être peu vues de ceux des créatures. En effet, elle
nous a enlevé la connaissance de beaucoup de choses extraor
dinaires, qui se sont passées entre le divin Époux et sa belle
âme dans l'exercice de l'oraison, dans laquelle dès son com
mencement elle se sentit fort suavement attirée, et par la
suite du temps reçut nombre de grâces que ses seuls dire
teurs, les Révérends Pères de La Colombière et Rolin, ont
sues à fond. Ce qui nous a paru de particulier en elle, est
une très-religieuse exactitude à ses observances, une très
rigoureuse mortification de tous ses sens portée à la pénitence
et macération du corps, appliquant souvent ses austérités et
autres pratiques pour les pécheurs et les âmes du purgatoire,
même pour des personnes qu'elle ne connaissait que de nom,
lui suffisant qu'elles eussent besoin de semblables secours,
- pour qu'elle s'y portât charitablement; se faisant un vrai
plaisir d'assister le prochain en tout ce qui dépendait d'elle,
se portant même plus volontiers à secourir et servir les per
sonnes de qui elle avait reçu quelques déplaisirs, desquels
elle ne parlait jamais si l'on ne s'en informait, ni pour s'cn
PAR SES CONTEMPORAINES 347
ressentir en façon quelconque, ni encore pour s'en ressouve
nir, si ce n'était en ses oraisons et communions; pouvant
assurer qu'elle a fait des pratiques héroïques à ce sujet, qu'on
ne peut exposer par le même motif de charité qui lui a fait
garder le silence et son cœur libre de fiel dans toutes ces
rencontres. Sa patience à souffrir de très-grandes et conti
nuelles infirmités n'a pas moins éclaté, nos Sœurs ne pou
vant assez admirer sa générosité et sa douceur parmi tant
de souffrances qui lui ont été adoucies par les grâces dont
la divine Bonté enrichissait sa belle âme. Insatiable de souf
frances, elle s'offrait sans cesse au Seigneur comme une vic
time immolée au feu divin de son pur amour, pour faire et
souffrir tout ce qui lui plairait, tant pour l'expiation de ses
péchés que pour ceux des personnes qu'elle estimait en avoir
besoin, se tenant la plus grande partie des fêtes au chœur
devant le saint Sacrement, surtout lorsqu'il était exposé,
passant la nuit tout entière du jeudi saint en sa présence.
C'est dans ces temps aussi bien que dans ses communions
qu'elle a reçu beaucoup de lumières, de grâces et de force
p0ur porter en servante fidèle les divers états de consola
tions et de croix où le Seigneur l'a fait passer dans le cours
de dix-neuf ans qu'elle a vécu dans la Religion, qui a perdu
en cette vertueuse Sœur un exemple de toutes sortes de
vertus, singulièrement de celles qui font les bonnes et par
faites religieuses.
Voilà, ma chère Mère, ce que j'ai remarqué de plus par
ticulier.Je prie le Seigneur de nous faire la grâce de l'imiter
par le secours de son intercession, afin que nous méritions
la même récompense. D. S. B. -
348 VIE DE LA BIENHEUREUSE PAR SES CONTEMPORAINES
Extrait d'une lettre du père Leau à la mère de La Garde
il rend témoignage de la vertu qu'il a reconnue en notre
sœur Alacoque.
De Vienne, ce 25 février 1715
Comme je compte parmi les bonheurs de ma vie celui
d'avoir connu la vénérable mère Alacoque, c'est avec un
plaisir singulier que je rends le témoignage qu'on me de
mande touchant cette illustre servante de Dieu.
Je déclare donc, avec toute la sincérité dont je suis ca
pable, que je n'ai connu personne en qui j'aie trouvé des
marques plus sensibles et plus solides de la véritable sainteté
Les fréquents entretiens que j'ai eus avec elle la dernière
année de sa vie, m'ont fait admirer dans cette grande âme
une profonde humilité, une parfaite obéissance, une abné
gation entière, un détachement universel, une union conti
nuelle avec Dieu, un amour insatiable des croix, une ardente
charité envers Dieu, et surtout une affection inexplicable
pour le sacré Cœur de Jésus-Christ. Son extérieur aussi bien
que son intérieur ne respirait que la sainteté. L'esprit de
Dieu parlait par sa bouche, et une demi-heure d'entretien
que j'avais avec elle me touchait plus que n'auraient fait
plusieurs heures d'oraison. C'est ce qui me portait à la voir
le plus souvent que je pouvais, et ce qui m'a laissé une si
haute idée de son mérite, de ses vertus et de son pouvoir
auprès de Dieu, qu'il ne se passe presque point de jour que
je ne l'invoque comme une bonne avocate que je crois avoir
dans le ciel, et dont j'ai souvent ressenti la puissante pr0
tection. -
P. LEAU, de la Compagnie de Jésus.
PREMIER APPENDICE
AU MÉMOIRE DES CONTEMPORAINES
PROCÉDURES DE 1715
Nous avons déjà cité plusieurs extraits de ces procédures, à l'appui
duMémoire que nouspublions. Les dépositions qu'elles contiennent
0ffrent encore quelques particularités intéressantes sur la vie de notre
bienheureuse Sœur. Nous croyons devoir les donner ici pour com
pléter autant que possible son histoire.
I. - DÉPosITIoN DE CHRYsosToME ALACoQUE".
II. - CATHERIN PETIT, laboureur au Bois-Sainte-Marie,
dépose qu'il y a environ seize ans, il fut attaqué d'une maladie
si violente qu'il fut désespéré des médecins. Il apprit par
une femme qui venait de Paray que la sœur Marguerite
Alacoque faisait des miracles, ce qui lui donna occasion de
faire faire une neuvaine et dire une messe dans la chapelle
du Sacré-Cœur établie au Bois-Sainte-Marie, à la sollicita
1 Voir au deuxième Appendice.
350 PROCÉDURES DE 1715
tion de la vénérable sœur Alacoque; et que la neuvaine ne
fut pas à moitié qu'il fut soulagé, se leva du lit avant la fin,
et fut guéri entièrement aussitôt après, ce qui surprit le
médecin et le public.
Dépose que, six ans après, il fut attaqué d'une maladie
aussi violente et aussi dangereuse que la première, et
qu'ayant connu le peu d'effet des remèdes qu'on lui donnait,
il eut recours aux mêmes prières et neuvaines, et qu'il fut
entièrement soulagé.
Dit enfin que ce mois de mars dernier il tomba dans une
hydropisie, le corps si gros qu'il ne pouvait presque ni
marcher ni agir; qu'ayant éprouvé l'habileté des médecins
du pays sans en recevoir de soulagement, il fit faire une
neuvaine et dire une messe à ladite chapelle une troisième
fois, et fut guéri de telle manière, qu'il a toujours regardé
sa guérison, aussi bien que les gens du lieu, comme une
protection visible de la vénérable sœur Alacoque auprès de
Dieu; étant venu du depuis plusieurs fois avec plusieurs
personnes de son lieu le remercier, en visitant l'église du
Monastère de ladite servante de Dieu.
III. - SœUR FRANçoIsE CHALoN, Supérieure des Hospita
lières de cette ville, dit qu'elle sait que ladite Sœur a été con
sultée plusieurs fois sur l'établissement de l'hôpital de celle
ville, et des règlements qu'on y devait observer à l'avenir
que nonobstant toutes les oppositions qu'on y apportait, elle
a toujours persisté à dire que cette maison réussirait, et que
tout tournerait à la gloire de Dieu et à l'avantage des pauvres
ce qu'on voit aujourd'hui arriver ainsi qu'elle l'a dit.
Ladite déposante dit l'avoir été voir, pour la consulter sur
sa conduite particulière et celle de la maison, et qu'elle a
toujours été extrêmement contente de suivre sesbons avis
qu'elle sortait d'auprès d'elle toujours édifiée de ses entre
tiens pieux, remplis d'amour de Dieu et de charité pour le
PROCÉDURES DE 1715
prochain, lui parlant de la dévotion qu'elle devait avoir au
sacré Cœur de Jésus. Qu'elle lui en donna un livre dont elle
dit s'en priver pour elle.
Que ce qu'elle dit néanmoins avoir le plus admiré en elle,
ç'a été sa profonde humilité, souffrant avec peine qu'on dît
rien à sa louange,
Dépose qu'elle a été témoin du concours extraordinaire de
toutes sortes de personnes qui venaient voir le corps de la
vénérable défunte, exposé dans le chœur du monastère de la
Visitation selon l'usage; et que chacun s'empressait de lui
faire toucher des chapelets, médailles et linges, criant hau
tement : « La sainte est morte, » et demandant par grâce
qu'on leur donnât quelque chose qui eût été à l'usage de la
servante de Dieu; et qu'elle sait et voit chaque jour que la
dévotion du peuple pour elle s'augmente, tant dans la ville
qu'aux lieux circonvoisins.
IV. - SœUR JEANNE DREMIÈRE, religieuse hospitalière de
cette ville, a déposé qu'elle se souvient que la vénérable
sœur Alacoque a beaucoup contribué à l'établissement de
l'hôpital de Paray, aimant et encourageant plusieurs filles à
prendre le parti de servir les pauvres dans ledit hôpital, les
assurant que c'était l'ouvrage de Dieu et qu'elle ne devait
pas craindre qu'il manquât, malgré les traverses et les dif
ficultés; qu'elle prévoyait que Dieu leur susciterait tou
jours des protecteurs qui soutiendraient cette entreprise,
quoiqu'il n'y eût pas beaucoup d'assurance en ce temps-là d'y
établir une Communauté réglée telle qu'elle est à présent 1.
t On ne peut s'empêcher d'admirer ici le don de prophétie qui animait
notre Bienheureuse. Il n'y avait point d'hospice proprement dit à Paray,
point de fonds affectés au soin des pauvres malades. A l'aide de charités
précaires, recueillies année par année, deux braves femmes salariées
les soignaient dansun étroit logement où il n'y avait que quatre litspour
les recevoir.Sur les conseils et les assurances de la Bienheureuse, on se
résolut à donner de l'extension à cet établissement, et à le confier à des
352 PROCÉDURES DE 1715
Dit de plus qu'une demoiselle étant entrée pour servir les
pauvres audit hôpital pour y rester le reste de ses jours,
quelque temps après elle se dégoûta et sortit. On en donna
sur-le-champ avis à la vénérable sœur Alacoque,qui dit :
« Elle sort, mais elle fera tout ce qu'elle pourra pour y
rentrer sans en pouvoir venir à bout. » Comme de fait,
depuis ce temps elle a tenté toutes les voies imaginables, en
faisant des offres avantageuses en faveur des pauvres, sans
néanmoins y avoir pu réussir; ce qui a toujours été regardé
par ladite déposante et ses Sœurs, comme un effet de la pré
diction de ladite sœur Alacoque.
Ajoute ladite déposante, qu'elle a eu la consolation de
voir plusieurs fois la vénérable sœur Alacoque, qui lui a
toujours facilité par son onction l'exécution des avis salu
taires qu'elle lui donnait, et qu'elle en sortait toujours avec
une satisfaction la plusgrande du monde, étant charmée de
ses discours remplis de Dieu, s'imaginant que c'était l'en
voyé de Dieu qui lui parlait par elle. -
Ladite déposante nous a présenté un livre d'environ vingt
huit feuillets, écrits de la propre main de la sœur Alacoque,
commençant par ces mots : « Divin Cœur de Jésus, » et
finissant par ceux-ci : « Je veux vous aimer de tout m0n
cœur; » tout rempli de consécration et de dévouement au
sacré Cœur de Jésus, lequel livre nous avons remis sur-le
champ à la déposante, l'ayant auparavant parafé et signé les
an et jour que dessus ".
sceurs de Sainte-Marthe, de l'Institut de Baune. Les règlements furent
signés par les autorités ecclésiastiques et séculières, dans une assemblée
présidée par M. Saunier, vicaire général de Mgr l'évêque d'Autun, le
23 mai 1690, cinq mois avant la mort de la bienheureuse Marguerite-Marie
et reçurent l'approbation de Louis XlV. Les jeunes personnes dévouées
à cette œuvre se réunirent, en 1692, dans l'ancien local agrandi, pour
s'y exercer aux offices et aux vertus de leur profession. Ce n'est que trois
ans après qu'elles firent solennellement profession au nombre de quatre
1 Ce petit livret, dont on trouvera le contenu au secondvolume, est
précieusement conservé à l'hospice, dans le trésor des saintes re
PROCÉDURES DE 1715 353
: V,- REINE JANDoT, jeune fille de quatorze ans, accom
pagnée de sa mère, a déposé qu'il y a trois ans étant sur un
char, les bœufs qui le traînaient prirent peur et allèrent
avec tant de vitesse s'écartant du bon chemin, qu'elle fut
saisie d'une telle crainte qu'elle demeura paralytique et
immobile des jambes et des bras; dans lequel état elle a de
meuré deux ans, pendant lesquels sa mère ici présente et ses
parents employèrent les remèdes que les médecins leur sug
géraient, et inutilement; qu'ils furent conseillés d'envoyer
la déposante à Bourbon-Lancy, prendre les bains, les eaux
et la douche, ce qu'elle fit aussi sans soulagement; de telle
manière que, ne sachant plus que faire non plus que les pa
rents, ils apprirent qu'il y avait une religieuse décédée en
0deur de sainteté en la Visitation de Paray, à laquelle on
recourait de toutes parts dans les infirmités. Ils envoyèrent
sur-le-champ une personne pour faire une neuvaine sur les
lieux pour le soulagement de la malade, avec promesse d'y
Venir elle-même sitôt qu'elle pourrait. Elle eut la consola
tion de voir que, la neuvaine commencée, elle marcha seule
avec des béquilles, ce qu'elle n'avait pu faire jusque-là, ne
|
pouvant changer de situation. La neuvaine finie, elle quitta
, :*
ses béquilles, marchant de pied ferme sans appui, et ayant
* **
l'usage de ses bras ainsi qu'avant sa maladie. Elle est venue
remercier Dieu de sa guérison, à pied, de quatre lieues
de distance, assurant ladite déposante avec sadite mère,
n'avoir obtenu sa guérison que par l'intercession de la vé
nérable servante de Dieu Marie Alacoque.
** VI. - MICHELLE CHAssERoT, femme d'Antoine Desvignes,
marchand poêlier de cette ville, a déposé « qu'elle a une fille
liques. ll porte encore le nom et la signature de la Sœur à laquelle il fut
donné bientôt après la mort de notre Bienheureuse, comme témoignage
de l'estime et de l'affection de la servante du sacré Cœur pour cette
sœur et ses premières compagnes qu'elle avait eues pour élèves au pen
Sl0nmat,
, s* T. I. - 23
3:54 PROCÉDURES DE 1715
âgée d'environ six ans, nommée Françoise Desvignes, qui
a eu le malheur d'être restée environ deux ans dans une
paralysie universelle de tous ses membres, de telle manière
qu'elle ne pouvait porter ses mains à sa bouche, les ayant
même toutes détournées, ce qui donna occasion à la dép0
sante de la faire voir à ce qu'ily avait d'habiles gens dans
la ville pour lui apporter du soulagement; à quoi ils s'em
ployèrent pendant deux ans sans pouvoir y réussir, l'enfant
restant toujours dans le même état; ce qui la détermina à la
vouer à la vénérable sœur Marguerite-Marie Alacoque, la
priant par elle et par des personnes pieuses d'obtenir du
Seigneur la guérison de sa fille; qu'elle fit dire plusieurs
- messes et fit faire des neuvaines à cette intention; et qu'ayant
fait toucher une chemise, un bonnet et des bas de l'enfant
aux ossements de la vénérable Sœur, aussitôt qu'elle les eut
fait servir à l'enfant elle eut la consolation de la voir guérie
sur-le-champ, de telle manière qu'elle s'aida de ses mains
et de tout le reste de son corps, s'étant toujours de mieux en
mieux portée, et l'enfant se récriant que c'était la sœur Ala
coque qui l'avait guérie; ce que la déposante a regardé et
assuré tout le monde être un véritable miracle, en attribuant
uniquement la gloire à Dieu,et laguérison aux mérites dela
servante de Dieu. »
VII. - PIERRE BREToN, maître maréchal de ladite ville de
Paray, a déposé qu'étant malade d'une enflure sur le clé
qui futjugée par les médecins être un charbon de peste, à
quoi ne sachant apporter aucun remède, la femme dudil s
déposant employa ses prières et celles de plusieurs autres, |
pour obtenir la guérison de son mari par l'intervention de
lavénérable Alacoque, qui passe dans l'esprit de toutes les
personnes de la ville pour une sainte; après quoi elle plia
les religieuses de la Visitation dudit lieu, au défaut de son
mari, qui était réduit à la dernière extrémité, d'offrir leurs
PRoCÉDUREs DE 1715 - 355
prières conjointement avec les autres, et de faire toucher
une chemise et d'autres linges aux ossements de la véné
rable sœur Alacoque; ce qui eut un tel effet, qu'aussitôt
qu'on les eut posés sur son mal il se sentit soulagé, de telle
manière que la fluxion cessa et vint à suppuration, à l'admi
ration de tous ceux qui l'avaient vu dans cet état, principa
lement des médecins, chirurgiens et religieuses de l'hôpital,
qui regardèrent cette guérison comme un effet miraculeux,
et qui ne doutèrent point que ce ne fût par le mérite auprès de
Dieu de la vénérable Sœur que le patient eût été sitôt délivré,
ceque lui-même a reconnu tel,en ayant renduses très-humbles
actions de grâces à Dieu et à ladite servante de Dieu.
VlII. - MEssIRE JosEPH, abbé d'Amanzé, prêtre, docteur
en théologie, âgé d'environ soixante-onze ans, a déposé que
depuis le temps et même avant qu'il ait choisi sa demeure
dans cette ville, il avait ouï parler du mérite et de la sainteté
de cette bonne religieuse; que depuis qu'il y a été résidant, et
surtout depuis le décès de ladite vénérable Sœur, on lui a
- dit plusieurs faits de sa vie exemplaire et édifiante et que Dieu
la favorisait de tant de grâces, qu'il lui avait donné celle de
prédire l'avenir, comme dans ce fait que le sieur déposant
dit avoir appris de mesdames ses nièces, aujourd'hui établies
dans le monde, lesquelles dans leurs jeunes années on avait
mises pensionnaires, dans la vue de les consacrer à Dieu
dans la Religion, attendu qu'il y avait trois fils. La sœur
Alacoque assura qu'on avait beau faire, que ces demoiselles
ne seraient point religieuses, et qu'elles seraient mariées,
parce qu'elles survivraient à messieurs leurs frères; ce qui
arrivaainsi contre toute apparence, ces messieurs étant décédés
en moins de trois ans au service du roi, sans établissement.
IX. - MAITRE JEAN-BAPTISTE PANETIER, prêtre sociétaire
de cette ville, âgé de soixante-dix-neuf ans, a déposé qu'il ne
356 PROCÉDURES DE 1715
se souvient pas d'avoir eu l'honneur de connaître la servante
de Dieu, mais que partout où il s'est trouvé il en entendait
parler avec estime, et comme d'une personne toute à Dieu
et qui était l'exemple de sa Communauté; qu'à sa mort il y
eut une affluence de toutes sortes de personnes, et qu'on
criait : « La sainte est morte; » que lui-même ayant été obligé
d'entrer dans le couvent avec d'autres ecclésiastiques, il pria
qu'on le conduisît au lieu où était ensevelie ladite Sœur Ala
coque, par le respect intérieur qu'il avait conçu pour la ser
vante de Dieu; que depuis il apprend tous les jours que
Dieu glorifie sa servante, en soulageant les gens qui s'adres
sent à lui par son intercession, et qu'on le prie souvent
N(
d'aller célébrer la messe en action de grâces de quelques
nouvelles faveurs reçues. Qu'il est témoin de l'empressement
où l'on s'est porté pour établir la dévotion du sacré Cœur de
Jésus par les sollicitations de la vénérable Sœur,
X - MAITRE CLAUDE MICHON, avocat au parlement, àgé
d'environ soixante-trois ans, habitant de cette ville, a déposé
qu'étant à Dôle, en Franche-Comté, en qualité de trésorier
extraordinaire des armées du roi, plusieurs personnes et des
plus considérables de la ville le vinrent féliciter sur ce qu'ils
avaient appris qu'une religieuse de sa ville qu'ils nommaient
SOlUlI* Alacoque, était morte en odeur de sainteté, et que
Dieu y était glorifié par beaucoup de miracles qu'il y 0pé
rait par son intercession; que depuis qu'il fut de retour dans
le pays; il a appris par la voix publique l'affluence d'ecclé -
siastiques et de séculiers qui se trouvèrent aux obsèques de
ladite Sœur, par la vénération qu'on avait pour sa personne
:
et l'espérance d'en obtenir quelque nouvelle faveur du l0l
Dieu; que dans la suite il a appris de plusieurs qu'ils avaient
été soulagés, soit dans leurs peines spirituelles, ou dans
leurs maladies, ou dans leurs affaires domestiques, après
avoir fait leurs prières à Dieu dans l'église de son Monastère
PROCÉDURES DE 1715 3:57
par son entremise, et qu'il voit avec admiration, à la gloire
de Dieu, que le concours et la vénération s'augmentent de
plus en plus.
XI. - MAITRE JEAN PoRNET, prêtre sociétaire en la pa
roisse de la ville de Paray, âgé d'environ soixante-douze ans,
a déposé qu'il sait que la vénérable sœur Alacoque vivait
dans la Communauté dans la dernière régularité, et que,
lorsqu'il allait à la grille du Monastère, on ne lui parlait
ordinairement que du mérite et de la sainteté de cette fille ;
que toutes ses Sœurs s'estimaient bien heureuses si elles pou
vaient suivre ses exemples dans son assiduité aux offices du
chœur, aux exercices de la Communauté, et surtout dans sa
patience dans ses infirmités corporelles. Il est témoin comme
on s'empressait dans le temps de ses obsèques pour la voir
exposée dans le chœur des religieuses, pour y faire toucher
des chapelets, linges, etc., chacun criant que la sœur Ala
c0que, la sainte des Saintes-Maries, était morte; qu'il a été
lll plusieurs fois invité d'aller célébrer dans l'église de la Visi
tation pour remercier Dieu des grâces qu'on avait reçues
par l'intercession de sa servante, soit par rapport à leur
sse santé spirituelle et corporelle ou aux affaires de famille, ces
personnes l'assurant qu'ils avaient ressenti l'effet de son
secours dès qu'ils avaient promis quelques neuvaines ou
quelques messes.
Xll. - SœUR FRANçoIsE-RosALIE VERCHÈRE, Assistante de
la Communauté, âgée d'environ quarante-huit ans, a déposé
qu'elle a toujours remarqué dans la servante de Dieu une si
grande confiance en la Providence, qu'elle n'a jamais appré
hendé les difficultés qu'elle savait qu'elle trouverait dans
l'établissement de la dévotion au sacré Cœur de Jésus, et
* qu'elle a en effet trouvées, non-seulement dans sa Commu
nauté, mais aussi dans les Supérieurs ecclésiastiques. Et elle
358 PROCÉDURES DE 1715 ,
a eu la consolation, avant de mourir, de voir toutes ses oppo
sitions levées. A l'évêché d'Autun, où l'on s'était davantage
opposé, on permit d'ériger une chapelle dans l'enceinte de
la maison, en l'honneur du sacré Cœur, deux ans même
avant qu'elle mourût;- qu'elle a toujours remarqué dans
la servante de Dieu un violent amour pour Dieu dans toutes
ses actions et ses paroles, disant souvent aux religieuses
dont elle avait soin : « Si vous saviez qu'il est doux d'aimer
Dieu, il n'y a rien qu'on ne souffrît pour avoir le saint
amour; elle en parlait si souvent, qu'on la comparait à
saint Jean l'évangéliste en ce point; que ladite servante
de Dieu aimait son prochain avec tant de charité, qu'elle
disait souvent qu'elle souffrirait volontiers toutes sortes de
supplices pour sauver une âme, et pour apaiser la colère de
Dieu sur les pécheurs; - qu'elle ne lui a jamais ouï lâcher
une parole contre son prochain; que lorsqu'elle avait été
mortifiée pour quelque chose dont elle savait en sa con
science qu'elle n'était pas coupable, elle ne laissait pas
d'en subir la pénitence avec une tranquillité admirable,
étant toujours la première à remercier ou demanderpardon
à celles qui lui avaient procuré quelques humiliations et
mortifications; que la servante de Dieu a toujours passé
dans la Communauté et au dehors pour une fille d'un grand
jugement, d'un bon conseil et d'une fermeté inébranlable
dans le bien; ce qui lui avait attiré une si grande estime,
que beaucoup de personnes, même des plus éclairées, la
consultaient avant que d'entreprendre des affaires de C0I
séquence; qu'elle ne donnaitordinairement son avisqu'après
avoir consulté Dieu dans la prière, appréhendant toujours
de se tromper, et le donnant avec une grande simplicité,
vertu dont elle accompagnait toutes ses actions; - qu'elle
était d'une humilité si profonde qu'elle ne se qualifiait sou
vent que d'une ignorante, un composé d'orgueil, une péche
resse éloignée de toute sorte de mérite. Elle s'accusait de ses
PROCÉDURES DE 1715 359
moindres imperfections en pleine communauté, avec abon
dance de larmes, montrant combien son cœur était touché
de douleur; elle se soumettait de grand cœur à tout le monde,
et aux emplois les plus vils auxquels elle s'offrait, suppor
tant avec une grande douceur les injures et les reproches
qu'on lui faisait, sans jamais montrer aucune impatience,
Elle était d'une mortification achevée, etil fallait que les
Supérieures la modérassent continuellement; elle était pauvre
de corps et de cœur, ne gardant que le pur nécessaire, se
refusant même autant qu'elle pouvait les soulagements dans
le temps de ses maladies, lorsqu'ils étaient d'un peu de dé
pense, se regardant toujours comme une pauvre; et aussitôt
qu'elle se portait un peu mieux, elle se remettait dans le
travail pour gagner, disait-elle, sa vie.
Ajoute enfin ladite déposante, que pendant l'espace de
plus de huit ans qu'elle a demeuré avec la vénérable sœur
Alacoque, elle ne lui a jamais vu manquer un exercice ré
gulier que lorsqu'elle a été dans l'impuissance de le faire ;
qu'elle lui a ouï dire plusieurs fois, lorsqu'elle ne s'y trou
vait pas des premières, qu'elle n'avait pas été fidèle à la
grâce, et se le reprochait; avertissant ses novices de tout
quitter, jusqu'à la formation d'une lettre, pour suivre l'obéis
S3IlC0,
XIII.-SœUR JEANNE-MARIE CoNToIs, âgée de soixante
dix-sept ans, dépose que pendant le long temps qu'elle a vécu
avec la vénérable sœur Alacoque dans la religion, elle l'a vue
dans une régularité entière à se trouver dans tous les exer
cices de la communauté; qu'elle édifiait toutes ses Sœurs par
Son silence dans les temps et lieux où la Règle l'exige, par son
union et sa charité pour ses Sœurs, auxquelles elle n'a jamais
dit, de son su, aucune parole qui les ait pu chagriner, et
par sa patience à souffrir les répréhensions vives qu'on lui
laisait assez souvent, les paroles de mépris, railleries pi
-
360 PRoCÉDURES DE 1715
quantes sur sa dévotion,dans ses maladies, entre autres dans
une incision qu'on lui fit au doigt, pour traiter ladite Sœur
d'un panaris, sans qu'elle se plaignît de cette opération.
Dit encore, que la sainte fille était d'une humilité si pro
fonde, qu'elle ne souhaitait autre chose que les plus vils
emplois ; et que, lorsque l'obéissance l'a employée dans
quelques charges supérieures, comme d'Assistante, etc,
elle en supportait l'honneur avec beaucoup de peine, en
prenant le poids avec plaisir. Sa pauvreté n'était pas moin
dre, étant ravie que les habits les plus usés et les moins
propres lui tombassent.
XIV. - SœUR CATHERINE-AUGUSTINE MAREST, âgée de
soixante-douze ans, dépose qu'aussitôt que ladite vénérable
sœur Alacoque broposa l'établissement de la dévotion au
sacréCœur de Jésus, elle fut une des premières et desplus
opposées à la recevoir, disant qu'elle ne voulait point de
nouveauté; et que nonobstant tout ce qu'on put dire pour
l'en détourner, elle persista toujours à dire que c'était la vo
lonté de Dieu.
Dit aussi que peu de jours avant que ladite vénérable
Sœur mourût, elle trouva la déposante, à qui elle dit : « Voici
mon rang pour entrer en solitude, mais ce sera dans la
grande solitude; » ce que la déposante a cru être de sa mort
prochaine, à quoi alors il n'y avait point d'apparence, de :(
l'avis même du médecin, qui, le jour de sa mort, assurait
qu'elle ne mourrait pas de cette maladie, quoique la Sœur
ait toujours dit et assuré le contraire à toutes ses Sœurs et )|
au médecin, qui avait fait une gageure qu'elle n'en mourrail
point.
XV. - SœUR ÉMÉRENTIANE RossELIN, âgée de soixante
huit ans,dépose que, lorsque le très-saint Sacrement de l'au
tel était exposé, elle a remarqué que la servante de Dicu ne
PROCÉDURES DE 1715 361
sortaitpoint du chœur que pour aller aux obéissances, qu'elle
y assistait avec un respect et une modestie qui inspiraient
de la dévotion aux autres, et que les dimanches et fêtes, on
ne la cherchait point ailleurs qu'au chœur quand on avait
affaire d'elle hors les exercices de Communauté; qu'elle a
ouï dire dans la Communauté qu'elle communiait réguliè
rement tous les premiers vendredis de chaque mois, et que la
nuit du jeudi au vendredi saint, depuis les sept heures du
soir jusqu'au lendemain même heure, elle la passait comme
immobile, à genoux devant le très-saint Sacrement, avec
permission.
XVI. - SœUR MARGUERITE D'ATHosE, âgée de soixante
quatre ans, dépose qu'elle a connu la vénérable sœur Ala
coque dès le commencement de son entrée en Religion, jus
qu'à la mort; que dès qu'elle fut dans la maison, elle servit
d'exemple, et à la déposante et aux autres, par ses bonnes
manières et honnêteté civile, s'empressant de faire plaisir à
ses Sœurs; que dans la suite elle ne s'en tenait pas à celles qui
étaient ses amies ; mais elle marquait encore plus d'attache
ment à rendre service à celles qui lui paraissaient contraires,
et qui lui procuraient des mortifications; ce qui lui arrivait
fort souvent, et qu'elle supportait avec une grande patience
et joie intérieure, qui lui a fait dire plusieurs fois à la dé
p0sante : « Remerciez Dieu pour moi de la grâce qu'il m'a
faite aujourd'hui; » sur quoi la déposante lui ayant dit :
- ( Apparemment que vous avez trouvé quelque occasion de -
souffrir; » à quoi, en souriant, elle lui disait : « Cela est
ss
Vrai; » sans lui rien dire de plus. Qu'elle sait que ladite sœur
Alacoque prenait la discipline, et faisait toujours des morti
fications pour celles qui lui avaient fait de la peine.
Ajoute qu'elle avait une si grande foi et dévotion au très
saint Sacrement de l'autel, qu'elle a vu ladite vénérable
Seur, plusieurs années, passer presque toute la journée,
362 * PROCÉDURES DE 1715
surtout les fêtes et Dimanches, devant le saint Sacrement,
et qu'elle avait coutume de passer la nuit du jeudi au ven
dredi saint dès les sept heures du soir jusqu'au lendemain
matin même heure, à genoux, immobile, dans un recueil
lement si grand, que toute la Communauté était surprise
comme elle pouvait rester si longtemps dans la même si
tuation, vu sa complexion, qui n'était pas des plus fortes.
Sa prière paraissait continuelle, et les occupations exté
rieures ne l'empêchaient point d'y vaquer.
Enfin, dit que dans les maladies, et surtout la dernière
qu'eut la vénérable Sœur, elle lui a toujours remarqué une
grande soumission à la volonté de Dieu ; que lorsqu'elle
l'allait voir au lit, elle lui entendait toujours parler des
avantages qu'a une bonne religieuse à souffrir pour Dieu.
XVII. - SœUR MARIE-CATHERINE DU CHAILLoUx, âgée de
soixante-trois ans, déposeque la vénérable Sœur ayant étéune
des proposées pour être Supérieure, et le choix étant tombé
sur une des plus anciennes, qu'elle en parut dans une joie
qui ne lui était point ordinaire, disant au Supérieur qui pré
sidait l'élection : « On ne pouvait pas mieux faire que de
choisir ma Révérende Mère pour Supérieure, » en montrant
celle qui avait été élue ; « on aurait bien mal fait de me
mettre à sa place. J'en suis bien indigne. » Ce qu'elle disait
d'une manière qui faisait connaître qu'elle parlait du cœur
et qui ne fit qu'augmenter l'estime que la Communauté avait
pour elle.
XVIII. - SœUR CLAUDE-MARGUERITE BILLET, âgée de cin
quante-sept ans, dépose que la vénérable Marguerite-Marie
ne cessait point de prier pour ceux qui la maltraitaient, ct
qu'elle n'en conservait jamais aucune aigreur; entre autres
pour deux personnes de considération, du dehors, qui dans
toutes les compagnies où elles se trouvaient, la faisaient
PROCÉDURES DE 1715 363
passer pour une visionnaire, une hypocrite, une entêtée. Et
sur le rapport qui en fut fait à ladite servante de Dieu, elle
se mit à bénir Dieu et à le remercier d'avoir envoyé ces deux
religieux pour détromper, disait-elle, le monde sur son
compte, et la faire passer pour ce qu'elle était. Elle demanda
à parler à un de ces religieux, qu'elle n'avait pas encore vu,
pour le remercier desvéritables sentiments qu'il avait à son
occasion. Ce qui édifia si fort ledit religieux, qu'il en conçut
une estime particulière, qu'il en parlait depuis ce temps comme
d'une sainte; et que la mort de ladite Sœur étant arrivée
quelque temps après, il vint dire à la Communauté qu'il
regardait comme une grâce singulière d'avoir parlé à une
si bonne âme avant qu'elle mourût.
Ajoute qu'elle a toujours reconnu une grande foi et une
profonde vénération pour le très-saint Sacrement de l'autel
à la vénérable sœur Alacoque; qu'elle est témoin de ses
longues oraisons, entre autres de celle qu'elle faisait ordi
nairement pendant la nuit du jeudi au vendredi saint; qu'elle
entreprenait beaucoup de mortifications pour le soulagement
des âmes du purgatoire, à qui elle procurait des prières,
autant qu'elle pouvait, auprès de ses Sœurs en leur disant :
« Songeons à nos bonnes amies et demandons au Seigneur
miséricorde pour elles. » C'était le terme dont elle les
appelait ordinairement; qu'elle avait une dévotion tendre à
la très-sainte Vierge et à tous les saints, se disposant à solen
niser leurs fêtes par un recueillement et par des exercices de
pénitence; qu'elle était pauvre et aimait cet état de telle
manière qu'à peine pouvait-elle souffrir le nécessaire; qu'elle
avait une grande charité pour ses Sœurs; qu'elle leur rendait
mille petits services, et les prévenait en ce qui pouvait leur
laire plaisir. -
Dit encore la déposante que la sœur Alacoque avait une
obéissance d'enfant, sans avoir jamais fait paraître de répu
gnance à accomplir tout ce qu'on lui commandait; qu'elle
364 PROCÉDURES DE 1715
est témoin du zèle ardent que la sœur Alacoque avait pour
gagner les âmes à Dieu, surtout dans le temps qu'elle était
Maîtresse des novices, l'ayant été entendre plusieurs fois
lorsqu'elle leur parlait de l'amour et de la crainte de Dieu,
des obligations de l'état religieux et des autres vertus
qu'elle sait que plusieurs, tant du dehors que du dedans,
la consultaient sur leur état spirituel; et qu'elle-même a
éprouvé les effets de son mérite devant Dieu, ayant été dé stil
livrée par ses prières d'une peine intérieure qu'elle suppor
tait depuis longtemps, s'en sentant délivrée selon la promesse
qu'elle lui en avait faite, et dans le temps qu'elle lui avait dit,
XIX. - SœUR ANNE-ALExIs DE MARÉCHALLE, âgée de
cinquante-deux ans, dépose que notre vertueuse Sœur était
Maîtresse des pensionnaires, à qui elle donnait des pratiques
pour leur inspirer la piété et la crainte de Dieu; ce qui avait
fait concevoir une estime si forte à ces dites pensionnaires
de la vénérable sœur Alacoque, qu'elles la regardaient dès
ce temps-là comme une sainte, et priaient la déposante de
leur donner quelque chose de la vénérable Sœur, même de
ses cheveux lorsqu'on les coupait selon l'usage; que son
obéissance pour les Supérieures était sans bornes, non-seu
lement à suivre ce qui lui était commandé, mais même à
prévenir autant que la prudence lui pouvait dicter; qu'elle
n'a jamais vu que ladite Sœur ait fait la moindre faute sur
ce sujet, quoiqu'elle la fréquentât fort souvent, et qu'elle
l'ait vue dans les épreuves de l'obéissance, qu'elle ne bornait
pas seulement à l'égard de ses Supérieures, mais qu'elle
pratiquait la même soumission aux officières dont elle dé
pendait et aux infirmières qui prenaient soin d'elle pen
dant ses maladies, les plaignant des peines qu'elle leur
donnait, recevant sans opposition les médecines et autres
remèdes qui lui étaient ordonnés; que sa charité n'était pas
moins étendue à l'égard de son prochain, marquant toujours
PROCÉDURES DE 1715 365
avoir une haute estime de ses Sœurs; que lorsqu'on lui rap
portait, ou qu'elle avait ouï elle-même qu'on parlait mal
d'elle en la faisant passer pour une visionnaire, elle ne ré
pondait autre chose, sinon : Dieu soit béni! c'est une grâce
que Dieu me fait en cette occasion ;je vous prie de l'en re
mercier pour moi, en lui disant un Laudate. » Elle en disait
autant à la déposante , pour qui elle avait quelque bonté
dans toutes les contradictions qu'elle a supportées, tant du
dedans que du dehors, par rapport aux grâces particulières
qu'elle avait reçues de Dieu et qu'on traitait de singularité
et dévotion particulière, surtout lorsqu'elle parla de l'éta
blissement de la dévotion au sacré Cœur de Jésus, les re
ui : cevant endisant qu'elle les méritait toutes à cause du nombre
de ses péchés. C'était sa manière de s'expliquer.
Ajoute que dans ses maladies la vénérable Sœur faisait
paraître une joie extraordinaire, assurant la déposante que
son plaisir en cette vie était de souffrirpourtenir compagnie
au sacré Cœur de Jésus expirant sur sa croix. Sa sobriété
dans le boire et le manger était surprenante, se contentant
des restes des autres et priant les officières de ne point faire
difficulté de les lui donner; et que lorsqu'elle avait soin des
pensionnaires, ou malades, elle ramassait leurs restes pour
en faire son repas.
XX. - SœUR FRANçoIsE-ANGÉLIQUE DAMAs DE BARNAY,
âgée de cinquante-deux ans, dépose qu'elle est venue en Re
ligion quelques années après la vénérable Sœur; qu'elle a été
une année entière sous sa conduite, n'étant encore que pen
sionnaire; qu'elle a vécu avec elle après avoir pris l'habit,
ayant toujours été très-édifiée de la vie exemplaire de la
Vénérable; qu'elle déposante, se trouvant un jour dans une
peine intérieure dont elle était si fort accablée qu'elle n'osait
en faire confidence ni à Directeur ni à Supérieure, la véné
rable Sœur la vint trouver, et lui dit : « Ma Sœur, vous avez
366 - PROCEDURES DE 1715
quelque chose qui vous fait beaucoup de peine. » Sur quoi la
déposante feignant que cela n'était pas, elle lui dit : « Pour
quoi me le cacher, c'est telle chose qui vous embarrasse si
fort »* en lui nommant ce que c'était. Ce qui surprit si fort
la déposante, que sans lui rien répondre elle s'en alla tout
brusquement, étant surprise d'une chose aussi nouvelle,
qu'elle lui eût dit ce qu'elle n'avait jamais découvert à per
sonne. Elle y fit ensuite attention, et comme la vénérable
Sœur l'avait assurée qu'elle ne serait délivrée de ses peines .
qu'à de certaines conditions qu'elle lui avait marquées, ellene
les eut pas plutôt acquittées qu'elle se trouva fort en repos
Ajoute qu'elle s'est trouvée plusieurs fois dans des récréa
tions où ladite sœur Alacoque présente a été traitée de vi
sionnaire, hypocrite, entêtée de ses sentiments et dévotions,
à quoi elle est témoin qu'elle ne répondait rien, et que lorsque
quelques-unes de ses Sœurs voulaient prendre son partielle
les obligeait de se taire, les menaçant de s'en aller si elles ne
se taisaient, étant bien aise de trouver occasion à souffrir
quelque chose pour l'amour du sacré Cœur de Jésus, priant
ses Sœurs de l'en remercier en particulier.
Dit qu'elle a remarqué un attrait surprenant pour la prière
à la vénérable sœur Alacoque, prenant plaisir à la considérer
devant le très-saint Sacrement de l'autel, principalement
les jours de fêtes, qu'elle demeurait les trois heures de suile
à genoux, immobile et comme abîmée en Dieu; qu'elle était
d'une conversation facile et agréable, faisant en sorte que la
conversation roulât toujours sur quelque [chose] d'édifiant
qu'elle prenait beaucoup garde à ne choquer personne par
ses paroles; au contraire, elle parlait toujours des bonnes
qualités des autres, et en particulier de celles qu'elle savait
ne pas approuver toutes ses actions.
Dit encore la déposante, qu'elle a ouï dire plusieursfois
à ladite servante de Dieu, lorsqu'on la louait en sa présence
« Ah ! mes Sœurs, vous ne me connaissez pas, je ne suis
PROCÉDURES DE 1715 367
qu'une pécheresse, éloignée de toutes sortes de mérites, rem
ii plie d'orgueil et de malice, » montrant par ses paroles et par
son maintien qu'elle souffrait intérieurement lorsqu'on lui
disait quelque chose d'avantageux.
XXI.-SŒUR MARIE-RosALIE DE LYoNNE, âgée de soixante
onze ans, dépose qu'elle a vu et ouï le sieur Lamyn, cousin
de la vénérable sœur Alacoque, lorsqu'il vint la voir et lui
dire : « Ma cousine,vous avez écrit à ma mère qu'elle ne
garderait pas longtemps mon frère le Jacobin *; elle a cru,
avec moi, qu'il changerait de Monastère, mais ayant reçu
votre lettre, nous n'avons que trop connu que vous aviez
prophétisé sa mort. »
XXII. - SœUR PÉRoNNE-MARGUERITE VERCHÈRE, âgée de
cinquante-un ans, dépose qu'elle a été deux ans novice sous
la vénérable sœur Alacoque, à laquelle elle a reconnu toutes
les qualités d'une bonne religieuse, dont elle leur donnait
des preuves et par ses exemples et par ses paroles, de telle
manière que la déposante, qui n'était pas beaucoup faite aux
exercices du cloître dans ce temps-là, disait à ses compa
gnes : « Elle nous rendra dévotes malgré que nous en ayons ;»
qu'elle n'avait pas moins de soins des pensionnaires étant
leur Maîtresse, que des novices, leur insinuant adroitement
la dévotion et leur faisant connaître l'avantage qu'il y avait
de se séparer de bonne heure des gens du siècle.
Ajoute que la vénérable sœur Alacoque a souffert beau
c0up de contradictions pour établir la dévotion au Cœur de
Jésus. Et que plus on s'y opposait, plus elle prenait de ré
solution à l'inspirer à tout le monde ; disant que malgré
tous les efforts contraires cette dévotion subsisterait, et que
si elle ne s'établissait pas promptement, elle en était l'ob
1 C'est-à-dire religieux dominicain.
368 PROCÉDURES DE 1715
stacle par ses péchés, et qu'elle espérait qu'elle se répandrait
partout, faisant connaître à la déposante et aux autres qu'elle
connaissait en cela la volonté de Dieu; qu'elle était d'une foi
vive sur tous nos mystères, surtout dans celui de l'auguste
Sacrement de l'autel, étant toujours à genoux lors même
qu'elle était malade, y demeurant tous les silences, les jours
de fêtes, à moins qu'on ne l'en retirât; elle y était d'une telle
attention et d'une si grande présence d'esprit, qu'elle a dit
plusieurs fois à la déposante et aux autres qu'elle n'y res
sentait point ses maux; qu'elle désirait recevoir la sainte
communion tous les jours ; que n'en ayant pas lapermission,
lorsqu'elle avait ce bonheur elle le faisait avec des ardeurs
surprenantes pour Dieu ; qu'elle vivait de telle manière que
lorsque quelque Sœur passait son tour, sa Supérieure jetait
toujours les yeux sur elle pour remplir ce vide, parce qu'elle
la croyait toujours disposée à communier; qu'elle a vu ladite
sœur Alacoque dans une profonde humilité et de bas senti
ments d'elle-même, obligeant ladite déposante et les autres
novices de lui dire ses défauts; qu'elle l'a vue demander par
don à une postulante en pleine Communauté, quoiqu'elle fût
fort innocente à son égard; que tout ce qui arrivait de lâ
cheux dans laCommunauté, «J'en suis cause, disait-elle, Ce
sont mes péchés qui attirent ces disgrâces ;» qu'elle observail
une pauvreté des plus régulières, se réjouissant lorsque les
plus mauvais habits lui tombaient, priant les officières de lui
donner les plus usés ; que ses mortifications n'étaient pas
communes, soit de l'esprit, soit du corps; supportant avec
une patience admirable les mauvais préjugés qu'on avait de
sa manière de vie ; remerciant Dieu lorsqu'il lui arrivait de
lapeine de ce côté et priant pour ceux qui en étaient cause,
et se procurant auprès des Supérieures des jeûnes, des pri
vations de boire et manger, des disciplines et autres mortir
fications, autant qu'elles lui étaient possibles, étant toujours
affamée de souffrir pour son divin Époux; qu'elle est témoin
PROCÉDURES DE 1715 369
avec toute la Communauté de l'empressement du public pour
faire toucher des chapelets et autres choses au corps de la
vénérable sœur Alacoque, exposée selon l'usage à la grille
du chœur.
,
XXIIl. - SœUR CLAUDE-RosALIE DE FARGEs, âgée de
cinquante ans, déclare que son frère devant partir dans peu
pour l'armée, et l'ayant recommandé aux prières de la ser
vante de Dieu, elle lui dit : « Ma chère Sœur, monsieur votre
frère recevra une grâce singulière à l'heure de la mort; »
ce qui arriva dans la suite. Car ayant été blessé au siége de
Landeau d'un coup de feu à la tête, il vécut encore deux
jours pendant lesquels il se disposa à paraître devant Dieu
avec de grands sentiments de piété, ayant reçu tous ses
sacrements, quoique selon la pensée de tous les médecins
et chirurgiens, il devait mourir sur le coup; et ils regar
de daient le peu de vie qui lui resta comme un miracle; qu'elle
sait qu'on a plusieurs fois consulté ladite sœur Alacoque sur
l'état des malades qu'on recommandait à ses prières; et
après les avoir faites devant Dieu, elle répondait avec assu
rance, aux uns qu'ils en reviendraient, aux autres qu'ils
m0urraient de cette maladie, ce qui arrivait ordinairement
comme elle l'avait dit; que la vénérable était d'une mortifi
cation achevée, qu'elle choisissait toujours ce qu'il y avait
de plus mauvais, soit pour le vêtement, soit pour la nour
riture; comme lorsqu'elle avait soin des pensionnaires aussi
bien qu'à la dépense,s'il y avait quelque pain sec et moisi,
quelques viandes gâtées et fruits pourris, elle se les pro
curait autant qu'elle pouvait; qu'elle faisait souffrir son
C0rps par plusieurs mortifications, en se privant de boire
quelquefois pendant dix jours, ni eau, ni vin, qu'elle l'a
remarqué elle-même; qu'elle prenait des disciplines jus
qu'au sang, portait des chaînes de fer sur sa chair, et
qu'elle a ouï dire par plusieurs dans la Communauté, qu'elle
T. I. - 24
37() PROCÉDURES DE 1715
s'était gravé le nom de Jésus sur le cœur avec la pointe
d'un canif; qu'une seconde fois elle se le fit encore avec
une bougie ardente; ce que la Supérieure ayant appris, elle
envoya une de ses Sœurs, appréhendant qu'il ne s'y formât
quelque absès ; mais la vénérable Sœur s'excusa de lui faire
voir son côté, disant que son souverain Médecin l'avait gué
rie; la Sœur renvoyée s'en retourna vers la Supérieure lui
dire ce que la vénérable Sœur lui avait répondu; Margue
rite la suivit et confirma la même chose à ladite Supé
rieure, qui la mortifia beaucoup du refus qu'elle avait fait
et lui dit qu'elle renverrait la même Sœur, et qu'elle eût à
obéir; ce que la sœur des Escures, qui l'a rapporté à la
déposante, fit le même jour, et trouva qu'effectivement la
plaie de la sœur Alacoque était guérie, n'y étant reslé
qu'une croûte sèche, quoique la plaie. fût récente; qu'elle
était parfaitement pauvre dans la santé et dans la maladie,
se contentant du pur nécessaire, appréhendant dans la ma
ladie de faire trop de dépense, disant que pour une pauvre
comme elle, le pain et l'eau suffisaient, et que c'était une
charité qu'on lui faisait du reste; qu'étant convalescente,
elle travaillait assidûment, disant qu'une pauvre devait ga
gner sa vie; qu'elle était d'une [grande] assiduité àtous les
exercices réguliers, n'y manquant jamais que par maladie,
ou commandement exprès de la Supérieure; qu'elle vivait
dans un grand silence et recueillement intérieur; pleine de
charité avec ses Sœurs, souffrant patiemment et sans le
faire connaître lorsqu'on ne l'approuvait pas dans ses ma
nières; qu'elle engageait celles qui lui étaient plus attachées
de rendre des actions de grâces à Dieu pour elle lorsqu'elle
avait été mortifiée, et de le prier pour celles qui lui avaient
procuré l'occasion de souffrir quelque chose pour Dieu : ce
qui lui arrivait souvent; qu'elle s'est souvenue, après la
mort de ladite sœur Alacoque, qu'elle lui avait dit aussi bien
qu'à une autre de ses Sœurs, environ cinq ans auparavant
PROCÉDURES DE 1715 374
« Mes enfants, je mourrai entre vos bras; » ce qui arriva
effectivement; car quoique la déposante ne fût qu'une des
dernières dans la chambre de la moribonde, elle se trouva
à son côté pour l'assister et lui rendre ses derniers services,
sans l'avoir prémédité, aussi bien que l'autre des Sœurs à
qui elle en avait dit autant, et qui était de l'autre côté.
|
Dépose enfin que mademoiselle * sa mère lui ayant fait
savoir qu'elle souffrait d'un mal de tête si violent, qu'elle
n'en pouvait reposer ni jour ni nuit, elle lui envoya un petit
chapelet qui avait été à l'usage de la sœur Alacoque. Quelque
temps après, souffrant encore davantage, la malade songea
au chapelet qu'elle avait de la vénérable Sœur, dit trois
Pater et Ave, en l'honneur de la très-sainte Trinité, et elle
fut guérie sur-le-champ, et ne s'est plus trouvée attaquée de
la même maladie.
XXIV. - SœUR ANNE-ELIsABETH DE LA GARDE, âgée de
cinquante-sept ans, dépose que la vénérable Sœur avait le
cœur si rempli de charité que l'on s'en apercevait bien par ses
paroles dans les conversations, soit avec ses Sœurs, soit avec
les séculiers au parloir, où elle édifiait tout le monde égale
: ment; qu'elle a vu plusieurs personnes séculières et régu
lières s'adresser à la vénérable Sœur pour lui parler sur les
peines qu'elles avaient, et qu'elles sortaient toujours con
solées d'auprès d'elle; avouant qu'elles étaient charmées
d'entendre la servante de Dieu parler avec tant de facilité, et
s* une éloquence qui ne paraissait pas naturelle, des mystères
de notre foi. La déposante a remarqué plusieurs fois que
: lorsqu'on parlait d'autres choses que de la piété, la véné
rable sœur Alacoque restait presque sans parler, ce qui la
laisait passer pour gênée, et obligeait ceux qui conversaient
avec elle de revenir au premier but; et alors elle recom
" On connaît l'usage ancien d'appeler Mademoiselle les Dames mariées,
372 PROCÉDURES DE 1715
mençait à parler avec la même ardeur; qu'elle ne marquait
pas seulement par ses paroles son amour pour Dieu, mais
qu'elle l'a laissé par écrit, dans beaucoup de lettres de
piété, et plusieurs avis salutaires : ce qui a beaucoup sur
pris la déposante, qui a toujours été témoin comme la sur
Alacoque ne s'est point dispensée d'aucun exercice spiri
tuel, ni des communautés, et des offices où elle a été em
ployée, dont elle s'est toujours acquittée avec beaucoup de
régularité et religion, faisant paraître beaucoup de force,
d'esprit et de jugement, ne se précipitant point dans les
conseils qu'elle donnait; droite et sincère dans sa conduite,
d'une mortification exemplaire. La déposante l'ayant vue
et servie en qualité d'infirmière dans plusieurs de ses ma
ladies, témoigne qu'elle se refusait toutes les douceurs
que l'on donne ordinairement dans cet état, à moins qu'on
n'usât de l'autorité de l'obéissance; qu'elle supportait ses
longues maladies avec une douceur, une patience et une
résignation surprenantes, ne disant autre chose dans ses
plus grandes douleurs, sinon : « O mon Dieu! mon amour! )
qu'elle a été bien des fois surprise, ayant vu la servante de
Dieu malade, avec la fièvre; et le lendemain ou deuxjours
après, la voyant venir au chœur, et se tenir à genoux comme
si elle n'avait point eu de mal.
Ajoute qu'elle a appris de plusieurs Supérieures qui ont
gouverné ladite sœur Alacoque, que dans ses maladies
elles lui avaient ordonné de se mettre dans la pratique des
exercices de la Communauté, ce qu'elle faisait exactement,
et s'en trouvait toujours soulagée, ce que la déposante al
tribuait à son obéissance aveugle; qu'entre autres, la Révé
rende Mère Greyfié, lors Supérieure, avait ordonné à la
vénérable Sœur, dans une de ses maladies, de sortir de
l'infirmerie et de n'y rentrer de cinq mois, ce qu'elle exécuta
fidèlement, ayant paru pendant ce temps d'une assez forte
santé pour suivre le train de la Communauté; au bout des
- --
PROCÉDURES DE 1715 373
quels tous ses maux précédents la reprirent, ce qui donna
occasion à ladite déposante de dire à la Supérieure : « Ma
Révérende Mère, vous devriez commander à ma Sœur de
ne point rentrer dans l'infirmerie de deux ans, puisque vous
avez si bien réussi pour cinq mois; » à quoi la Supérieure
répondit : « Ce temps- là me suffit pour me prouver que la
voie que tient cette fille est de Dieu. »
XXV. - SœUR MARIE - NICoLE DE LA FAIGE- DEsCLAINEs,
âgée de quarante-quatre ans, a déposé qu'elle a été envi
ron quatorze ans sous la direction de la vénérable Sœur, en
qualité de novice; que pendant ce temps, elle a toujours .
été édifiée du zèle et de l'empressement que la servante
de Dieu avait pour leur avancement spirituel, soit par ses
exemples, soit par ses paroles, qui ne visaient qu'à leur in
sinuer l'amour de Dieu dans le cœur; que pendant les quatre
années qu'elle a eu le bien de vivre avec cette sainte fille,
elle a remarqué que dans les récréations et les entretiens
qu'elle avait, tant avec ses Sœurs qu'avec les gens du dehors,
son plus grand plaisir était de parler de Dieu, et de l'éta
blissement de la dévotion au sacré Cœur de Jésus, en leur
représentant les grandes grâces qu'il répandait sur ceux qui
Se consacraient à lui : ou bien ses discours étaient des avan
tages de la croix, qu'elle regardait comme un bonheur anti
cipé; que lorsqu'elle avait trouvé quelque contradiction ou
mortification, elle était dans la joie de son cœur, l'étant
venu marquer à la déposante plusieurs fois afin de remercier
Dieu, lui disant un Laudate pour lui avoir fait naître l'oc
casion desouffrir quelque chose pour son nom; qu'elle priait
p0ur ceux ou celles qui lui avaient procuré ces mortifica
tions, leur procurant et leur rendant autant de services
qu'elle pouvait, sans leur marquer aucun chagrin, sans se
plaindre à qui que ce soit des mauvaises manières qu'on
pouvait avoir pour elle.
374 PROCÉDURES DE 1715
Dit que la vénérable Sœur était extrêmement mortifiée,
priant les officières de lui donner ce qu'elles avaient de la
peine de donner aux autres, soit pour la nourriture, soit
pour le vêtir; prenant prétexte que cela l'accommodait
mieux; qu'on ne l'a jamais vue s'informer d'aucune chose,
ni dire son sentiment sur ce qui ne la regardait pas, ou
sans qu'on lui demandât son avis; que, quand elle était
obligée de le dire, elle le faisait avec une grande humilité,
sincérité, et un grand jugement; qu'en parlant elle avait
une attention particulière à ne jamais rien dire qui pût
tourner à son avantage; qu'elle était si unie à Dieu qu'elle
- s'occupait de lui - même en travaillant; quand elle était seule
elle faisait son ouvrage et écrivait à genoux, avec autant
d'application que si elle avait été dans l'église, où la dépo
sante l'a vue plusieurs fois, les trois et quatre heures de
suite dans la même place, à genoux et comme immobile,
étant comme abîmée en Dieu; qu'elle la trouva plusieurs fois
baignée de ses larmes.
XXVI. - SœUR JEANNE-FRANçoIsE CHALoN, âgée de qua
rante-quatre ans, a déposé qu'elle a connu à la vénérable
sœur Alacoque un grand fonds de vertu et de piété, et une
sainte adresse d'insinuer l'amour de Dieu dans le cœur de
la déposante et des autres ; que ses entretiens, pendant deux
ans qu'elle l'a vue, étaient de parler des avantages que les
personnes religieuses ont sur le commun des chrétiens, par
la facilité de faire le bien, et l'éloignement du mal; ou du
mérite des souffrances, qu'elle regardait comme l'unique
moyen d'aller au ciel, en imitant la vie souffrante de Jésus
- Christ; ou bien c'était de parler de l'amour divin, sur quoi
elle était inépuisable; que si quelquefois on tombait sur un
discours moins sérieux et qui touchât un peu la charilé
du prochain, elle devenait comme muette, ce qui faisait
qu'on changeait, malgré qu'on en eût, de discours. Dil
PROCÉDUREs DE 1715 375
qu'elle a vu la servante de Dieu plusieurs fois dans une
- présence de Dieu si grande devant le très-saint Sacre
ment de l'autel, qu'elle a été pour lui parler sans en pou
* : voir tirer une parole, étant comme toute immobile et pé
nétrée de Dieu.Qu'elle a observé ladite vénérable Sœur dans
sa longue prière de la nuit du jeudi au vendredi saint, à
genoux dans la même posture, sans tousser et comme marbre,
les mains jointes sur la poitrine, ladite déposante l'ayant vue
jusqu'à onze heures du soir, et les autres Sœurs lui ayant dit
qu'elles l'avaient vue pendant le reste de la nuit dans la même
posture.
Dépose que la vénérable sœur Alacoque lui a dit plu
sieurs choses sur ses dispositions intérieures qu'elle n'avait
découvertes à personne, qu'elle lui a dit qu'elle en serait
délivrée dans tel temps, que cela s'est toujours trouvé vrai.
Entre autres qu'elle lui prédit de certains chagrins qu'elle
devait avoir dans un tel temps assez éloigné, et lui marqua
la manière dont elle devait se comporter dans cette occasion,
quoiqu'il n'y eût aucune apparence que ces chagrins dus
sent arriver, et que la déposante n'en voulut rien croire;
cependant elle a trouvé le tout véritable;- qu'elle a toujours
connu ladite servante de Dieu pour être une fille d'un grand
jugement, d'un bon conseil et d'une fermeté inébranlable
dans le bien; ce qu'elle a expérimenté elle-même, en la
consultant dans toutes ses peines; qu'elle l'a ouï parler,
quand il s'agissait de quelque affaire de Communauté, avec
beaucoup de justesse et de droiture; qu'on avait de grands
égards à son sentiment, qu'on suivait ordinairement; et
qu'elle sait que du dehors on venait prendre ses avis sur
plusieurs choses de conséquence, entre autres sur l'établis
sement de l'hôpital de cette ville, encourageant toujours les
l
intéressées d'y travaillerfortement, parce [que], disait-elle :
« C'est l'œuvre de Dieu et sa volonté; » que la déposante a
vu la vénérable Sœur Alacoque pratiquer une obéissance
:*
376 PRoCÉDUREs DE 1715
aveugle à ses Supérieures et à ses Règles; qu'elle avait
toutes les peines du monde à venir au parloir; qu'un jour
y étant pour parler à une personne, la déposante qui se
trouva à son passage lui dit : « Ma Mère, voilà une de
moiselle qui voudrait bien vous souhaiter le bonsoir, » à
qui la vénérable Sœur répondit : « J'ai bien eu permission
pour parler à la personne que je viens de quitter; mais, ma
chère Sœur, il ne faut rien faire, ni en secret, ni en public,
sans permission,» refusant de luiparler par ce seulmotif
XXVII. - SœUR MARIE-LAZARE DUssoN, âgée de cin
quante-sept ans, a déposé que dès le commencement des
douze années qu'elle a vécu avec la vénérable sœur Ala
coque, elle conçut une véritable estime pour sa vertu, en
remarquant la patience avec laquelle elle supportait les
mauvaises manières et paroles méprisantes que quelques
personnes avaient pour elle; qu'elle lui a vu pratiquer plu
sieurs actes de mortifications, entre autres que, lorsqu'elle
était dépensière, elle se réservait tout ce qui était de moindre;
– qu'un jour, portant un potage à une pensionnaire, elle
le laissa tomber par terre, qu'elle le ramassa avec presque
autant de poussière que de bouillon, et en fit sa porti0n :
ce qui lui est arrivé plusieurs fois; - qu'elle ramassait
tous les morceaux de pain qui sortaient de dessus la table
de ces jeunes pensionnaires, et les mangeait à ses repas,
quoiqu'ils fussent pour l'ordinaire bien secs et malpropres
qu'elle n'était pas moins mortifiée dans ses habits, priant
toujours qu'on lui réservât lesplus usés, et ceux qu'on avail
de la peine à présenter aux autres, sous prétexte qu'ils lui
étaient plus commode s, et qu'ils étaient trop bons pour une
pauvre;- qu'elle était d'une humilité si grande, qu'elle la
marquait dans les accusations de sesfautes, en pleine Com
munauté, avec des termes qui faisaient connaître ce qu'elle
ressentait intérieurement pour cette vertu, priant la Supé
PRoCÉDUREs DE 1715 377
rieure et ses Sœurs d'implorer la miséricorde de Dieu pour
: cette pécheresse [en se nommant], qui ne pouvait l'obtenir
pour elle-même, s'en étant rendue indigne par ses infidé
lités;- que ladite servante de Dieu était toujours empressée
pour travailler aux ouvrages les plus vils de la maison, en
gageant la déposante à la prendre pour travailler sous elle ;
et quoiqu'elle en eût de la peine, elle ne laissait pas, pour
donner occasion à la vertu de la vénérable Sœur, de lui faire
: faire ce qu'elle jugeait nécessaire à la cuisine et ailleurs, la
reprenant, même assez aigrement, sans qu'elle ait remarqué
aucune impatience ni murmure dans la servante de Dieu.
Ajoute la déposante, que la Révérende Mère Supérieure
l'ayant trouvée quelque temps avant la mort de la vénérable
Sœur, elle lui dit : « Ma Sœur,vous estimez bien ma sœur
Marguerite-Marie, mais ce sera bien autre chose quand je
vous aurai dit ce que je viens de lui faire. Je lui ai ordonné,
dit-elle, de m'apporter tous ses instruments de mortification,
disciplines, haires, cilices, etc.; elle a été sur-le-champ les
chercher et me les a apportés, et les voilà dans mon armoire ;
mais je ne les lui rendrai plus. » Ce qui fit dire à la dépo
sante: « Nous vous sommes toutes obligées, ma chère Mère,
car c'est là ce qui la rend toujours malade. »
La déposante lui parlant de ses peines intérieures, ainsi
qu'elle l'avait fait autrefois, par la confiance qu'elle avait à
la vénérable Sœur, elle lui dit : « Mon enfant, vous aurez
sd beaucoup à souffrir de la part d'une telle; » et quoique la
déposante ne s'attendît pas à cela, néanmoins elle a vu arri
ver la prédiction, se servant en ce temps-là des conseils que
la servante de Dieu lui avait alors donnés, pour en faire un
bon usage. -
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DEUXIÈME APPENDICE
D0CUMENTS FOURNIS PAR CHRYSOSTOME ALACOQUE SUR LA BIENHEUREUSE
MARGUERITE-MARIE, SA SOEUR
Chrysostome Alacoque est le seul des frères et sœurs de
la bienheureuse Marguerite-Marie qui ait laissé de la posté
rité. Il n'avait que dix ans quand il perdit son père, et que
madame sa mère dut quitter la maison du juge du Terreau,
pour se réunir à sa belle-mère. (Voir page 38 et note A.)
Chrysostome Alacoque était alors en pension avec ses frères
aînés, Jean et Claude-Philibert, chez M. le curé de Saint
Mayeul de Cluny, d'où ils allaient suivre les classes du collége
des Bénédictins. A sa sortie du collége, il fit des études de
légiste;Jean et Claude-Philibert étant morts tous deux à
Vingt-trois ans,Chrysostome se trouva bien jeune encore le
chef de la famille. Il épousa Angélique Aumônier, et alla
habiter le Bois-Sainte-Marie, dont il fut maire perpétuel, et
0ù est restée sa postérité directe.
Nous possédons dans nos archives deux précieux docu
ments, dus à Chrysostome Alacoque, et que nous devons
placer ici pour compléter les sources authentiques de la vie
de notre Bienheureuse. Le premier est sa déposition dans la
procédure épiscopale de 1715. M. Chrysostome était alors
38() PROCÉDURES DE 1715
dans sa soixante-onzième année. Le second est postérieur à
celui-ci, et beaucoup plus étendu. C'est un Mémoire auto
graphe, rédigé à loisir pour servir à Mgr Languet, qui tra
vaillait alors à la vie de la Bienheureuse, imprimée pour la
première fois en 1729. Il y a, dans ce dernier écrit surtout,
une naïveté charmante avec un ton généralement grave et
solennel. On y trouve un certain apprêt; on y sent le travail
et la préoccupation de ce à quoi ce Mémoire doit servir.Ce
qui n'empêche pas quelque confusion et plusieurs erreurs
visibles, causées par la distance des faits et le grand âge de
celui qui les écrit. Nous mettrons au bas des pages les notes
rectificatives et les explications nécessaires.
la
DÉPOSITION DE CHRYSOSTOME ALAC0QUE
DANS LE PRO CES ÉPISCO PAL DE 1715
Maître Jean-Chrysostome Alacoque, conseiller du roi,
maire perpétuel du Bois-Sainte-Marie, âgé de soixante-onze
ans, y résidant, duquel après avoir pris le serment en tel
cas requis de dire et déposer vérité sur les faits articulés
et à lui lus, sur lesquels il a promis de dire vérité;
Dépose qu'il est frère aîné de la vénérable sœur Marguerite
Marie Alacoque, laquelle est restée sous sa tutelle honoraire
l'espace d'environ dix ou douze ans ; qu'elle est née au vil
lage de Lauthecourt, paroisse de Vérosvres, en Charollais,
de maître Claude Alacoque et de demoiselle Philiberte La
myn, leurs père et mère, personnes très-catholiques, levingt
deux juillet mil six cent quarante-sept; que dans ladite
province du Charollais et dans ledit village de Vérosvres,
la foi orthodoxe et obéissance au Saint-Siége apostolique a
toujours été en vigueur, et que tous ceux qui y naissent y
sont baptisés et confirmés au temps convenable, comme la
dite vénérable servante de Dieu Marguerite-Marie Alacoque
y a été baptisée et confirmée "; et qu'elle a été élevée par ses
1 Marguerite ne fut confirmée qu'à l'âge de vingt - deux ans; et ce retard
fut l'objet d'une sérieuse objection du promoteur de la Foi, dans le procès
apostolique sur l'héroïcité des vertus. Il fallut établir que depuis très
longtemps la confirmation n'avait pas été administrée dans le Charollais.
Nous n'avons pas à en chercher les causes. C'est l'évêque de Châlon-sur
Saône, Mgr Jean de Meaupou, qui, sur la demande de Mgr d'Autun, donna
la confirmation à Vérosvres, en 1669. On peut regarder comme une récom
pense du zèle de ce prélat, le choix que Dieu a fait de lui pour adminis
- 382 PROCÉDURES DE 1715
parents dans la foi catholique et dans la crainte du
de sorte qu'étant encore dans l'enfance elle donna
ques de sainteté, piété et horreur du péché; car ledit
en un temps de carnaval, âgé de sept ans, et la
de cinq ans, lui proposa de prendre son habit et
donnât le sien, lequel ayant une épée en main en v
mider des métayers qui étaient proches de la maisc
repartit que peut-être ce serait offenser Dieu, qu
voulait rien faire, n'ayant jamais voulu se déguis
compagner ceux qui l'étaient, dès ledit âge de cin
Dit de plus, qu'elle ne se contentait pas chaqu
demeurer très-longtemps à l'église pour y faire orai
que souvent il l'a trouvée dans la maison dans de
genoux et en oraison; qu'elle pratiquait dès ladit
plusieurs austérités et macérations par jeûnes, di
chaînes de fer, ceintures, qu'il a ouï dire lui être en
la chair; qu'elle couchait sur des planches et qu'e
une partie de la nuit en prière, ce que les do
dudit sieur Alacoque ont reconnu et vu, s'étant q
oubliée de se remettre au lit, et la trouvaient à g
Qu'étant tombée malade, sa mère lui reprocha (
l'excès de ses austérités qui la rendait dans cet éta
lui repartit d'un air gai : « Pardonnez-moi, ma mèi
point cela; et quand je serais un peu indisposée
guérira bientôt; » ce qui arriva tôt après.
Que dans le temps de sa jeunesse elle donnait
vres tout ce qu'elle pouvait disposer, même ce
donnait pour sa nourriture; qu'elle prenait soin de
trer le sacrement de confirmation à notre Bienheureuse. La (
tienne parle de lui en ces termes : « Évêque, il s'appliqua à 1
les devoirs d'un pasteur vigilant. Il parcourait souvent son
faisant précéder d'ouvriers évangéliques, qu'il envoyait, à ses
ver le champ du Seigneur, et enseigner au peuple les mystèr
ll aimait faire à lui-même le catéchisme aux gens de la camp
enfants, et à leur administrer le sacrement de confirmation.»
PROCÉDURES DE 1715 383
les petits enfants pauvres pour les instruire et leur appren
dre à connaître Dieu et le servir, les engageant à venir et
à demeurer auprès d'elle par ses charités, ce qui donna
occasion audit déposant de lui dire en riant : « Ma sœur,
vous voulez donc devenir maîtresse d'école? » Elle lui ré
pondit : « Pardonnez-moi, mon frère, mais ces pauvres en
fants sont peut-être sans instruction. »
Qu'étant âgée d'environ dix-huit ans, sa famille voulut
la marier; qu'on lui proposa plusieurs partis avantageux ;
qu'elle les refusa tous nonobstant toutes les sollicitations de
sa mère et de sa famille, disant audit déposant qu'elle le priait
de ne la pas presser pour le mariage, et qu'elle le priait instam
ment de la mettre dans un couvent aussitôt qu'il pourrait.
Que dans tout le temps qu'elle demeura dans sa famille
elle y vécut avec une régularité édifiante, méprisant les va
nités, les jeux et les plaisirs des jeunes gens, refusant les
habits propres qu'on luivoulait donner, s'occupant du travail
àses heures réglées, etfaisant tomber ordinairementtoutes les
conversations sur des matières de piété et de charité, de telle
manière qu'on n'osait en sa présence mal parler de son pro
chain, tant on avait d'égard pour sa vertu, reprenant ceux qui
le faisaient avec tant de douceur qu'on ne s'en fâchait jamais.
Que voulant être absolument religieuse, ledit déposant lui
ayant demandé quel Ordre elle choisissait, elle répondit :
« Celui de la Visitation de Sainte-Marie. » Que les maisons
lui étaient indifférentes, pourvu qu'elle fût éloignée de ses
parents, et qu'il n'y en eût point dans la maison où elle
serait; si vrai qu'étant allée à Mâcon voir une de ses cou
sines aux Ursulines, elle y fut pressée d'y entrer pour être
religieuse, ce qu'elle refusa nonobstant les offres avanta
geuses qu'on lui faisait pour y rester, ayant même prévenu
ledit déposant de ne point se laisser gagner; l'ayant encore
prié de ne la point mettre au monastère de Sainte-Marie de
Charolles, à cause de la proximité desa parenté, de sorte que
384 PROCÉDURES DE 1715
ledit déposant l'amena peu de temps après dans le Monastère
de la Visitation Sainte-Marie de Paray, où elle entra avec
joie et ferveur en mil six cent soixante et onze, âgée alors
d'environ vingt-trois ans, où elle fut admise aux épreuves
ordinaires, y fit son noviciat selon le temps prescrit par les
saints canons et les Constitutions de l'Ordre, fut admise par
les suffrages des Sœurs à la profession, et fit enfin les vœux
solennels le six novembre mil six cent soixante-douze, avec
une ferveur singulière ; et que trois mois après ledit déposant
étant venu voir ladite Sœur, Mme Hersant , pour lors Supé
rieure audit Monastère, en son absence lui dit : « Ahl Mon
sieur, vous avez eu grand tort !- En quoi, Madame?–C'est
de ne pas l'avoir mise ici cinq ou sixmois avant que de régler
pour sa pension; vous en auriez été quitte pour la moitié, la
connaissant telle que nous la connaissons maintenant.»
Ledit déposant a dit de plus, qu'ayant amené mademoi
selle son épouse pour voir ladite Sœur à Paray, du moment
qu'elle parut à la grille ladite demoiselle se mit à pleurer,
sans pouvoir lui dire un seul mot. A quoi ledit déposant lui
dit : « Etes-vous venue ici pour pleurer ?» Sur quoi ladie
sœur Marguerite-Marie Alacoque lui dit : « Ah! mon frère,
laissez-la pleurer, ce sont de bonnes larmes. » Et à l'instant
ledit déposant les quitta. Elle retourna seule quelque temps
après au logis, et sitôt qu'elle y fut, ledit déposant feignit
une affaire pour aller trouver ladite sœur Marguerite-Marie
Alacoque, et l'ayant priée de lui dire si elle savait le sujet
de ces larmes, elle lui répondit : « Souvenez-vous que je
vous ai dit que ce sont de bonnes larmes, puisque m'ayanl
priée de demander au Seigneur son salut à quelque prix que
ce fût, il me semble, dit-elle, que sa miséricorde me l'
accordé, mais qu'il lui en coûtera cher. » Et, en effet, étant
retournés dans leur maison le lendemain, ladite demoiselle
1 La mère Hersant n'était plus Supérieure à Paray à cette époque,
c'était la mère Marie - Françoise de Saumaise. -
PROCÉDURES DE 1715 385
épouse tomba malade d'une maladie incurable et inconnue
à vingt-quatre médecins et apothicaires, jusqu'à toute la
Faculté de Lyon assemblée pour ce sujet à Lyon, sans pou
voir connaître ni soulager son mal, qui a duré treize mois.
Enfin ne pouvant se contenir dans la patience que Dieu
demandait d'elle, ledit déposant écrivit à ladite vénérable
Sœur, croyant qu'elle l'avait abandonnée en ses prières, ne
pouvant plus lui-même soutenir une si longue affliction.
Elle lui fit réponse que Dieu avait attaché son salut à cette
maladie, et qu'elle se souvînt de ce qu'elle l'avait priée de
demander à Dieu pour son salut; qu'il n'était plus temps de
s'en rétracter, et qu'elle ne serait guérie par aucun remède
humain; que c'était en vain qu'on les rechercherait. Dès
lors ladite demoiselle s'étant résignée à la volonté de Dieu,
mourut deux jours après.
Dit ledit déposant avoir appris de monsieur son frère,
curé dudit Bois, qu'étant venu à Paray avec un sien cousin
germain, religieux , exprès pour voir ladite sœur Margue
rite-Marie Alacoque, elle dit plusieurs choses édifiantes
audit religieux, qui paraissait fort content et joyeux de la
Voir, étant d'une humeur facétieuse. Ledit sieur curé lui dit :
« Il me semble que cela convient mal au sérieux de ma
sœur. » Elle répondit en particulier audit sieur curé :
| « Hélas! mon cher frère, laissez-le rire, ce sont là ses der
nières joies.» En effet, il ne fut pas plus tôt de retour
dans son couvent, à Mâcon, qu'il tomba malade, et cinq
J0urs après mourut malgré tous les remèdes de la médecine.
Dit ledit déposant que monsieur le curé dudit Bois-Sainte
Marie, son frère,tomba dans une maladie si grande, que
trois médecins qui le voyaient l'avaient abandonné, s'étant
retirés. Ledit malade ne voyait ni n'entendait, ni ne con
naissait, et ne pouvait rien avaler; ce que Voyant ledit dé
* Le Père Lamyn, religieux de l'ordre de Saint-Dominique. Nous le
croyonsfils de M. Lamym,de Mâcon, oncle et tuteur de Marguerite-Marie,
T. I. - 25
386 PROCÉDURES DE 1715
posant son frère, qui demeurait avec lui, il l'envo
recommander par un exprès aux prières de la vénér
Alacoque, audit Paray, distant de cinqlieues; laqu
appris par la lettre et par le messager que so
mourait, elle répondit qu'elle ne le croyait pas. E
quitté ledit messager elle s'en alla devant le saint
pendant quelque temps, après quoi elle revint a
assuré dire et écrire qu'il n'en mourrait point.Ce q
a vérifié, parce qu'il fut rétabli dans moins de h
contre l'attente de tout le monde.
Ledit déposant nous a produit douze originaux
qu'il certifie et nous ont paru être écrites de la 1
vénérable sœur Marguerite-Marie Alacoque, sa ;
cernant les faits ci-dessus, dont les copies ont été
vérifiées et parafées par nous. Assure ledit dépo
plusieurs papiers et lettres dans lesquels elle lui «
sieurs avis très-importants pour son salut et rep
doutes qu'il lui avait proposés, où elle lui mar
rien craindre de tous ses ennemis : ce qu'il rec
arriver tous les jours. Et ce que ledit déposant
plus surpris dans tous les avis qu'elle lui a donné
lui avoir dit des choses qui regardaient le fond c
science, au sortir d'une confession générale et dans
de jubilé. Dit enfin que dans son pays et circonvo
n'entend parler que des secours que l'on reçoit de
son intercession dans différentes maladies, et d
ration qu'on conserve pour sa mémoire.
Lecture à lui faite de sa déposition, a dit qu'ell
vérité, et y a persisté et signé avec nous et notre
les az et jour que dessus.
CH. ALACOQUE. DoM DE BANsIÈRE, con
CHALON, greffier.
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE
Marie-Marguerite Alacoque , fille de feu messire Claude
Alacoque, vivant juge du Terreau, la Roche, Corcheval et
Pressy, et de feu damoiselle Philiberte Lamyn, est née au
lieu de Lauthecourt , paroisse de Vérosvres en Charollais,
le 22 juillet 1647, jour de [la] fête [de] sainte Marie Ma
deleine, et baptisée en l'église de Vérosvres, diocèse d'Au
tun, le 25 desdits mois et an. A été son parrain messire
Antoine Alacoque, prêtre et curé dudit Vérosvres ; et sa
marraine dame Marguerite de Saint-Amour, épouse et com
pagne de messire Claude de Fautrières, vivant seigneur du
dit Corcheval. Ledit messire Alacoque étant mort en 1655,
elle resta sous la tutelle de ladite feu damoiselle Lamyn,
sa mère, âgée de huit ans, ayant quatre frères ; le puîné
desquels lui ayant proposé, dans un temps de carnaval, de
se déguiser avec d'autres filles, elle rejeta cela d'un air si
rebutant, que, leur ayant fait connaître par ses sages discours
c0mbien Dieu en serait offensé, elle les empêcha tous de se
déguiser *.
" C'est par inadvertance, sinon par respect pour le nom de la sainte
Vierge, que M. Alacoque transpose ici les prénoms de la Bienheureuse.
Lui-même, dans sa déposition, en 1715, l'appelle Marguerite-Marie.
Marguerite est son nom de baptême; Marie, celui qu'elle y ajouta à la
confirmation. Les deux noms lui furent conservés en Religion.
Voir la note 2, page 33 de ce volume, et à la fin, aux notes explica
tives, la lettre A.
* Les souvenirs de M.Alacoque ne sont pas bien clairs sur cet article.
ll confond ensemble deux circonstances bien distinctes : l'une en laquelle,
388 MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE
Et comme dans cet âge elle faisait déjà l'oraiso
sans l'avoir apprise que de Dieu seul, [c'était] av
fervente application, qu'elle quittait le boire et l
pour y vaquer, deux heures le matin et deux
soir, prenant si bien son temps que cela ne l'emp
de faire ce que lui commandait sa mère, même s
avec une diligence et modestie à charmer, faisant
cices spirituels avant le jour et pendant la nuit,
me put faire sans être aperçue de quelques dom
qui, l'ayant rapporté à sa mère, laquelle croyant
pêcher de tant veiller, la fit coucher avec elle ,
mortifia entièrement, sans qu'on s'en aperçût, par
soumission qu'elle avait aux ordres de sa mère
frères, Et comme ses grandes mortifications, veill
âgé de sept ans, et Marguerite de cinq, il lui proposa de char
lements avec lui; à quoi elle opposa un pieux refus, ainsi qu'
en sa déposition de 1715; l'autre quand, devenue plus grant
faute qu'elle a tant pleurée de se déguiser avec d'autres fille
récit le frère indulgent veut disculper sa sœur : aussi bien n'
cette fois par le serment de dire la vérité, comme dans l
épiscopale. Mais la sainte s'accuse elle-même et de façon à n
de doute sur sa faute.
1 Rien n'est simple, mais rien n'est satisfaisant comme la v
que place ici M. Alacoque appartient, ainsi que Marguerite
même dans son Mémoire, à une époque plus avancée de sa j
maison Alacoque était assez étroite, comme on le voit encore
Quand Marguerite, sa mère et sa grand'mère maternelle s'*
après la mort de M. Alacoque, juge du Terreau, il y avait déj
nombre de personnes : Madame veuve Alacoque, mère, sa
Alacoque, mariée à Toussaint de la Roche, et enfin son autre
rine. Il fallut, pour s'élargir un peu, arranger dans le grenie
adjacente une petite cellule, close en bois, et couverte de pe
le goût du temps, que l'on appelle encore dans le pays « ch
Bienheureuse ». On y arrive par la pièce principale de la ferr
employés à l'exploitation de la terre couchaient sous cette c
ainsi qu'ils pouvaient suivre tous les mouvements de la jeun
s'apercevoir de ses longues veilles, entendre le bruit de ses
et la dénoncer à sa mère. Et quand celle - ci la voulut dans l
fallait bien la faire coucher avec elle, à cause de l'étroites
Combien cette petite cellule est vénérable ! et comme le pèler
vres doit aimer à la visiter ! -
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE 389
de trois jours de la semaine, joints au cilice qu'elle s'était
fait avec une petite chaîne de fer, se privant des bonnes
viandes qu'on lui donnait, pour les donner aux pauvres,
et n'usant, quoique d'un faible tempérament, que d'ali
ments fort grossiers,il lui arriva une douleur au côté fort
aiguë, de laquelle on ne se serait jamais aperçu, si une
chute imprévue ne lui eût arraché par surprise de la
bouche : « Mon Dieu, mon côté me fait bien plus mal! » Et
sa mère avant voulu savoir dès quel temps elle avait mal à
son côté, elle tourna la chose avec tant de conduite qu'elle
lui fit voir qu'il n'y avait point de mal, puisqu'il n'y avait
point d'enflure et qu'il n'y paraissait rien; et comme elle
souffrait sans se plaindre, sa mère s'en contenta. Mais Dieu,
qui voulait qu'elle fût continuellement attachée à la croix,
lui envoya des ulcères aux jambes qui fluaient si abondam
ment, que sous le prétexte qu'elle incommoderait trop sa
mère de coucher avec elle, elle la pria de lui donner une
chambre particulière et un lit; à quoi la tendresse [de sa
mère ] s'opposant, elle s'avisa d'un moyen pour y réussir,
qui fut de lui dire que si elle venait à toucher ses jambes
dans le lit elle se pourrait évanouir. Et comme cette sage
ruse lui fournit un moyen pour seulement continuer ses
prières et mortifications, cela ayant augmenté ses maux, il
fallut, dans l'envie qu'elle avait de souffrir, que sa mère
joignît des larmes aux prières qu'elle lui fit de la mettre
dans les remèdes; car quand elle lui en parlait, elle lui
disait en l'embrassant : « Sachez, ma chère Mère, que Dieu,
qui m'a envoyé si peu de mal, me guérira bien sans remèdes
humains, et même prévoyant le mauvais usage que j'en
ferais, il m'a si fort ménagée que je ne m'aperçois pas tant
que vous de cela , qui n'en jugez que par les apparences ;
car si je souffrais beaucoup,je suis assez sensible pour en
donner des marques. » Tout ce qu'elle put représenter à
Sa mère avec un cœur toujours rempli de soumission ,
390 MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALAC0QUE
n'empêcha pas celle-ci d'appeler un médecin, lequ
vue ne dit autre chose, [sinon] que son mal proW
la masse d'un sang corrompu, il fallait attendre
temps pour y faire les remèdes nécessaires. Ce m
- retira sans ordonner autre chose qu'une purgatic
saignées qui ne firent aucun effet. Quelques mo
écoulés, étant toujours en même état, sa mère ay
visiter son mal, elle lui dit en l'embrassant: « .
ma chère mère, voyez combien sont faibles les
humains; j'ai fait ce que vous m'avez comman
souvenez-vous de ce que j'ai eu l'honneur de vo
le Seigneur, qui m'a envoyé une si légère afflictio
que je n'en sais pas profiter, me guérira avant qu
mois, pour me punir de mes offenses; et le che
vous cause un si petit mal, joint aux larmes qu
dresse vous fait verser, fait que je joindrai m
prières aux vôtres pour obtenir de ses misérico
guérison qui ne me peut produire autre avantage
de vous rendre tranquille. » Et en effet, chose prc
la neuvaine qu'elle fit pour ce expirée, les plaies
qu'elle avait aux jambes se trouvèrent entièren
mées, en sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eû
mal, et sa douleur de côté cessa entièrement. Et
pelé sa mère dans sa chambre, lui ayant fait voir s
guérison, se prosternant toutes deux devant le
[elles ] louèrent et remercièrent Dieu de ses mis
Et s'étant relevées, sa mère lui dit : « Mon che
puisque Dieu vous a accordé une santé qu'il y a l
que je lui demande, et comme il veut bien que vo
nagiez pour me soulager dans la vieillesse, je
mande en son nom de m'accorder cette satisfac
quoi elle lui repartit : « Ne vous inquiétez pas
que Dieu m'accordera des forces suffisantespour v
de mon mieux. » Et en effet, pendant trois ans qu'
- - --
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE 391
encore [dans le monde ], on ne lui connut pas la moindre
apparence de mal, quoiqu'elle augmentât fort ses mortifica
tions, n'en étant plus empêchée par sa mère.
Son rétablissement ayant donné lieu à sa mère de l'en
voyer chez les religieuses Urbanistes de Sainte-Claire, de
Charolles, où elle apprit à lire et à écrire en perfection, et
s'étant attiré l'amitié de toute la Communauté, entre autres
de celle qui l'enseignait, elle fut sollicitée par tous les en
gagements possibles d'y rester, en sorte qu'il fallut faire
deux voyages à Charolles pour l'avoir.
Étant de retour, sa mère, qui souhaitait l'établir avant |V
son décès, voulant la faire mettre propre, crut qu'en lui
laissant le choix des étoffes les plus à la mode elle en pren
drait de plus propres : au contraire, par son humilité et sa
modestie ordinaires, elle choisit les plus communes. Cela
n'empêcha pas que plusieurs bons partis s'était présentés
pour le mariage, elle les remercia fort honnêtement de
l'honneur qu'ils lui faisaient, sans que pas un n'eût lieu
pié
de s'en plaindre; au contraire, ils publiaient partout ses
bonnes qualités et ses vertus. Elle était fort retirée, fuyant
loutes les assemblées et compagnies où elle pensait qu'on
pourrait offenser Dieu; et très-souvent, quand on venait la
chercher pour y aller, elle feignait quelque indisposition. Si
nil
on venait la voir, elle faisait tomber la conversation sur les
matières qui regardent Dieu et le salut; et lorsque l'on chan
geait la matière, elle y donnait si peu d'attention, qu'elle
était très-souvent abstraite et ne répondait rien. Sa charité
était si grande pour le prochain, que non-seulement elle
excusait tout, [mais ] elle savait [encore ] tourner si bien les
choses, qu'elle fermait la bouche aux médisants par des
morales chrétiennes, ou se retirait. Et son frère , à peu
s* près de son âge, et qui l'a vu élever, affirmerait en cas de
1 L'auteur de ce Mémoire.
392 MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE
besoin ne l'avoir jamais vue se mettre en colère pou
occasion qu'elle en eût, ni mentir, jurer sa foi
serment, railler, médire, ni contrarier personne.
traire, par ses manières honnêtes et bienfaisa
s'était attiré l'estime de tous les voisins, ne refusa
et à pauvre rien de ce qu'elle pouvait pour le s
temporel, pour leur service. L'on ne parle pas n
ment des grandes charités qu'elle a pratiquées
pauvres pour leur nourriture et entretien, ma
heures de récréation, qu'elle s'est dérobées pour
aux uns à lire, aux autres le catéchisme. Elle
fort la paix, surtout dans les familles, que par s
elle accommodait tout, faisant des moralesà la p
consolant les autres, avec une grâce à laquelle o
vait résister; et l'on peut assurer qu'elle n'a eu c
que pour elle-même. Il y a eu tant de réserve e
duite à cet égard pour la cacher à tout le m
quelques précautions que ses parents aient prise
ont pu découvrir qu'une partie : comme de ses
charité, d'humilité, de patience, de bénignité, d
sion et de résignation à la volonté de Dieu, qu'e
dérober entièrement aux yeux des hommes dans
tique. Elle a si bien su ménager son temps, que
cices spirituels n'ont jamais altéré ses devoirs
comme elle haïssait beaucoup l'oisiveté, on l'a ouï
souvent que le temps que l'on perdait, dans le
gnies, par des conversations inutiles, était à reg
marque de ce, elle les évitait de son mieux, lorsq
sance ou l'honnête complaisance l'y engageait. ]
de dire que celui-ci qu'elle perdait le jour, e
couvrait la nuit, en le dérobant au sommeil. I
plaisir qu'elle prenait aux louanges l'obligeait
* se taire entièrement en compagnié, ou à se retirer
ment. »
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE 393
Sa mère étant décédée * et deux de ses frères aînés, le
soin de leur famille étant resté à la charge de son dit frère
puîné, connaissant dès longtemps le penchant qu'elle avait
pour la Religion, étant chargé de lui payer sa constitution do
tale, qui était plus considérable que ce qu'il lui fallait pour
entrer dans un Monastère, croyant qu'il n'y avait que l'at
tachement qu'elle avait pour sa mère qui la retînt dans le
monde. S'étant aperçu de la mélancolie de son frère, et ju
geant bien qu'elle provenait de ce qu'il n'était pas tout à
fait en état de contenter sitôt le dessein qu'elle avait pour
la Religion, chose extraordinaire, elle ne lui en parla pas.
Au contraire, elle parut si fort attachée à la conduite de
son domestique, qu'elle y agissait au - dessus de ses forces.
· Il jugea bien qu'il ne pouvait différer sa vocation à la Reli
gion sans violenter le fort penchant qu'elle y avait; et, s'en
faisant un point de conscience, il prit l'occasion d'un voyage
de dévotion où elle le pria de l'accompagner ; et voyant que
sa modestie l'empêchait de parler, il lui dit : « Je connais,
ma sœur, que dès longtemps vous avez dessein d'être reli
gi * gieuse; et dès le décès de feu notre mère vous ne m'en avez
pas parlé. Soyez persuadée que je chercherai toutes occasions
qui pourront vous contenter. C'est pourquoi vous ne devez
me tairevotre sentiment. - Il est vrai, mon frère, que dès
que j'ai eu l'usage de raison j'ai formé ce dessein. Et ce désir
a si fort augmenté avec l'âge, qu'il a fallu que [ Dieu] m'ait
par sa miséricorde accordé des grâces particulières pour sus
1 Le Mémoire du bon M. Chrysostome est en défaut quand il fait mourir
madame sa mère avant l'entrée en Religion de Marguerite-Marie. Elle dit
elle-même dans sa vie qu'au moment de ses adieux définitifs au monde,
elle était comme insensible tant à l'amitié comme à la douleur que ses
parents lui témoignaient, « surtout sa mère. » Chrysostome semble aussi
n'avoir plus souvenir de ses oppositions à la vocation de sa sœur; mais
il en donne clairement le motif principal : son état de gêne.Tous ces sou
venirs, humainement peu agréables, sontpeut-être l'explication de cette
page emphatique, embarrassée et incorrecte, à laquelle nous ne voulons
rien changer.
394 MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALAC0QUE
pendre ce violent attrait qu'il m'inspire de me do
tièrement à lui. Autrement les considérations qu
pour ma mère n'auraient pas été capables de m'arr
qu'à présent dans le monde, si Jésus-Christ ne n
connaître que le sacrifice de ma propre volonté à la
qui me voulait pour lors en cet état, lui était plus a
Il n'en a pas fallu davantage pour modérer cet ardent
C'est donc à présent, ma chère sœur, lui dit son fr
les liens qui vous retenaient dans le monde étant ror
le décès de notre mère, et qu'étant maîtresse de vo
ces attachements humains cessant vous ne violente
vos désirs ?- Ah ! que me dites-vous, mon cher frè
qui me tenez lieu de père, et pour lequel j'ai tant (
dération que j'aimerais mieux rester toute ma vie c
suis que de vous incommoder. » A cette charmante
la conclusion fut que, quoiqu'il n'eût pas à présen
qu'il lui fallait pour ce sujet, il ferait son possible
conder son bon dessein.
Et lui ayant fait connaître qu'elle se sentait ent
portée d'inclination pour l'Ordre de la Visitation de
Marie, mais qu'avant de la conduire dans un cou
le priait de la mener à Mâcon faire ses adieux à ses
surtout à sa chère cousine la sœur Sainte-Colom
gieuse aux Dames Sainte-Ursule dudit Mâcon; ce
fait,ces dames, en vue de la garder, la firententrerc
couvent, et n'oublièrent rien par leurs empressei
caresses pour la faire rester; surtout sa cousine,
offrit de partager avec elle sa pension, qui était a
menl de cent livres, de lui fournir son ameubleme
faire quitter à la Communauté le quart de ce que d
de dot celles qu'on avait reçues depuis peu de tem
ces avantages joints à l'étroite amitié dont étaient
deux cousines, auraient pu ébranler toute autre r
que la sienne; mais, au contraire, craignant que sc
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE 395
charmé de ces manières engageantes et avantageuses, ne
donnât quelque parole, elle demanda de sortir pour recevoir
une bénédiction du Saint-Sacrement que l'on donnait dans
une église dudit lieu, et en chemin dit à son frère : « Vous
savez que je vous ai fait connaître que Dieu m'appelle dans
: l'Ordre de la Visitation de Sainte-Marie, et je vous prie de
trouver une honnête défaite. » Ce qu'ayant fait, son frère lui
demanda en chemin comme elle avait pu faire pour résister
à de si charmantes propositions. Elle lui repartit : « Je vous
avoue, mon cher frère, qu'ayant d'abord donné quelque at
tention à ces pressantes avances d'honnêteté,il a fallu, pour
y résister, non-seulement renoncer à moi-même, mais, qui
de plus est, à toutes les raisons humaines. »
Ce trait d'une vertu consommée confirma si fortement son
frère dans la haute idée qu'il avait conçue de sa piété, qu'il
demeura entièrement charmé d'une action si héroïque. Peut
on après cela révoquer en doute qu'elle n'ait été, dès le
berceau, destinée pour avoir le bonheur d'entrer dans la
Communauté de la Visitation Sainte-Marie de Paray, où par
tant de rares exemples de sainteté elle apprit les règles de la
sanctification, plutôt que de la mortification, qu'elle pra
tiquàit dès son bas âge ? Et il est vrai de dire que les mer
Veilles que Dieu a opérées de son vivant et après son décès
en faveur de plusieurs personnes, vous sont autant glorieuses
qu'avantageuses à la mémoire de la défunte, qui a seulement
appris de vous comme il fallait se sanctifier .
Il y a de ses plus proches auxquels elle a prédit leur
décès, entre autres, en 1690, le Père Lamyn, jacobin au
couvent de Mâcon, son cousin germain, lequel l'étant allé
Voir à Paray, sa présence jointe à son humeur joviale lui fit
donner des marques d'une joie extraordinaire; en sorte que
S0n cousin, le sieur curé du Bois, qui l'avait accompagné,
" On voit que ce Mémoire est envoyé à la mère Supérieure de notre
Monastère, qui en avait sans doute fait la demande pour Mgr Languet.
396 MIÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE
voulut lui dire : « Quoi! mon cousin, votre gaiet
vient guère au grand sérieux de ma sœur. » Peu
après, ledit sieur curé étant retourné seul au pa
lui dit : « Mon frère, ne vous opposez pas aux m
joie que me donne notre cousin le Jacobin, ce pauv
n'a plus guère de temps à rire. » Et, en effet,s'en
-tourné avec ledit sieur curé du Bois-Sainte-Marie,
à son frère", qui ne doutait pas que tout ce qu'e
annoncé] n'arrivât. Il fit tout ce qu'il put pour
quelquesjours chez [lui]; mais comme il avait ord
Supérieur de se rendre incessamment dans son co
que d'ailleurs il était en parfaite santé, on lui
homme et un cheval pour retourner audit Mâcon,
il fut voir son père et sa sœur la religieuse, e
entra en son couvent; et y ayant resté deux jour
tant bien, le troisième il prit mal. Les médecins y a
tilement employé leur art, il décéda huit jours ap
alité.
L'on compte encore pour une merveille de Dié
est arrivé à l'égard de feu demoiselle Angélique A
laquelle ayant fortement sollicité le sieur Alacoqu
son mari, de la conduire à Paray pour voir sa belle
l'y accompagna. Et étant au parloir, elle ne put .
que par ses larmes. Ce que voyant, ledit sieur Ala
dit : « Quoi! ma femme, êtes-vous ici venue pour
Est-ce là une conversation qui marque l'empresse
vous avez de voir ma sœur ? » Et en même temps
et la laissa seule auprès d'elle. Étant retourné de
après au parloir, la trouva plus tranquille. Et s'en
tournés ensemble au logis, il lui dit : « Faites-no
rer à manger, et me dites le sujet de vos larmes.
n'ayant voulu faire, cela l'obligea de prétexter un
1 Chrysostome, maire du Bois-Sainte-Marie et auteur de
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE 397
et sur-le-champ étant retourné au parloir, il dit à sa sœur :
« Je suis très-mortifié de la contenance de ma femme. » Elle
lui repartit : « Et moi j'en suis très-contente, car ce sont de
sir bonnes larmes qu'elle a versées. - Et comment?.. » Et
ayant un peu balancé à l'informer de leur entretien, elle lui
dit sous le sceau du secret : « Vous saurez que dès quevous
fûtes sorti du parloir, je lui demandai le sujet de ses larmes,
et si je pouvais quelque chose pour elle. - Oui, ma Sœur,
vous le pouvez; c'est que je vous prie de demander à Dieu
mon salut à quelque prix que ce soit. » A quoi ayant réfléchi,
elle lui dit : « Y avez-vous bien pensé? - Oui, repartit-elle
pour la seconde fois.» Et pour lors elle lui tint ce discours :
« Je demanderai à Dieu votre salut avec autant de ferveur
que le mien; mais Dieu m'inspire qu'il vous en coûtera cher. »
Et comme ses larmes partaient d'un cœur contrit, elle lui
repartit constamment : « N'importe, je me soumets entiè
rement à la volonté de Dieu pour faire de moi ce qu'il lui
plaira. » Cette soumission m'a si fort contentée, que je com
mencerai dès demain une neuvaine pour elle. Prenez tous
deux patience, et la demandez à Dieu. » Ce discours l'étonna.
Ce que voyant, elle lui dit : « Mon cher frère, sa soumission
et la vôtre à la volonté de Dieu finiront le tout. » Ce fut une
énigme qu'il ne put démêler, mais la suite lui donna l'intel
ligence, car deux jours après leur retour audit Bois-Sainte
Marie, sa femme prit une douleur si violente au visage, qu'elle
he cessait de crier. L'on courut d'abord aux remèdes ordi
*: naires, et les médecins, apothicaires et chirurgiens de Cha
rolles, Paray, Marcigny et Mâcon ayant employé tous les
remèdes imaginables inutilement, et n'en ayant pu découvrir
la cause, lui ordonnèrent les eaux, où son mari l'ayant con
duite, elle fut visitée des médecins de Paris, de Lyon, de
Cusset et Vichy, qui lui firent prendre les bains, la douche
et quantité de remèdes qui furent inutiles, ne connaissant
pas mieux la cause de son mal que les autres médecins,
398 MÉMOIRE DE CHRYsosToME ALAC0QUl
Ledit sieur Alacoque retournant chez lui, trou
rurgien qui lui dit : « Le mal de mademoiselle V
étant extraordinaire et inconnu aux médecins, j
qu'il y a un médecin étranger à Lyon depuis p
traite que des maladies qui paraissent incurabl
réussi en plusieurs. » Cela invita ledit sieur Ala
conduire audit Lyon deux jours après son retouI
où étant il fit venir ce médecin, lequel après avc
son mal fort exactement se retira sans rien dire,
dit au sieur Alacoque en le quittant, que le mal
de la connaissance des médecins.Cependant ledi
coque, duquel l'inquiétude était de voir que tout
cine n'avait apporté aucun soulagement aux m
femme, s'avisa d'assembler en sa chambre tous
cins et chirurgiens dudit Lyon à même heure,
l'ayant tous examinée pour découvrir la cause
inutilement, ils restèrent quelque temps dans le s
dite damoiselle, dans l'impatience de connaître
timents, leur dit : « Messieurs, quejugez-vousde l
A quoi n'ayant pu répondre, elle leur dit : « Hélas !
je me suis bien trompée dans la pensée que j'ai eue
de plus habiles médecins à Lyon qu'ailleurs. » P
répondit à cela que le sieur Falconet, doyen desdits
qui lui repartit : « Madame, nous ne sommes pa
sur terre. » Et ils se retirèrent tous sans lais
consulte.Ce fut pour lors que ledit sieur Alacoque
à démêler qu'il n'y avait plus d'énigme pour lui à
avait ci-devant dit sa sœur. Ce qui l'inspira de r
remèdes [spirituels ]. Et, en effet, il fut en plusieu
religieuses ; entre autres au couvent de Sainte
Bellecour, où ayant fait porter sa femme en chai
complir un vœu qu'elle avait fait au cœur de sain
de Sales, et y étant arrivé trop tard pour y ouïr
ledit sieur Alacoque étant monté dans la sacristi
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE 399
demandé à la Sœur qui desservait s'il n'y aurait plus de
messe, elle dit que non. Ce qui obligea ledit sieur Alacoque
de s'informer d'elle si sa femme et lui pourraient rendre leur
vœu aû cœur de saint François de Sales et le voir. Elle ré
pondit que leur confesseur était allé dîner, et qu'il ne re
tournerait que le lendemain. A quoi ledit sieur Alacoque lui
dit qu'il était bien mortifié d'avoir fait beaucoup de chemin
sans réussir. Elle lui demanda d'où il venait. Et lui ayant
dit qu'ilvenait du Charollais, elle lui dit : « Connaissez-vous
bien notre sœur Alacoque, religieuse à Paray? - Oui, je la
connais bien, puisque c'est ma sœur. » A l'instant elle quitta
pour en donner avis à Madame la Supérieure, laquelle eut la
bonté de venir au même temps pour que j'eusse l'honneur
de leur faire la révérence. Elles nous procurèrent l'avantage
t il d'accomplir notre vœu, et nous comblèrent d'honnêtetés. Ce
qui fut d'une consolation entière à cette pauvre malade, et de
quelque diminution à son mal.
Ledit sieur Alacoque ayant appris que le Révérend Père
Billet était Supérieur du grand collége des Jésuites , il y
alla pour demander le secours de ses prières. Lui ayant
demandé si le père Croiset était à Lyon, il lui dit : « Restez
s* un quart d'heure ici avec moi, et vous le verrez passer avec
d'autres religieux. » En effet, il passa accompagné de plu
sieurs autres religieux. Ils s'avancèrent l'un de l'autre pour
s'embrasser sans se connaître, et tous deux se nommant par
leur nom, ce que remarqua le père Billet. Mais ce qui est
beaucoupplusà considérer, c'est la merveille que Dieu opéra
* Chrysostome Alacoque ne donne point ici le mot précis qui explique
ses relations avec les PP. Billet et Croiset. Le premier, qui était de Paray
même, avait dans notre Monastère une nièce intimement liée avec Mar
guerite-Marie, et dans la ville un neveu qui était notre médecin, et dont
le nom béni est demeuré attaché à une des rues de Paray. On sait le
voyage du P. Croiset, pour voir et entendre notre Bienheureuse, dont il
a le premier écrit la vie. En allant à Lyon, M. Alacoque était porteur de
commissions et de recommandations qu'on lui avait envoyées de Paray.
A son retour il avait des réponses à faire parvenir.
400 MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALAC0QUE
par les prières du saint homme. Avant de quitte
rend Père Billet et lui, je leur ai fait le détail de
de ma femme, qui souffrait des maux insupp0
qui me faisaient perdre patience, tant à raison
y avait un an que cela durait, que de ce que,
point de repos, elle ne m'en donnait point. Après
solations, auxquelles on ne peut rien ajouter, ils
tous deux à la visitertous les jours, ce qu'ils firen
le même jour. Est à remarquer que ses maux ]
gnant de se plaindre fortement, sitôt que ces bon
furent dans sa chambre, non-seulement ses cris
mais encore ses douleurs, pendant une heure qu'il
Lorsqu'ils furent sortis, je lui dis : « Je vous sai
ma femme, d'avoir cessé vos cris pendant que ce
été ici. - Il m'a été facile, me dit-elle, puisque .
souffert tant qu'ils ont resté. » Je crus que leu
l'avait fait contenir. Le lendemain ledit père C
retourné seul la voir à la même heure, dès qu'
- ses maux cessèrent de même, et s'étant retiré elle
mêmes ressentiments qu'auparavant. C'est pourq
dit en l'approchant : « Hélas! mon cher ami, si vc
obtenir de ce saint religieux de rester plus longten
les jours, j'en recevrais un grand soulagement.
obligea ledit sieur Alacoque de retourner au c
Jésuites, et parlant audit père Billet,il lui dit ce
passé. A quoi il lui repartit . « Ces merveilles en
surprennent pas. Je vous l'enverrai tous les j
prenez bien garde l'un et l'autre de le dire ni ei
connaître, car il ne retournerait plus. » Cette m
confirmée par toutes ses visites. Et, en dernier
fit si bien comprendre que sa soumission à la
Dieu mettrait fin à ses maux, que paraissant l'êt
ment, elle demanda de retourner en sa maison
arrivés, ledit sieur Alacoque envoya un exprès
MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE 401
pour lui faire le détail de son voyage, laquelle fit réponse
que du moment qu'elle serait entièrement résignée à la vo
lonté de Dieu tous ses maux cesseraient. Et, en effet, après
avoir ouï la lecture de cette lettre, elle fit des actes de rési
gnation et de soumission à la volonté de Dieu si sincères,
qu'on ne pouvait douter qu'elle ne le fût véritablement,
puisque le lendemain elle décéda. Ce qui fut l'accomplisse
ment de la prédiction de la Sœur et la fin de ses maux .
1 La maladie de Mme Alacoque dura environ treize mois, et sa mort
précéda seulement de quatre semaines celle de notre Bienheureuse. Elle
avait eu la douce consolation de signer l'acte de fondation de la chapelle
du Sacré-Cœur du Bois-Sainte-Marie, le 18 juillet 1690, et la première
elle devait reposer sous ses dalles. Un récent écrit de M. l'abbé Cucherat
donne sur la sépulture de la famille Alacoque quelques détails dignes
d'intérêt que mous plaçons ici :
« MM. Alacoque, en élevant et fondant cette chapelle dans l'église du
Bois-Sainte - Marie, s'y étaient réservé leur sépulture, et c'est probable
ment ce qui avait suscité toutes les difficultés et retards dont il est parlé
dans les lettres de la Bienheureuse.Toutes ces difficultés furentvaincues;
et en parcourant les vieux registres du Bois-Sainte-Marie, j'y ai relevé
les indications suivantes :
« Cejourd'hui vingt troisième septembre mil six cent nonante, par moy
« soubsigné, a esté inhumée dans la chapelle du Sacré-Cœur, par moy
« fondée en l'église du Bois-Sainte-Marie, damoiselleAngèle Aumônier,
« femme de Monsieur Chrysostome Alacoque, advocat en parlement et
sl « juge au Terreau, après avoir reçu les derniers sacrements.
- « Signé : ALACoQUE, curé du Boys. »
« Le 31 janvier 1694, Chrysostome Alacoque épouse en secondes noces
damoiselle Estiennette Mazuyer, etc. Son frère Jacques Alacoque, qui
bénit ce mariage,paye le tribut à la nature en 1713, et est dépôsé dans
la même chapelle. Le successeur de M. Jacques Alacoque préside aux
funérailles de M. Chrysostome Alacoque et lui consacre un acte mortuaire
C0urt et sec : -
Le 23 juillet audit an (1718) a esté ensépulturé dans cette église, et
« en présence de Louis Dorin et de Jean Duril, le corps de sieur Jean
* Chrysostome Alacoque, qui est mort du jour d'hier, muni de tous les
« SaCI'ements. -
« Signé : LAMBERT, curé. »
« C est le successeur de ce M. Lambert qui préside aux funérailles de
la seconde femme de M. Chrysostome Alacoque.Celui-là, au moins, ne
craint pas de mentionner le sacré Cœur.
« L'an mil sept cent trente huit et le cinquiesme juin est décédé
« dame Estiennette Mazuyer, âgée d'environ soixante quinze ans,vefve de
- T. I. - 26
**
/402 MÉMOIRE DE CHRYSOSTOME ALACOQUE
VI.
Ledit sieur curé, son frère, ayant pris mal, les médecins
n'y ayant pu rien faire pour sa guérison l'ayant abandonné
son frère écrivit à sa sœur qu'on n'en attendaitrien, et qu'elle
priât Dieu pour lui; ce qu'elle fit, et lui envoya trois billets
dans sa lettre, qu'elle marquait qu'il fallait faire tremper
dans l'eau qu'on lui ferait prendre pendant trois matins; et
qu'au surplus, il n'en mourrait pas. Il avait perdu la parole
et l'ouïe, ayant la bouche et les dents si serrées, que pour
lui faire prendre une cuillerée de sirop on lui rompit une
dent et la cuillère aussi. Et après lui avoir fait prendre avec
grande peine demi-cuillerée de l'eau dans laquelle avaienl
trempés lesdits billets, il se trouva mieux et guérit
« feu sieur Chrysostome Alacoque, vivant maire perpétuel du BoysSaille
((Marie. Elle a été inhumée le jour suivant dans sa chapelle du Sacré
, Cceur, en présence de MM. les curés de Gibles, Colombier et Cur
« bigny...
« Signé : CoRTAMBERT, curé de Gibles ;
« BERTHELET, curé de Colombier ;
« M. DEsRocHEs, prêtre ;
« GUYoN, curé du Boys-Sainte-Marie. " )
, Il est bien regrettable qu'en réparant l'église du Bois, il y a moins
de trente ans, on ait fait disparaître les derniers vestiges de ce monu
ment pieux. »
iiif
TR0ISIÉME APPENDICE
N0TEs EXPLICATIVES. - BI0GRAPHIEs DEs CONTEMPORAINES
s* DE MARGUERITE-MARIE
N () T E A
,*
re: Détails sur la famille de notre Bienheureuse
et le lieu de sa naissance.
M. Claude Alacoque, père de notre Bienheureuse, exer
çait la charge de notaire royal à Vérosvres, sa paroisse na
tale. Il était en même temps juge des seigneuries de Pressy,
de la Roche, de Corcheval, du Terreau, et avait sa résidence
en ce dernier lieu, dans les appartements annexés à l'audi
loire. Nous conservons aux archives de notre Monastère des
lettres de 1651 et 1656, ainsi adressées par des personnes
liées à la famille : A M. Alacoque, juge du Terreau, au
Terreau.
Dans un Mémoire de M. Delapray, pharmacien à Cha
rolles, daté de quelques semaines après le décès de M. Ala
coque, nous trouvons aussi que sa veuve, née Lamyn, alors
retirée à Lauthecourt, est appelée Mme veuve Alacoque du
Terreau, pour la distinguer de Mme veuve Alacoque mère.
404 NOTES EXPLICATIVES
Nos contemporaines pourraient donc bien n'avoir pas tort,
quand elles font naître notre Bienheureuse au Terreau, petit
village avec château, sur le territoire de Vérosvres.
Mais comment concevoir alors que M* Languet en son
Histoire, et Chrysostome Alacoque en cet endroit et dans sa
déposition de 1715, la fassent naître à Lauthecourt?
Pour M* Languet, la chose s'explique d'elle-même. ll
puise dans les Mémoires qui lui sont fournis ; et entre celui
des contemporaines et celui du propre frère de Marguerite,
il n'y avait pas, pour lui, à hésiter. Quoi qu'il en soit, la
maison dont on voit la photographie en tête de ce volume
est celle qu'elle a habitée de dix à vingt-trois ans. C'est le
glorieux théâtre de ses combats et de ses vertus avant son
entrée en Religion.
Voici les noms des sept enfants de Claude Alacoque etde
- Philiberte Lamyn, sa femme, dans l'ordre de leur naissance
1° Jean; 2° Claude-Philibert; 3° Catherine;4° Chrysostome
50 MARGUERITE; 6° Gilberte; 7° Jacques.
Catherine et Gilberte moururent en bas âge; Claude-Ph
libert, qui fut avocat, est décédé le 25 septembre 1665; Jean
était mort en 1663, à l'âge de vingt-trois ans, comme sm
aîné.
Des deux frères survivants, le premier, Chrysostome, em
brassa comme son père la profession de légiste; il devint
dans la suite maire perpétuel du Bois-Sainte-Marie, et ell
vironna toujours sa sœur des témoignages d'une tendre
affection.
Jacques, appelé à l'état ecclésiastique, fut curé au Bois
Sainte-Marie. L'un et l'autre ressentirent l'heureuse influent
des exemples et des exhortations de leur sœur, qu'ils véné
raient comme une sainte. Ils embrassèrent avec am0ur
la dévotion dont Marguerite était l'apôtre, et fondèrent
en 1690, au Bois-Sainte-Marie, une chapelle dédiée au
sacré Cœur.
N()TE B
lisie
Lieu de la résidence de Mme de Fautrières-Corcheval,
marraine de Marguerite-Marie.
L'un des biographes de notre Bienheureuse a cru que
Mme de Fautrières habitait le château du Terreau, près Vé
rosvres; mais il est démontré par d'anciens titres que ce
château n'a jamais appartenu à cette famille; elle habitait
celui de Corcheval, près Baubery. Ce château avait sa cha
pelle, qui est encore debout, et où résidait le saint Sacre
ment. Il était donc facile à Marguerite de s'y rendre à toute
heure, sans inquiéter la vigilance des personnes qui pre
naient soin d'elle.
l*
Persécutioms qu'emdura Marguerite au sein de s
L'extrême réserve de la Bienheureuse ne nous p
d'indiquer positivement les personnes qui firent
cette âme déjà avide de souffrances les première
tions qu'elle eut à supporter. Plusieurs historiens
ce furent des domestiques, ce que nous ne trouvo
le récit de Marguerite-Marie ni dans celui de ses
raines; du reste, l'esprit se refuse à admettre qu
de service pussent réduire à une telle captivité et
la fille, lors même qu'on les eût revêtus d'une cer
rité; d'ailleurs ce joug eût été facile à briser, et
coque n'aurait point - envisagé l'établissement (
comme le seul moyen de s'en affranchir.
A l'aide de vieux papiers de la famille Alaco
trouvons que la maison de Lauthecourt était
l'époque où nous sommes arrivés, par Mme veuve
(la grand'mère de Marguerite); par Catherine Al
fille; Mme veuve Alacoque-Lamyn, sa belle-fille, et
Lamyn, mère de cette dernière; enfin par Toussa
roche et sa femme Benoîte Alacoque, sœur de Cat
avaient de jeunes enfants. Au service de la maisc
vaient aussi des domestiques mariés, nécessaires
valoir les biens de la famille; et au milieu de tc
sonnel était la jeune Marguerite, sur laquelle chac
nait droit de domination.
. NOTES EXPLICATIVES 407
Cette opinion, insinuée dans le Mémoire de la Bienheu
reuse, se trouve confirmée par la déposition de sœur Jeanne
Marie Contois, dans le procès de 1715 :
« Dieu avait donnéassez de force à ladite sœur Marguerite Déposition
de sœur
Marie Alacoque, pour supporter patiemment et sans mur Jeanne - Marie
Contois.
mure les mauvaistraitements de quelques-uns de safamille,
de telle manière qu'elle se trouvait quelquefois dans la né
cessité de demander du pain à leur métayer voisin. »
si : si
Nous admettons aussi comme très-vraisemblable (après
M. Bougaud) l'intervention de Toussaint de Laroche, beau
frère de M. Alacoque et oncle de ses enfants.Voyant la for
tune de ceux-ci, un peu négligée déjà du vivant de leur
père, décliner encore, il aura cru devoir y tenir la main et
rendre en cela grand service à la pauvre veuve. Probable
ment il le fit avec une certaine rudesse qui autorisa les pro
cédés pénibles de son entourage. Ainsi s'explique fort bien
l'état de dépendance et de gêne où furent réduites Mme Ala
coque et sa bien-aimée fille. -
:
Ce fut quand la fortune eut été remise en équilibre et les
études desfils aînésachevées, que la situation de Marguerite
prit un autre aspect et qu'on essaya de l'établir honorable
ment dans le monde. C'eût étéfacile, car les sept enfants de
M. Alacoque avaient eu presque tous pour parrains ou mar
raines les châtelains et les plus nobles dames du pays. La
réputation de probité et d'honneur de la famille, jointe aux
qualités personnelles de Marguerite, ouvrait devant elle des
perspectives agréables selon le siècle. Mais surtout sa mère
avait hâte de quitter le milieu où elle avait passé de si tristes
af
jours; et ce désir bien naturel fut la matière du plus pénible
combat qu'ait eu à soutenir notre Bienheureuse pour répondre
, la
à sa vocation.
NOTE D
Du 19 juin 1671.
Testament de damoizelle Marguerite Alacoque.
« Pardevant le Notaire Royal résidant au lieu de Saint
Martin d'Ozolles soussigné, et en présence des tesmoins
asprès nommés et ycy expressément appellés, fust présente
en sa personne damoizelle MARGUERITTE ALACOCQUE, fille de
deffunt maître Claude Alacocque, vivant notaire royal du
lieu de Verosvres et lieutenant des terres et Seigneuries du
Terreau, et de damoizelle Philiberte Lamin.
« Laquelle estant en pleine santé de corps, esprit, mémoire
et entendement, ainsy qu'il est visiblement asparut à moy
ledit Notaire et aux dits témoins, et disposée pour entrer en
religion aux Saintes-Marie du couvent de Paray-le-Monial,
ainsy que les Supérieures et aûtres dames dudit Couvent
luy ont fait espérer, désirant d'évither toutes difficultés qui
pourroient naistre entre ses parents pour la recherche de ses
biens, asprès qu'elle aura fait proffession, si tant est qu'elle
arrive, elle m'a prïé et requis de vouloir rédiger par escript
le présent son testament disposant de ses dits biens, ainsy
que s'ensuyt. -
« Premièrement : Elle a fait le vénérable signe de la Croix
en proférant les parolles, priant sa divine Majesté luy faire
miséricorde de ses offenses et luy accorder ses grâces pour
subvenirà son intention, implorant aussy pour cet effest le
secours de la glorieuse Vierge Marie et lesuffrage des Saints
NoTEs ExPLICATIvEs 409
et Saintes du paradis; et venant, comme sus est dit, à la
disposition de ses dits biens, elle donne et lègue à l'église
dudit Verosvres la somme de vingt cinq livres, laquelle
somme elle veut estre employée pour une bannière ou cha
suble, et qu'elle soit payée incontinent asprès qu'elle aura
fait proffession au susdit couvent, par son héritière cy asprès
nommée.
« Item : Donne et lègue et par droit d'institution, hoirie
et légat particulliers deslaisse à la dite damoizelle Philiberte
Lamin,sa chère mère, la somme de cinq cents livres qu'elle
luy avait donné de ses biens par le contrat de mariage
de sieur Jean Chrisostome Alacocque, son frère, avecq da
moizelle Angélique Aulmosnier, laquelle somme elle veut
luy estre deslivrée aussy asprès qu'elle aura faict proffession,
pour par elle en disposer comme bon luy semblera, ainsy
qu'elle pouvoit avant luy avoir donné pour toutes préten
tions qu'elle pourroit rechercher en ses biens, et de plus
veut qu'il luy soit deslivré, au même temps, la somme de
dix huit livres pour estre employée à luy achepter un habit.
« Item : Donne et lègue à honneste Jacques Alacocque,
son frère, estudiant de présent au collége de Cluny, la
de -
somme de trois cents livres et un lict tel qu'il luy a esté
donné par le testament dudit deffunt maître Claude Ala
cocque, son père; son coffre tel qu'elle le laisse à la maison
0u pour la valleur d'iceluy, au cas qu'on ne luy relasche, la
S0mme de dix huit livres, et de plus une nappe, une douzaine
serviettes, un plat et une escuelle d'estaing avecq une cullière
d'argent, le tout payable lorsqu'il aura atteint l'aage de
majorité sans intérêts, pour tous droits qu'il pourroit re
chercher en ses biens, le suppliant d'accepter le présent
légat.
« Item : Donne et lègue à honnestes filles Huguette et
Magdelaine Alacocque, filles desdits sieurs mariés Ala
C0cque et Aulmosnier, ses niepces et à chascune d'elle la
**
41 0 NOTES EXPLICATIVES
somme de trois cents livres, et en outhre à ladite Huguette
un habit du prix de trente livres, payables lorsqu'elles auront
trouvé party en mariage ou qu'elles auront atteint l'aage de
majorité, par sa dite héritière asprès nommée.
« Item : Elle veut et entend qu'une commande de brebis
que tient d'elle Pierre. soit partagée égallement, savoir la
moitié audit Jacques, son frère, et l'aûtre moitié à honneste
fille Claude Alacocque, sœur des susnommées légataires et
ladite Huguette Alacocque pour participper égallement tant
au cappittal qu'au croit provenu et quy en proviendra, par
moitié comme dict est, pour le dict Jacques l'une, et l'autre
par ses dites deux niepces Claude et Huguette. Laquelle
Claude Alacocque, fille aisnée desdicts sieurs mariés Ala
- cocque et Aulmosnier, elle a faict et faict, nomme,crée et
institue son héritière universelle seule et pour le tout en toul
le restant de ses biens dont n'est fait mention cy dessus, à
la charge qu'elle sera tenue de payer les susdicts légats et
en outhre sa dotte telle qu'on l'a promise aux dictes dames
Religieuses dudict couvent Sainte Marie de Paray, et de
plus de luy payer annuellement la somme de cinq livres
payable à compter du jour de sa profession, sa vie durant
« Nommant pour exécuteur du présent son testament le
dict sieur Jean Chrisostome Alacocque, qu'elle supplie en
avoir soin, estant bien persuadée qu'il n'y manquera pas, et
à quoy elle se refie, puisque comme elle dict, il luy a tou
jiours presté toute assistance, dais le dessès de leur père. El
au cas que par grand inconvénient le dict Couvent vînt à
succomber, elle se réserve le pouvoir de rentrer dans Sts
biens autres que ceux quy auront esté deslivrés audict Cour
vent, pour pouvoir estre retably en un autre, et, à ce, en ce
cas, implore l'assistance dudict sieur son frère.
« Ainsy que dessus l'a dict, voulu et fait escripre ladite
damoizelle testatrice, cassant, révoquant et annullant tous
autres testaments qu'elle pourroit avoir cy devant faict, vou
NOTES EXPLICATIVES 411
lant cesthuy valloir et subsister par toute meilleure forme
que testament et ordonnance de dernière volonté puisse et
doive valloir.
« Fait, leu et passé en la maison de la dicte damoizelle
testatrice, et en une chambre du costé du matin où elle m'a
retiré à part pour ce sujiet sur l'heure de dix du matin, le
dix neuvième jour du mois de juin mil six cent soixante et
onze, présence de Guillaume Aulmosnier, sieur de Chalan
forge et Anthoine de Laroche, clerc dudit Verosvres, tesmoins
requis, appellés et soussignés avecq la dite damoizelle testa
trice, présence desquels le présent a esté leu et releu asprès
quoy elle a déclaré le vouloir ainsy. - Nous approuvons les
ratures à la troizième et quatorzième lignes. »
La minute est signée :
MARGUERITE ALACOQUE.
AULMosNIER DE CHALANFoRGE,
A. DE LARoCHE, et DECLEssY, notaire royal.
Étude de Me THÉvENIN, notaire à Charolles, dépositaire des minutes
de Me DECLEssY, notaire à Saint-Martin d'Ozolles.
N. B. - Cette pièce, exactement transcrite, fixe d'autant mieux
la vérité par rapport à l'entrée de la Bienheureuse au Monastère,
qu'elle s'accorde très-bien avec son Acte de prise d'habit. En effet,
cet Acte de vêture, écrit de sa main, ne lui donne que deux mois
de postulat; il est daté du 25 août 1671. Or le 19 juin précédent,
qui était unvendredi, la Bienheureuse signait son testament dans
Sa propre maison. Et comme elle affirme être entrée au Monastère
un Samedi, il y a tout sujet de conclure qu'elle vint dès le lem
* * demain samedi, et commença son essai la semaine suivante, ce
qui formera précisément deux mois jusqu'au 25 août.
N()TE E
Marguerite-Marie entre en Religion,
Détails sur la fondation de notre Monastère.
Au moment où Mlle Alacoque touchait le seuil du Monas
tère, soixante et un ans s'étaient écoulés depuis que nos
saints Fondateurs, guidés par une lumière céleste, avaient
jeté les fondements de notre petite Congrégation (en 1610)
Seize ans plus tard, nos Communautés, en grand nombre,
florissaient à l'ombre des grandes villes; mais l'humble cité
de Paray devait avoir aussi son Monastère de la Visitation
Sainte-Marie.
Les enfants de saint Ignace de Loyola ne pouvaient de
meurer étrangers à cette fondation; car la Providence les
destinait à avoir une grande part dans la propagation du
culte du sacré Cœur, dont le monastère de Paray devait être
le berceau. -
Le père Paul de Barry habitait cette petite ville, où son
influence grandissait chaque jour. Il fit comprendre aux ha
bitants que pour réparer les ravages du calvinisme parmi
eux, et faire refleurir la religion de leurs pères, il serait
important d'établir dans leur ville une Communautéde reli
gieuses de stricte observance, qui consacreraient leur zèle à
l'éducation chrétienne des jeunes personnes, et qui édifie
raient par la sainteté de leur manière de vivre, en même
temps qu'elles offriraient un asile aux âmes que Dieu appelle
dans la solitude.
NOTES EXPLICATIVES - 4 13
Après s'être assuré du bienveillant concours de la popula
tion, le père de Barry alla solliciter l'appui de Mme de Ragny
auprès de son mari, alors gouverneur du Charollais. Bien
tôt tous les obstacles furent levés, et le 4 septembre de
l'année 1626, une petite colonie de Visitandines, sortie du
Monastère de Bellecour à Lyon, venait s'implanter à Paray.
Les privations ne leur manquèrent pas tout d'abord, et la
sainte Fondatrice craignit un moment de se voir forcée de
rappeler ses filles, dénuées de secours ; mais la Providence,
- qui avait des desseins de miséricorde sur cette œuvre nais
sante, lui vint en aide; et quarante-cinq ans après sa fon
dation, le petit Monastère de Paray s'ouvrait pour donner
asile à Mlle Marguerite Alacoque, destinée à devenir l'apôtre
du sacré Cœur de Jésus, et la gloire de l'Ordre de laVisi
tation après nos saints Fondateurs.
s, l :
:l *
lits
NOTE F
Les Soeurs qui se trouvaient au monastère en 1671,
Biographie de quelques-unes.
Quand la bienheureuse Marguerite-Marie entra au Monas
tère de Paray, il se composait de trente-trois Sœurs du chœur,
y compris la mère Marguerite-Jéronime Hersant, de cinq
Sœurs converses, trois tourières, et trois novices. S]
L'une d'entre elles avait, pour ainsi dire, assisté à sa
fondation, car elle avait été la première à prendre le saint
habit dans cette Communauté : c'était notre très-honoréeSoeur
la déposée ANNE-FRANçoIsE THoUvANT. N'étant encore que
jeune professe, elle avait déjà fixé sur elle l'attention de sainte
de Chantal, dans ses différents passages à Paray. Les vertus
qu'elle pratiqua durant sa longue carrière religieuse furent
une fois de plus la preuve du juste coup d'œil de notre sainte
Mère dans le discernement des esprits.
Quand le Seigneur nous amena Mie Alacoque, sœur Anne
Françoise Thouvant était à la fois Assistante, Maîtresse des
novices et Conseillère. Après quarante-quatre ans de pro
fession, durant lesquels elle avait été quatre fois nommée
Supérieure, elle eut encore le privilége d'être la première
Directrice de notre Bienheureuse; elle la façonna aux pra
tiques religieuses avec cette vigueur de direction qui carac
térisait les premières Mères de l'Institut, et faisait monte
rapidement les degrés de la perfection.
Notre Monastère était alors gouverné par la mère MAR
NOTES EXPLICATIVES 415
GUERITE-JÉRoNIME HERsANT, qui partagea avec la Maîtresse
des novices l'avantage de travailler à l'éducation religieuse
de Marguerite-Marie. Prévenue par la grâce dès l'âge le plus
tendre, cette digne fille de nos saints Fondateurs s'était con
sacrée de bonne heure à l'Époux des vierges; plusieurs de
nos Communautés eurent le bonheur de la posséder durant
quelques années, et toutes se sont accordées à louer ses
précieuses qualités et ses vertus éminentes. Elle se distin
guait surtout par un grand amour pour Dieu, une tendre
charité pour le prochain et une profonde humilité. Au reste,
pour faire son éloge, il nous suffit de dire que dans les dif
férents Monastères où elle a résidé, on se plaisait à lui dé
cerner le titre de sainte. -
Lorsque cette digne Mère eut terminé à Paray les ammées
de sa supériorité, nos Sœurs de Châlons obtinrent de la
placer à la tête de la Communauté. Rappelée enfin dans son
monastère de Paris, en 1678, elle y mourut l'année suivante,
à l'âge de soixante-trois ans.
et .
Les Sœurs qui eurent le bonheur d'avoir la Bienheureuse
pour compagne au Noviciat furent : -
1° SœUR ANNE-JÉRoNIME PIÉDENUz. - Elle avait pris
l'habit le 28 octobre 1669; sa profession n'eut lieu qu'en
1672, le 25 septembre, six semaines avant celle de Mar
guerite-Marie. Il plut à Dieu de moissonner cette âme au
début de sa carrière religieuse, car elle fut enlevée à l'affec
tion de ses sœurs le 9 avril 1675.
2° SœUR ANNE-LIDUvINE RossELIN. - Ce nom se per
pétuait dans cette Communauté depuis son établissement ;
* n0us voyons dans les actes de la fondation l'heureux con
cours qu'apporta M. Rosselin au père Paul de Barry pour
s0n œuvre de 1626. Mlle Marie Rosselin, sa fille, fut aussi
choisie de Dieu pour être la première pierre de cette humble
l, édifice. Elle reçut avec le voile le nom de Marie-Aimée, et
quand notre chère Anne-Liduvine, sa nièce, entra dans la
416 NOTES EXPLICATIVES
maison, six Sœurs du même nom l'y avait déjà devancée,
dont deux étaient ses propres sœurs. Pour satisfaire ses
désirs, on lui donna le petit habit; mais cela ne suffit point
encore à l'empressement de l'angélique enfant. Il fallut
accorder à sa ferveur d'entrer au noviciat, neuf mois avant
les quinze ans exigés. Dès ce moment elle entreprit les pra
tiques de la vie religieuse avec beaucoup d'exactitude. Le
Seigneur la conduisait par les voies d'un amour si tendre
et si affectif, qu'elle ne goûtait que suavité, et remplissait
ses devoirs avec un esprit intérieur qui paraissait en tout
Quand elle eut sous les yeux les touchants exemples de
notre Bienheureuse, ce fut sans doute un puissant motif de
plus pour marcher à grands pas dans le chemin de la perle
tion.
Comme preuve des heureuses dispositions de cette belle
âme, nous détachons le passage suivant d'une lettre de la
mère Greyfié, écrite quelque temps après le décèsde sur
Anne - Liduvine :
« Je n'ai jamais trouvé d'intérieur mieux réglé que l'étail,
dès ce temps-là , celui de cette chère Sœur. C'était un vrai
plaisir et délassement d'entendre sa reddition de compte, et
de voir comme elle s'appliquait à tous les exercices, où elle
trouvait beaucoup d'onction auprès de Dieu, qui lui don
nait de grands sentiments de son amour et de sa présence
J'en voulus une fois communiquer avec le Révérend Père de
La Colombière, pour m'assurer moi-même sur les avis que
j'avais à lui donner. Il me répondit qu'il connaissait celle
âme, qu'elle était d'une grande innocence et simplicité avec
Dieu, qui la traitait comme il a coutume d'en user avec les
âmes de ce caractère, qui lui sont chères, et auxquelles il
se plaît à se communiquer. »
Après quarante-neuf ans passés dans la pratique de n0s
1 De 1678 à 1684, pendant la supériorité de la mère Greyfié à Paray
NOTES EXPLICATIVES 417
vœux, cette chère Sœur alla recevoir la récompense que lui
réservait son céleste Époux, le 20 mars 1702
3° SœUR FRANçoIsE-CATIIERINE CARME DU CHAILLoUx, de
Marcigny (sœur de Marie-Catherine, dont on verra ci-après
la biographie). Enlevée à la fleur de l'âge, comme sa com
pagne Anne-Jéronime Piédenuz, cette chère Sœur ne porta
que deux ans les aimables chaînes de la sainte Religion. Elle
quitta la terre à dix-huit ans, le 11 avril 1674
Quant aux trente-trois professes qui composaient en 1671
la Communauté de Paray, plusieurs virent, en 1715 les pre
mières procédures sur les vertus de leur vénérable compagne;
un plus grand nombre avait quitté ce lieu d'exil avant la fin
duxvi° siècle; quelques-unes de celles-ci avaient vécu peu de
temps avec la Bienheureuse : dix à douze étaient mortes
dans les années 1673, 1676, 1677 et suivantes.
A cette époque nos circulaires étaient rares, et bien des
vies remplies de mérites sont demeurées dans l'ombre.
Cependant nous aimerions à donner quelque jour sur cha
cune des contemporaines de Marguerite-Marie, malgré le
profond silence qu'a exigé l'humilité de plusieurs.
Aux quelques éclaircissements donnés déjà sur ce sujet
dans le cours de ce volume, nous ajoutons les biographies
Suivantes, nécessaires, il nous semble, pour compléter
l'histoire de celle qui, en vivant au milieu de ses Sœurs, sut
exercer sur toutes une si douce et si heureuse influence .
1 Ces biographies et celles qui les suivront sont extraites des circulaires
du temps, et complétées par des détails puisés aux procédures de 1715,
où dans des pièces manuscrites conservées aux archives de notre Mo
nastère,
T. I. - 27
418 NOTES EXPLICATIVES
SoBUR MARIE- ÉMÉRENTIANE RossELIN
Nous avons nommé précédemment sa plus jeune sœur,
Anne-Liduvine Rosselin, l'une des compagnes de Margue
rite-Marie au Noviciat. Non-seulement sœur Marie-Éméren
tiane précéda sa sœur dans l'arche sainte, mais encore elle
:
lui survécut jusqu'en 1723.
En étudiant dans nos Mémoires le earactère de celle
chère Sœur, nous trouvons une religieuse modèle, dont les
agréments de l'esprit, joints aux plus solides vertus, répan
dirent pendant soixante-deux ans dans cette Communauté
le charme et l'édification. La croix vint bien souvent se
poser sur son chemin, et la pensée des jugements de Dieu
jeta notre chère Sœur dans de cruelles peines. Mais, en âme
généreuse, elle sut tirer de ses amertumes un miel dé
cieux; et le Seigneur, qui mesure son secours aux besoins
des âmes éprouvées, ménagea à celle-ci la direction du père
de La Colombière dans un moment critique de sa vie reli
gieuse. Après son départ, le Révérend Père la soutint en
core de ses conseils, et lui montra que Dieu la gratifiait de
ces fortes épreuves parce qu'il avait de grands desseins sur
elle. Sous la conduite de ce sage directeur, sœur Marit
Emérentiane fit de rapides progrès. A sa grande vivacile
succéda une aimable douceur, dont ses Sœurs demeurèrent
charmées jusqu'à la fin de sa vie. Il s'y trouva pourtant,
selon elle, une époque de relâchement; mais aucune ne s'en
fût aperçue si l'humble Sœur ne l'eût avouée en 1715. Ellt
eut, en effet, la consolation de voir le premier procès juri
dique sur les vertus de Marguerite-Marie, avec laquelle elle
- - -
avait vécu depuis son entrée en religion jusqu'à son glo- |
rieux trépas (de 1671 à 1690), et ce fut un bonheur p0ur
cette vénérable ancienne, lorsque, appelée à comparailre
NOTES EXPLICATlVES 419
devant les juges, elle put avec serment attester ce qui
suit :
« Sœur Marguerite prit l'habit avec un grand empresse
ment et un véritable désir de servir Dieu. Elle était douce,
affable, remplie de charité pour ses Sœurs, exacte à toutes
les observances régulières. On ne lui a jamais ouï dire une
parole pendant le temps du silence. Elle avait un si grand
respect pour sa Supérieure, qu'à peine osait-elle s'en appro
cher, regardant toujours Dieu en elle; ce qui faisait qu'elle
se portait avec empressement à obéir à tout ce qu'elle lui
commandait, sans jamais marquer aucune répugnance, di
sis * sant qu'elle ne concevait pas comment on pouvait avoir de la
peine à obéir.
« Elle avait tant de charité pour ses Sœurs, que, lorsqu'il
s'en trouvait qui lui étaient contraires, elle s'empressait de
leur témoigner plus d'estime et d'amitié en les prévenant.
« Après le départ du père de La Colombière, ajoute la
déposante, comme il était notre directeur à toutes deux,
elle me dit en secret et confiance : « Je crois que depuis le
départ du Père vous vous êtes relâchée et n'êtes plus dans
les mêmes dispositions. » Ce qui se trouvait véritable en ce
temps, et qu'elle ne pouvait connaîtrc naturellement; n'en
ayant parlé à qui que ce soit. »
Sœur Marie-Émérentiane avait pris l'habit en 1661 ; elle
mourut à l'âge de soixante-dix-sept ans, dont soixante-un
de profession religieuse.
s)
SOEUR MARIE - MADELEINE DES ESCURES
Avant de s'endormir dans la paix du Seigneur, cette Sœur
profondément humble, cette règle vivante, comme l'appe
laient ses compagnes, fit promettre formellement à sa Supé
rieure, la mère Marie-Clotilde de Chaulnes, qu'elle tien
420 NOTES EXPLICATIVES
drait sa mémoire dans un éternel oubli, et se contenterait
de solliciter pour son âme les secours spirituels de l'lnstitut,
Voilà pourquoi sa vie n'a pas été écrite.
Cependant l'éclat de ses vertus a trahi son humilité; si
nous ignorons les particularités de cette existence féconde
en mérites, nous savons du moins qu'au milieu des contem
poraines de Marguerite-Marie, sœur Marie-Madeleine pas
sait pour une sainte ; que son influence était grande en
1686; que ses Supérieures, surtout la mère Greyfié, l'ho
norèrent de leur estime et d'une singulière affection, el
qu'elle exerça d'honorables emplois dans cette Communauté
dont elle était un des plus dignes sujets.
Sœur Marie-Madeleine n'avait pas d'abord embrassé la
dévotion que prêchait notre Bienheureuse. Mais le Cœur de
Jésus lui ayant fait expérimenter les suavités de son amou,
elle devint une de ses zélatrices les plus dévouées, et à
partir du 21 juin 1686 une intime union s'établit entre elle el
Marguerite-Marie.
Après trente-un ans de profession religieuse, sœur Marie
Madeleine mourut en odeur de sainteté, comme l'attestent
nos Mémoires; elle était âgée de soixante-sept ans.
sœUR MARIE-FÉLICE-MADELEINE DE CYRoT
La vie de notre sœur Marie-Félice est demeurée cachée
en Dieu, comme celle de Madeleine des Escures.Toutelois,
à côté de son nom ses contemporaines ont inscrit au registre
mortuaire cet éloge aussi expansif qu'il est court : « L'an
1684 est décédée en ce Monastère notre très-honorée el
vertueuse sœur Marie-Félice - Madeleine de Cyrot, native
de Moulins en Bourbonnais, fille de grand mérite et d'émi
nentes vertus, âgée de cinquante-neuf ans, dont trente
quatre de profession. »
NOTES EXPLICATIVES 421
Notre bienheureuse Marguerite-Marie vint ajouter aussi
son témoignage : son œil avait suivi sa Sœur au delà du
trépas, et dans une lettre à la mère de Saumaise, 24 avril 1685,
nous trouvons la phrase suivante : « Pour notre pauvre
sœur Marie-Félice, je crois qu'elle n'a plus que six mois de
purgatbire, et puis elle jouira de son souverain Bien. »
Cette chère Sœur étant morte en décembre 1684, et notre
Bienheureuse annonçant en avril 1685 qu'elle n'a plus que
pour six mois d'expiation, son purgatoire a donc duré en
viron dix à onze mois.
sœUR MARIE-sUZANNE PIÉDENUz
s ii
Elle fut une de ces âmes fidèles que le divin Époux ré
serve pour lui seul. Sans bruit, sans éclat, sans actes bril
lants, elle s'abandonna totalement aux opérations de la
, ils
grâce, et soutint sa première ferveur jusqu'à la fin d'une
longue carrière. -
Cette vie si calme se distingue cependant par une vertu
bien précieuse, la charité pour le prochain. Partout où elle
se trouvait, disent nos Mémoires, la réputation du prochain
était en sûreté. De plus, notre chère Sœur embrassa avec
ardeur la dévotion au sacré Cœur et s'efforça de la propager
au dehors. Tous ceux qui voulaient être de la confrérie
s'adressaient à elle, et leurs noms étaient inscrits sur le
registre commencé en 1693. Dans son véhément désir de
Voir célébrer la fête du divin Cœur, sœur Marie-Suzanne se
Egl *
jeta aux pieds de M. du Feu,grand vicaire d'Autun, pour
obtenir cette grâce. C'était en 1696, au moment de la visite
canonique du Monastère. Mais les moments marqués par le
Seigneur n'étaient pas encore arrivés, et la prédiction de sa
servante devait en tout se réaliser.
Chargée de jours et de vertus, notre sœur Marie-Suzanne
422 NOTES EXPLICATIVES
est décédée le 15 mai 1711, à l'âge de soixante-seize ans,
dont soixante de profession religieuse.
Après la date de son décès, nos Sœurs anciennes ont
ajouté ces mots : « Celle-ci était une sainte religieuse, qui a
beaucoup écrit sur les grandeurs de Marie, à laquelle elle
était fort dévote. »
Nous savons, en effet, que sœur Marie-Suzanne composa
un grand nombre de poésies et de cantiques en l'honneur
de sa divine Mère, et qu'elle mit en vers le Psautier (de cent
cinquante psaumes), composé par saint Bonaventure. Ces
pieux travaux ne l'empêchaient pas de prier incessamment
pour la sainte Église et la conversion du Canada, qui lui
tenait fort au cœur.
sœUR JEANNE-MADELEINE TUPINIER
Sœur Jeanne-Madeleine était de Cluny, Fille d'un riche
procureur, elle eut le malheur de devenir orpheline de bonne
heure ; la famille était nombreuse; Jeanne se trouva dé
laissée entre tous. Confiée aux soins d'une servante rude et
grossière, son éducation se ressentit de ce dur commence
ment; mais cédant à la grâce, qui avait enfin trouvé le che
min de son cœur, Mlle Tupinier abandonna une fortune c0n
sidérable pour se faire pauvre avec Jésus-Christ. La jeune
fille comptait vingt-quatre ans lorsqu'elle se consacra au
Seigneur. Malgré son ignorance et sa simplicité elle profila
si bien de tout ce qu'on lui enseignait, qu'elle devint une
digne et fervente religieuse. Sa vie s'écoula dans la retraile,
le silence et la pratique des vertus de son état; elle édifiait
la Communauté, rendait service à toutes ses Sœurs et ne
blessait jamais personne. Le 17 mai 1702, le Seigneur l'ap
pela à lui, après soixante-deux ans de religion.
NOTES EXPLICATIVES 423
S(EUR MARIE - ANNE CORDIER
De Moulins en Bourbonnais.
Dès l'âge de dix à onze ans, cette chère Sœur avait goûté
dans ce monastère la joie pure des enfants de Dieu; mais
après avoir porté deux ans le petit habit, cédant au désir
sels quilapressait de retourner dans le momde, elle demanda et
obtint sa sortie. Mlle Cordier ne tarda pas à s'apercevoir
qu'elle s'était méprise sur les jouissances du siècle; aussi
voulut-elle bientôt revoir l'aimable solitude de ses jeunes
années. On lui fit désirer un peu cette faveur, pour éprou
ver sa vocation; mais répondant enfin à ses instances, on la
reçut à dix-huit ans. -
: TNE Sous la direction de notre très-honorée sœur Anne-Fran
çoise Thouvant, elle commença un fervent et laborieux
noviciat. On sait que cette maîtresse expérimentée nour
rissait les âmes de mets fort substantiels, quoique opposés à
lais * la nature. Quand le Révérend Père de La Colombière fut
arrivé à Paray, sœur Marie-Anne Cordier se mit entre ses
mains.Grâce aux conseils de ce guide éclairé, ses disposi
tions se perfectionnèrent de plus en plus ; elle en vint à un
détachement si entier des choses extérieures, qu'elle ne con
serva plus que le livre de ses Règles. Puis, afin de pratiquer
le dégagement intérieur, elle s'abandonna à sa Supérieure
comme une petite enfant, ou une boule de cire, dont on
pouvait se jouer à son gré. Le Seigneur voyait avec complai
sance les efforts généreux de sa fidèle épouse; aussi luifaisait
il de temps en temps goûter les douceurs de son amour. Elle
S0l
en profitait pour s'exercer à faire un saint usage des ren
S*
contres fâcheuses qui se trouvent dans la vie. Avec la per
mission de sa Supérieure, notre chère Sœur fit graver des
images en taille-douce qui représentaient les mystères de la
424 NOTES EXPLICATIVES
Passion; on les plaça dans l'allée du Calvaire, et le Seigneur
la récompensa par une petite participation de ses souffrances
elle en rencontra souvent de bien intimes; mais Celui qui
seul a été témoin de ses victoires en fut aussi la récompense
Après ses suprêmes luttes, sœur Marie-Anne Cordier expira
avec le calme d'un enfant, le 5 juillet 1711, à l'âge de soixanle
trois ans et quarante-quatre de profession religieuse.
SCEUR MARIE - GABRIELLE DE BUSSEUL SAINT-SERNIN
Sa prise d'habit eut lieu en 1639.
Marie-Gabrielle appartenait à une famille de notre pro
vince fort recommandable par sa noblesse et son anciennelé
Elle entra bien jeune encore dans notre Monastère, mais n6s
documents nous fournissent peu de détails sur les premières
années de sa vie religieuse. Ils nous apprennent cependant
qu'à beaucoup d'esprit et de mémoire notre chère Sœurjoi
gnait un jugement solide, et que ses qualités et ses vertus la
faisaient regarder comme une religieuse distinguée.
D'un naturel très-sensible, sœur Marie-Gabrielle fut dou
loureusement affectée des revers de fortune qu'éprouva sa ||
famille ; mais, forte dans sa résignation, elle demanda à la
religion seule les consolations dont son cœur avait besoin
Nous ne pouvons mieux expliquer ses sentiments à cet égard |
qu'en rapportant ici ce qu'elle-même en a écrit : « Allons,
mon âme, nous instruire à l'école de la croix.Souvenez-vous
que votre Congrégation est un mont de Calvaire où vous
devez entrer dans les sentiments de Jésus-Christ. Concevez,
par la grandeur de ses peines, la grièveté du péché et l'im
portance du salut. Le délaissement du Sauveur en croix el
son dénûment intérieur vous obligent à supporter la priva
tion des satisfactions de la vie, et son état de souffrance vous
|
engage à recevoir les croix. Souvenez-vous souvent qu'il vous
NOTES EXPLICATIVES 425
dit : Je vous ai donné l'exemple, et pour honorer la patience
avec laquelle Dieu a souffert vos infidélités, n'ouvrez jamais
la bouche pour vous plaindre. »
Non contente de ces vues de foi, notre chère Sœur s'ef
forçait encore d'y conformer sa conduite. Habituellement
sujette à de grandes infirmités, elle ne laissait pas de sui
vre, autant que possible, les exercices de la Communauté;
aussi la regardait-on comme un des soutiens de la régularité
dans notre Monastère.
La crainte de Dieu unie à une tendre piété formait le ca
ractère distinctif de sa vertu. Sur la fin de sa vie elle avait
, obtenu de prolonger ses prières en dehors des exercices com
muns, en sorte qu'elle s'occupait presque exclusivement de
cette sainte fonction : aussi, quand arrivait un jour de fête,
elle passait presque tout son temps devant le saint Sacrement,
malgré ses graves et nombreuses infirmités. La dévotion au
sacré Cœur de Jésus fut comme un puissant aliment, dans
lequel son âme puisa de nouvelles forces pour avancer dans
le chemin de la perfection.
Voici ses dernières résolutions, qui portent comme im
primé le cachet de ses dispositions habituelles :
« Je ferai ma demeure au pied de la croix.Je considèrerai
toutes mes actions comme des semences de vie ou de mort
éternelle. Je travaillerai à la récollection intérieure. Pour
m'aider en cela, je regarderai souvent Dieu présent, et exa
minerai s'il est le principe et la fin de mes actions. J'aurai
une attention particulière à ne me mêler de rien et à excuser
le prochain. Je ferai mon examen sur la récollection, la
le Course vers l'éternité; mais, hélas ! quelle éternité ! Tremble,
mon âme, sous la main de Dieu, mais espère tout de sa misé
ricorde. »
Si attentive à la voix de l'Époux, cette vierge fidèle n'eut
pas de peine à discerner le premier signal de son arrivée
et à se mettre en disposition de le recevoir. Il l'appela
426 NOTES EXPLICATIVES
le 5 avril 1701, à l'âge de quatre-vingts ans, dont soixante
et un de profession.
SOEUR JEANNE-MARIE CONTOIS
Cette chère Sœur, qui vécut près d'un siècle, a été lé
moin de bien des merveilles, pendant sa vie religieuse.
Entrée au noviciat en 1656, à l'âge de dix-huit ans, elle
comptait quatorze ans de profession quand notre Bienheu
reuse vint solliciter son admission. Non-seulement elle fut
témoin des vertus de cette admirable Sœur dans tout le cours
de sa vie religieuse, mais encore elle eut la consolation d'en
rendre témoignage au procès de 1715.
D'après ses propres dépositions en cette procédure, elle
avait désapprouvé d'abord la dévotion au sacré Cœur, et re
marquant notre Bienheureuse si adonnée à l'oraison, « elle
pensait que cette fille n'était pas propre pour la maison. »
« Quant à la dévotion au sacré Cœur, dit-elle, on la re
gardait comme une nouveauté, et l'on faisait à ce sujetbeau
coup de reproches à sœur Marguerite-Marie. Quand elle
m'en parlait, je lui disais : « Il faut songer à l'essentiel, à
nos offices, règles, etc., sans nous venir embarrasser par
vos dévotions particulières.» A quoi elle ne nous répondait
que par un humble silence. »
lEn la personne de notre chère sœur Jeanne-Marie, cette
réplique ne pouvait étonner, car elle tenait à l'observance
par toutes les fibres de son cœur; et sa vie entière s'est
écoulée dans la pratique exacte de nos plus petits devoirs
Elle aimait dans les autres la même régularité, et ne man
quait pas de donner à celles qui s'oubliaient de charitables
avertissements. La sainte joie fit toujours le caractère dis
tinctif de sa vertu et le charme de nos récréations. Dans la
suite, lorsqu'elle se contentait d'y filer sa quenouille sans
NOTES EXPLICATIVES 427
prendre part aux conversations, à cause de son grand âge,
notre chère Sœur excitait encore le zèle de celles qui avaient
le soin de rappeler la présence de Dieu. « Sur ce point elle
était d'une exactitude inimitable, sonnait à point nommé
tous les exercices de la communauté, quand la Sœur qui en
était chargée y manquait d'un instant; on lui permit de s'ap
proprier ce droit dans sa vieillesse. De même, elle s'est
souvent levée pour donner le signe de huit heures, ou
sonner l'obéissance du soir, lorsqu'on la retardait d'une
minute. »
C'était la plus habile et la meilleure officière qu'on pût
désirer : on se faisait un plaisir d'être employé avec elle, tant
son cœur bon et compatissant accommodait les autres.
Dans les maladies, la Sœur infirmière, qui avait été sa pen
sionnaire, ne luitrouvait qu'une soumission d'enfant, beau
coup de respect et une grande déférence.
Nous ajoutons ici une de ses dépositions en 1715 :
« Sa nièce s'étant présentée, et ayant pris l'habit de la
sainte Religion d'un grand cœur et du consentement de la
Communauté, il n'y eut que la vénérable sœur Alacoque qui
dit, dès l'entrée de ladite nièce à la maison, qu'elle prendrait
l'habit, mais qu'elle n'y ferait pas profession, ce que la suite
sgi * a vérifié. Elle ajouta qu'elle serait mariée, mais qu'elle
nir
ne vivrait pas longtemps dans cet état, ce qui fut vrai,
n'ayant vécu que deux ans dans son mariage, qui arriva sitôt
après sa sortie de Religion.
|
« Sœur Jeanne-Marie assure encore avoir ouï dire plu
sieurs fois à la vénérable, avec une grande candeur, que Dieu
lui faisait tant de grâces, qu'elle ne se lassait jamais dans la
plis prière ; et que pour la faire plus en repos, elle se dérobait,
autant qu'elle le pouvait, et s'en allait, ou dans l'église, ou
** dans un petit bois proche, pour y prier Dieu; et qu'elle n'y
iS rêstait jamais autant qu'elle aurait souhaité, par la crainte
d'y rencontrer du monde. »
428 NOTES EXPLICATIVES
Notre chère sœur Contois termina sa longue carrière le
10 mai 1729. Elle avait quatre vingt-onze ans, dont soixante
douze de profession.
S(EUIR MARIE - CATHERINE CARME DU CIIAILLOUX
Sœur Marie-Catherine naquit à Marcigny, au sein d'une
famille nombreuse et très-honorable.Aussitôt que son âge
le lui permit, elle sollicita et obtint son admission parmi
nous, prit l'habit à quinze ans et fit profession l'année sui
vante. Dès lors elle rechercha les emplois les plus pénibles,
que la force de son tempérament et surtout l'énergie de sa
bonne volonté lui rendaiént faciles. Comme notre sœur Co
tois, sœur Marie-Catherine vit entrer au Monastère l'apôtre
du divin Cœur, et put transmettre jusqu'en 1739 le souvenir
de ses héroïques vertus.
Durant sa longue carrière elle soutint constamment par
sa conduite la régularité dans notre Communauté. Douée
d'une mémoire prodigieuse, elle recueillit avec soin ce qui
s'y était passé d'intéressant depuis son établissement, et le
rédigea selon qu'elle l'avait appris des Sœurs de la fonda
tion. En un mot, notre chère Sœur s'est immortalisée parmi
nous, en nous léguant les annales de notre Monastère à
partir de sa fondation ". -
Nous ne possédons que peu de détails sur les vertus de
sœur Marie-Catherine; nous savons seulement que ses peines
intérieures lui ont fait souffrir une espèce de purgatoire du
rant une grande partie de sa vie. Le Réverend Père de La
Colombière s'efforça de la tranquilliser; mais il ne resta pas
assez longtemps à Paray pour y réussir, et Dieu permit qu'à
son retour d'Angleterre elle ne pût parvenir à lui parler
1 Ce précieux travail n'existe plus.Tous les manuscrits ont été dispersés
et perdus pendant la révolution.
NOTES EXPLICATIVES 429
malgré l'extrême désir qu'elle en avait. On ne saurait dire
les épreuves qu'elle a souffertes, et les pénitences qu'elle a
faites pour acheter cette paix des enfants de Dieu qui sur
passe tout sentiment. Un jour, dans l'excès de son martyre
intérieur, elle eut le courage de s'appliquer sur le bras un
fer chaud en forme de triangle, pour s'immoler à l'auguste
Trinité en qualitéd'esclave ou d'affranchie.
Le Seigneur, témoin de la droiture de son cœur, adou
cissait quelquefois ses cuisantes peines sur l'avenir par des
grâces sensibles : un jour, plus accablée qu'à l'ordinaire, elle
alla, dans la vivacité de sa foi, se présenter devant le saint
Sacrement, tout à coup elle voit comme un rayon de lumière
qui, sortant du tabernacle, pénètre son cœur, en lui faisant
sentir l'impression de ces consolantes paroles : « Ma fille, je
compatis à ceux que j'afflige et qui sont dans la peine; ils
sont le tendre et la joie de mon cœur ! » Le sien s'épanouit
aussitôt, il fut délivré pour toujours des craintes qui l'agi
taient, et, dans le transport de son âme, elle se prosterna
devant l'adorable Sauveur pour lui témoigner sa reconnais
sance. A partir de cet instant jusqu'à la fin de sa vie, sœur
Marie-Catherine demeura comme abîmée dans les miséri
Sus - cordes de son Dieu. Elle mourut à l'âge de quatre-vingt-six
ans, dont soixante-dix de profession religieuse.
sœUR MARIE- BÉNIGNE DE FAUTRIÈREs - CORCHEVAL
ssr **
D'après l'acte de sa prise d'habit, sœur Marie-Bénigme
dut le jour à Claude de Fautrières, seigneur de Corcheval,
et à Marguerite de Saint-Amour, son épouse : deux noms
honorables qui figurent sur l'acte de baptême de notre
Bienheureuse. L'entrée de Mlle de Corcheval dans notre
Monastère précéda d'un an la naissance de Marguerite
Marie. Si nous en crovons nos Mémoires, ses parents la des
43() NOTES EXPLICATIVES
lIs
tinèrent tout d'abord à la vie du cloître, et vinrent l'offrir
dans sa quatorzième année à la mère Françoise-Angélique
I |
Garin, Supérieure de cette Communauté, en 1644.Cepen
dant la jeune fille ne vint ici définitivement qu'à l'âge de
quinze ans.
ill
Un attrait sensible pour la vie religieuse n'avait pas été le
motif déterminant de sa vocation, mais son courage, sa fer
veur, ses généreux efforts semblent lui avoir mérité plus il p
tard ce regard ineffable du divin Maître, qui aide si puis
samment les âmes et vient, pour ainsi dire, suppléer à la
grâce dont nous venons de parler. La clôture lui fut pénible
pendant son noviciat. « Elle nous a dit bien des fois, écri
vent ses contemporaines, que durant la demi-heure du
ll ni
repos qu'on met quelquefois à la disposition des novices,
elle s'occupait à faire le tour de l'enclos, en regardant les
murs et se disant à elle-même : « Tu ne passeras jamais ces
limites. » Notre chère Sœur persista néanmoins dans la rés0
lution de se donner à Dieu. Elle passa avec ferveur l'année de
son noviciat, en soutint courageusement les épreuves, et fit
la sainte profession.
Malgré ces pénibles mais généreux commencements, sœur
Marie - Bénigne se sacrifia toute sa vie pour le bien du |)
Monastère. C'était un esprit universel, capable de tout et se
mettant à tout, sans se considérer elle-même. Les travaux
de la sacristie étaient pour notre chère Sœur un vrai boh
heur; entre ses mains, tout était fait et tenu à la perfection
Elle ne se dévoua pas moins à l'infirmerie, à la pharmacie
et dans tous les emplois que lui confia la sainte obéissance
sa charité ne se bornait point à ses Sœurs : les pauvres, les dl
malades, les petits enfants en sentirent aussi la douce ill
fluence. Il lui était permis d'assister tous ceux qui se pré
sentaient; ses onguents obtenaient un merveilleux succès,
et pour prix de ses soins charitables elle ne voulait que des
prières pour sa chère Communauté.
NOTES EXPLICATIVES 431
Dans une circonstance, cette excellente Sœur eut la satis
faction de préserver notre Monastère d'un incendie. Voici
comment la chose arriva. Une nuit, pendant son sommeil,
elle crut entendre une voix qui lui disait : « Lève-toi, on
brûle! » Éveillée en sursaut, elle se lève à l'instant, sort de
sa cellule, et cherche une compagne pour faire avec elle la
visite de la maison. Elles découvrent, en effet, que le feu
avait pris au cabinet du réfectoire. Une chandelle mal
éteinte avait produit ce commencement d'incendie. Sœur
Marie-Bénigne s'y précipite malgré la fumée, et jette dans
la neige les serviettes enflammées. Un moment plus tard le
feu prenait au plancher du réfectoire sur lequel reposait le
dortoir, et le Monastère était livré aux flammes.
Au milieu de ses occupations extérieures, notre chère
Sœur ne négligeait pas son intérieur. Elle avait établi sa
vertu sur le fonds solide d'une grande crainte de Dieu et
d'une haute dévotion, ce qui lui fut d'un grand secours
pour assujettir son tempérament énergique à la douceur de
l'humilité religieuse. Après cinquante ans de profession,
elle désira renouveler solennellement ses vœux, et l'on fut
heureux de donner à cette cérémonie quelque pompe exté
rieure. Dès lors notre bonne Sœur renouvela sa jeunesse,
mais en répétant tous les jours les paroles du saint vieillard
Siméon : Nunc dimittis servum tuum, Domine. -
Tout le reste de sa vie fut une souffrance continuelle. Par
, Si Suite d'une chute assez grave, elle en vint à ne pouvoir mar
cher qu'avec le secours de deux béquilles; mais elle disait
agréablement : « Ces bâtons me serviront d'échelle pour
monter au ciel. » Une Sœur lui ayant dit par forme de pieuse
plaisanterie : « Il semble que Dieu vous en veut ! » Ces
paroles lui fournirent un grand fonds de réflexion : « Oui,
mon Dieu, disait-elle, c'est votre justice ou votre miséri
corde qui me poursuit.» Puis elle ajoutait avec saint Augus
e llt tin : « Seigneur, coupez, tranchez en cette vie, pourvu que
-
432 NOTES EXPLICATIVES
vous m'épargniez dans l'autre. » Enfin, dans sa dernière
maladie, Dieu éloigna de son âme toutes les craintes de
sa justice pour lui faire goûter une confiance entière en
sa miséricorde. Elle mourut le 11 juin de l'année 1700, à
l'âge de soixante-dix ans, dont cinquante-quatre de profes
SlOI).
sœUR FRANçoIsE-MARIE D'AMANZÉ
« L'an 1700, le 11 mars, est décédée en ce Monastère
notre honorée et respectablesœur Françoise-Marie d'Amanzé,
fille de messire Gaspard, comte d'Amanzé, lieutenant du roi
- en la province de Bourgogne, et de dame Françoise Demy
pon, qui a fini sesjours dans cette Communautéavecgrande
édification, à l'exemple de ses trois chères filles.» (Extrait
du registre mortuaire.)
Sœur Françoise -Marie était un modèle d'observance et
l'un des meilleurs sujets de cette Communauté, qu'elle a
servie dans toutes les charges. Mais l'humilité, qui faisait
son caractère spécial, lui fit désirer de n'avoir de jour que du
côté du ciel. Après sa mort on trouva ce billet, qui ne pel
mit pas de contrevenir à ses intentions :
- « Je prie la très-honorée Mère sous laquelle la divine Pro
vidence a décidé de toute éternité que je passe de cette vie
en l'autre, de me faire la grâce de ne rien dire de moi, parce
que ma vie n'a été qu'une suite d'infidélités, étant la plus |
misérable et la plus superbe de toutes les créatures qui aient
jamais été sous le ciel.
« Je demande encore, par aumône, un Ave Maria de tout
l'Institut. » -
Cette chère Sœur avait soixante-deux ans, dontquarante
six de profession religieuse.
NOTES EXPLICATIVES 433
- --- -- -
SOEUR ANNE - CATHIERINE HEUILLARD
Du rang des Sœurs converses.
« Si les vertus prenaient des formes visibles, la divine
charité nous aurait paru dans tout son éclat en la personne
de notre bien-aimée sœur Anne-Catherine Heuillard. » Ainsi
commence dans nos Mémoires l'éloge de cette bonne Sœur,
éloge d'autant mieux mérité, que pendant trente-huit ans
cette Communauté put recueillir les fruits de son infatigable
dévouement.
A ne considérer les choses qu'au point de vue humain,
M* Heuillard n'avait point été d'abord destinée à servir :
née à Moulins d'une famille honorable, comblée des dons de
la nature et de la grâce, tout souriait à la jeune fille à son
entrée dans le monde. Mais Dieu lui réservait des trésors
plus précieux que les biens d'ici-bas.
Placée à douze ans au château de Moulins, près d'une de
ses tantes qui y avait son logement, Mle Catherine ne tarda
pas à voir la décadence de sa famille, l'une des plus riches
et des plus considérables de la ville. Son père et sa mère
moururent subitement. A peine âgée de quinze ans, elle
se trouva l'aînée de onze pauvres orphelins, livrés dès lors
à la merci de tuteurs intéressés et négligents, qui dissipè
rent en peu de temps les biens de leurs pupilles. Un cura
teur plus inhumain encore, au lieu de s'occuper de leur
* **
éducation, envoya les uns garder les moutons, les autres les
dindons. Dans cette extrémité, Mlle Heuillard fit paraître
dans tout leur jour la bonté et l'inaltérable douceur dont elle
était douée.
38
Enfin, ne pouvant plus soutenir les débris de sa maison
qui touchait à sa ruine, elle prit le parti de se retirer à
l'ombre du Seigneur, préférant le dernier rang dans sa
T. I. - 28
434 NOTES EXPLICATlVES
maison bénie plutôt que d'habiter sous les tentes des mon
dains. La mère Marie-Félice Dubuysson, sa parente, alors
Supérieure de notre Monastère de Moulins, nous présenta
cet excellent sujet, vrai don du ciel pour cette Communauté
Trop heureuse de se consacrer à son Dieu parmi les Sœurs
du voile blanc, la chère postulante donna bientôt des preuves
non suspectes de sa grande vertu.Aussi mérita-t-elle de
prononcer les vœux,sacrés en 1657. Ce ne fut point en vain
que sœur Anne-Catherine consacra alors sa personne et sa
vie au service de la Communauté. Depuis ce moment rien
ne put arrêter ses généreux efforts. « C'était, disent nos
mémoires, une fille universelle, qui semblait être née pour
obliger le général et le particulier. Sa prévenance charmait
ses Sœurs et leur faisait trouver un secours toujours pré
sent. »
Cependant Dieu prit plaisir à modérer quelquefois l'ardeur
de sa servante en imprimant sur sa personne le cachet de
la souffrance. Un jour elle tomba sur le pavé d'une hau
teur de douze pieds, se froissa tout le corps et se démit un
bras. S'étant relevée, la courageuse Sœur retourna à son
travail, jusqu'à ce que la violence de la douleur et l'enflure
de son bras la trahirent. Alors on la força d'accepter des
remèdes.
Le Seigneur, qui avait compté ses mérites, voulut aussi
les récompenser selon la mesure de sa miséricordieusebonté
Sœur Anne-Catherine avait soixante-dix-huit ans, lorsqu'un
fièvre violente lui fit pressentir la venue de l'Époux Dans
les transports de sa joie : « Quand sera-ce donc que j'expir
rerai? disait-elle au médecin qui venait la visiter; quand
viendra l'heure de ma mort ? Dites-le-moi,Monsieur,je v0us
prie. » Son désir fut exaucé le 4 février 1714, et, selon
l'expression de ses contemporaines, elle rendit son dernier
soupir « avec l'ardeur des séraphins et la douceur d'un
ange ».
NoTEs EXPLICATIvEs 435
SOEUR MARIE - MARGUERITE HEUILLARD
A côté du nom de sœur Anne-Catherine vient se placer
tout naturellement celui de Marie - Marguerite, sa sœur.
Une commune épreuve avait marqué les années de leur en
fance, une grâce de choix devait également les unir et con
fondre plus tard leur existence dans la maison de Dieu. Douze
ans après son entrée en religion, Anne-Catherine voyait sa
jeune sœur revêtue des livrées du Seigneur, puis consacrée
à lui par la sainte profession. Nos Mémoires nous appren
nent qu'au jour de son baptême (elle avait alors quatre ans),
la chère petite déclara tout haut son intention d'être nommée
Marie. Cet aimable nom lui fut conservé en religion, mais on
y ajouta celui de Marguerite. -
L'éloge de sa sœur pouvant lui être appliqué, nous dirons
seulement que Marie-Marguerite emporta au tombeau la
ferveur de son noviciat, et pourtant le Seigneur prolongea sa
carrière jusqu'en 1723. Quand elle mourut le 30 janvier, notre
chère Sœur comptait cinquante-neuf ans de profession sur
les soixante-quatorze années de sa laborieuse vie.
** sœUR JEANNE-AIMÉE LESTOURNEAUD
Sœur converse.
Une autre Sœur domestique, qui put jouir des entretiens
de notre Bienheureuse et recevoir comme ses compagnes les
secours empressés qu'elle aimait à leur donner, fut sœur
Jeanne-Aimée Lestourneaud. Originaire de cette ville, de
parents pieux et craignant Dieu, ses bonnes dispositions la
firent admettre à la sainte profession, malgré la délicatesse
de sa complexion. On n'eut pas lieu de s'en repentir; notre
436 NOTES EXPLICATIVES
chère Sœur ne se démentit pas de ses premières disposi
tions, et lorsqu'à l'âge de quatre-vingts ans le divin Époux
la rappela à lui, sœur Jeanne-Aimée se trouvait encore
« dans la ferveur noviciale », disent les témoins de sa m0rt.
Elle avait soixante ans de profession religieuse. -
Pendant sa dernière retraite, Notre-Seigneur l'avait gra
tifiée de lumières très-particulières sur ses obligations.Sa
Supérieure étant allée la visiter, trouva notre bonne Sœur
tout abîmée en Dieu, ses Constitutions à la main. « Ah! ma
Mère, s'écria-t-elle, Notre-Seigneur m'a fait connaître que
je ne puis entrer au ciel que par trois portes : la première,
l'observance de nos saintes Règles; la deuxième, l'amour
du prochain; et la troisième, l'humilité. » Comme elle s'était
toujours distinguée par la fidèle pratique de ces vertus,
nous ne pouvons douter que les trois portes mystérieuses
ne lui aient été ouvertes pour l'intröduire dans le séjour du
repos éternel. Elle quitta ce lieu d'exil le 17 septembre 1703
:
La mère Anne-Élisabeth de La Garde, compagne
de notre Bienheureuse au Noviciat.
Notre chère sœur Anne-Élisabeth goûta dès son enfance
les charmes de la vertu. Sous l'œil vigilant de sa pieuse
mère, elle grandissait en dévotion à mesure qu'elle croissait
en âge; sa modestie, son recueillement, son profond respect
dans les églises, frappaient d'admiration toute la ville de
Cluny, où elle passait les hivers en famille.
Bien jeune encore, elle eut le malheur de perdre le baron
de La Garde, son père. Mais Dieu lui avait donné une mère
qui sut, par la sagesse de sa conduite et l'habileté de sa
gestion, se montrer supérieure aux charges qu'un veuvage
prématuré était venu lui imposer. Elle eut surtout à cœur
de ne rien négliger pour donner à sa fille une excellente édu
cation. -
Le monde souriait à la jeune enfant; mais un regard de
Dieu ayant charmé son cœur, elle dédaigna les vains appas
des richesses, des honneurs et des plaisirs de la terre,
pour diriger toutes ses prétentions vers la vie religieuse.
Longtemps Mme de La Garde prit à tâche d'écarter les de
mandes de sa fille à cet égard; mais Élisabeth était trop
ferme dans sa vocation pour se laisser déconcerter. Enfin,
après bien des sollicitations demeurées infructueuses, elle
confia à la sainte Vierge le soin de lui aplanir les voies.
Quelque temps après, une amie de sa famille faisant une
438 NOTES EXPLICATIVES
visite à la mère Hersant, Supérieure de notre Monastère, lui
parla avec éloge de Mlle de La Garde et de ses attraits pour
la vie du cloître. Profitant de cette ouverture, notre habile
Supérieure écrivit à la mère en des termes si persuasifs,
qu'elle n'eût pu s'opposer davantage aux désirs de sa fille,
si elle eût pris connaissance de la lettre entière; mais,
contrariée de cette démarche, la baronne jeta le papier
derrière un coffre avant d'en avoir achevé la lecture. Cinq
ou six mois plus tard, Dieu permit qu'Élisabeth trouvât celte
lettre. La voyant datée d'un couvent, elle eut la curiosité
de la lire, en fut enchantée et courut la porter à sa mère,
en lui faisant un doux reproche de la lui avoir tenue secrète.
Vaincue par la persévérence de sa fille, Mme de La Garde
acquiesça enfin à ses désirs.
Admise au noviciat, sous la main habile et ferme de sur
Anne-Françoise Thouvant, la nouvelle prétendante fut sou
mise aux épreuves dont on admirait déjà les heureux résul
tats dans les progrès de notre vénérable sœur Alacoque, sa
compagne. Pour la faire mourir à toute vanité, on mettait
une tunique de serge noire sur ses beaux vêtements de soie,
et dans cet accoutrement on l'envoyait au parloir, près des
grands personnages qui venaient la visiter, et qui lui deman
daient avec surprise de qui elle portait le deuil; mais sa
présence d'esprit la tirait toujours d'embarras.
Le 3 juin 1674, notre chère Sœur avait enfin le bonheur
de consommer son sacrifice, en prononçant les vœux sacrés,
qu'elle devait garder avec une fidélité si admirable. On la
vit, en effet, marcher toujours d'un pas ferme dans les sen
tiers de la perfection, baiser avec amour les lourdes croix
semées sur son chemin, et se dévouer tout entière au bien
de la Communauté.
|
ÉlueSupérieure à trente-quatre ans, elle prouva que, pour
le bon gouvernement des âmes, on puise plus de lumière
dans la vie intérieure que dans l'expérience acquise par les
NOTES EXPLICATIVES 439
années.Après ses deux triennaux, le cher troupeau du novi
ciat lui fut confié; puis on la nomma Assistante, et, dans
ces différents emplois, ses éminentes vertus furent habituel
lement marquées du sceau de la Croix. Réélue en 1709, elle
obtint pour Supérieur ecclésiastique de la Communauté
M. l'abbé Languet, grand vicaire d'Autun, et plus tard
évêque de Soissons. A la fin de ses deux nouvelles périodes
de gouvernement, elle avait procuré à sa chère famille une
Supérieure bien précieuse en la personne de sœur Claude
Angélique Perrette, professe de Lyon; mais une mort pré
maturée enleva celle-ci au bout de quatre ans. .
Pour la troisième fois sœur Anne Élisabeth devint, en 1720,
l'ange consolateur de la Communauté. De grands dommages
éprouvés, la mortalité universelle du bétail et l'annulation
des billets de banque, jetèrent notrefamille dans la détresse ;
mais ces épreuves si pénibles n'altérèrent en rien l'abandon
de notre courageuse Mère.
Au milieu de tant de sollicitudes, sœur Anne-Élisabeth
sut encore déployer un grand zèle pour la dévotion au Cœur
adorable de Jésus; par ses soins s'éleva dans notre église,
aux *
en face du chœur de la Communauté, une chapelle dédiée
| 3l
sous cet auguste vocable. En même temps elle mettait tout
en œuvre pour commencer les informations juridiques, sur
la vie et les vertus de sa bienheureuse compagne. Aussi
Marguerite-Marie lui fit-elle sentir son crédit auprès de Dieu
par des grâces miraculeuses . -
Tant de qualités précieuses, tant de généreuses vertus,
étaient encore rehaussées par l'humilité la plus profonde.
« La mère de La Garde, disait Mgr Languet, est une véri
table sainte; je lui ai vufaire desactes d'humilité héroïques.»
On sut plus tard que cette bonne Mère ayant été injustement
accusée auprès du vénérable Supérieur, dans le temps des
-,
list 1 Voir la guérison de la sœur Desmoulins en 1713, 1er vol., p. 334.
lent
440 NOTES EXPLICATIVES
visites canoniques, ne proféra pas un mot pour se justifier;
mais Dieu prit soin de manifester son innocence.
En 1726, la mère Anne-Élisabeth achevait sa dix-hui
tième année de supériorité. On lui rendit alors le soin du
noviciat; c'est dans cet emploi que le divin Époux vint la
chercher, pour récompenser ses œuvres par la couronne de
l'immortalité. Elle était âgé de soixante-dix ans et prolesse
de cinquante-trois.
:
NOTE H
La mère Marie-Françoise de Saumaise, professe de Dijon,
Supérieure à Paray, de 1672 à 1678.
Dès ses plus jeunes années, Mle de Saumaise expérimenta
la douceur du joug du Seigneur. Née à Dijon d'une famille
honorable, la jeune fille fut placée chez nos Sœurs, comme
pensionnaire, à l'âge de dix à onze ans. Elle y prit le petit
habit, le quitta à quinze ans, pour recevoir celui du noviciat,
et fit profession l'année suivante. Dans son dernier passage
à Dijon, notre sainte Fondatrice, remarquant cette jeune
professe, voulut l'entretenir en particulier; elle lui trouva
une sagesse, une maturité de jugement bien au-dessus de
son âge, et prédit qu'elle serait un jour une des bonnes Su
périeures de l'Ordre.
C'était, en effet, un esprit droit, un cœur sincère, une vo
lonté tout abandonnée au bon plaisir de Dieu dans les mains
de ses Supérieures. A une tendre piété elle joignait une ap
titude extraordinaire pour le maniement des affaires tem
porelles, ce qui l'a mise en état de rendre de très-grands
Services à plusieurs Monastères.
Ce fut en notre faveur que commença à se réaliser la pré
diction de notre sainte Mère; car, après avoir donné dans sa
Communauté des preuves manifestes de vertu et de capacité,
Sœur Marie-Françoise nous fut accordée en qualité de Su
périeure, en l'année 1672.
Malgré son habileté, la mère de Saumaise, en arrivant
442 NOTES EXPLICATIVES
à Paray, ne voulut point décider par ses seules lumières la
vocation de Marguerite-Marie, novice depuis neuf mois,
Avant de l'admettre à la sainte profession, elle crut devoir
soumettre ce qu'elle remarquait en elle d'extraordinaire à
la mère Anne-Séraphine Boulier, dont l'Institut connaît le
mérite. Gratifiée elle-même des faveurs du Seigneur, celle-ci
n'eut pas de peine à rassurer notre digne Supérieure, et à
lui inspirer une grande estime pour l'âme privilégiée à qui
Dieu départait tant de grâces signalées. Deux ans après,
lorsque des manifestations plus extraordinaires encore te
naient une seconde fois les esprits en suspens, les sages dé
cisions du père de La Colombière guidaient la prudence de la
mère de Saumaise et calmaient les inquiétudes de Marguerite
Marie. Dès lors ces trois âmes contractèrent une intime union
dans le sacré Cœur de Jésus, comme le montre leur inté
ressante correspondance.
A son retour d'Angleterre, le Révérend Père retrouva à
Dijon la mère Marie-Françoise, qui avait terminé ici ses deux
triennaux. Elle était alors Directrice; mais, au bout d'un
an, un nouveau fardeau lui fut présenté.Cette croix, que sa
bienheureuse fille de Paray avait prédite, était la nouvelle
Supériorité imposée à l'humble Mère par nos Sœurs de Mou
lins; et les épines, entrevues aussi par Marguerite-Marie,
signifiaient les infirmités qui tourmentèrent la digne Supé
rieure pendant ce triennal, infirmités si graves, que s0n
Monastère crut devoir la rappeler en 1682. Mais elle avait
profité de ces trois ans pour établir à Moulins la dévotion
au sacré Cœur de Jésus, et faire connaître à ses filles ce qu'elle
savait des révélations de ce Cœur adorable à sa fidèle disciple
Revenue à Dijon, son zèle ne se ralentit pas : elle trouva
une zélée coopératrice en la personne de sœur Jeanne-Made
laine Joly .. Dès ce moment, une intime correspondance
1 Voir au 2e volume la notice sur cette chère Sœur. (Avant-prop0s)
NOTES EXPLICATIVES 443
s'établit entre Dijon et Paray. Comme aux premières années
de sa vie religieuse, Marguerite-Marie rendait compte à sa
bonne Mère des grâces dont le Seigneur la favorisait. « Je
me ferais un plaisir de vous dire mes pensées, lui écrit-elle
en 1684; mais le papier ne m'est pas fidèle, il m'a déjà
trompée plusieurs fois. Il faudrait parler cœur à cœur, et
vous verriez que le mien est toujours dans le même senti
ment d'amitié, d'estime et de reconnaissance, que lorsque
j'avais le bonheur d'être sous votre direction. Mais j'ose
bien me flatter qu'en qualité de votre fille aînée vous m'ai
merez toujours et vous vous souviendrez de moi dans le sacré
Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel je voudrais
que tous les autres fussent consacrés. »
Humble organe des volontés célestes, notre Bienheureuse
les communique en toute simplicité à son ancienne Mère :
- « Il me semble que vous feriez chose très-agréable au Cœur
de Notre-Seigneur Jésus-Christ de lui faire un entier sacri
fice du vôtre, un vendredi après la sainte communion.
Vous avez déjà fait tout cela, mais je crois qu'il prendra un
singulier plaisir que vous le renouveliez souvent et le pra
tiquiez fidèlement, pour parfaire votre couronne. De la part
de Notre-Seigneur je me sens entièrement pressée de vous
dire qu'il désire que vous fassiez faire une planche de l'image
de ce sacré Cœur, afin que tous ceux qui voudront lui rendre
quelques hommages particuliers en puissent avoir des images
s dans leurs maisons. »
Ces suaves insinuations trouvèrent un accès facile dans le
cœur de la mère de Saumaise; peu à peu l'aimable dévotion
s'accrut et prospéra au Monastère de Dijon. Les lettres de
Marguerite-Marie nous signaleront dans le second volume
les œuvres admirables qui en furent l'heureux résultat.
e Si la mère Marie - Françoise seconda sa chère fille dans la
: * ioble mission de faire connaître le Cœur de Jésus, elle lui
prêta un concours non moins empressé pour soulager ses
444 NOTES EXPLICATIVES
bonnes amies souffrantes, les âmes du purgatoire ;aussi re
cevait-elle en 1685 ces lignes consolantes : « Il est vraique
je vous ai plus d'obligation du bien que vous leur avez pro
curé, que si vous me l'eussiez fait à moi-même; etne croyez
pas qu'elles en soient ingrates. »
Nous avons lieu de croire, ajoutent les contemporaines
de la mère de Saumaise, « qu'à son tour elle a trouvé dans
le Cœur du Sauveur la miséricorde qu'elle a demandée pour
les autres avec une affection si tendre et si charitable, »
Notre Bienheureuse, dont l'œilpénétrait les secrets célestes,
avait vu douze étoiles brillantes qui devaient former au ciel
une couronne au sacré Cœur; la mère Marie-Françoise étail
de ce nombre; mais, bien persuadée que l'éclat des filles
de la Visitation, c'est de n'en point avoir, elle se déroba
toujours autant qu'il fut en elle aux regards de la terre. Le
31 juillet 1694, elle disait adieu à ce lieu d'exil, après y avoir
passé soixante-treize ans, dont cinquante-sept de profession
religieuse.
3ll
sli
N()TE |
rinds Sœur Catherine - Augustine Marest, spécialement
en rapport d'emploi avec notre Bienheureuse.
Ame généreuse dans un corps plein de vigueur, sœur
Catherine-Augustine était née à Bourbon-Lancy. Elle avait
passé ses premières années chez nos Sœurs de cette ville, et
aurait voulu se fixerpour toujours dans leur Monastère; mais
la Providence la conduisit à Paray,vers sa seizième année.
aisé Revêtue peu après des livrées du Seigneur, et vouée ir
révocablement à la vie religieuse, elle se livra sans ména
gement aux travaux les plus pénibles, comme remuer le blé,
faire la lessive, travailler la terre, aider les Sœurs domesti
- ques à pétrir le pain, avec une joie et une grâce qui faisaient
plaisir à voir, selon l'expression de ses contemporaines. D'un
naturel prompt et ardent, elle trouva le secret de dompter
l'impétuosité de son caractère dans l'esprit de pénitence, qui
fut toujours son attrait dominant. L'humilité et la ferveur
dont elle était animée lui donnaient une telle activité qu'elle
embrassait les travaux de plusieurs, mais avec tant d'appli
cation et d'union à Dieu, qu'on la tenait pour une religieuse
desplus intérieures.
Dans la charge d'infirmière, notre chère Sœur déploya
une ardeur infatigable. Elle se réservait toujours les occu
pations les plus pénibles; mais elle exigeait aussi de ses
aides un grand zèle pour leur emploi. Rappelons ici que
Marguerite-Marie a été deux fois aide de sœur Catherine
446 NOTES EXPLICATIVES
Augustine à l'infirmerie. Si nous plaçons notre chère Bien
heureuse, douce, calme, humble, suave et toujours abîmée
dans l'ineffable présence de son Dieu, en face de son intré
pide officière, il est facile de soupçonner que la vertu se pra
tiqua de part et d'autre. Des accidents fréquents, peut-être
quelques maladresses permises par le Seigneur, venaient en
core humilier la jeune professe, lui faire recueillir le pain
substantiel de l'humiliation qui ne lui manquait nulle part,
et désoler en même temps sœur Catherine-Augustine, dont
l'adresse, le soin et l'esprit de pauvreté brillaient partout et
toujours.
Quant à notre courageuse infirmière, on ne saurait dire
la dureté qu'elle avait sur elle-même, et les peines qu'elle
se donnait pour servir les autres. Dans les maladies dan
gereuses ou les épidémies, elle réclamait, comme un droit
de sa charge, toutes les fatigues et tous les dangers. On la
vit durant un carême servir seule une malade qui demandait
des soins assidus, et soutenir jusqu'à Pâques les veilles et le
jeûne, se couchant à cinq heures du soir et se relevant pen
dant Matines , sans souffrir que quelqu'un vînt partagerses
fatigues.
Pendant une épidémie * on lui confia en même temps huit
à dix malades. La nuit elle se jetait tout habillée sur une
paillasse, au milieu de l'infirmerie; toujours prête à voler
auprès de la première qui réclamait du secours, et prodiguant
ses services à toutes avec une gaieté charmante. C'était l'ol
, fenser que de la plaindre : en un mot, l'on peut dire que la
présence de cette chère Sœur, dans les tristes circonstances
1 A huit heures trois quarts. Ce qui ne faisait guère que quatre heures
de repos. -
2.En compulsant les anciens registres de Paray, on trouve que la
moyenne des décès, de 1680 à 1690,était de soixante-dix parannée.Mais
il y eut dans cet espace de temps trois années calamiteuses : savoir 1680,
en laquelle il y eut quatre-vingt-dix décès ; 1682, où il y en eut cenl
treize ; et 1684, où les décès s'élevèrent à cent vingt-six.
NOTES EXPLICATIVES 447
où se trouvait alors la Communauté, fut une vraie béné
diction duCiel. « Ce n'était pas une grande affaire pour cette
généreuse Sœur de vivre parmi les morts et les mourants;»
quand elle avait terminé près des défuntes sa mission cha
ritable, un tranquille repos, prisà côté de leurs dépouilles,
suffisait pour lui redonner des forces.
L'intrépidité de son caractère se montra dans une foule
d'occasions. Une nuit, couchant auprès d'une Supérieure
très-peureuse, elle pria la dernière défunte de venir l'éveiller
si l'on avait besoin de ses soins. Environ une heure après
minuit, elle sentit qu'on s'acquittait de la commission, la
défunte lui touchait doucement l'épaule. « Quel badinage !»
s'écria sœur Catherine-Augustine, qui se réveillait en sur
e se
saut. Puis, venant à la Supérieure, elle la trouva mourante
de peur. Celle-ci l'avait appelée en vain, sans pouvoir la tirer
de son profond sommeil. -
Notre bien-aimée Sœur s'étant démis une épaule, le mé
decin lui annonça qu'il allait la faire beaucoup souffrir :
« Faites votre office, répondit-elle, et je ferai le mien ; ne
m'épargnezpoint les douleurs, je les souffrirai en silence. »
Elle tint parole, pas un soupir ne se fit entendre durant la
douloureuse opération; le médecin ne pouvait assez admirer
une si héroïque fermeté.
Quand la mère Anne-Elisabeth de La Garde eut établi la
draperie, sœur Catherine-Augustine s'y dévoua jusqu'à la
l fin de sa vie. Rarement elle buvait du vin, ne se chauffait
jamais, portait les mêmes habits en hiver comme en été,
Souhaitait toujours ce que les autres auraient rejeté, et se
sts : * Contentait avec bonheur des objets hors d'usage qu'elle trOu
Vait dans la maison.
Sa conscience n'était jamais embarrassée : elle disait agréa
re * blement n'avoir eu dans sa vie qu'une seule peine intérieure.
Ayant demandé un confesseur extraordinaire dans cette oc
casion, elle fut lui parler au commencement de Prime, et en
dig*
448 NOTES EXPLICATIVES
sortit à la fin de cet office délivrée pour le reste de ses jours
de tout embarras de ce genre.
Le terme de sa vie arrivé, une chute, des vomissements
et un crachement de sang ne purent lui persuader qu'elle
fût enfin malade, comme tant d'autres qui avaient reçu ses
soins. Pour l'en convaincre il fallut qu'une paralysie vînt
saisir la moitié de son corps, et malgré cela elle essayait
encore de se lever, en disant : « C'est une honte,une con
fusion, d'être dans un lit sans rien faire : quel exemple pour
cette jeunesse qui me sert ! »
Au moment où notre chère Sœur attendait l'appel du
Seigneur, une lettre de notre sainte Source 1 arrivait en ce
Monastère. La mère Péronne-Rosalie Greyfié, au lit de la
mort, se recommandait aux prières de ses chères filles de
Paray, et surtout à celles de sœur Catherine-Augustine,
qui lui avait conservé un grand attachement et l'avait autre
fois si bien servie dans ses fréquentes maladies. La tres
honorée Mère annonçait que la sœur Marest la suivrait de
bien près, quoiqu'elle ne fût pas encore malade quand la
lettre partait d'Annecy. Om dit seulement à notre mouranle
qu'on avait reçu des nouvelles de la mère Greyfié; et sans
savoir ce que contenait la lettre, ni que la Mère fût malade,
elle répondit : « Nous nous verrons bientôt en l'autre monde, et
nous renouvellerons notre amitié dans le ciel.» En effet, toutes
deux moururent dans le mois de février de cette même année
Avant de rendre à Dieu sa belle âme, notre bonne sur
Catherine-Augustine prononça ces consolantes paroles :
« Je sens qu'il est bien doux de ne s'être attachée à rien
pendant la vie; je la quitte sans peine et je m'en vais avec
joie vers mon Dieu. » Puis elle s'endormit dans le Seigneur,
le 9 février 1717, à l'âge de soixante-quinze ans, dont cin
quante-cinq de profession.
1 C'est-à-dire d'Annecy.
N ()TE J
Soeur Marie-Rosalie de Lyonne.
: ali -
Notre très-honorée sœur Marie-Rosalie de Lyonne est une
de ces conquêtes de la grâce d'autant plus remarquables,
que la lutte a étéplus longue et l'action divine plus douce,
plus patiente, plus pleine de longanimité.
Elle naquit à Paray-le-Monial. M. de Lyonne, son père,
eS gentilhomme d'une ancienne noblesse d'Auvergne, avait
épousé M° de Selorre, sœur du conseiller de ce nom, au,
parlement de Bourgogne. Cette dame ayant en ce pays tous
ses biens,fut ainsi engagée à y rester. On ne peut dire la
tendresse singulière qu'elle avait pour sa fille; sa grand'
mère, elle aussi, l'aimait passionnément. Un jour qu'elle
passait devant notre Monastère, conduisant par la main la
jeune enfant, alors âgée de quatre ans: «Oh! s'écriacelle-ci,
Voilà une belle maison, je mourrai là dedans ! » Ce trans
port surprit d'autant plus qu'elle avait une aversion étrange
pour les couvents, et qu'en abordant une grille elle tombait
presque en défaillance : ce qui dura jusqu'à l'heureux mo
ment où, subjuguée enfin par l'amour de Jésus, elle se fit
religieuse. -
Sa mère était une femme d'une haute piété; elle lui in
spira les mêmes sentiments, ainsi qu'une tendre charité
pour les pauvres; et ces saintes impressions demeurèrent
profondément gravées dans son cœur.
T. I. - 29
450 NOTES EXPLICATIVES
Sa beauté croissant avec l'âge, elle parut dans le monde,
comme une personne des plus accomplies.Sa taille magni
fique, son port majestueux, et sa politesse mêlée d'une
noble fierté, lui attiraient les empressements de tout ce
qu'il y avait de distingué dans la province. Les grands et les
petits ne la considéraient qu'avec admiration. Lyon même,
où elle séjournait de temps en temps avec sa famille, justifia
par ses applaudissements les louanges qu'on lui prodiguait
dans sa province, où on ne la nommait que « la belle des
regards ». -
Trop persuadée elle-même de son mérite, la jeune de
moiselle était haute et fière. Elle aurait refusé un prince,
dans la pensée qu'aucun mortel n'était digne de son alliance
Qui se serait douté alors que le Roi des rois la voulait pour
épouse ?
Cependant la grâce, sans presser trop son ouvrage, pre
nait des voies douces, mais efficaces, pour l'amener peu à
peu à ses fins. Parmi tous les plaisirs elle n'était jamais
satisfaite. « Ce n'était donc que cela, disait-elle au retour
de quelque partie, ou de quelque fête donnée sur la Saône
à son occasion, ce n'est donc que cela; et vous m'aviez pr0
mis de si belles choses ! » Dieu ne voulait pas qu'elle trou
vât hors de lui de quoi se contenter, et lui faisait ainsi sel
tir le vide et le néant de toute chose.
N'ayant reçu jusque-là que des applaudissements,Rosalie
se flattait qu'il en serait toujours ainsi, lorsqu'une aventure
par trop pittoresque vint dissiper, du moins un peu, les
douces illusions dont elle aimait à se bercer; nous allons en
reproduire le naïf récit, tel que nous l'ont transmis nos al
ciennes Sœurs :
« Un jour, magnifiquement parée, elle sortait de la béné
diction du saint Sacrement avec une foule de monde. 0
voici qu'une cinquantaine de pourceaux, revenant de la
campagne, arrivaient dans la rue, sur son chemin et en
NOTES EXPLICATIVES 451
face d'elle 1. Chacun s'écarta pour la laisser passer; mais
l'orgueilleuse beauté, croyant sans doute que ces animaux
la respecteraient, comme la respectaient les hommes, dé
daigna de s'en détourner. Celui qui conduisait la bande était
à peu près de la grosseur d'un âne ;il arrive en poste sur la
superbe nymphe, et sans plus de cérémonie la hisse à
reculons sur son dos et la promène une demi-heure à tra
ses
vers tout Paray, Obligée de tenir la queue de cet animal,
en forme de bride, Rosalie criait de toutes ses forces :
«Au secours ! » Mais de tous ses admirateurs, nul ne se
présenta pour la délivrer; les dames n'osèrent pas non plus
auril se hasarder à travers la troupe de porcs qui escortaient la
monture de la nouvelle amazone, et faisaient une musique à
ils * rendre les gens sourds. Le peuple éclatait de rire et laissait
passer la belle demoiselle. Enfin, jetée près d'un mur, elle
se débarrassa de son grotesque coursier et s'enfuit accablée
de honte et de fatigue. »
Pendant quinze jours, ce drame de nouvelle espèce fut
l'entretien de toute la ville. Chaque matin, Mlle de Lyonne
la,
recevait de nouvelles pièces de poésie, qui célébraient son
aventure. Elle eut le bon esprit de s'en divertir comme les
autres; mais ce ne fut pas sans entrevoir qu'il ne faut pas
faire grand fonds sur les hommages du monde. « Elle ne
t, d
songea point cependant à se venger en l'abandonnant;
quoiqu'elle aimât la solitude au point de désirer habiter
tous les bocages qu'elle rencontrait, elle ne pouvait penser
à renoncer à son aimable liberté dont elle était si pas
sionnée. »
Mme de Lyonne était sous la direction des Pères Jésuites,
et le père Papon, leur Supérieur, allait assez souvent chez
elle : comme il voyait ses filles splendidementparées, il les
t C'est encore aujourd'hui l'usage à Paray de donner chaque mois
quelque argent à une femme qui mène paître par monts et par vaux les
porcs des habitants, et les ramène le soir au logis.
452 NOTES EXPLICATIVES
appelait des fumiers masqués .. Rosalie, qui aimait la fran
chise, était charmée de celle de ce bon Père et lui rendait
compte de ses lectures. Il lui fit quitter les romans.Sa
vanité lui avait souvent dit qu'elle était une de ces héroïnes
imaginaires devant qui tout doit plier et ramper, Son Direc
teur remplaça cette lecture par celle de l'Imitation deJésus
Christ; et dès lors on la vit s'adonner à la charité envers le
prochain, comme à la vertu la plus facile à son cœur, natu
rellement compatissant pour les misères d'autrui.
Douce et affable envers ses domestiques, Rosalie retrou
vait toute sa fierté en présence des personnes d'une cond
tion égale ou supérieure à la sienne. Sans avoir renoncé
encore aux vanités du monde, elle savait cependant con
server une telle réserve que sa vertu fut toujours à l'abri de
toute censure. « On ne pouvait même lui reprocher un cr
tain venez-à-moi, répandu sur sa belle personne, parce que
l'artifice n'y était pour rien, et qu'elle ne désirait ni plaire
ni attirer les regards. »
La grâce poursuivait incessamment cette âme, et lui lai
sait désirer une connaissance de Dieu plus parfaite.Un jour
qu'elle priait dans notre église, une voix lui dit intérieur
ment que Dieu lui enverrait bientôt une personne pour
l'aider à le servir, ce qui la consola beaucoup.
Quelque temps après, le Révérend Père de La Colom
bière était nommé Supérieur des Jésuites à Paray, S0n
premier sermon * charma tout l'auditoire. L'Esprit-Saint fil
sentir à M"e de Lyonne quelques-unes de ses touches les
plus délicates, en lui montrant l'ébauche qu'il voulait un
jour achever dans son cœur; la fête de saint Augustin de
vait amener le triomphe de la grâce. Se trouvant dans une
partie de plaisir, Rosalie entendit sonner le sermon chez les
Dames Ursulines. Une forte inspiration la pressa d'y assis
1 On ne dira pas que le Révérend Père était un flatteur complaisant
2 Le jour de la Pentecôte. -
NOTES EXPLICATIVES 453
ter. « Nous ferions bien mieux, dit-elle à la compagnie,
d'aller entendre ce bon Père que de nous divertir ! » Tout
le monde en convint, et on la suivit au sermon. Le prédi
il il et cateur sembla n'avoir prêché que pour elle, tant elle en fut
éalist touchée, se trouvant si bien dépeinte dans les paroles de ce
grand saint : « O beauté toujours ancienne et toujours
le lelii nouvelle, que je vous ai tard connue et que je vous ai tard
aimée! » Quoiqu'elle n'eût à se reprocher aucun des excès
salist dont cet incomparable Docteur a si longtemps gémi, il lui
ssiati semblait n'avoir pas moins sujet de le faire que lui. En
même temps croyant reconnaître dans ce prédicateur le guide
que le Seigneur lui avait promis, elle lui donna sans délai
toute sa confiance.
Le père de La Colombière comprit bientôt que Dieu s'était
réservé cette âme et l'avait sauvée de la corruption du siècle
pour en faire une conquête digne de son amour. Il s'appliqua
à suivre les desseins de la Providence sur elle, de manière à
ne pas choquer sa délicatesse, et lui rendit d'abord la dévo
tion si aisée, qu'elle n'hésita pas à en entreprendre la pra
tique, malgré les peintures effrayantes que son imagination
s'en était faites. Notre chère Sœur a avoué depuis que sans
les ménagements du sage guide que le Seigneur lui avait
donné, elle se serait probablement déconcertée.
Heureuse sous sa direction, Rosalie eût oublié le sommeil,
le boire et le manger pour l'entendre. Elle quitta toutes ses
parures et s'adonna de plus en plus à toutes les pratiques de
la piété la plus fervente et en même temps la plus aimable.
De l'admiration pour sa beauté tout le monde passa à celle
de sesvertus. Les plus difficiles lui étaient devenues fami
lières; elle allait même jusqu'à pratiquer certaines austérités
dont le nom seul l'eût effrayée précédemment. La visite des
hôpitaux 1 et des églisesfut désormais son plaisir favori. Le
1 Durant les séjours prolongés qu'elle faisait à Lyon.
454 NOTES EXPLICATIVES
Révérend Père lui avait enseigné la méthode de l'oraison:
il lui ordonna de prendre un poudrier pour en mesurer le
temps; mais elle lui répondit toute surprise : « Dieu m'en lil
garde, mon Père, de mesurer le temps à Dieu !» Notre chère
Sœur y restait, en effet, tant que l'attrait de la grâce se fai
sait sentir. Elle fut bien sensible au départ de son vénérable
guide pour l'Angleterre, et ne s'en consola que par les lettres
qu'il lui adressait pour sa direction spirituelle. -
Jusque-là Mlle de Lyonne avait conservé ses charmes
extérieurs; mais dans un voyage à Lyon il lui arriva un
événement qui les ternit tout d'un coup. Un matin à son
réveil, Rosalie voit devant elle un seigneur de cette pro
vince, qui l'avait longtemps recherchée, et qui était mort
depuis peu dans un combat. Il était à genoux les mains llI
jointes, avec un air extrêmement triste et souffrant, et il
-
lui dit en laissant échapper un grand soupir : « Ahl Madt
moiselle, que Dieu est grand, qu'il est saint et qu'il esl
juste! Il n'y a rien de petit devant ses yeux, tout est pesé
puni ou récompensé. » Elle lui demanda si Dieu lui avait
fait miséricorde. « Oui, lui répondit-il, et c'est la charité
envers les pauvres qui m'a sauvé. » Nous ignorons le reste
de leur entretien, mais notre chère demoiselle en sortit si
pâle et si défaite, qu'on avait peine à la reconnaître.Sa :*:
mère la trouvant vieillie en une nuit de plus de dix ans, lui
demanda ce qui lui était arrivé. Rosalie se garda bien de le
lui dire; mais elle en demeura étrangement frappée, et la
fraîcheur de son teint ne revint plus. Cependant elle ne pou
vait se résoudre à quitter entièrement le monde; elle yvivail,
en effet, dans une sainte liberté pour toutes ses charités et
dévotions, et s'imaginait qu'elle y ferait plus de bien que
*:
dans la religion.
Le Seigneur l'avait assez longtemps attendue; ilsuscite
enfin notre bienheureuse sœur Marguerite-Marie pour a
racher au siècle cette âme choisié. Poussée par un de ces
NOTES EXPLICATIVES 455
mouvements irrésistibles qui ne la trompaient pas, Mar
guerite écrivit au père de La Colombière que Notre-Seigneur
voulait Mlle de Lyonne pour épouse. Le bon Père manda à
sa pénitente d'aller voir notre vénérable Sœur, comme la plus
sainte fille qu'il eût jamais connue. Rosalie obéit avec une
certaine répugnance; et voyant l'air de cette sainte reli
gieuse,toute concentrée dans son néant, elle se repentait
déjà de l'avoir demandée, disant en elle-même : « Elle a des
manières trop gênées, et elle me dira qu'il faut être reli
à lui gieuse, mais je n'en ferai rien. » Cependant l'onction mer
veilleuse des paroles de notre Sœur la toucha au point qu'elle
lui promit de suivre ses conseils sur tout le reste. Son aver
sion pour le cloître était si forte, qu'ayant reçu de son Direc
teur une lettre qui commençait par ces paroles : « Il faut
tises mourir à vous-même, ma chère fille ; » à peine eût-elle lu
ces mots : « Il faut mourir, » que, s'imaginant qu'il lui com
mandait par là d'embrasser la vie religieuse, elle faillit
s'évanouir et se mit à fondre en larmes, sans qu'on pût en
connaître la cause. Une demoiselle de ses amies étant venue
- , d* à deux heures de l'après-midi, trouva toute la famille dans
la désolation et encore à jeun : elle voulut en savoir le motif;
- Mie de Lyonne lui présenta la lettre. Sa confidente l'ayant
lue, la rassura et lui fit voir qu'il n'y était pas question
d'entrer en religion, ce qui rendit à tous la joie et la vie.
Une autre fois, notre vénérable sœur Alacoque l'envoya
:
chercher. Elle ne vint qu'en tremblant, et ne voulut jamais
s'approcher de la grille ; mais de la porte elle lui demanda
ce qu'elle souhaitait. Notre chère Sœur la pria de vouloir
bien dire l'oraison de trente jours à son intention. C'était
: ils
une pratique à laquelle elle avait souvent recours pour être
éclairée sur les vocations. Mlle de Lyonne le lui promit, se
disant à elle-même : « C'est pour me faire religieuse, mais
je l'attraperai bien, car ma première intention en la disant,
sera de n'en avoir jamais la vocation. » Rosalie finissait à
456 NOTES EXPLICATIVES
peine cette oraison quand sœur Marguerite reçut de nou
velles assurances de Jésus-Christ qu'il voulait cette âme.La
servante de Dieu le manda de nouveau au père de La Co
lombière, que sa santé retenait alors dans une campagne
près de Lyon. Il écrivit donc à notre chère demoiselle qu'elle
se préparât au grand sacrifice que Dieu voulait d'elle et qu'il
souhaitait fort lui apprendre lui-même. Ayant deviné ce que
ce pouvait être, Rosalie pensa mourir d'effroi; cependant,
accompagnée d'un de ses frères, elle va le même jour, comme
une personne hors d'elle-même, recevoir la sentence de son
Directeur. Il fut charmé de sa prompte obéissance. En l'a
bordant elle se mit à genoux, et l'assura qu'elle venait, en
tremblant, se sacrifier à tout ce qu'il ordonnerait. D'unton
et d'un air tout céleste, le Père lui dit : «SiJésus-Christ
vous demandait pour son épouse, refuseriez-vous de l'être
ma fille? » Elle ne put répondre que ces mots : « 0 mon
Père !. - Ma fille, reprit-il, refuseriez-vous cet honneur,
pourriez-vous refuser Jésus-Christ? » Au même instant
toutes ses peines s'évanouirent, en sorte que, sentant son
cœur inondé de consolations, elle promit de se consacrer au
Seigneur et repartit pour Paray. Pendant le voyage, son
âme était si transportée de joie, qu'elle disait à Dieu: «S'il
est doux d'entendre parler une personne qui vous aime, ô
mon Dieu, que sera-ce de vous entendre, de vous voit
et de vous posséder éternellement?» Ensuite faisant un adieu
général à tout ce qu'elle rencontrait, elle s'écriait : «Adieu,
ruisseaux; adieu, prairies ; adieu, campagnes; adieu, petils
oiseaux. » Parmi ces transports, elle arriva auprès de s
mère sans s'être apcrçue de la longueur du chemin.
Informée du dessein de sa fille, Mme de Lyonne déclara
qu'elle n'y consentirait jamais. Notre chère demoiselle, fort
attachée à sa mère, n'était pas trop fâchée de se voir rele
nue dans le monde comme malgré elle, d'autant plus que
son enthousiasme d'un moment avait bientôt fait place en
NOTES EXPLICATIVES 457
son âme à ses anciennes répugnances pour la vie religieuse.
Un an se passa de la sorte.
Mais notre vénérable Sœur, qui ne la perdait pas de vue,
vint un matin, tout extasiée, dire à la mère Greyfié : « Ma
Mère, Notre-Seigneur veut absolument cette âme ; il m'a
dit : « Je la veux, je la veux, à quelque prix que ce soit. »
Cette digne Mère envoya aussitôt chercher Mlle de Lyonne,
comme ayant un mot à lui dire. Rosalie, alarmée, vint en
valie tendre la messe dans notre église, et passa ensuite au par
loir; la mère Greyfié et notre vénérable sœur Alacoque lui
dirent qu'il fallait entrer au Monastère à l'intant même,
sans prévenir sa mère, parce que c'était la volonté de Dieu.
La demoiselle immola toutes ses réflexions, se rendit à la
porte et avoua à une dame de ses amies qui l'accompagnait,
dsi que si le purgatoire était ouvert à côté, elle s'y jetterait
aussitôt que céans, tant elle se faisait de violence. Puis elle
se débarrassa en faveur d'une amie de tout l'argent de sa
bourse, « croyant qu'on serait trop heureux dans un cloître
de posséder sa personne, et pensant faire beaucoup que de
s'y enfermer. »
Toute sa consolation était de penser qu'elle n'y vivrait
disli pas quinze jours. Elle se flattait du moins qu'elle y prime
rait comme dans le monde, et qu'elle apprendrait à vivre à
toutes les religieuses. A la réserve de la Supérieure, tOutes
les Sœurs à ses yeux devaient être sans esprit; et grande fut
Sa surprise en apercevant le contraire. Notre Communauté
était alors composée de filles de qualité, qui toutes avaient
reçu une excellente éducation. Dans la suite, notre chère
Sœur disait agréablement avoir remarqué dès les premiers
ur du
jours, qu'il ne s'en trouvait pas une qui n'eût plus d'esprit
qu'elle et ne fût en état de lui enseigner bien des choses.
Peu à peu le cloître lui parut moins triste. En voyant
:é *
| aux récréations la gaieté peinte sur les visages, et en
y prenant part aux conversations saintement joyeuses,
458 NOTES EXPLICATIVES
elle commença
mourir. v
à comprendre que le couvent ne fait pas
Mme de Lyonne, irritée de l'entrée de sa fille au Monastère,
jura de ne la revoir jamais si elle persistait dans son des
sein, et tint parole jusqu'à sa profession. Notre chère pré
tendante sentit vivement cette privation et la supportagé
néreusement. De son côté, la mère Greyfié prenait soin de
lui adoucir les épreuves de la vie religieuse, à cause de son
âge et de son faible tempérament.Au reste, notre chère de
moiselle passa bientôt de sa fierté naturelle à une douce
simplicité, qui la portait à recourir à sa Supérieure aV80
l'ingénuité d'un enfant. La bonne Mère la recevait toujours
avec bonté, mais ne pouvait quelquefois s'empêcher de
sourire de l'innocence de ses expressions.Tout était nouveau
pour cette bien-aimée Sœur, et notre bienheureuse Mar
guerite-Marie, elle aussi, n'épargnait rien pour la soutenir
En prononçant les vœux sacrés, sœur Marie-Rosalie
éprouva la suavité des consolations célestes. Ses transporis
étaient si véhéments en se voyant enfin consacrée au Sei
gneur, qu'elle l'en remerciait à haute voix; on la surpre
nait quelquefois baisant les murs de sa cellule et ceux du
Monastère.
Le monde lui semblait méprisable depuis que le cloître
était devenu pour elle un paradis terrestre. Les observances
religieuses lui paraissaient si douces et si aimables, qu'elle
se serait bien gardée d'en violer aucune; son obéissance au
son de la cloche était si prompte, qu'un jour elle quitta
brusquement le Révérend Père de La Colombière pour se
rendre à son appel, ce dont il demeura très-édifié, aussi
bien que la Communauté. Ce saint religieux revint la voir
quinze jours après, et lui dit en l'abordant : « Que j'ai de
joie, ma fille, de vous voir épouse de Jésus-Christl » A quoi
elle répondit : « O mon Père, que Dieu est bon !» Et tous
deux demeurèrent quelque temps comme extasiés des effets
NOTES EXPLICATIVES 459
merveilleux de la grâce, sans pouvoir s'expliquer autrement
que par le silence. Le saint homme le rompit enfin, et té
moigna son ravissement de voir notre chère Sœur si remplie
de l'esprit de sa sainte vocation.
si \ : Un personnage de qualité ayant demandé des nouvelles
de Mlle de Lyonne, on lui dit qu'elle était religieuse à Sainte
Marie; mais il n'en voulut rien croire qu'il ne l'eût vue de
ses propres yeux. Au sortir du parloir, il s'écria : « Je viens
de parler à une sainte ! Toutes les filles peuvent être reli
gieuses, puisque Mlle de Lyonne s'est ainsi métamorphosée.»
En effet, la fière lionne d'autrefois était devenue douce et
humble comme un agneau.
La mort de sa mère et celle du père de La Colombière
ne troublèrent pas la paix de son âme. Notre vénérable Sœur
lui ayant donné l'assurance de la félicité du saint religieux
dans le ciel, notre chère Sœur lui parlait comme s'il eût été
vivant, et mérita de recevoir plusieurs grâces par son in
tercession.
éss *
A ces deux sacrifices sœur Marie-Rosalie eut la pensée
d'en ajouter un troisième : celui de se priver désormais de
s'ouvrir à la Bienheureuse, et de prendre ses avis. Mais
bientôt son intérieur se trouva tout changé : aux douceurs
célestes qu'elle goûtait habituellement avaient succédé le
trouble, l'inquiétude, et elle n'osait découvrir sa peine. Mar
- guerite-Marie, qui pénétrait les secrets du cœur, ne tarda pas
sds à deviner le sien. Elle lui dit avec un ton d'assurance :
« Vous faites une réserve qui déplaît à Dieu et bouleverse
- votre intérieur ! » Notre sœur de Lyonne reprit aussitôt les
précieux conseils de la Bienheureuse pour sa perfection, et
la paix rentra dans son âme.
Il devait y avoir sermon dans notre église un jour qu'elles
étaient toutes deux malades à l'infirmerie. Sœur Marie
Rosalie, qui était moins fatiguée, sacrifia son désir d'aller
entendre le prédicateur pour rester auprès de sa sainte com
460 NOTES EXPLICATIVES
pagne. Elle en fut largement récompensée. La bien-aimée
du Sauveur lui dit des choses si merveilleuses sur l'amour
du Cœur de Jésus pour ses créatures, et sur le retour qu'elles
devaient s'efforcer de lui témoigner, que notre chère Sœur
en demeura plus édifiée que de dix sermons.
Dès les commencements de sa vie religieuse, sœur Marie
Rosalie avait été prévenue d'attraits tout à fait particuliers,
Ce qui nous explique les pieuses familiarités qu'elle se per
mettait avec Dieu. Quelquefois cependant il cachait sapré
sence ; elle se trouvait alors comme une enfant sans secours
et sans asile, qui croit être abandonnée de son père. Pendant
les oraisons extraordinaires des jours defête, sile divin Époux
la laissait en sécheresse, elle lui disait humblement : « Mon
Seigneur, ayez la bonté de me dire une parole de viel » Et
Dieu restant sourd à sa prière, elle ajoutait : « Si vous ne
venez, mon Seigneur, je m'en vais. » Croyant le Ciel insen
sible à sa peine, notre Sœur se levait en disant : « Je m'en
vais, Seigneur, puisque vous ne daignez pas me jeter un
regard de faveur, ni me répondre une seule parole. » Mais
à l'oraison suivante le Sauveur se laissait fléchir et lui ren
dait le goût de sa divine présence.
Lorsque ses infirmités lui faisaient craindre de se voir
privée de la sainte communion, elle disait ingénument :
« Mon Seigneur, donnez-moi la force d'aller vous recevoir,
car si je ne communie pas nous y perdrons tous deux. »
Et lorsqu'elle se trouvait fatiguée par la privation de som
meil : « Mon Seigneur, disait-elle, si je ne dors pas du tout,
je ne pourrai faire l'oraison, et nous ne nous entretiendrons
pas ensemble. » Cette amoureuse confiance gagnait si fort
le Cœur du bien-aimé, qu'il lui envoyait un doux sommeil,
ce qui la mettait en état de se lever pour l'oraison, comme
elle le désirait. Sa foi était si vive qu'elle semblait tenir de
l'évidence; son espérance si tendre et si ferme, qu'elle ell (
cru faire injure à Dieu de douter un moment de son salut :
§
VES
NOTES EXPLICATIVES 461
cette âme simple allait même jusqu'à penser qu'elle n'irait
point en purgatoire, parce que, disait-elle, « Dieu donne ses
grâces selon la confiance qu'on a en lui, et je porte la mienne
jusque-là. » Son cœur ne respirait que pour l'Époux céleste,
et ne pouvait comprendre qu'il y en eût d'insensibles à son
divin amour; c'est ce qui lui faisait dire à Dieu, lorsque le
tonnerre grondait bien fort, ou lorsqu'elle lisait les reproches
faits aux hommes dans les livres sacrés : « Ne criez pas, mon
Seigneur, on vous aimera, oui, on vous aimera; apaisez-vous,
je vous en conjure, vous serez ainé ! »
Notre Bienheureuse avait annoncé à sœur Marie-Rosalie
qu'elle souffrirait beaucoup avant de mourir. En effet, les
afflictions et les croix ne lui furent pas épargnées dans les
dernières années de sa vie, qui se prolongea jusqu'à l'âge
de quatre-vingt-un ans. Outre les amertumes intérieures et
les souffrances corporelles que Dieu lui envoya, elle devint
sourde et presque aveugle, « Tout cela, disait-elle avec son
aménité ordinaire, est l'accomplissement de la prédiction
de notre vénérable sœur Alacoque. Je n'en voulais rien
croire alors. Mais à présent je comprends qu'elle ne m'a
pas trompée. »
tatt Vingt ans avant la mort de notre sœur Marie-Rosalie,
ses années d'épreuves lui furent présagées de nouveau dans
l'événement suivant, rapporté par ses contemporaines :
« Une dévote de sa connaissance mourut dans cette ville
en odeur de sainteté, et recommanda en mourant qu'on
je
donnât de sa part à sœur de Lyonne un petit crucifix qu'elle
tenait du père de Villette, leur commun Directeur, en lui
mandant que le Seigneur lui envoyait la croix, et qu'elle
la priait de la recevoir de sa main adorable, comme un don
précieux, et de porter toujours sur elle ce petit crucifix. On
fit la commission à notre chère Sœur, qui en futfort frappée,
et n'osa presque toucher cette croix, qui lui en présageait de
bien sensibles. Mais, s'étant fait un reproche de fuir ainsi la
462 NOTES EXPLICATIVES
croix de son Sauveur, elle retourna la chercher et la serra
sur son cœur, malgré sa répugnance. » Six mois après, notre
bonne Sœur en sentait les atteintes, comme nous l'avons
dit. -
A mesure que sa fin approchait, sœur Marie Rosalie éprou
vait une soif plus ardente de la sainte Communion. « Toute
ma vigueur, disait-elle, réside en ce pain céleste, et je mour
rai quand je ne pourrai plus le recevoir. » Les derniers jours
de sa vie, ses Sœurs venaient la visiter avec dévotion; car
son air de sainteté les ravissait toutes. La chère mourante
avait prié une d'entre elles de lui répéter souvent ces paroles
« Que je vive ou que je meure, pourvu que l'amour me de
meure. » Elle - même disait des choses si touchantes sur
l'amour de Dieu, que ses compagnes pleuraient de cons
lation. Enfin, s'adressant à son confesseur, notre Sœur lui
demanda s'il était temps de rendre le dernier soupir, parte
qu'elle voulait le faire par obéissance, comme toutes les
actions de sa vie religieuse. Sur la réponse affirmative sur
Marie-Rosalie rendit sa belle âme au Dieu qu'elle avait tant
aimé, le 16 août 1725, après quarante-quatre ans de profes
sion. De toute sa correspondance, il n'est resté dans n0s
archives que le billet suivant de la mère Greyfié;il est du
5 juin 1684; la Mère y console sa chère fille de la peine que
lui a causée son départ : « Un temps était, ma chère Sœur et
filleule, que Monseigneur de Genève, et feu la très-pieuse et
précieuse mère de Rabutin, avaient pour mot du guet : De
meurons en paix, Dieu gouverne.Je vous le dis de même
mon enfant, prenez-le pour vous, et soyez assurée qu'il esl
plus vrai qu'il est vrai que vous êtes sœur Marie-Rosalie
de Lyonne, et moi sœur Péronne-Rosalie Greyfié.Que ce
gouvernement, que Notre-Seigneur, votre ami, a commencé,
va être heureux et cent mille fois plus heureux que je ne
saurais vous le dire, pour les âmes qui, avec douceur et hu
milité, s'y soumettront simplement.Je dis simplement, ma
NoTEs ExPLICATIvEs 463
mie, car il faut se laisser, comme un enfant, entre les mains
de ce souverain gouverneur. Ses grandes affaires ne l'em
pêchent pas de penser aux soins qu'il veut avoir, jusqu'à
un cheveu de tête, de ceux qui, comme nous deux, veulent
vivre abandonnés et soumis à sa sainte providence. Adieu,
mon cher enfant; la chère Mère de céans va remplir ce
vide. - Oui, de bien bon cœur (reprend la Supérieure que
nous ne saurions désigner), puisqu'on m'en donne la per
mission, et que je crois que vous le voudrez bien comme cela,
mon intime Sœur ; recevez donc la protestation sincère que
je vous fais de mon amitié et du soin que je veux prendre
de prier notre divin Maître de prendre une entière possession
issst de votre cher cœur, et d'adoucir la peine qu'il ressent de la
Séparation de la chère Mère. Je sais qu'elle est grande, et je
vous compatis. Mais d'ailleurs je me réjouis, parce que,
par ce sacrifice, vous mériterez les grâces les plus saintes de
votre Époux. Priez-le pour moi, je vous en prie. »
le-pal *
pour -
le dis
N(OTE K
Comment il faut envisager la Communauté de Paray
du temps de notre Bienheureuse.
Pour porter un jugement sérieux sur toute une Commu
nauté, à une distance de cent quatre-vingt-seize ans, il faut
se tenir en garde contre toute idée préconçue qui ne serait
pas appuyée sur des documents certains. Il convient donc
d'interroger tout d'abord les témoignages historiques des
contemporains, et de saisir, s'il est possible, leur véritable
appréciation.Si l'on veut se rendre compte de l'état général,
il faut l'étudier dans une vue d'ensemble, puis descendre
aux particularités, en se gardant bien de conclure du parti
culier au général; enfin, il faut se placer en face des cir
constances au milieu desquelles se sont produits les divers
événements, tant généraux que particuliers; c'est ce que
nous allons faire en jetant un coup d'œil sur le Monastère
de la Visitation de Paray du vivant de notre Bienheureuse
1°- Témoignage de la mère Greyfié. - Élevée àl'ombre
des tombeaux de nos saints Fondateurs et par les mains ha
biles de leurs premières filles, la mère Péronne-Rosalie
Greyfié devait connaître à fond l'esprit de l'Institut, et son
jugement ne peut être suspect. Or voici ce qu'elle écrivait
en 1690, à la mère de Lévy-Châteaumorand, alors Supérieure
à Paray :
« Lorsque j'entrai au service de votre maison en 1678,
bien que votre communauté fût très-bonne et remplie de
NOTES EXPLICATIVES 465
vertus et de piété, je trouvai néanmoins les sentiments fort
partagés au sujet de cette véritable épouse du Sauveur cru
cifié, [sœur Marguerite-Marie, touchant le sacrifice que
Notre-Seigneur lui avait demandé peu de temps aupara
vant.» ]
2° Si nous consultons. les notices biographiques tracées
par les contemporaines, nous voyons dans quelques-unes
de nos Sœurs à cette époque des vertus dignes de nos pre
mières Mères; dans un grand nombre d'autres nous retrou
nhgull3 vons une vie sans éclat, il est vrai, mais en tout conforme à
nos saintes institutions, et, par conséquent, irréprochable.
Quant à celles sur lesquelles nous n'avons pu découvrir
-ig aucun document, nous ne pouvons que respecter le silence
et l'oubli qui couvrent leur mémoire.
3° Au sujet de la nuit douloureuse qui précéda la fête de
la Présentation, nos Sœurs anciennes qui avaient connu
: quelques contemporaines de la Bienheureuse, nous en ont
transmis verbalement ce qui suit :
Quand la mère de Saumaise eut appris, par l'entremise
de sœur Marguerite, que Notre-Seigneur exigeait une expia
tion, elle envoya la sœur Assistante ordonner de sa part à
la Communauté, réunie au chœur pour les Matines, de faire
une pénitence de discipline, parce que Dieu était irrité.
La plupart des Sœurs se retirèrent pour accomplir cette
Ceuvre de réparation; mais quelques-unes, soupçonnant que
Sœur Marguerite en était l'instigatrice, se rendirent à l'in
firmerie, où elles firent éclater leur mécontentement; puis
elles l'emmenèrent en la traitant de visionnaire, et en attri
buant aux illusions de son imagination l'état mystérieux
dans lequel l'avait réduite la sainteté de justice.
viti
Cependant la voix de la charité, méconnue dans cette cir
constance, ne tarda pas à faire entendre ses reproches aux
coupables, et dès le lendemain matin elles voulurent se con
fesser, afin de pouvoir célébrer la belle fête de la Présen
- T. I. - 30
466 NOTES EXPLICATIVES
tation, et renouveler leurs vœux dans l'esprit de componction
et de charité.
4° M. Languet fut nommé Supérieur de notre Monastère
en 1712, sous le second gouvernement de la mère de La
Garde. Il était donc chargé de nos visites canoniques, alors
que bien des Sœurs contemporaines de la servante de Dieu
vivaient encore. Or nos Sœurs anciennes, qui le tenaient de
leur bouche, nous ont toujours assuré que, dans leur pro
fond chagrin de n'avoir pu apprécier d'abord l'éminente
sainteté de leur vénérable compagne, ses contemporaines
s'accusèrent chacune si impitoyablement et d'une manière
si exagérée, que le digne Supérieur put bien en tirer quel
ques conclusions défavorables pour la Communauté entière,
comme semble l'indiquer son ouvrage.
5° Dans une circulaire de Paray du 9 juillet 1729, nous
lisons ce qui suit :
« La plus intéressante de nos nouvelles est assurément la
réélection de notre très-honorée mère Marie-Hélène Coing
son esprit, sa prudence et son égalité d'humeur, joints à
ses rares talents, en font une Supérieure accomplie, une
Mère selon le cœur de Dieu et les nôtres.Jugez, nos très
chères Sœurs, si nous avons balancé à nous remettre s0us
sa judicieuse et aimable conduite, ayant goûtétant de dou
ceurs sous son premiergouvernement.
« Nous voudrions bien tâcher de lui en diminuer le poids
et perpétuer parmi nous ce que nous disait agréablemenl
notre très-honorée mère Péronne-Rosalie Greyfié, que Paray
était le Thabor des Supérieures par la soumission et l'exaclt
régularité qu'elle trouva dans ce Monastère, qu'elle c0m
parait à celle du premier Monastère d'Annecy, dont elle étail
professe, ajoutant qu'elle n'en avait point vu ni gouverné
qui lui fût plus conforme.
« C'est une gloire dont nous avons toujours été extrê
mement jalouses depuis notre établissement, et dont n0us
NOTES EXPLICATIVES 467
ne voulons pas commencer à nous démentir sous un règne
aussi avantageux pour nous que celui de notre digne Supé
rieure. »
Une déposition de 1715 nous fournit encore ce qui suit :
M. Michon, habitant de Paray, avocat au parlement, dépose
s : si « qu'il a monsieur son frère encore vivant, qui a desservi
pendant plus de vingt-quatre ans la Communauté de Paray
en qualité de confesseur (c'était le temps où vivait la sœur
Alacoque); que sondit frère, prêtre, lui a dit que cette
maison était une des plus régulières des Monastères du
royaume; et qu'entre autres il y avait une Sœur qui vivait
comme une sainte, entendant parler de la vénérable sœur
Alacoque. » -
Ces témoignages suffisent pour donner au lecteur une
v iu * vue d'ensemble sur le Monastère de Paray, durant la vie
de Marguerite-Marie. Or cette vue se résume dans ces trois
mots des documents historiques que nous venons de citer :
à l'époque dont il s'agit, « la Communauté était très-bonne ;
la régularité y était remarquable; il s'y pratiquait même
de grandes vertus. » - - -
Cependant, malgré cet esprit de régularité il y eut pen
dant quelque temps divergence de sentiments au sujet des
té à
mystérieuses influences auxquelles la Bienheureuse était
soumise. Loin d'en être surprises, nous croyons qu'il devait
nl.
en être ainsi. Car, avant de proclamer comme divin tout ce
qui se révélait d'extraordinaire dans son état mystérieux, il
sis
convenait d'éprouver l'esprit qui l'animait. De là, dans la
Communauté, ces hésitations et cette diversitéd'appréciation
au sujet de Marguerite-Marie; de là aussi ces épreuves réi
térées, et parfois sévères en apparence, de la part de ses
Supérieures.
Après ce coup d'œil général, si nous descendons aux parti
cularités, nous voyons : 1° que toutes les Supérieures de
la Bienheureuse l'étudient avec attention ; qu'elles la sou
468 NOTES EXPLICATIVES
mettent en maintes circonstances à des épreuves décisives,
comme elles en ont le droit et le devoir, et qu'enfin toutes
ne tardentpas à se convaincre de la divinité de sa mission,
Sans doute la prudence les empêche encore d'adopter offi
ciellement la dévotion au sacré Cœur, mais elles en per
mettent les pratiques particulières.
Nous voyons, en second lieu, que la grande majorité de
la Communauté aime la Bienheureuse et admire ses vertus
tout en hésitant à accepter dans la pratique la dévotion
qu'elle cherche à introduire. Nous en avons indiqué la rai
son : c'est que les mystérieuses révélations de Jésus-Christ
à l'humble Marguerite étaient encore voilées aux yeux de
ses compagnes.
2° Restent quelquesSœurs moins ferventes et aussimoins
charitables ; celles-là critiquent les dévotions particulières
de la Bienheureuse, comme tendant à introduire des nou
veautés. Elles soupçonnent des illusions dans son étatpr0
videntiel, qu'elles ne comprennent pas; en un mot, elles se
montrent rigides partisantes de la régularité, mais quel
quefois aux dépens de l'humilité, de la douceur et de la
charité.Quel est le nombre de ces quelques Sœurs, comme
s'expriment nos documents?
- Nous allons le préciser à la lumière des révélationsfaites
à Marguerite-Marie.
Disons d'abord que ces révélations ont toujours un côté
mystérieux. Cependant, si on les examine attentivement,
on voit qu'elles sont relatives tantôt aux simples chrétiens,
tantôt aux personnes religieuses. Souvent elles semblent
n'avoir en vue que l'ordre de la Visitation, et enfin elles
sont parfois tellement circonscrites dans leur expression
littérale, qu'elles paraissent se rapporter exclusivement au
Monastère de Paray. Dans une manifestation de cette nar
ture, la sainte Vierge se montre à la Bienheureuse; elle a
désiré se faire une couronne de toutes les Sœurs de la Com
NOTES EXPLICATIVES 469
munauté et se présenter à Dieu environnée de ce cortége.
nir dit Toutes ont pris leur essor vers le ciel, pour correspondre à
ce désir de leur divine Mère, et cinq se sont élevées jusqu'à
Jésus-Christ, dont elles sont devenues les épouses. Quinze
- composent la couronne de Marie; les autres ont été retenues
dans leur vol par des liens qui les attachent à la terre, et
ue lagui leur conversation n'est point encore tout entière dans les
cieux. Parmi ces dernières, cinq sont signalées de la sorte
:l par la Bienheureuse : « Il me fut montré cinq cœurs, que ce
- Cœur amoureux était près de rejeter. » La Bienheureuse
s'interpose entre eux et la justice de Dieu : « Je ne vous quit
terai pas que vous ne m'ayez accordé la conversion de ces
cœurs. - Charge-toi de ce fardeau et participe aux amer
tumes de mon Cœur. » Puis eut lieu cette scène décrite par
la Bienheureuse et ses contemporaines. Les quelques Sœurs
qui y prenaient part ne comprenaient rien aux souffrances
mystérieuses de leur sainte compagne : les unes voulaient
qu'on eût recours aux remèdes, et les autres à l'eau bénite.
Elles étaient dans la main de Dieu comme un instrument
aveugle, pour augmenter encore les angoisses de sa douce
victime.
S:
Ces quelques Sœurs sont, à n'en pas douter, celles dont
Notre-Seigneur s'était plaint à la Bienheureuse en lui mon
e s* trant cinq cœurs qu'il était prêt de rejeter et pour lesquels
il avait exigé qu'elle se fît caution.
Enfin le lendemain, après la sainte communion, Jésus
Christ console sa servante en lui disant : « Ma fille, la paix
est faite et ma sainteté de justice est satisfaite. » Et les cinq
cœurs sur le point d'être rejetés rentrent dans les bonnes
grâces de Dieu.
Résumons ce que nous venons de dire : du vivant de Mar
guerite-Marie la Communauté prise dans son ensemble était
très-bonne, la régularité y était remarquable, il s'y pra
la * * tiquait même de grandes vertus.C'est la mère Greyfié qui le
s les ses
470 NOTES EXPLICATIVES
dit, ce sont les contemporaines qui le répètent, c'est M. Michon
qui l'affirme.
Si de cette vue générale nous descendons aux particula
rités, nous voyons que plusieurs Sœurs se comportent en
vraies filles de saint François de Sales, puisque Notre-Sei
gneur daigne les admettre au nombre de ses épouses.Sans
être aussi parfaites, un grand nombre d'autres sont de très
bonnes religieuses, puisque la sainte Vierge veut bien s'en
composer « comme une couronne ». Enfin quelques-unes lanète
provoquent les plaintes et les menaces du Seigneur; mais
Marguerite-Marie se fait victime pour elles, et la sainteté de
justice se trouve satisfaite. lille
la
sipt
d
NOTE L
La mère Péronne-Rosalie Greyfié, professe d'Annecy,
Supèrieure à Paray de 1678 à 1684.
. Avant de parler des services nombreux rendus à l'Institut
par cette Vénérée Mère, disons un mot de son enfance.
Elle naquit à Annecy, d'une famille honorable; toute
jeune encore, elle eut bien souvent le bonheur d'être pré
Sentée par ses parents à la bénédiction de notre sainte Fon
datrice : c'était, ce semble, le premier et doux présage
des desseins du Seigneur sur cette âme choisie; on put
les pressentir encore dans l'événement que nous allons ra
COnter,
Comme elle était d'un naturel fort vif, Mlle Greyfié se dé
robait souvent aux soins de ceux qui devaient la surveiller;
un jour elle se trouvait seule dans une prairie, peu éloignée
de sa demeure : tout à coup un taureau furieux vient à elle,
la saisit par dessous les bras, l'enlève entre ses cornes et se
met à courir avec tant d'impétuosité, que l'on ne doute plus
de la perte de la pauvre enfant. On cherche à la secourir,
mais on n'ose aborder l'animal crainte de l'effaroucher da
Vantage. Cependant, après avoir longtemps parcouru la
plaine, le taureau se dirigea vers une rivière fort rapide, et
l'on crut qu'il allait l'y jeter. Dans cette extrémité le Ciel
montra sa protection : la bête indomptable revint tout à coup
sur ses pas, et après s'être arrêtée, plia les jambes de devant,
se déchargea doucement de son fardeau sur un petit rehaus
472 NOTES EXPLICATIVES
sement de gazon, et continua sa course avec la même fureur
qu'auparavant.
Notre chère petite, qui n'avait pas été fort alarmée pen
dant cette dangereuse promenade, comprit cependant qu'elle
était redevable à Dieu seul d'avoir échappé à un si grand
danger, et l'en remercia toute sa vie.
Demeurée orpheline de bonne heure, elle fut confiée aux
soins d'un oncle et d'une tante pleins de piété, qui la pla
cèrent au premier monastère d'Annecy. La plupart des Sœurs
qui habitaient cette sainte maison avaient été formées à la
vie religieuse par notre bienheureux Père et notre vénérable
Fondatrice; elles étaient bien propres à cultiver cette jeune
plante, déjà susceptible de toutes sortes de bonnes impres lais
sions. Quand on la présenta au parloir, la mère de Chaugy,
alors occupée de dépêches importantes pour Rome, pria la
mère Marie-Aimée de Blonay d'aller tenir sa place. Cette
vertueuse déposée, par suite de la bonté engageante qui lui
gagnait tous les cœurs, fit le meilleur accueil à l'orpheline,
et la regardant déjà comme une postulante : «Venez, lui
dit-elle, venez, ma chère enfant, au nom de Dieu, dans la * sl
sainte Religion; nous vous y tiendrons lieu de père,demère,
et nous vous chérirons tendrement. Il suffit, ajouta-t-elle,
que vous soyez orpheline, pourvous attirer ma compassion.
Comptez sur mon désir de vous rendre service, et sachez que,
de la part de notre Mère, je vous donne place dans ce pre
mier Monastère. »
(
Cette heureuse assurance fut bientôt confirmée par notre
très-honorée mère de Chaugy, qui vint rejoindre la compa
(
gnie au parloir. La mère de Blonay se déclara devant elle
(dll
la protectrice de cette chère pupille, en la lui recommandant
chaudement. L'aimable enfant sentit un respectueux retour
pour toutes les marques de bonté de ces deux vénérées
Mères, et attendit avec impatience le moment d'en pr0
d'
NOTES EXPLICATlVES 4 73
Deux mois s'écoulèrent, Péronne entra au Monastère la
veille de la Nativité; mais à son grand regret elle n'y trouva
plus sa protectrice, le Seigneur avait rappelé à lui la bonne
mère de Blonay. On lui donna pour maîtresse sœur Fran
çoise-Péronne de Roussillon de Bernex, qui prit fort à cœur
l'éducation de son élève, reconnaissant que dans son cœur
lasemence divine rapporterait au centuple. Huit jours après,
la jeune fille reçut le petit habit des mains de notre mère de
Chaugy, ce qui lui fut un puissant motif de redoubler son
attention et sa fidélité. -
Elle était heureusement secondée par ses compagnes, et
l'on remarquait avec consolation les progrès de cette jeune
troupe dans la piété. Leurs plus agréables divertissements
consistaient dans la représentation de quelques cérémonies
religieuses, et leur ardeur pour ces pieux amusements aug
mentait chaque jour. Elle les entraîna enfin dans un excès
que l'on ne peut excuser que par l'innocence et la simplicité
de leur âge.Comme de tous les mystères, le crucifiement du
Sauveur leur paraissait le plus touchant, elles formèrent un
jour la résolution de le représenter : chacune aurait voulu
tenir la place du divin Maître, mais le sort à qui l'on s'en
remit se déclara pour notre petite Sœur. Elle fut donc chargée
d'une grosse croix, que ses compagnes lui firent porter assez
longtemps. Lorsqu'elles furent censées arrivées au Calvaire,
elles s'arrêtèrent : aussitôt la victime innocente s'étendit sur
l'instrument de son supplice, et s'y laissa serrer les pieds et
les mains; la dévotion dont elle était pénétrée lui empêcha
de ressentir dans le premier moment la douleur que cela
devait lui causer, mais quand on entreprit d'élever la croix
p0ur imiter dans toutes ses circonstances l'action doulou
reuse du crucifiement, la chère patiente tomba dans un éva
- nouissement qui n'alarma pas peu les complices de son
martyre. Elles n'eurent rien de plus pressé que de couper
les liens et d'aller chercher du secours. Il va sans dire que
474 NOTES EXPLICATIVES
la bonté de leurs intentions et la consternation dan
elles étaient plongées leur épargnèrent une partie
mandes qu'aurait méritées cette indiscrétion. Une
ture ne fut pas inutile à celle qui avait eu le cou
dévouer au sacrifice. Depuis ce temps, elle sentit
attrait pour la Passion de Notre-Seigneur. Parm
des saints, c'étaient celles des martyrs qui la tou
plus, et elle eût voulu comme eux répandre son sai
gloire de Dieu.
Pour contenter en partie des désirs si généreux
solut de se consacrer au Seigneur dans la vie relig
que l'âge le lui permettrait.On la revêtit à quinz
saintes livrées, et la mère Marie-Marguerite Mic
ses premiers pas au noviciat. On sait que cette
Directrice fut formée elle-même dans sa charge
saint Fondateur, qui venait lui faire rendre com
qu'elle avait fait et dit pour ses novices.
Le jour de saint Laurent 1655, sœur Péronn
Greyfié consomma son sacrifice par la profes
gieuse. Elle y reçut de grandes grâces, et Dieu
muniqua surtout de vives lumières sur ces pa
l'on nous dit alors : « Ma Sœur, vous êtes morte .
et à vous - même, etc.; » et ces autres : « Votr
cachée en Dieu avec Jésus-Christ. » La jeune
en fit pendant longtemps le sujet de ses méditati
rendit de plus en plus attentive aux volontés de
Époux.
Un jour, après avoir rendu les derniers devo
bonne Sœur tourière, elle se mit à réfléchir sur
que la mort nous impose malgré nous, et crut
temps entendre une voix intérieure qui lui disait
bien possible que la mort du corps ait plus de pc
une créature raisonnable que l'amour etla crainte de
Ah! reprit-elle, il ne sera pas dit que l'un cède à l
NOTES EXPLICATIVES 475
quoi qu'il m'en puisse coûter, j'apprendrai à me taire. » Sa
résolution fut aussi constante que sincère. Une rude épreuve
lui arriva bientôt : la très-honorée mère de Rabutin, voyant
en notre chère Sœur un grand talent pour l'écriture, la
choisit au nombre des quatre Sœurs incessamment occu
pées à écrire les procédures de la canonisation de notre
saint Fondateur. Un jour elle lui remit un grand nombre de
lettres, afin de les voir et de choisir celles qui demandaient
une prompte réponse : il s'en trouva une qui n'était point
li : encore décachetée. Sœur Péronne-Rosalie la porta aussitôt à
la Supérieure; celle-ci, fort occupée en ce moment, lui dit de
l'ouvrir et de la lire avec les autres. Elle obéit, parcourut
cette lettre, et s'y trouva dépeinte de la manière la plus dé
sobligeante. Malgré sa sensibilité, il ne lui échappa aucune
réflexion; son esprit, naturellement vif et perçant, lui dé
couvrait le projet qu'on avait formé non-seulement de dé
truire les bonnes dispositions qu'on avait à son égard, mais
encore de la rendre suspecte à une Supérieure pour laquelle
son attachement était plein de respect. Cette lettre provenait
d'une personne de considération dont les sentiments pou
vaient produire les plus fortes impressions. Un peu décon
certée par un coup si inattendu et ne sachant quel parti
prendre, elle lutte entre le désir d'aller décharger son cœur
auprès de la Supérieure et celui d'écrire à la personne si mal
disposée à son égard; enfin elle se décide pour ce dernier
parti. Mais à peine a-t-elle commencé sa lettre et formé ce
mots : Vive Jésus ! que la grâce, venant au secours de la
nature, lui suggère ces saintes réflexions : « Si j'étais morte,
que répondrais-je?. rien, sans doute. C'est donc là le parti
que je veux prendre, puisqu'on m'a annoncé au jour de ma
profession que j'étais morte au monde et à moi - même. » Sa
fidélitésur ce point ne se démentit pas, quoique la Supé
rieure, instruite de ce mauvais procédé, la mît quelquefois
à dessein dans l'occasion de s'en plaindre. Peu de temps
|
476 - NOTES EXPLICATIVES
après elle eut encore à supporter une épreuve de
et ne s'y montra pas moins généreuse.
De si heureux commencements présageaient l
avenir. En 1670, elle dut quitter le cher berceau c
vocation pour se rendre aux désirs de nos Sœurs c
qui venaient de l'élire Supérieure. Pour lui faire a
emploi, il ne fallut rien moins que la force de l'obéis
il parut pénible à son humilité. Cependant il n'é
prélude de ceux que le Seigneur lui réservait en
six ans passés à Thonon à la satisfaction de cette Col
la bonne Mère revit momentanément le monastère
En 1678, elle dut s'en éloigner une seconde fois
gouverner à Paray. Pendant les six années de sa s
le Seigneur bénit visiblement cette maison pour
comme pour le temporel. Douée d'un esprit soli
cœur plein de tendresse, cette digne Mère joig
grande élévation de vues un discernement très
beaucoup de fermeté. Elle avait pour les condu
ordinaires une défiance extrême, et un attachemel
ticulier à l'esprit de la Visitation, qui est un esp
plicité et d'obéissance sans singularité.Toutes ces c
réunies l'avaient préparée, ce semble, à être l'
dont le Seigneur voulait se servir pour assurer e
les opérations de sa grâce dans notre vénérable
guerite-Marie. Rien ne manqua, en effet, aux ép
lesquelles la mère Greyfié fit passer la servante
il ne resta rien à désirer pour la constatation des
cations divines dont notre Monastère était alor
Pleinement convaincue, la respectable Supérieu
de Paray une haute estime pour Marguerite-M
grand zèle pour faire connaître la dévotion du s
qui avait été la cause des humiliations et l'objet
dictions dont le récit est connu de tous.
En nous quittant, la mère Greyfié alla gouver
NOTES EXPLICATIVES 477
nastère de Semur-en-Auxois. Elle avait accepté cette nou
velle mission avec sa soumission accoutumée; elle y soutint
avec édification ce caractère de vertu solide et de régularité
qu'elle avait toujours fait paraître. Là, comme ailleurs, la
mère Péronne-Rosalie parut une digne fille de la Visitation,
une règle vivante, une Supérieure accomplie.
Ses labeurs n'étaient pas encore terminés : lorsqu'elle eut
fini à Semur ses deux triennaux, Rouen sollicita l'honneur
de l'avoir pour Mère. Ses supérieurs, remplis de considé
ration pour elle, ne purent se défendre de laconsulter avant
de donner une réponse positive; mais cette parfaite reli
gieuse répondit que son seul désir était de faire l'obéissance.
as * Elle partit donc pour se rendre où Dieu l'appelait, et fut
reçue avec une joie inexprimable; la réputation de son mé
rite et de sa capacité l'avait devancée.
gi Le 17 août 1697, elle revoyait enfin, après dix-neuf ans
d'absence, son cher Monastère d'Annecy, qui voulut à son
tour lui décerner le titre de Mère. Elle y fut élue en 1700,
et tout le monde applaudit à ce choix; son humilité seule en
fit des plaintes. « Il est vrai, disait-elle, que Dieu ne pouvait
m'élever plus haut que de me substituer à la place de tant
de grandes et saintes Supérieures, qui ont paru si digne
ment; mais en même temps il ne pouvait m'abaisser plus bas
que de me mettre dans un rang qui m'abîme dans la con
fusion la plus profonde, me voyant si indigne de leur suc
céder. » Cependant on se trouva si bien de sa maternelle
conduite, qu'en 1712 elle dut, malgré son grand âge, com
mencer un nouveau gouvernement.
Mais les forces de son corps s'affaiblissaient; toutefois, le
flambeau brillait d'autant plus, qu'il était plus près de s'é
gt
teindre. Quand le Seigneur eut achevé de purifier par la
souffrance cette amante de la croix, il l'appela enfin au re
p0s éternel le 26 février 1717, après soixante-deux ans de
| profession religieuse; elle avait soixante-dix-neuf ans.
478 NOTES EXPLICATIVES
On ne saurait dire quelle vertu a éclaté davante
cette respectable Mère; elle les a toutes pratiquée
Monastères qui l'ont connue s'accordent à louer cet
assemblage, qui fit de la mère Péronne-Rosalie une
périeures les plus distinguées de l'Institut, et une
dignes filles de nos bienheureux Fondateurs.
N(OTE M
La mère Marie-Christine Melin. - Elle fut Supérieure
de notre Bienheureuse de 1684 à 169O.
La mère Marie-Christine Melin était professe de notre
Monastère, qu'elle édifiait, depuis trente-quatre ans, par ses
suaves vertus, quand elle en fut nommée Supérieure, au
mois de mai 1684.
Digne fille de nos saints Fondateurs, elle parvint à réunir
et gagner tous les cœurs par sa prudence et les charmes de
sa mansuétude. Déjà, sous la mère Greyfié, elle avait rempli
avec succès la charge de Directrice, et possédait excellem
ment les qualités que demande la Constitution : elle était la
douceur, la sagesse et la dévotion même.Son exemple exci
tait ses novices plus encore que ses discours ; un trait,
recueilli entre beaucoup d'autres, montrera son humilité
profonde. Un jour elle avait permis à quelques novices de
s'entretenir, pendant la récréation, dans une celulle au bout
du dortoir : on en vint avertir la mère Greyfié.Cette habile
Supérieure, voulant donner à la Communauté un sujet d'édi
fication, et faire éclater la vertu de sœur Marie-Christine,
lui en fit faire le même soir un avertissement par la lectrice,
exagérant le relâchement de sa conduite, et lui ordonnant
d'en demander pardon sur l'heure à toutes ses novices.
Elle le fit avec une soumission et un rabaissement qui
relevèrent infiniment l'estime qu'on avait déjà de son hu
milité. -
480 NOTES EXPLICATIVES
Nommée ensuite Assistante, puis Supérieure, cette digne
Mère fit paraître une grande capacité dans l'exercice de sa
charge. Sous son aimable direction, la régularité se prati
quait plus par amour que par crainte, et sa conduite était
pour les autres une règle vivante et animée. Elle avait une
vue presque continuelle de la sainte présence de Dieu; son
attrait la portait à converser seule à seul avec lui, dans une
confiance tout amoureuse; ou bien à s'abîmer dans son
néant, comme un rien devant la Majesté suprême, dont la
bonté se plaît à élever les humbles.
Le seul blâme qui ait été articulé contre la mère Melin - :
par quelques-unes de ses filles, qui, du reste, ne s'en plai
gnaient pas pour ce qui les concernait elles-mêmes, c'est
qu'elle était trop bonne. Pour la justifier, si besoin était,
nous n'avons qu'à dire qu'elle était attirée à suivre en cela
l'exemple de son bienheureux Père saint François de Sales,
dont elle avait l'esprit et même le style, d'après le témoi
gnage de la mère Philiberte-Emmanuel de Monthoux, Supé * l
rieure de notre sainte Source. lis à
Témoin constant des héroïques vertus de sœur Marguerite
Marie, la mère Melin avait su les apprécier. Cette juste
admiration la disposait à entrer parfaitement dans les in
tentions de Notre-Seigneur manifestées à sa servante et
approuvées déjà tant de fois par les Supérieures qui l'avaient
précédée. Elle embrassa donc avec bonheur la dévotion au
sacré Cœur; mais, sans rien imposer d'abord à sa Commu
nauté, elle attendit le moment de l'action du Seigneur sur
l'esprit de quelques religieuses qu'un zèle un peu sévère
pour l'observance régulière tenait encore opposées à la ma
nifestation de ce culte dans le Monastère. C'est sous legou
vernement de cette Mère douce et humble que la première
image du sacré Cœur brilla aux yeux de ses filles, et com
mença à insinuer dans leurs âmes l'onction toute céleste de
l'aimable dévotion, jusqu'alors incomprise. Par ses soins
NOTES EXPLICATIVES 484
s'éleva aussi le premier sanctuaire dédié au Cœur adorable,
et béni le 7 septembre 1688.
Après un premier triennal, la Communauté se remit sous
la conduite de la mère Marie-Christine. Sa douceur incom
parable répandait une paix délicieuse dans le désert sacré .
de la sainte Religion, où plusieurs filles venaient se réfugier
comme à l'envi : elle en reçut dix - sept à la profession pen
dant les six premières années de son gouvernement.
Élue à sa place, la mère Catherine-Antoinette de Lévy
Châteaumorand eut toujours une grande vénération pour
cette respectable déposée, et lui confia le soin des novices.
Après la perte si regrettable de la mère de Châteaumorand,
sœur Marie-Christine fut de plus Assistante, charge qu'elle
exerça plusieurs années. Mais, en 1703, elle dut, malgré son
grand âge de quatre-vingt-trois ans, s'incliner de nouveau
devant la croix de la supériorité. Les années n'avaient point
altéré la solidité de son jugement, elles n'avaient fait qu'aug
menter le trésor de ses vertus, et la Communauté continuait
à jouir des avantages de son gouvernement, lorsque, vers la
fin de la sixième année, elle fut saisie d'une fièvre violente.
Reconnaissant de suite le signal de l'Époux, cette vierge sage
tressaillit à son approche; sa lampe était garnie, son cœur
ne soupirait qu'après son bien-aimé. Le 17 décembre 1708,
son âme quittait la terre d'exil, où elle avait passé quatre
vingt-neuf ans.
T. I. - 31
NOTE N *g
illie
Novices de notre Bienheureuse.
Parmi les sept novices de notre Bienheureuse, deux seu
lement ont laissé par écrit les sentiments de leurs cœurs à
illine
son égard ". Cinq purent lui rendre témoignage au procès
de 1715; mais dans toutes il nous semble voir des vases pré
cieux dont on aime à s'approcher pour retrouver l'esprit de
la bonne Maîtresse.
Quand elle commença sa mission près de ce petit troupeau,
en janvier 1685, notre chère Directrice trouva trois jeunes
professes avides de ses enseignements et bien disposées à : li
les mettre en pratique : c'étaient sœur Péronne-Rosalie de
Farges, sœur Françoise-Rosalie Verchère, dont on a vu les
vies, et sœur Péronne-Marguerite Verchère, sœur consan
guine de Françoise-Rosalie. C(
Une quatrième, sœUR CLAUDE-MARGUERITE BILLET, sol
licita la grâce de rentrer au Noviciat, pour être la disciple
de l'apôtre du sacré Cœur, dont les entretiens enflammaient 0
son âme de l'amour divin.
Cette bonne Sœur, native de Paray, nièce du médecin
de la Communauté, et du Révérend Père Billet, provincial
des Jésuites à Lyon, se faisait remarquer, depuis sa pro
fession (1677), par sa ferveur et ses aimables qualités.Ses *,
progrès allaient être plus rapides encore,sous la direction
1 Sœur Françoise-Rosalie Verchère et Péronne-Rosalie de Farges, le
auteurs du Mémoire publié dans ce volume.
NOTEs EXPLICATIvEs 483
de sa nouvelle Maîtresse. En qualité de fille aînée, il semble
qu'elle fut un peu sa confidente; du moins, au procès de 1715,
voyons-nous une preuve touchante de l'abandon de notre
Bienheureuse avec sa chère novice.
Un jour qu'elles étaient au jardin, sa maîtresse lui dit,
en désignant le cabinet de noisetiers, voisin du pré où pais
saient l'ânesse et l'ânon en 1672 : « Voilà un endroit de grâces
pour moi, car Dieu m'a fait connaître ici l'avantage qu'il y a
à souffrir, par les connaissances et les lumières qu'il m'a
données de sa Passion. » Dans une autre occasion, quelques
: Sœurs éloignées affectaient de parler haut, en blâmant avec
une extrême sévérité la servante de Dieu ; elle dit alors à
sœur Claude-Marguerite, qui la voulait conduire ailleurs,
:
pour que ces discours ne parvinssent pas à son oreille : « Ma
chère Sœur, si vous saviez, qu'il est doux de souffrir pour
Jésus-Christ ! Remerciez-le pour moi des faveurs qu'il me
* fait; promettez-moi de dire des Gloria Patri pour remercier
la sainte Trinité. »
Nous devons dire pourtant qu'à son entrée en Religion
Mlle Billet ne sentit pas beaucoup d'attrait pour Marguerite
Marie; elle l'avoua en 1715 par les paroles suivantes : « En
arrivant au couvent, dès qu'elle eut vu la vénérable sœur
Alacoque, elle éprouva beaucoup d'éloignement pour sa per
s0nne, qu'elle trouvait trop sérieuse, et ne convenant pas à
son humeur enjouée. Elle l'évitait autant qu'elle pouvait,
jusqu'à ce qu'un jour la vénérable Sœur, allant à elle, l'ar
rêta, et, après lui avoir fait beaucoup d'amitié, lui parla sur
Ses dispositions intérieures, et sur ce qui se passait en elle
de plus secret, lui donnant plusieurs avis pour sa conduite
à l'avenir. »
Cet entretien attacha si fortement la jeune professe à la
servante de Dieu, que dès lors celle-ci n'eut pas de plus fi
dèle disciple. Sous la conduite de sa vigilante Maîtresse,
Sœur Claude-Marguerite devint une zélée propagatrice de
484 NOTES EXPLICATIVES
la dévotion au sacré Cœur. Le pur amour était son attrait SâV0
de prédilection, et nous aurions à dire des choses merveil
leuses, si ce même amour ne lui eût inspiré la pensée de
dérober ses secrets à la terre pour les réserver à Jésus.Après
sa mort, un billet écrit de son sang suppliait instamment la
Communauté de mettre en oubli sa mémoire, tout en récla
mant en sa faveur cinq Pater et cinq Ave en l'honneur des
cinq plaies de Notre-Seigneur, auxquelles notre chère Sœur
était fort dévote.
Malgré son humeur enjouée, notre chère sœur Claude
Marguerite fut, la majeure partie de sa vie, en butte à de
* Le
rudes épreuves intérieures. On en a la preuve dans les lettres sar
que lui écrivait son oncle, le père Billet, provincial des Jé
suites à Lyon .. Mais elle sut faire servir les épreuves à sa
perfection. -
il le
Son union avec Dieu, son ardeur pour la sainte Commu
nion et ses bonnes habitudes parurent surtout dans sa der
* le
nière maladie, qui se prolongea deux ans. Elle avait fait
vœu de ne jamais rompre le silence sans permission aux
temps prescrits; chacun put constater sa fidélité sur ce point.
Au milieu des transports de joie que lui inspirait la pensée
lal
d'aller voir et aimer éternellement son Dieu, quelques jours
avant sa mort notre Sœur faisait tout haut jusqu'à cinq
cents actes d'amour dans une seule nuit. La dernière année
de sa vie, elle demandait au Ciel de redoubler ses douleurs,
pour devenir plus conforme à Jésus souffrant.
Après une longue et pénible agonie, le Seigneur l'admit
enfin au repos éternel, à l'âge de soixante-deux ans,le 24
avril 1722.
Sur nos registres, l'acte mortuaire de sœur Claude-Mar dan
guerite Billet est suivi de ce court mais éloquent éloge :
« Elle a été une fidèle amante du sacré Cœur de Jésus. » (
1 Ces lettres admirables et inédites vont être publiées à la suite de celles
du P. de La Colombière. .
***
NOTES EXPLICATIVES 485
Une autre novice, professe de notre Bienheureuse, que
nous avons déjà nommée, est sœUR PÉRONNE-MARGUERITE
VERCHÈRE. Elle vécut jusqu'en 1746, et put jusqu'à ce mo
: : ment continuer les traditions du Noviciat; mais nous n'avons
pu retrouver sa biographie, et nous n'aurons à consigner ici
que quelques souvenirs.
Sa présence au procès de 1715, et les dépositions conte
nues au manuscrit, révèlent en sœur Péronne-Marguerite
une admiratrice des vertus de la Bienheureuse ; cependant,
à son entrée au couvent et dans ses premières années de
Religion, Mlle Verchère était peu habituée aux pratiques du
cloître. Les aimables industries de sa Maîtresse pour la
former aux vertus religieuses lui faisaient dire agréable
ment à ses compagnes : « Elle nous rendra dévotes, malgré
- que nous en ayons. » A l'école de cette âme si fervente, la
novice le devint en effet : pendant soixante-deux ans, ses
Vertus édifièrent le Monastère. Le Seigneur l'appela à lui,
comblée de jours et de mérites, à l'âge de quatre-vingt
deux ans. -
SEUR MARIE FRANçoIsE BocAUD (de la Clayette). Elle était
novice quand notre Bienheureuse fut nommée Directrice.
Sous la conduite de cette sage Maîtresse, il lui fut aisé de se
rendredigne d'être présentée au céleste Époux. Elle prononça
les vœux sacrés en mars 1685
D'après le témoignage de ses contemporaines, « Mlle Bocaud
p0uvait se glorifier, comme le Sage, d'avoir reçu une bonne
âme en partage; c'était assez de lui montrer le bien pour l'en
gager à le pratiquer. » Marguerite-Marie put donc travailler
à son gré dans ce cœur docile et souple; ses efforts furent
suivis du succès. Les vertus solides prirent racine dans la
jeune novice, et, pendant dix-sept ans, ses Sœurs en re
cueillirent les fruits. Comme une humble violette, sœur
Marie-Françoise exhala son parfum dans un parfait silence.
486 NOTES EXPLICATIVES
« On ne s'aperçut de son séjour au Monastère que parce
qu'on la vit toujours à la suite des observances, dont elle
ne se dispensait jamais, surtout en ce qui regardait le culte
divin. »
« Mon Dieu, écrivait-elle dans une de ses retraites, vous
voyez ce qui doit m'arriver de fâcheux ou d'agréable durant
le reste de ma vie ; vous savez l'heure et toutes les circon
stances de ma mort; je me soumets en tout à votre divine -* i
conduite, et mon cœur n'a point d'autre désir que de voir
votre divine volonté s'accomplir éternellement. »
Dans cette disposition, notre bonne Sœur attendit les
ordres du Seigneur, et se trouva prête à répondre à son
appel, le 18 février 1701.Elle n'avait que quarante-deux ans.
ilpr
SœUR MARIE-CHRISTINE BoUTHIER (de Semur-en-Brionnais) par
avait été confiée aux Ursulines de Marcigny dans ses jeunes
années. C'est là que le divin Époux lui parla au cœur, en
l'appelant à la vie religieuse. Après quelques hésitations en 0
Mlle Bouthier, la grâce demeura triomphante. Pressée de
plus en plus, la jeune fille allait s'engager dans la maison
de sa première éducation, quand une religieuse de haute
vertu lui dit que Dieu ne la voulait pas à Sainte-Ursule,
mais à la Visitatiom. Cet avis lui parut un oracle du Ciel ;
ll0n
malgré son inclination naturelle, elle s'empressa de le suivre,
et se présenta ici à quinze ans. La Bienheureuse Margue
rite-Marie guida ses premiers pas ; reconnaissant en cette
postulante une grande vocation et une fermeté au-dessus
de son âge, elle s'appliqua à la former selon notre esprit, * iv
en détruisant le sien, peu porté à l'humilité et à la sim
plicité.
Malgré l'état de langueur corporelle dans lequel se passa
ll]
son noviciat, les corrections, les pénitences et les épreuves
ne lui furent point épargnées. Comme une tendre mère, la
vigilante Maîtresse suivait sa chère novice; mais en soignant
ll3 (
-- .
NOTES EXPLICATIVES 487
son corps, elle avait aussi l'adresse de travailler au profit de
son âme. - -
A l'époque de sa profession, une parole efficace fortifia -
sœur Marie-Christine. Notre Bienheureuse lui ordonna de
demander sa guérison sous le drap mortuaire : la nouvelle -
professe obéit, et se releva dans une santé parfaite; dès lors
elle servit la religion avec un entier dévouement. -
C'était, disent nos Mémoires, « la plus aimable personne -
du monde et le cœur de cette Communauté. » Son égalité
d'humeur, son esprit, son jugement, tout en elle charmait
ses Sœurs. Mais, ajoutent les contemporaines, « un cœur si
bien fait ne pouvait éviter d'avoir du penchant pour la créa
ture.» Ce fut là le sujet de ses luttes et de ses victoires. Le
divin Époux, la poursuivant sans cesse, consuma insensi
blement par les flammes de son sacré Cœur l'ardeur trop
humaine de cette âme. Un jour qu'à l'empressement de
sœur Marie-Christine on avait répondu par un air froid et
indifférent, elle se prosterna devant le saint Sacrement, et
les douceurs dont le Seigneur la gratifia la dédommagèrent
amplement de sa petite déception.
La Directrice ne pouvait manquer d'encourager les com
bats de sa novice sur ce point délicat; des billets énergi
ques lui montraient ses devoirs et ne lui permettaient pas
de tergiverser avec la grâce. « Souvenez-vous, ma bien
aimée Sœur, lui disait-elle, que vous avez un époux jaloux
qui veut absolument tout votre cœur, ou il n'en veut point.
Si vous n'en chassez les créatures, il en sortira.Si vous ne les
quittez, il vous quittera et vous ôtera son amour. Il n'y a
point de milieu, il veut tout ou rien.Son Cœur vaut bien le
vôtre pour le moins : et n'avez-vous point de confusion de
lui disputer un bien qui està lui? En-vérité, je ne
- s
puis com
prendre comme il ne s'est pas lassé de vos résistances. Il
»- s
faut qu'il ait un grand amour pour vous !Je vous dis ceci,
Comme à ma chère amie dans le sacré Cœur de Notre-Sei
488 NOTES EXPLICATIVES
gneur, afin que vous y preniez garde, et que vous soyez plus
fidèle à l'avenir au mouvement de la grâce. » *il
Notre chère Sœur profita merveilleusement des trésors
que versait en son âme sa sainte Maîtresse; deux ans avant
sa mort, nous la voyons s'engager par vœu à ne lire aucun
livre qui pût détourner son esprit de Dieu, l'inclination pour
la lecture blessant encore la divine jalousie de Jésus. Dès
lors les « Sermons du père de La Colombière » et le « Guide
des pécheurs » purent seuls trouver accès près de cette âme
uniquement avide de son bien-aimé. Elle servit la Commu
nauté dans différents emplois, puis le Seigneur daigna l'ad
mettre au céleste banquet vers lequel aspirait son cœur, le
18 janvier 1701. Sur ses trente-un ans, elle en comptait linli
quinze de profession religieuse.
SOEUR MARIE - NICOLE DE LA FAIGE DES CLAINES il l
Septième novice de notre Bienheureuse.
Pourrions-nous passer sous silence le Benjamin de Mar
guerite-Marie, notre chère sœur Marie-Nicole ? Ce n'est pas
pour être arrivée la dernière qu'elle fut gratifiée d'une prédi * le le
lection toute spéciale, mais dans cette jeune fille de quatorze : il
ans notre bienheureuse Sœur distinguait la modestie, la la
ferveur et la maturité de Louis de Gonzague; dès lors elle
se plut à lui donner son nom. -
En arrivant au Noviciat, Mlle de la Faige parut comme - l|
naturalisée aux exercices du cloître; dansun champ si bien
préparé il fut facile à notre Bienheureuse de déposer le
germe des plus solides vertus, et comme elle voyait dans
l'avenir les destinées de ses novices, sa direction pour cha
cune s'appropriait et s'ajustait aux desseins du Seigneur.
Son œil pénétrant entrevit pour sœur Marie-Nicole la croix
de la supériorité. Malgré l'attrait dominant de la novice,
NOTES EXPLICATIVES 489
qui n'aspirait qu'à rester cachée et connue de Dieu seul, la
prédiction de sa directrice devait s'accomplir en 1732, pour
le bonheur de cette Communauté. -
\ IN :
Notre chère Sœur prit l'habit à quinze ans, en 1686, et
fut disposée à cette importante action par la bien-aimée du
sacré Cœur; l'année suivante, elle consomma son sacrifice
par l'émission des vœux sacrés, pour dévouer ensuite sa
personne et sa vie au service de la Religion. Partout elle
répandit la bonne odeur de ses vertus ; un céleste parfum
trahissait toujours la profonde humilité dont elle aimait à
s'envelopper.
Comme sa bonne Maîtresse, notre jeune professe fut mise
à l'infirmerie, sous les ordres de sœur Catherine-Augustine
Marest. Elle eut le rare talent de contenter en tout son habile
officière. Au milieu des travaux pénibles de cet emploi elle
conservait une tranquillité ravissante, qui frappa singuliè
ANE
rement la mère Marie-Gertrude de Pra, professe d'Annecy
et déposée de Charolles. Cette digne Mère, passant à Paray
pour retourner au cher berceau, fut conduite à l'infirmerie
et y soupa pendant matines. Notre aimable Sœur la servit
Sans dire une seule parole, par respect pour le grand si
lence. Le lendemain, la mère Marie-Gertrude voulut savoir
quelle était cette jeune professe dont le silence, la ferveur
et surtout la modestie l'avaient si fort édifiée.
Le céleste Époux, qui voyait avec complaisance les pro
grès de cette âme, voulut en faire la victime de son pur
amour. Il permit, dans ses premières années de Religion,
qu'un prêtre à qui elle s'adressait pour la seconde fois, lui
lançât sans la connaître cette parole imprudente, qu'elle
accepta comme un oracle : « Dieu me donne lumière qu'il
n'y a point de salut pour vous, si vous ne faites vœu d'exé
cuter ce qu'il y aura de plus parfait. »
La Supérieure hésita à acquiescer sur ce point aux de
mandes de sa chère fille, dans la crainte que ce ne lui fût
490 NOTES EXPLICATIVES
plus tard une source de peines. Cependant le vœu se fit, et
l'ennemi de tout bien ne tarda pas à recommencerses ma S(
chinations infernales. Il aspirait à renverser la jeune vierge,
lignire
lui qui avait abattu les cèdres du Liban. Rien ne fut épargné
pour arriver à ses fins. La souffrance étreignit notre Sœur
jusqu'à l'intime de l'âme, mais dans le temps de ces étranges
peines elle eut le courage d'appliquer sur son cœur et sur
son bras une médaille embrasée représentant le sacré Cœur;
ce sceau divin protestait à l'enfer que Jésus était tout pour
son épouse. Après sa mort, on distinguait encore l'empreinte
de ce cachet sacré. ils d
Bien des années se passèrent dans la lutte, la victoire et
l'angoisse ; mais pendant un Jubilé, la Supérieure ayant
conseillé à sœur Marie-Nicole de se faire relever de son
vœu, elle obéit.
Tout n'était pas fini pour notre bonne Sœur;il fallut ac
cepter en 1732 le poids de la supériorité. Dieu seul sait ce
qu'il en coûta à son âme, uniquement avide de s'ensevelir
dans l'oubli. Mais le Seigneur avait parlé, l'humilité dut
s'incliner devant l'obéissance; et pendant six ans, cette la tié
Communauté puisa en ce riche fonds les biens qu'y avait
autrefois semés la main de notre Bienheureuse. la
Après ses deux triennaux, on lui confia la direction des
novices. Le moment approchait où Jésus voulait récom
penser sa servante; mais un dernier fleuron manquait à sa
couronne, il ne tarda pas de le lui faire acquérir. Un coup
violent reçu à la tête détermina une paralysie, qui lui en * ils
leva la mémoire, la rendit incapable de tout emploi, et la
jeta dans l'infirmité mentale de l'enfance. Les jours de la
tribulation cessèrent enfin, et la fidèle servante de Dieu
quitta cette vallée de larmes le 27 septembre 1743. Elle était tig
âgée de soixante-douze ans, dont cinquante-six de profession * s il
religieuse.
NOTES EXPLICATIVES 491
sœUR MARIE-DOROTHÉE DE CHALONNAY
Originaire de Marcigny, d'une famille considérable de ce lieu.
Cette chère Sœur m'a pas été novice de notre Bienheu
reuse, mais sa petite élève. Elle regarda toujours sa bonne
Maîtresse comme la bienfaitrice de son âme et la règle de sa
perfection.
Dès son bas âge, cette enfant annonçait d'heureuses dis
positions; elle se dépouillait pour vêtir les pauvres, et se
serait consacrée à leur service, si le Seigneur en l'amenant
ici ne lui eût dévoilé ses adorables volontés. Très-jeune
encore, elle fut reçue au petit habit sous la conduite de
Marguerite-Marie, qui alluma dans ce cœur innocent le feu
: sacré dont brûlait le sien. L'aimable enfant remarquait avec
soin les pratiques de vertus que faisait sa Maîtresse, afin
de les imiter, Son désir de se donner à Dieu était si grand,
qu'on ne put résister à ses sollicitations pour la prise d'ha
bit. La cérémonie de sa vêture eut lieu le 20 avril 1690 ;
mais, hélas! deux mois plus tard notre Bienheureuse allait
quitter la terre. Privée de son puissant secours, sœur Marie
Dorothée tomba dans une espèce de langueur spirituelle qui
se prolongea plusieurs années, sans pourtant empêcher
l'émission de ses vœux. Au lieu des flammes célestes qui
brûlaient auparavant au cœur de cette chère Sœur, on voyait
avec tristesse la tiédeur, le dégoût et une sorte d'assoupis
Sement moral. Heureusement sa bonne Maîtresse veillait
l
Sur elle du haut du ciel, et la jeune disciple se rendit enfin
auxpoursuites de la grâce. Voici à quelle occasion : témoin
de son engourdissement spirituel, une Sœur lui donna à
lire les écrits de la Bienheureuse; cette lecture produisit
dans son âme un effet merveilleux : les ardeurs du divin
amour s'y ravivèrent, et le souvenir de celle qui avait guidé
492 NOTES EXPLICATIVES
ses premiers pas lui rendit la vigueur et la paix. A partir de
ce moment, elle s'abandonna sans réserve à l'esprit de péni lllllll(
tence. Sa soif des souffrances lui fit entreprendre d'imiter il al
l'héroïsme de notre Bienheureuse dans ses étonnantes austé
Elle l
rités, et ses Supérieures ne crurent pas devoir modérer son
ighli
ardeur insatiable.Ses disciplines sanglantes se prolongeaient
jrdt
pendant la lecture de la Passion selon les quatre évangé
listes. L'eau de vaisselle faisait son breuvage; et comme : Si
Marguerite-Marie, elle n'eut de repos que lorsque le nom
de son bien-aiméfut gravé sur son cœur en caractères ar
dents, afin qu'il lui servît de rempart contre les tentations,
Un fil de fer rougi au feu et décrivant ce nom béni lui procura
cette sainte blessure. Après sa mort, on en retrouva encore
l'empreinte sur sa poitrine. -
ils
Mais supprimons tout détail sur ces mortifications, dont le
récit ferait frémir, et venons au récit des récompenses que le
Seigneur lui départit.
Outre le don des larmes et les douceurs ineffables dont il
inondait son âme, quelquefois l'amour divin la transportait * rie
tellement, que, forcée de sortir des assemblées de Commu
nauté, elle allait tempérer au jardin le feu qui la consumait.
- Un jour, dévorée par ces ardeurs séraphiques pendant la
récréation, et ne pouvant dissimuler les célestes communi
cations de son âme avec Dieu, elle fut obligée de se retirer.
Une Sœur l'ayant aidée à faire un tour de jardin, entendit *as
les choses admirables qui s'échappaient de sa bouche sur le la
bonheur des saints qui jouissent de Dieu, sans craindre de
le perdre. Revenue à elle-même et toute confuse d'avoir,
sie
sans y penser, laisser apercevoir son ravissement, elle con
sola son humilité en livrant aux flammes un gros cahier
qui contenait le récit des grâces principales dont Dieu l'avait
favorisée.
Son unique livre était Jésus crucifié; notre chère Sœur le
y trouvait la science des sciences, aussi voulait-elle ignorer ** *
NOTES EXPLICATIVES 493
tout le reste, Le vœu de faire toujours le plus parfait vint
donner un nouvel élan à sa vertu; dès lors elle répétait avec
une sainte ardeur : « O mon Dieu ! les liens qui m'unissent à
*
vous ne me fatiguent point; si je pouvais, je voudrais encore
les augmenter et les serrer davantage.»
pigé Aujour de la Visitation de l'année 1708, Dieu lui fit com
prendre d'une manière ineffable quel était le bonheur des
filles de Sainte-Marie d'être établies sur le mont du Calvaire,
où le Bien-Aimé de nos âmes se plaît à verser avec profusion
les grâces qu'il nous a acquises par sa croix; elle en vit jaillir
comme une source intarissable, et il lui fut dit: « Considère
ce que perdent celles qui descendent de ce sacré mont, pour
chercher de la boue dans les vains plaisirs des sens. Oh !
qu'il est peu d'âmes persévérantes à ne point sortir d'auprès
de leur cher Époux crucifié !» Reconnaissant avec douleur
la vérité de cette parole, notre Sœur s'offrit à Jésus pour lui
tenir compagnie dans ce délaissement.
Le jour de saint Augustin, elle entrevit une croix obscure ;
et le 17 novembre, la vision devenant plus distincte, Jésus
lui dit : « Je cherche un cœur pour y planter ma croix ! »
La fervente religieuseprésenta le sien; le Sauveur l'accepta;
dès lors elle ressentit des douleurs excessives, qui, ne satis
faisant point encore sa faim des souffrances, la portaient à
redire sans cesse : « Encore plus, Seigneur, encore plus ! »
Notre Sœur put enfin savourer jusqu'à la lie le calice de
Son bon Maître. Une maladie humiliante acheva de consu
mer ce qui pouvait encore rester en elle d'imparfait, et le
2 janvier 1710, à l'âge de trente-quatre ans, cet ange quitta
la terre pour aller se perdre en Dieu.
« Nous ne savions, disent ses contemporaines, ce qui de
vait l'emporter dans nos cœurs, ou le regret de sa perte,
ou la joie de sa béatitude, qui éclatait sur son visage. Nous
la gardâmes trois jours; le dernier elle paraissait comme
une sainte extasiée, plus vermeille que pendant toute sa
494 NOTES EXPLICATIVES
maladie.Ses membres restèrent aussi flexibles que son esprit
l'avait été sous l'action de la grâce. » iijlis
Une autre élève de Marguerite- Marie que nous nomme lililt |
rons en passant, est sœur MARIE-CoNSTANCE DE VARENNES
DE GLÉTIN, nièce de sœur Marie-Rosalie de Lyonne.
Dès le berceau, on avait admiré la pénétration et la viva
cité de son esprit; à dix ans, Mme de Varennes confia cette
chère petite à sa sœur, Marie - Rosalie de Lyonne. La voix
ildies
du Seigneur ne tarda pas à se faire entendre à son âme ;
elle sollicita son entrée au Noviciat; mais avant d'y con
sentir, sa mère exigeà qu'elle vît un peu le monde.
Au moment du départ, notre sœur de Lyonne envoya sa
nièce faire ses adieux à Marguerite-Marie, qui avait été sa
Maîtresse. La Bienheureuse, divinement inspirée, dit alors
à l'enfant que Dieu ne voulait pas qu'elle sortît du Monas
tère. « Si vous en sortez, ajouta-t-elle, vous n'y rentrerez
pas, vous perdrez votre vocation et mettrez votre salut en
danger. » Sur-le-champ la jeune personne Va trOuVeI Sa
mère, et proteste que pour rien au monde elle ne quittera
un instant son cher couvent. Ses instances triomphèrent du
désir de sa mère ; elle entra en Religion, et donnapendant
sa vie des preuves de grande vertu. Nous n'en citerons qu'un
seul trait, pris entre beaucoup d'autres. Dans une occasion,
on crut qu'elle avait fait une faute assez considérable, et on
l'en accusa près de la Supérieure, qui lui fit une forte cor
rection. Notre chère Sœur, sans s'excuser, la reçut humble
ment à genoux, avec autant de confusion que si elle se fût
sentie coupable.Quelque temps après, la Supérieure lui de
manda si elle l'était en effet. Sœur Marie-Constance avoua
que non. « Que ne me disiez-vous donc d'abord la vérité, »
reprit sa bonne Mère ! L'humble Sœur répondit que Notre
Seigneur l'avait intérieurement pressée de l'imiter dans le
silence qu'il tint durant sa Passion, silence qui le fit passer
NOTES EXPLICATIVES 495
pour un criminel, quoiqu'il fût l'innocence même. « J'ai tant
d'autres défauts, ajouta-t-elle, dont je ne suis jamais reprise !
et si je laisse échapper une pareille occasion de faire cet acte
de vertu, peut-être ne se représentera-t-elle jamais. »
Pendant trente-quatre ans, la bonne odeur de ses tou
chantes vertus se répandit dans le Monastère, et malgré la
délicatesse de sa complexion, sœur Marie-Constance persé
véra jusqu'à la mort dans l'exacte observance, tout en faisant
le charme des récréations par les heureuses qualités de son
esprit et de son cœur. Elle mourut le 19 octobre 1723, à l'âge
de quarante-neufans.
-
-
:
llll
N()TE ()
1° sœUR ANNE-ALEXIs DE MARÉCHALLE
La vie de notre chère sœur de Maréchalle est une page
ajoutée à l'histoire des grandes miséricordes du Seigneur. 3lInt
Née à Paray, d'une famille calviniste, elle eut pour mère
la fille d'un ministre de la secte, aussi entêtée dans ses er
reurs que violente de caractère. En épousant M. de Maré s ils
challe, récemment converti à la foi catholique, cette femme p(
altière se promit bien de l'engager de nouveau dans l'hé
résie, et elle n'y réussit malheureusement que trop bien. * N mai
Tourmenté par ses remords, l'infortuné gentilhomme ne
pouvait s'empêcher de lui en faire part, la conjurant de lui
laisser professer la religion catholique, « la seule véritable,
ajoutait-il, et hors de laquelle il n'y a point de salut. » Mais
elle lui répondit brusquement qu'elle le tuerait s'il continuait
à tenir de pareils discours, et s'il ne restaitattachéà la re 0l
ligion dans laquelle ils étaient nés tous deux. Malgré lui,
elle éleva tous ses enfants dans les erreurs qu'elle pro
fessait.
*s sa
Anne, la plus jeune, était tendrement chérie de son père ' :
et recevait de lui mille caresses; de la part de sa mère elle
n'éprouvait que des rigueurs.Cette dame négligea même son
éducation, au point de l'envoyer garder les moutons avec les
bergères de ses troupeaux. s
La mauvaise humeur de cette mère ne se bornait pas à
ces rudesses envers sa fille, elle se faisait sentir à M. de
NOTES EXPLICATIVES 497
Maréchalle lui-même, qui, ne pouvant la supporter, tâchait
de s'y soustraire en se livrant à des parties de plaisir avec
la noblesse du pays. Le château de Maréchalle, situé à une
lieue de Paray, en était le rendez-vous. Cette société, qui
le charmait, causa la ruine de sa famille, et sa mort en fut la -
désolation. Notre chère Sœur, sa fille, ne s'en consola ja- -
mais. Quinze jours avant, il avait redoublé ses instances
auprès de son épouse, jusqu'à la prier à genoux de le laisser
vivre en catholique, et d'élever leurs enfants selon les prin
cipes de sa foi. « Je vous poignarderai plutôt que de le souf
frir, » répondit-elle avec fureur. Il se flatta de la gagner dans
des moments plus heureux, et continua de se divertir avec
ses nombreux amis.
Un jour qu'il rentrait chez lui après des libations trop co
pieuses, il se noya dans un ruisseau au milieu d'un de ses
prés, à la porte de sa maison. Son cheval revenant seul et
tout effaré jeta l'alarme dans sa famille; on courut à son
secours, mais ce fut en vain; il ne donna aucun signe de vie.
Six mois après ce déplorable accident, Mme de Maréchalle
vint à Paray pour y chercher quelque consolation. Dieu se
servit du père de La Colombière pour faire pénétrer la vérité
dans son âme. Elle renonça à ses erreurs et fit son abjuration.
Sa conversion fut sincère; elle se hâta d'en donner des
preuves en plaçant sa plus jeune fille chez les Ursulines de
Paray, pour la faire élever dans les vérités de notre foi. Le
, cœur de cette pauvre enfant commençait à les goûter, lors
| que ses sœurs contraignirent leur mère de la retirer, en lui
disant qu'elle n'était pas à même de payer une pension ; et
que du reste il lui était bien facile d'élever elle-même une
enfant de neuf ans. Anne rentra donc dans sa famille. Ses
steurs, huguenotes déclarées, se mirent aussitôt à lui incul
quer les principes de leur secte, et elles réussirent dans leur
projet de perversion.
La veuve convertie adressait des remontrances à ses en
T. I. - 32
498 NoTEs ExPLICATIvEs
fants, mais elle les voyait méprisées. Dans sa douleur, elle
consulta le père de La Colombière, alors en Angleterre, et
sur sa réponse se détermina à amener sa fille dans notre
Monastère, en prétextant une visite de simple convenance.A
leur arrivée, les portes s'ouvrirent pour recevoir l'enfant,
comme on en était convenu. Celle-ci, alors âgée de treize
ans, comprenant le dessein de sa mère, lui lança un torrent
d'injures et cria de toutes ses forces : « Coupez-moi la tête,
je mourrai contente, plutôt que de me rendre papiste et de
rester avec ces loups et ces démons de religieuses. »
Pendant quelques heures ce fut un tapage si étrange,
qu'il était aisé de voir que l'esprit de mensonge l'inspirait.
Enfin, lorsqu'elle eut jeté tout son fiel, on la confia à deux de
ses parentes : notre très-digne sœur Marie-Christine Melin,
qui fut Supérieure quelques années après, et notre sœur lui
Claude-Françoise Chapuy, du rang des Sœurs converses .
Comme elle se donna à celle-ci plus volontiers, on la fit
coucher dans sa chambre, car on n'eût osé la mettre avec
les pensionnaires, tant elle paraissait dangereuse. Elle se *,
*R | |
flattait bien de franchir la clôture en montant sur de grands
arbres, et en jetant de là une corde sur les murs; mais le
Seigneur ne permit pas qu'elle exécutât son projet.Son obsti
nation persista néanmoins depuis le mardi de la semaine de
la Passion, jour de son entrée, jusqu'au douzième de mai
suivant, auquel le Saint-Esprit se montra en songe à ses *ls
regards sous la figure d'une colombe, qui voltigeait en lui
disant « qu'il lui communiquerait sa blancheur et qu'ellev0
lerait à Dieu avec la même facilité, si elle voulait rompre le
filet de l'hérésie ».
Ravie de la beauté de cette vision, elle se sentait attirée
vers la vérité, mais le démon, sous la forme de son père, lits
lui apparut avec un air menaçant, ce qui excita dans son
1 Voir ci-après sa biographie.
NOTES EXPLICATIVES 499
âme d'étranges combats. Le lendemain pendant la messe,
: les mêmes choses lui furent montrées, excepté que l'esprit
de ténèbres, ne pouvant soutenir la présence du saint Sa
crement, disparut au moment de l'élévation. Vaincue enfin
par la grâce, Anne se rendit à la vérité, et pénétrée d'une foi
vive demanda à faire son abjuration, qui eut lieu le 8 juin,
troisième fête de la Pentecôte 1677. Quatre jours après, elle
eut le bonheur de faire sa première communion.
Sa conversion paraissait à l'épreuve de toute atteinte nou
velle. Cependant le démon de l'hérésie ne se tint pas pour
jé : vaincu. Il lui suggéra des tentations étranges relativement
au sacrement de Pénitence, en sorte qu'elle croyait ne pouvoir
s'en approcher. Dans ces perplexités, sa sœur Judith vint la
voir, lui remit en secret le catéchisme de Lenoir, ministre
fameux, lui recommanda de le bien cacher, et l'assura que
ce livre la désabuserait de toutes les erreurs des papistes.
Trop fidèle à ces prescriptions, Anne le lut soigneusement à
la dérobée, prit la résolution de retourner à ses premières
erreurs et de s'évader en franchissant notre clôture. Cette
lois encore, le Seigneur, riche en miséricorde, l'arrêta sur le
bord de l'abîme.
Un soir, aux plus grands jours de l'été, nos Sœurs do
mestiques, fatiguées par quelque travail extraordinaire,
allèrent se coucher de bonne heure et l'emmenèrent avec
elles. Comme la jeune fille n'était pas pressée du besoin de
dormir, elle se mit à rouler dans sa tête son projet d'éva
sion. Tout à coup elle voit l'enfer s'ouvrir devant elle ; sous
la figure de dragons, les démons s'élancent contre elle et
retombent sans pouvoir l'atteindre. Enfin l'un d'eux la saisit
par le bras et s'efforce de l'entraîner après lui. Dans son
effroi, Anne invoque la sainte Vierge et promet de se faire
religieuse.A l'instant la vision disparut,et la pauvre enfant,
jetant un grand cri, réveilla toutes les Sœurs domestiques,
qui lui demandèrent ce qu'elle avait. Elle se garda bien de
500 NOTES EXPLICATIVES
le leur dire, et répondit seulement qu'un songe l'avait ef
frayée. Mais notre aimable Sœur protesta souvent depuis
qu'elle était aussi éveillée qu'en plein midi.A partir de ce
moment, toutes ses peines au sujet de la confession s'effa
cèrent de son esprit.
Dès le lendemain, Anne alla trouver la Supérieure, notre
vénérée mère Marie - Françoise de Saumaise, et lui rendit
compte de tout, particulièrement de sa promesse d'embrasser * ia
la vie religieuse. Toutefois cette résolution ne put s'effectuer
de suite, parce que la jeune fille n'avait pas l'âge requis.
Dans l'intervalle, notre bienheureuse Marguerite-Marie lirn
prodigua ses soins à cette âme convertie de nouveau. Ses
saints conseils furent siefficaces, que le souvenir en demeura
ineffaçable dans la reconnaissance de notre chère sœur de
Maréchalle. Voici comment elle s'exprime à ce sujet aux tié L
procédures de 1715 : « La déposante assure qu'ayant eu le
malheur de naître dans l'hérésie, et Dieu lui ayant fait la
grâce d'en sortir, la vénérable Sœur la confirma et exhorta
à persévérer dans le bien. Elle lui dit que Notre-Seigneur
voulait qu'elle prît la place d'une pensionnaire qui était lors
à la maison, qu'on destinait pour être religieuse, et que dès
ce moment elle prit la résolution de se faire religieuse dans
ce Monastère. »
Cette détermination se réalisa dès qu'elle eut atteint sa
quinzième année. La mère Péronne-Rosalie Greyfié eut la * all
consolation de l'admettre à la vêture, puis à la sainte pro
fession. (2 juillet 1680.) -
Sœur Anne-Alexis partagea longtemps les exercices des *
novices. Pendant que notre bienheureuse Marguerite-Marie
était chargée de leur direction, elle venait leur apprendre
à chanter et s'associait à toutes les pratiques données par la
sainte Maîtresse. Bien qu'elle fût chargée de la dépense, sa
ferveur lui faisait trouver le temps d'assister aux instruc le
tions du Noviciat. Pendant l'octave du Saint-Sacrement, la
NoTEs ExPLICATivEs 501
Bienheureuse ayant fait tirer à ses novices une vertu à pra
tiquer, il échut à notre sœur Anne-Alexis de garder le grand
silence après prime. La jeune dépensière voulut s'y con
former à la lettre et ne répondre que par écrit ou par signes.
Cette conduite fut jugée singulière, « parce qu'il est permis
de parler bassement pendant le silence ordinaire pour chose
nécessaire. » Mais pour notre chère Sœur, c'était un gain
d'être désapprouvée, afin d'avoir quelque chose de plus à
offrir au Cœur de son bon Maître.
Elle eût voulu se sacrifier, soit pour remercier le Seigneur
de l'avoir retirée de l'hérésie, soit pour obtenir la conversion
de sa famille. Dans ce double but, elle s'adonnait à de per
pétuelles austérités. Tout fut inutile à l'égard de ses sœurs;
mais il lui fut donné de se réjouir du retour de ses frères à
la vérité. L'aîné fit le voyage de Rome. Désabusé de ses
erreurs, il eut le bonheur de les abjurer entre les mains du
Saint-Père, et à son retour de convertir son frère puîné.
Cette double conversion fut pour notre chère Sœur une im
mense consolation et un puissant encouragement à son zèle.
Notre-Seigneur daigna lui-même parfois en seconder les
efforts. -
Un jour, à l'oraison du soir, elle se sentit fortement pressée
d'écrire à une jeune demoiselle, sa parente, élevée dans le
calvinisme.Ce qu'elle fit au sortir de cet exercice. En rece
vant sa lettre, la jeune fille, gênée par ses parents, alla se
cacher pour la lire.Une clarté miraculeuse se leva subitement
au milieu d'une nuit obscure pour l'éclairer, et disparut im
médiatement après la lecture du pieux message. Mlle des
Claux (c'était son nom) en fut si touchée, que, pénétrée
jusqu'au fond de l'âme de tout ce que lui mandait sa chère
cousine sur la fausseté de sa religion, elle crut que Dieu
même lui parlait par sa plume. Complétement changée, elle
vint avant le jour apprendre cette heureuse nouvelle à sa
cousine, et lui exprimer son grand désir de s'instruire des
502 NOTES EXPLICATIVES
vérités catholiques. Pour cela elle obtint d'entrer dans notre
Monastère, et le Seigneur ne tarda pas à joindre à ses bien
faits la grâce de la vocation religieuse. Mlle des Claux se
montra constamment fidèle à cette faveur qu'elle attribuait,
après Dieu, aux prières de sa chère parente. Le 21 mai 1704
elle recevait avec l'habit le nom de sœur Marie-Madeleine,
et l'année suivante consommait son sacrifice par la profession
religieuse. lille
Pour notre sœur Anne-Alexis, elle fut gratifiée de grâces
très - spéciales, et en particulier d'une grande intimité avec
Dieu dans l'oraison. Ces consolations la soutinrent dans les lisé (
cuisantes peines de famille dont elle ressentit le contre-coup.
Notre chère Sœur n'avait recherché durant sa vie que les
charges obscures; mais en 1726 le Seigneur lui assigna celle
de la supériorité, dans notre Monastère de Bourbon-Lancy
Prévenues de son mérite,de sa vertu, nos Sœurs n'hésitèrent
pas à la placer à la tête de leur Communauté, malgré ses
infirmités, qu'on ne leur avait pas dissimulées.Vers la fin
- de son triennal, une augmentation dans les souffrances de slin
cette chère Mère fit craindre à la maison de Paray qu'elle ne
pût continuer à servir ses filles, et l'on pria M. Godin, notre
confesseur, d'aller la réclamer. Mais toutes les Sœurs de la
Communauté de Bourbon vinrent comme à l'envi protester
*igi
que la mère Anne-Alexis leur était trop chère pour qu'on
avançât d'un seul jour sa déposition. Elles l'entourèrent de
leurs plus tendres soins, parvinrent à rétablir un peu ses
qu
forces, et nous la rendirent au bout de six ans, tout embau
mée du souvenir de leurs vertus. Quelques mois après son
retour, cette vénérée Sœur remit son âme entre les mains de
son divin Libérateur et alla chanter les miséricordes du Cœur
Jésus, le 9 mars 1733, dans sa soixante-neuvième année de d'
son âge et la cinquante-troisième de sa profession religieuse.
NOTES EXPLICATIVES 503
2° sœUR FRANçoISE-ANGÉLIQUE DE DAMAS DE BARNAY
La vie et la mort de notre très-honorée Sœur ont vérifié
à la lettre ces paroles de saint Paul : « Vous êtes morts, et
votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ l... »
Un billet écrit de sa main dans les termes les plus hum
bles fit connaître son désir d'être oubliée après sa mort.
Pour respecter ses intentions, ses contemporaines ne nous
ont laissé d'elle qu'une esquisse rapide de sa vie.
* Issue d'une famille noble de cette province, M"le de Damas
fut placée dans notre maison comme pensionnaire, et dès
l'âge de quatorze à quinze ans demanda son entrée au No
viciat. Mais les épreuves que lui fit subir la mère Greyfié
l'épouvantèrent si fort, qu'elle demanda sa sortie et retourna
dans le siècle. La grâce daigna l'y accompagner et la pour
suivre sans lui donner de relâche. Un jour qu'elle la pressait
plus fortement, notre chère demoiselle eut la vue que son
salut était exposé, si elle ne retournait au lieu d'où elle ve
nait de sortir pour s'y consacrer au Seigneur. Un vœu formel
fut le fruit de cette inspiration, et peu de temps après la
brebis fugitive rentrait au bercail pour ne plus le quitter.
La grande occupation de sa vie religieuse fut de s'immoler
à son Dieu, et d'accepter les souffrances intérieures et ex
térieures qui lui furent largement départies. Très-souvent
notre Bienheureuse intervint dans ses peines comme un ange
consolateur. (Voir ses dépositions au premier appendice,
procès de 1715, n° XX.) Au pensionnat, sœur Françoise
Angélique avait goûté ses suaves leçons; de plus en plus
avide de ses enseignements, elle aimait à se joindre aux
Sœurs du Noviciat pour recueillir les paroles si pleines de
céleste onction qui tombaient de ses lèvres; et quand Mar
guerite-Marie inaugura parmi les novices la dévotion au
504 NOTES EXPLICATIVES
sacré Cœur, notre bonne Sœur vint se prosterner
heur devant la petite image qui le représentait.
Après un pèlerinage de cinquante-six ans, le di
daigna l'appeler au repos éternel, le 24 octobre
comptait trente - neuf ans de profession religieuse.
3º sŒUR FRANÇOISE-MARGUERITE D'ATHos
D'une des meilleures familles de Marcigny, M
nous fut confiée à l'âge de quatorze ans.Après a
un an le petit habit, elle désira l'échanger pou
Noviciat. Sa grande piété et sa docilité la firent rec
joie à son essai; elle en soutint généreusement les
et fut admise à la prise d'habit, puisà la professic
- Toute sa vie religieuse s'écoula dans la pratiq
voirs de notre saint état; c'était une vraie fille d
tation, qui ne cherchait jamais l'éclat, mais bien
ment et l'oubli, Dans cet esprit, elle demanda de
au Noviciat quelques années après en être sort
prouva de nouveau aussi fortement qu'une com
Son application à toutes nos saintes observanc
grande, que sa Maîtresse, ne sachant sur quoi ]
correction, la reprenait de ce qu'elle passait trop
dans les exercices de dévotion et à visiter les or
COuVent.
Sans autre ambition que d'accomplir ses dev
travailler pour le bien commun, sœur Françoise
rite se dévouait sans ménagement aux emplois (
son. Dans un âge avancé son ardeur ne se ralen
quand elle devint presque aveugle, cette respect
trouva moyen de travailler encore et de servir ]
Comme elle avait l'habitude de saluer la sainte
toutes les heures du jour et de la nuit, ses dernie
NOTES EXPLICATIVES 505
se ressentirent de cette heureuse pratique : elle expira en
disant Ave Maria, le 21 mars 1725, à l'âge de soixante
quinze ans, de profession cinquante-neuf.
sœUR CLAUDE-FRANÇOISE CHAPUY, sŒUR CONVERSE
Cette chère Sœur a été nommée dans la biographie de
sœur Anne-Alexis de Maréchalle. Il est bien juste de faire
connaître aussi les voies miséricordieuses du Seigneur à
son égard. Nous l'avons dit, un lien de parenté l'unissait à
Mlle de Maréchalle ; à la distance d'une génération, les
mêmes incidents se rencontrent dans les deux branches de
cette famille, pour produire des fruits de salut dans nos deux
il
Sœurs. L'aïeul maternel de sœur Claude-Françoise fut,
ainsi que M. de Maréchalle, entraîné dans l'hérésie par
une épouse calviniste. Mais, comme Dieu ne permet pas que
Ses grâces soient jamais perdues, il donna celles que M. de
Marselizon avait rejetées par son apostasie à deux de ses
filles qui se convertirent. L'une fut la mère de notre sœur
Claude-Françoise; élle eut la fermeté de se soutenir dans la
foi catholique malgré les menaces de ses parents. Pour se
Venger ils la déshéritèrent, protestant que la religion qu'elle
avait embrassée lui servirait de dot. C'est avec cette clause
que fut conclu son établissement. Devenue veuve au bout de
quelques années, héritière des biens de son époux, elle passa
à de secondes noces; et, mère de plusieurs enfants, toutes
ses préférences étaient pour ceux du second lit, qu'elle sou
haitait avantager au préjudice des premiers. Notre sœur
Claude-Françoise, du nombre de ceux ci, ne fut pas la moins
bénie; car elle sut chercher et trouver en Dieu ce que lui
refusait la nature; plus heureuse d'être la dernière dans la
maison duSeigneur que la première dans les demeures des
m0ndains, elle demanda et reçut avec reconnaissance une
506 NOTES EXPLICATIVES
place parmi nos sœurs domestiques. La Communauté n'eut
qu'à se féliciter d'avoir en cela secondé les desseins de Dieu.
« Elle avait, disent nos Mémoires, tous les talents propres
à celles de son rang, et était toujours disposée à faire plaisir
à tout le monde.» Son esprit de prière n'était pas moins édi
fiant que sa mortification et son humilité; au milieu des
cruelles souffrances qui furent son partage pendant vingt
cinq ans, elle soutenait son âme par la dévotion, et disait à
ses Sœurs : « Je suis trop bien, et mieux que je ne mérite : : ils su
nous avons un Époux crucifié!. » Ses parents la voyantsi Dép
infirme, la pressèrent d'accepter enfin une dot pour être
Sœur du chœur; mais elle refusa avec fermeté, disant qu'elle
voulait mourir avec son voile blanc. Son humble et pieux
désir s'accomplit dans la paix du Seigneur, au milieu des
bénédictions de la sainte Église, le6juillet 1712. Elle était
âgée de soixante-huit ans, dont cinquante-un de profession
lavé
religieuse.
lille,
Wj §
& : éla
* :s
* la
NOTE P
Détails sur la prétendamte renvoyée et sur sa famille. -
Dépositions relatives à ce sujet.– Biographies.
DÉPOSITION DE SŒUR MARIE-CATHERINE CARME DU CHAILLOUX,
EN 1715
« La vénérable sœur Alacoque ayant été nommée Direc
trice, il se présenta une jeune personne, qui fut reçue
postulante, et que la vénérable Sœur examina longtemps
pour voir si elle serait propre à la Religion. Ayant connu
que cet état ne lui convenait pas, elle en avertit la Supé
rieure et les principales de la maison, afin qu'on lui con
seillât de sortir, sans que cela parût venir de la Commu
nauté. Ce qui attira à ladite vénérable sœur Alacoque de
grands reproches et de grands chagrins de la part de plu
sieurs de la Communauté, qui prenaient intérêt pour faire
recevoir la demoiselle, tant à cause de sa qualité que des
parentes, amies ou alliées du dehors et du dedans, qui
faisaient passer la vénérable Sœur pour une visionnaire
et entêtée; ce qu'elle souffrit avec beaucoup de patience
et de silence, insistant néanmoins toujours à dire que la
demoiselle n'était pas appelée dans leur maison, et qu'elle
ne lui reconnaissait pas de vocation. Quoique ladite postu
lante fût obligée de sortir, on ne laissa pas d'imposer une
pénitence à la Maîtresse, avec ordre de lui demander par
508 NOTES EXPLICATIVES
don. Ce qu'elle fit avec une humilité édifiante. La dépo : il p
il I
sante croit qu'on lui ordonna ceci pour contenter et adoucir
la peine que les parentes témoignaient avoir de la sortie de
cette demoiselle. » -
DÉPOSITION DE SŒUR ANNE-ÉLISABETH DE LA GARDE, 1715
« On ne saurait dire ce que la vénérable sœur Alacoque
souffrit à l'occasion d'une demoiselle de qualité qu'on VOll
lait faire religieuse dans ce Monastère, et qui n'y était point
propre. Étant alors Maîtresse des novices, la vénérable tin
Sœur eut une grande force d'esprit pour soutenir tout ce
qu'un grand seigneur, un Père de Religion, plusieurs pa
rents de la demoiselle et autres personnes qualifiées, du
dehors et du dedans, qui s'intéressaient pour elle, dirent
contre la vénérable Sœur, la faisant passer pour visionnaire, il n
hypocrite, entêtée, pour être trompée du démon, et pour il a t
n'avoir pas le discernement de connaître la bonne vocation
de cette demoiselle. Les gens du dehors en vinrent jusqu'à
la menacer de la faire déposer de son emploi de Directrice
et de la faire mettre en prison; ce que la vénérable Sœur
supporta avec une grande douceur, une patience et une d
tranquillité qui édifia toute la Communauté, principalement (
dans l'action héroïque qu'elle fit en présence de la Commu *s
nauté, en se mettant à genoux aux pieds de la demoiselle, tille
pour contenter les personnes intéressées, et adoucir la peine
de voir sortir du Monastère ladite postulante.»
Cette postulante était une demoiselle de Vichy- Chamron.
Si sa famille était puissante au dehors, elle ne l'était pas
moins dans le Monastère. Alliée aux d'Amanzé et à tout
tiè
ce qu'il y avait de grand dans la province, elle fournit suc
*la
cessivement bien des sujets à notre maison : trois sœurs ls
d'Amanzé, tantes de la prétendante renvoyée, y avaient
NOTES EXPLICATIVES 509
déjà fait profession, et l'une d'elles, sœur Françoise-Marie,
vivait encore en 1686. Mme veuve d'Amanzé, aïeule des
demoiselles de Vichy, avait saintement fini ses jours parmi
nous en 1684. Nos sœurs d'Athose et de Lévy-Château
morand tenaient par des liens de parenté à la jeune personne
exclue, et nous avions en même temps au pensionnat trois
demoiselles d'Amanzé ses cousines, et deux demoiselles de
Vichy ses sœurs.
Une demoiselle de Vichy demanda à ses proches la sortie
de sa sœur, pour faire plaisir à la Communauté, et voulut
elle-même prendre sa place au Noviciat. Obligée par sa santé
:* de retourner momentanément dans le monde, elle revint
bientôt accompagnée de sa sœur aînée, que les plus ins
tantes prières n'avaient pu décider à accepter une abbaye.
Ces jeunes personnes ne retrouvèrent plus au Monastère la
même Directrice. Car, pour apaiser les impressions qui
s'étaient produites et calmer les esprits, la mère Melin
avait, au commencement de 1687, remplacé au Noviciat
notre bienheureuse Sœur par la très-honorée sœur de Lévy
Châteaumorand, parente des deux postulantes.
Cependant, sans en avoir la charge, la bonne Maîtresse
n'abandonna pas son cher petit troupeau; nous en voyons
la preuve dans ce passage de la vie d'une des sœurs de
Chamron, qui vint un peu plus tard rejoindre les deux
autreS.
« Elle eut le bonheur d'avoir pour Directrice notre très
honorée sœur de Lévy-Châteaumorand, sa parente, pour
qui elle avait une docilité des plus charmantes. Notre véné
rable sœur Alacoque suppléait quelquefois à cette habile
Maîtresse, et goûtait beaucoup la douceur et la simplicité
de notre chère sœur de Vichy, lui écrivant des billets qu'elle
conservait avec soin pour la perfection de son âme. »
Les deux premières dont nous avons parlé reçurent l'habit
en 1687, des mains du cardinal de Bouillon, ami particulier
510 NOTES EXPLICATIVES
de leur illustre famille et seigneur de Paray, en sa qualité
d'abbé commendataire de Cluny. Elles firent leur profession
l'année suivante. La plus jeune prit l'habit en 1689, et fit
ses vœux un an après.
« Pendant que le cardinal de Bouillon était à Paray,
disent nos mémoires, on ne peut rien ajouter à l'honneur
qu'il faisait à nos très-honorées Sœurs de Chamron, et à
l'humble modestie avec laquelle elles recevaient ces marques
de bienveillance. »
L'une d'elles (sœur Françoise-Éléonore)réussissait si par
faitement aux découpures, que celles qui sortaient de ses
mains, après avoir été admirées de Mgr le cardinal de
Bouillon, étaient envoyées par ce prince non-seulement à
Paris, aux princesses ses parentes, mais encoreà notre saint
père le pape Clément XI. Son Altesse Éminentissime nous
a en effet assuré que le bréviaire de sa Sainteté en était rempli,
et qu'elle en louait beaucoup la propreté et la délicatesse.
Dans ce grand personnage, haut protecteur de la famille
de Chamron, il est facile de reconnaître le « prince de la
terre » dont on menaçait l'innocente Marguerite-Marie. Mais,
au milieu de sa puissance, il n'eut pas celle de la faire trem
bler. Calme et tranquille au sein de l'orage, la Bienheureuse
ne fut sensible qu'à une seule chose : l'offense de Dieu.
Le passage suivant des procédures de 1715 montrera avec
quelle vertu elle reçut dans cette circonstance, comme dans de
beaucoup d'autres, les peines et les déplaisirs qui luive
naient du prochain :
« Sœur Anne-Élisabeth de la Garde assure que la ser
* il
vante de Dieu pratiquait la charité envers le prochain dans
les termes de l'Évangile, rendant le bien pour le mal aux
personnes qui lui étaient le plus opposées, qui la mépri
saient, lui faisaient des reproches et la désapprouvaient
" dans ses dévotions. -
ls |
« A toutes ces choses elle n'opposait que la patience, *ses
NOTES EXPLICATIVES 511
l'humilité, la douceur et les prières qu'elle demandait à ses
amies pour les personnes qui parlaient mal d'elle, et dont
elle était très-bien informée, disantque c'étaient des pommes
d'amour que son bien-aimé lui envoyait. »
Il i , NOTICESSUR LES TROISSOEURS DE VICHY-CHAMRON QUI SE CONSACRÈRENT
A DIEU DANS NOTRE MONASTÈRE 1
Chacune d'elles put apprécier les éminentes vertus de notre
Bienheureuse, et rendre hommage à son discernement dans
les voies du Seigneur.
Il convient aussi de montrer que si l'un des membres de la
famille de Chamron essaya de se fixer au Monastère contre
la volonté de Dieu, alors ignorée, d'autres dédommagèrent
la Communauté en lui offrant, pendant de longues années,
un exemple touchant des plus belles vertus.
1° sœUR MARIE-JOSEPH
Dès l'âge de sept ans, cette aimable enfant fut confiée à
nos Sœurs par la marquise sa mère. Sur un naturel aussi
heureux que le sien, le travail ne pouvait manquer d'être
couronné de succès; bientôt il fallut accorder àses instances
l'habit des petites sœurs comme gage de la vie religieuse
Vers laquelle se dirigeait son plus doux attrait. Quand sa
sœur quitta le Monastère, nous le disions plus haut, la jeune
aspirante s'empressa de remplir au Noviciat la place qui
restait vide, et nous avons vu qu'en 1688 tous ses vœux
furent comblés par la profession religieuse.
t Malgré les détails qui précèdent sur la famille de Chamron en gé
néral, il nous semble juste de consacrer une notice spéciale à chacune des
trois sœurs.
512 NOTES EXPLICATIVES
Cependant elle ne devait pas glorifier Dieu par d
extérieures. Un époux crucifié l'avait marquée de
et pendant les dix-sept années de sa vie relig
souffrances furent sans relâche. Toutes les parti
être eurent successivement leur petit martyre, sa
lasser sa patience.Quand elle eut achevé de grav
du Calvaire, elle expira, disent ses contemporai
la douceur d'un enfant, le 28 février 1700, à l'âge
huit ans.
2° SœUR MADELEINE-vICTOIRE
Celle-ci, l'aînée de toutes, commença la vie
avec sa sœur Marie-Joseph; mais Dieu les y am
manière bien différente. Tandis qu'à l'ombre d'un
sœurs passaient leurs plus jeunes années, Made
toire, l'idole de sa famille,voyait toutes les volont
à la sienne. Chacun semblait ne respirer que po
Mme de Chamron sa tante, abbesse de Sainte-Co
Vienne, partageant les sentiments unanimes, n'a
qu'à confier sa crosse aux mains de sa chère nièce
pas possible de résister à ses instances; malgré la
qu'ils avaient pour leur fille, M. et Mme de Cha
séparèrent vers sa dixième année.
A son arrivée dans l'abbaye, Madeleine-Victc
entourée des témoignages d'une tendre affection.
ligieuses se trouvaient si heureuses sous le gou
de la tante, qu'elles croyaient se le perpétuer e
sous celui de la nièce. » Les unes et les autres n'
rien pour l'y engager; on s'accommodait à tout
meurs et à toutes ses fantaisies, et comme sa tan
nait l'exemple, chacune allait au-devant des in
de la jeune fille. Toute la noblesse de la ville
NOTES EXPLICATIVES 513
un plaisir de lui en procurer et semblait se la disputer à
l'envi.
Cependant ces honneurs et ces complaisances, bien loin
de la déterminer à accepter une crosse, augmentèrent en
core la crainte qu'elle en avait. Sa franchise la portait à
s'en expliquer hautement, et souvent elle disait à ces dames :
« Dieu ne m'a pas faite pour commander dans le cloître, et
je n'y sens aucun penchant. » Le monde, où elle brillait si
fort, l'enchantait davantage, mais surtout sa liberté lui
semblait préférable au trône d'un monarque.
A l'âge de quinze ans, Madeleine-Victoire écrivit à son
père, par manière de jeu, de l'envoyer chercher, parce
qu'elle n'avait nulle envie de l'abbaye qui lui était destinée.
A l'instant un de ses frères partit pour l'en sortir, malgré la
désolation de l'abbesse et de ses filles, qui reprochaient à
Mlle de Chamron sa dureté pour sa tante. Néanmoins elle
abandonna sans regret une maison où tout pliait sous ses
volontés, et où toutes choses lui riaient à son gré.
Revenue dans sa famille, la jeune fille continua de jouir
des prédilections de tous. Mais sa tante ne put renoncer à
l'espérance de l'avoir pour coadjutrice. Sur une promesse
légère que lui donna sa nièce, si elle venait la chercher, la
, vénérable abbesse n'hésita pas à partir, malgré ses quatre
vingts ans. Après avoir pendant six mois amusé la bonne
tante, sans accéder à ses désirs, notre demoiselle se pro
nOnça enfin ouvertement, et conseilla d'emmener une de
Ses sœurs à sa place. Voyant ses démarches inutiles, l'ab
besse faillit en mourir de chagrin; cependant elle se décida
à suivre l'avis de cette ingrate aînée, ainsi la nommait-elle,
en donnant sa crosse à une autre.
Le choix tomba précisément sur la postulante qu'avait
refusée Marguerite-Marie, parce que le Seigneur ne la
Voulait pas à la Visitation. De son regard pénétrant, notre
Bienheureuse avait sans doute entrevu que le Sauveur se
,3 T. I. - 33
514 NOTES EXPLICATIVES
ménageait une noble conquête en l'aînée de cette famille,
tandis qu'il destinait la seconde à essuyer les larmes d'une
tante désolée. Mme de Chamron n'eut pourtant pas la con
solation de résigner son abbaye à sa nièce, car elle mourut
peu de temps après lui avoir donné le voile .
Madeleine-Victoire, au sein de sa famille, ne songeait
plus qu'à couler ses jours dans les plaisirs et la grandeur,
quand le Seigneur lança le trait vainqueur qui devait la
subjuguer. Les vérités éternelles retentirent profondément
au fond de son âme, tout dans le monde lui devint insipide,
et la rencontre providentielle d'un saint religieux lui décou
vrit enfin le lieu de son repos.
Sur ces entrefaites, sa sœur Marie-Joseph revenait à
Chamron pour rétablir sa santé avant d'entrer au Noviciat.
La vie d'indépendance qu'avait menée jusque-là notre de
moiselle, ne pouvait faire pressentir son projet, et loin de
l'engager à marcher sur ses traces, Marie-Joseph lui fit une
effrayante peinture de notre genre de vie. Ce fut précisément si §
ce qui décida son aînée à la suivre au couvent |
Madeleine-Victoire partit avec sa mère comme pour ac
compagner sa sœur; mais une fois dans la clôture, elle dé
clara qu'elle n'en sortirait plus.
Dans ces dispositions, la jeune postulante commença son
noviciat avec une ferveur remarquable. Les épreuves lui
semblaient un agréable délassement, et quand ses com
pagnes éprouvaient quelque difficulté, notre très-chère
*si
Sœur leur disait : « Est-ce que vous n'êtes pas venues en
Religion comme au martyre? Pour moi, je trouve que cette
pensée m'adoucit toute chose. » L'oraison faisait ses dé
1 En 1715, le R. P. Beau, jésuite, en résidence à Vienne, écrivait à
Paray à la mère de La Garde : « J'ai reçu la lettre de Mme de Chamron;
j'ai eu l'honneur de voir quelquefois madame sa sœur à Sainte-Colombe
Elle aurait grande envie de faire un voyage à Paray, et d'aller passer * to
quelque temps dans votre Monastère. Elle est d'ailleurs fort sainte reli
gieuse. »
NoTEs EXPLICATIvEs 515
lices : unie à Dieu par une simple remise d'elle-même en lui,
les heures lui paraissaient des moments; et, quand elle sor
tait de ces douxentretiens, on la voyait courir au-devant des
mortifications, tant sa soif de souffrir était grande.
Après sa profession, un attrait spécial pour la vie cachée
lui fit redouter par-dessus tout les emplois honorables.Un
des actes héroïques de sa vie fut d'accepter successivement
les charges de Coadjutrice et de Directrice, que lui imposa
l'obéissance. Quant à celle d'Assistante qu'on eût aimévoir
en ses mains, on se décida à l'éloigner de l'humble Sœur,
comme un calice trop amer. S'ensevelir à la draperie, pour
tisser les étoffes, fut au Monastère son unique ambition. On
ne put lui refuser la consolation d'y passer plusieurs années,
charmé d'ailleurs des sujets d'édification qu'elle laissait dans
chaque emploi.
Après cinquante ans de généreux combats, suivis d'autant
de victoires, la couronne de gloire fut montrée aux regards
de sa foi. Son âme brisant ses liens mortels s'élança pour en
aller jouir, comme nous l'espérons, le 9 août 1737. Elle avait
Soixante-dix ans.
Notre chère Sœur avait une tendre dévotion au sacré
:
| Cœur de Jésus; elle demanda par grand privilége de garder
quelques années la chère petite image vénérée au Noviciat
du temps de la Bienheureuse. Après sa mort on envoya ce
précieux objet à nos Sœurs de Turin, comme l'attestent les
feuilles d'authentiques.
3° sœUR FRANçoISE- ÉLÉoNoRE
La quatrième des demoiselles de Vichy devait, comme ses
Sœurs, se consacrer à Dieu. Bien jeune encore elle fut mise
en notre pensionnat; la présence au Monastère de la com
tesse d'Amanzé, sa grand'mère, y attirait successivement
516 NoTEs ExPLICATIvEs
toutes ses petites-filles. Non contente d'appartel
Chantal par les liens du sang, cette respectable
voulu encore devenir une de ses filles, et mourir
notre saint habit.
Encouragée par les exemples de sa famille,
Éléonore désira à son tour une place au No
incomparable douceur lui gagna tout d'abord
particulièrement celui de notre bienheureuse M
Marie, qui distingua dans ce cœur doux et humbl
chères au Cœur sacré de Jésus. Aussi lui prêt
précieux concours pour le bien de son âme.
L'acte de prise d'habit de notre bonne Sœur se
par la servante de 'Dieu, alors Assistante, le 1e
Sa profession eut lieu l'année suivante, quelques
la mort de notre Bienheureuse.
Pendant les trente-huit ans de sa vie religi
Françoise-Éléonore se fit remarquer surtout par
des vertus les plus chères à nos saints Fondateu
Elle aima passionnément la vie humble et ca
de prendre plaisir aux honneurs et déférences qu
daient d'illustres personnages, les trois sœurs ne p
jamais plus à l'aise que lorsque, délivrées de
grandeurs, elles pouvaient en paix goûter le d
-
dans le secret du cloître. Néanmoins un lien sa
constamment à leur estimable famille, et chacun
profondément la perte d'un de ses membres.
Au sortir d'une retraite, en 1707, sœur Franç
nore, pour répondre à la grâce qui la pressait,
veau divorce avec les choses de la terre, afin
sans ménagement à la douceur de ne goûter que
lors elle répéta et pratiqua sans cesse cette ma
gique : « Quoi qu'il m'en coûte, je veux être à
réserve !. C'est pour une éternité que je travaill
Le Seigneur lui donna bien des années encore
NoTEs EXPLICATIvEs . 517
faire sa couronne; mais le 21 novembre 1726 elle alla
,,
rejoindre ses Sœurs dans le lieu du repos, après un pèleri
nage de cinquante-trois ans. -
Nous indiquons encore ici trois contemporaines de Mar
guerite-Marie, qui furent à même d'apprécier ses entretiens
spirituels et ses sages avis lorsqu'elle remplaçait au No
viciat, après 1687, la mère Catherine-Antoinette de Lévy
Châteaumorand, alors Directrice.
1° sœUR FRANçoISE-SÉRAPHIQUE DE MARTINIÈREs
Françoise de Martinières goûtait en paix les douceurs de
e * la vie de famille, quand la Philothée * de saint François de
Salestomba entre ses mains. Elle résolut aussitôt de prati
quer à la lettre tout ce qu'enseigne ce saint livre; mais la
pensée de la vie religieuse ne lui vint pas encore. Notre
: sœur de Lyonne fut l'instrument choisi par le Seigneur pour
lllS faire pénétrer dans ce cœur simple et droit un premier rayon
de lumière sur sa vocation. Mme de Martinières, alliée à la
maison de La Chambre par un second mariage, avait voulu
resserrer plus encore les liens qui l'unissaient à cette fa
mille dans l'alliance de son fils et de Mlle de La Chambre,
fille de son mari. Françoise et sa belle - sœur se lièrent alors
d'une amitié si étroite, que pour rien au monde elles n'eussent
* dès lors consentit à se séparer.
Cependant Mmes de Martinières firent un voyage à Paray,
et sœur Marie-Rosalie de Lyonne eut à les entretenir au
parloir en qualité de parente. Elle fut charmée tout d'abord
des qualités de la jeune fille, et de son côté Françoise em
l? porta de cette visite un souvenir si doux, qu'elle voulut en
tretenir correspondance avec notre chère Sœur.
1 C'est-à-dire l'Introduction à la vie dévote, adressée à Philothée.
518 - NoTEs EXPLICATIvEs
Dans un de ses paquets désirés, Mlle de Martinières trouva
un jour le livre de nos Règles qu'y avait renfermé sœur de
lum
Lyonne. Notre chère demoiselle était d'une complexion dé
licate. Ayant aperçu dans ce livre béni le rang des Sœurs
associées, elle s'écria soudain : « Je suis Sainte-Marie!.
Dieu et saint François de Sales ont établi cet institut pour * liq
moi. » Depuis ce moment, la force et la suavité de l'attrait lili
qui l'appelait au cloître augmentèrent chaque jour. Mais lits
comment s'arracher des bras de sa belle-sœur, qui ne pou
vait plus vivre sans elle?. Forcée de modérer ses désirs
pour la vie religieuse, Mle de Martinières tomba malade,
et pour lever les obstacles qui la retenaient captive, elle
eut recours à cet innocent stratagème : un jour, retenue au lil
lit par un accès de fièvre et sûre d'être entendue de son frère
- et de sa belle-sœur, elle feint de dormir et de parler en
rêvant: « Enfin, s'écrie-t-elle, il en faudra donc mourir, ou
en perdre l'esprit, puisque mon frère et ma sœur s'obstinent
à me garder malgré la volonté de Dieu et l'envie que j'ai
d'être Sainte - Marie. » Ce monologue fut long, mais il fut
efficace. M. de Martinières finit par dire à son épouse : « Il
faut la contenter, nous la perdrons en luifaisant violence. »
La promesse de la conduire à Paray lui enleva sa fièvre ;
deux jours après notre Sœur accompagnée de son frère se
dirigeait vers le lieu de son repos. En la confiant à la mère
Melin, M. de Martinières dit à cette digne Mère : « Je vous
donne une sœur qui m'est bien chère ; c'est un trésor caché
sous un extérieur des plus simples.» On ne tarda pas à en
faire l'expérience au Monastère, et l'on fut heureux de l'y
fixer en l'admettant à la prise d'habit, puis à la profession".
Une des pratiques du Noviciat lui coûtait, mais voyant
qu'en l'embrassant fidèlement « on peut enrichir d'âmes
le paradis », elle s'écria : « Je veux l'enrichir de la mienne. »
1 L'acte de la profession de sœur Françoise-Séraphique est écrit de la
main de notre Bienheureuse.
NOTES EXPLICATIVES 519
Dans ce moment il ne fut plus question de sa répu
gnance.
L'humilité devint sa vertu de choix. Persuadée de son
néant, elle disait en tout événement pénible : « Au rien il
n'est rien dû. » Quoiqu'elle eût de l'esprit, sœur Françoise
Séraphique affectait souvent de ne pas comprendre les choses
qu'elle entendait très-bien. Elle cédait à tout le monde et sup
pliait ses Supérieures de lui donner occasion de pratiquer sa
vertu chérie, car elle ne prenait plaisir que dans l'humi
liation. Dans cet esprit, elle s'avisa de mettre sa confession
générale sur un carton, et de la laisser exposée sous les cloî
tres. L'humble Sœur ignorait qu'en cela elle ferait admirer au
contraire la pureté de sa vie.Jusqu'à la fin de sa carrière
les ardeurs de l'amour divin consumèrent son cœur, et parfois
réduisirent son corps à l'extrémité. Elle vécut pourtant jus
qu'à l'âge de cinquante-quatre ans, et rendit son dernier soupir
le 22 janvier 1718, après vingt-neuf ans de profession reli
gieuse.
2° sœUR MARIE-THÉRÈSE BAssET
l
M * Basset était de Roanne, comme notre sœur Françoise
:
Séraphique; mais un événement bien différent la conduisit
dans la maison du Seigneur. Le monde avait souri à la jeune
fille, et ses faux charmes amusèrent un moment son cœur;
elle y brillait elle-même par son esprit et ses rares qualités,
lorsqu'un coup imprévu et bien sensible vint la désabuser
pour toujours des vaines joies de la terre. Dès lors elle entre
prit la pratique des vertus, s'adonna aux bonnes œuvres, et
se fit apprécier plus encore que par le passé dans sa ville
natale. En 1687, la voix du Seigneur se fit entendre à son
cœur plus suavement que jamais, elle y répondit en aban
donnant ses biens et sa liberté pour se consacrer à Dieu dans
notre Monastère. Le 24 septembre, cette âme généreuse re
520 NOTES EXPLICATIVES
cevait le saint habit. L'année suivante elle prononçait ses
VOBUlX.
Bientôt on s'aperçut qu'en la personne de sœur Marie
Thérèse le Seigneur avait donné un trésor à cette Commu
nauté. L'étendue de son esprit se fit admirer dans les em
plois importants de la maison, mais surtout les qualités de
son cœur charmèrent et édifièrent ses Sœurs pendant vingt
nuit ans. -
Au commencement de l'année 1716, notre chère Sœur se *nn
sentit mortellement atteinte par une pleurésie, et son âme
tressaillit de bonheur. Le dernier jour de sa vie, écrit la
mère Claude-Angélique-Perrette, l'une de ses Supérieures, il
« étant allée la voir au réveil, je la trouvai dans un transport
de joie qui lui fit entonner le Te Deum. Aussitôt après elle
perdit la parole, et ne la reprit que pour assurer la Commu
nauté que de tout son cœur elle s'en allait à Dieu. » Un air
riant et content semblait répandre sur son visage une béati
tude anticipée. Elle expira dans l'ardeur d'un séraphin, à iiia
l'âge de cinquante-trois ans.
3° sœUR JEANNE-FRANçoISE CHALON
La pieuse famille de sœur Jeanne-Françoise habitait Pa
ray; l'aîné de ses frères se consacra à Dieu dans la Compa
gnie de Jésus, le plus jeune entra dans l'état ecclésiastique,
et l'une de ses sœurs fut longtemps Supérieure à l'hospice
de cette ville. Le Seigneur daigna gratifier aussi notre chère
Sœur de la vocation religieuse. Son père, qui nous rendait
de grands services en qualité de notaire, proposa l'admis
sion de sa chère fille parmi nous. Son aptitude remarquable
pour les affaires temporelles donnait de grandes espérances,
et déjà l'on se flattait au Monastère de trouver plus tard
en sa personne une précieuse économe. Mais Dieu se plut à
NoTEs ExPLICATIvEs 521
accomplir ses desseins sur notre Sœur d'une manière bien
opposée aux prévisions humaines. Sous le drap mortuaire,
le jour de sa profession , sœur Jeanne-Françoise demanda
la grâce de faire son purgatoire en ce monde. Notre Bien
heureuse lui prédit qu'elle serait pleinement exaucée .. Cette
bonne Sœur fut, en effet, vouée à la souffrance. Tous les
genres d'épreuves vinrent successivement lui faire sentir
que Dieu avait entendu sa prière, et qu'il la purifierait en
tièrement en ce monde. Ses Sœurs avouent qu'elles la con
sidéraient comme une âme du purgatoire. Malgré cet état
crucifiant, notre bonne Sœur arriva à l'âge de soixante-onze
S* ans. Le 28 janvier 1743, le Seigneur la reçut enfin dans le
sein de sa miséricorde, après cinquante-quatre ans de pro
fession.
1 L'acte de sa profession, 8 décembre 1689, est la dernière feuille de
notre registre où nous retrouvons l'écriture de la Bienheureuse.
llt
2 Pendant son séjour à Paray, le père Rolin, qui était son directeur,
lui avait aussi donné, comme par une inspiration prophétique, le précis
de toute sa vie religieuse,
NOTE Q
Quelques témoignages des élèves de la Bienheureuse.
Déposition « En 1715, sœur Marie Chevalier de Montroüan de Saint
de sœur
Marie Chevalier Étienne, religieuse Ursuline, a déposé qu'elle a eu le bonheur
deMontroüan ,
Ursuline. de demeurer quatre ans entiers, en qualité de pension
Procès de 1715.
naire, dans le Monastère de la Visitation'de cette ville, et :
plus d'un an sous la conduite de la vénérable sœur Ala : lie
coque, alors Maîtresse des pensionnaires, de qui la dép0
sante, aussi bien que les autres ses compagnes, avaient dès
le commencement conçu une si haute estime, que quand
elle leur donnait quelques images ou chapelets, elles les
gardaient comme des reliques, disant que leur maîtresse
était une sainte ; - qu'elle est témoin comme la servante
de Dieu souffrait les mépris, les paroles de railleries pi
quantes et même insultantes, avec une patience et humilité
admirables. Ce que voyant, la déposante prenait la liberté
|
de lui dire : « Ma chère Mère, vous êtes bien bonne de soul
frir tout cela ; il faut que vous soyez unesainte !» A quoi (
elle lui répondait avec une grande bonté : « Ma chère enfant, ai
allons devant le saint Sacrement; demandez-lui pardon, et
en même temps priez pour celle quime procure l'occasion de *le
souffrir quelque chose pour Jésus-Christ; » que ladite ser
S]
vante de Dieu ne discontinuait point de leur parler, soit
dans les récréations, soit en travaillant, des avantages de
servir Dieu ; leur insinuant insensiblement son saint amour
dans le cœur; qu'elle l'a toujours vue dans le silence, hors
** *
NOTES EXPLICATIVES 523
le temps des conversations qu'elle leur faisait; - qu'elle
avait coutume de faire son travail presque toujours à genoux,
aussi bien que son oraison, paraissant dans un si grand re
cueillement, que la curiosité a engagé plusieurs fois la dé
posante à aller l'observer et aller avertir les autres de venir
voir comme leur sainte priait Dieu.
« Ajoute qu'elle lui a vu faire des actes héroïques de mor
tification, en ramassant les restes de la table des pension
- naires, quelquefois assez malpropres, et qu'elle en faisait
son repas ;- qu'elle les servait avec une charité pleine de
tendresse dans leurs maladies, les encourageant à souffrir
pour l'amour de Dieu ;- qu'elle a vu entre autres, un jour,
qu'une pensionnaire ayant un mal au pied, qui paraissait
être un ulcère, ladite sœur Alacoque en la pansant léchait
cette plaie couverte de pus, nonobstant la répugnance que
la pensionnaire avait à le souffrir; mais la servante de Dieu
fit tant d'instances par ses prières qu'à la fin elle la laissa
faire. e
« Sœur Catherine Billet de Saint-Xavier, Ursuline, a dé- Déposition
p0sé qu'elle a eu l'honneur de demeurer sous la conduite c*
de la vénérable Sœur un an entier en qualité de pension
naire; que pendant tout ce temps elle n'a été que très-édifiée
des actions de la vénérable Sœur, prenant tous les soins
possibles, pour elle déposante et les autres pensionnaires,
à les élever dans la crainte et dans l'amour de Dieu ; que de
quatorze pensionnaires qu'elles étaient alors, la servante de
Dieu dit à la déposante qu'il n'en resterait que deux,pour
être religieuses dans la maison. Comme la chose est arrivée
ainsi, elle a cru que la vénérable Sœur en avait eu une con
naissance surnaturelle,y ayant beaucoup d'apparence qu'il
en resterait encore davantage. La déposante disant un jour
qu'elle voulait planter un petit arbre dont elle
-
espérait manger
les premiers fruits, la vénérable Sœur lui dit : « Mon enfant,
ne prenez point cette peine, car vous ne serez pas religieuse
--
524 NOTES EXPLICATIVES
dans cette maison, » ce qui parut d'autant plus surprenant
à la déposante, qu'alors il y avait beaucoup plus d'apparence
qu'elle fût religieuse dans cette maison qu'ailleurs, tant par
rapport à son inclination qu'à celle de messieurs ses parents,
qui le souhaitaient de tout leur cœur. -
« Ajoute de plus qu'elle a consulté plusieurs fois la ser
vante de Dieu sur ses dispositions intérieures, qu'elle a tou
jours eu beaucoup de consolation à prendre ses avis; qu'un
jour une de ses Sœurs l'engageant à demander à la vénérable
Sœur ce qu'elle pensait sur son compte, elle lui dit : « Quel
motif fait agir cette Sœur? Ne serait-ce point une pure cu
riosité?»
« Cependant elle voulut bien permettre à cette Sœur de lui
Si n
expliquer ce qu'elle avait à lui dire, et lui donna tous les
avis qu'elle crut nécessaires pour sa perfection. Elle lui dit
lili
qu'elle aurait de grands chagrins à supporter; qu'elle devait
*lle
demander de la force à Dieu pour cela, lui faisant connaître
par la suite de cet entretien beaucoup de choses qui se pas
saient dans son intérieur et dont elle n'avait encore parlé à
personne; et quoiqu'il fût vrai que cette Sœur eût consulté
la servante de Dieu plutôt par curiosité qu'autrement, elle
ne laissa pas de dire à la déposante : « Il faut que la sœur th il
Alacoque soit une sainte et une prophétesse. » Elle en fut pé
encore plus convaincue quand elle vit cette foule de peines et
de chagrins se succéder les uns aux autres tels qu'ils avaient
été prédits par la servante de Dieu, et dont elle ne fut dé
livrée que quelques jours avant sa mort. Elle en fit un bon
usage pour son salut. Dit encore qu'elle a observé que la
vénérable Sœur passait souventune bonne partie de la nuit
à genoux en prière, étant couchée dans la chambre des pen
sionnaires.Car toutes les fois que la déposante se réveillait,
elle la trouvait en prière. »
si ,
N OTE R
Sœur Marie-Lazare Dusson. (Sœur converse.)
Parmi les Sœurs qui s'empressèrent de seconder notre
Bienheureuse dans ses œuvres de zèle, sœur Marie-Lazare
Dusson mérite assurément une place d'honneur. Margue
rite-Marie lui en assigna toujours une bien spéciale dans
son affection, et notre chère Lazare sut apprécier l'inap
préciable avantage de converser avec ce séraphin de la
terre,
Elle était d'un village voisin du bourg de Couches, à
quelques lieues d'Autun. Dès le berceau, notre chère Sœur
parut comme un petit prodige; son respectable curé,M. Do
dun, en fut si frappé, qu'en la voyant il s'écria, d'un ton et
d'un air pénétré : « Voilà une petite prédestinée. »
Tout ce qui tenait de la religion s'imprimait dans son
cœur d'une manière ineffaçable; à douze ans, elle n'aurait
pas perdu un seul mot, non-seulement des catéchismes de
- son vénérable pasteur, mais encore des controverses enga
gées contre les calvinistes, alors fort nombreux à Couches.
« En apprenant à lire chez des filles dévotes, la jeune en
fant, disent nos Mémoires, apprit aussi à faire l'oraison
d'une manière aisée, cordiale, sans façon et sans scrupule.
D'un caractère fort décidé, elle avait un air assuré dans
tout ce qu'elle faisait; allait sans cérémonie à la chasse avec
Ses frères, et tirait si bien le fusil, qu'elle nous a été comme
une sauvegarde, le tirant dans notre enclos quand on ap
526 NOTES EXPLICATIVES
préhendait les voleurs, sans nuire en tout cela à ses exercices " il
spirituels, où elle puisait force et douceur pour la pratique il l
des vertus chrétiennes. »
Le Seigneur l'ayant gratifiée de la vocation religieuse,
l'amena en notre Monastère. La mère Péronne-Rosalie
Greyfié s'aperçut bientôt des rares qualités de cette préten
dante; et elle l'aurait jugée capable des plus importantes
charges de la sainte Religion; néanmoins on la plaça au
rang des Sœurs domestiques.
Dans l'emploi de jardinière, sœur Marie-Lazare tira si
bien parti des produits de son jardin, qu'au moment où lili
l'on éleva la chapelle du sacré Cœur dans l'enclos, la mère illan
Supérieure recueillit de cette industrie une somme assez * le
considérable pour aider aux frais de la construction.
Au commencement de sa vie religieuse, notre bonne Sœur
Marie-Lazare, entendant lire au réfectoire la vie de sainte
Catherine de Sienne, se disait à elle-même : « Oh! si je pou
vais voir une personne qui lui ressemblât, que je m'estime
rais heureuse l » En même temps Notre-Seigneur lui dit
intérieurement : « Regarde, voilà ma bien-aimée à quije
n'ai pas moins fait de grâces et de faveurs. » Ouvrant les
yeux, elle vit notre vénérable sœur Alacoque, qui, étant
Assistante, se trouvait en face. Une impression de grâce lui
fit connaître que c'était d'elle que le Saint-Esprit lui ren
dait témoignage. Elle conçut dès lors une haute vénération
pour Marguerite-Marie, et la seconda autant qu'il fut en
son pouvoir dans l'établissement de la dévotion au sacré
Cœur. Elle fut une des plus empressées à le vénérer au
Noviciat en 1685; puis à se joindre à sœur Marie-Madeleine
des Escures, pour en développer le culte dans la Commu
nauté. -
Elle était transportée hors d'elle-même à la seule invo
cation de ce Cœur adorable, disent ses contemporaines,
et l'on ne put lui refuser la satisfaction de répéter tout haut
NOTES EXPLICATIVES 527
à chaque récréation : « Vive le sacré Cœur de Jésus ! » Ce
qu'elle faisait avec une expression qui pénétrait jusqu'au
fond du cœur.
Son zèle pour la foi catholique la portait à déplorer le
malheur de ceux qui s'en écartent. Elle n'avait lu qu'une
fois la sainte Bible, et cependant sa riche mémoire en avait .
retenu tous les passages; ses questions à ce sujet étonnaient
les docteurs, qui se faisaient un plaisir d'y répondre.
Enfin notre bonne Sœur ne vivait et ne respirait que pour
le Dieu de son cœur, et l'on pourrait dire d'elle, comme de
l'ami du Sauveur, qui lui avait été donné pour patron : « Elle
était l'amie de Jésus ! » Il l'appela à lui le 20 août 1744, à
l'âge de quatre-vingt-sept ans. Elle en avait soixante-sept
de profession religieuse
slt
dism
nal
NOTE S
le d
Diverses Dépositions au sujet des derniers moments
de la Bienheureuse, extraites de la procédure de 1715
Sœur Péronne-Rosalie de Farges déclara qu'à ses derniers
moments la Sœur Alacoque lui a dit : « Je vous prie, ma
il de r
chère Sœur, de brûler le cahier qui est dans une telle ar
moire, écrit de ma main, par ordre de mon confesseur le .
Révérend Père Rolin, Jésuite; caril m'a défendu de le faire
moi-même avant qu'il l'eût examiné. » Ce que la déposante
le
ne crut pas devoir faire; mais elle la pria d'en remettre la
clef entre les mains de la Supérieure, et d'en faire un sacri
fice à Dieu; elle y consentit, quoique cela lui coûtât beau
coup.
Cet écrit, qui faisait la seule inquiétude de notre humble
du
mourante, contenait le détail des principales grâces qu'elle
**
avait reçues, et un abrégé de sa vie. Pour une âme qui
il
voulait s'ensevelir dans un éternel oubli, il était dur de
laisser subsister une semblable pièce; mais Jésus-Christ,
*l,
qui l'avait fait écrire pour l'exécution de ses desseins, ne
voulait point qu'elle fût anéantie.– La vie de la Bienheu
reuse par elle-même est restée à Rome pendant le cours
des procédures de Béatification.
Une Sœur témoin de la mort de notre Bienheureuse dé
Déposition pose « qu'elle couchait dans la chambre où se trouvait la
de sœur
Anne-Alexis malade, en qualité d'infirmière, et que, quoique sa maladie
de Maréchalle.
ne parût pas être mortelle dans la pensée de la Communauté
NOTES EXPLICATIVES 529
et des médecins, elle assura toujours qu'elle n'en reviendrait
point; elle pressait les infirmières pour prier la Supérieure
de lui faire apporter le saint viatique, laquelle eut assez de
peine d'apprendre cette nouvelle, et n'y voulut consentir,
ne croyant pas ladite Sœur malade à mort, sur l'assurance
qu'en avait donnée le médecin. Ce qui donna occasion à la
malade de dire : « J'ai reçu cet adorable sacrement en via
tique la dernière fois que j'ai communié. Dieu disposera de
:
moi quand il lui plaira;» et effectivement elle se trouva si mal
à: *
qu'on n'eut que le temps de lui donner l'extrême-onction,
qu'elle reçut en expirant, ayant eu avant ce temps des sen
timents d'amour de Dieu marquant sa joie et son empresse
ment de voir finir sa course pour rendre son âme à Celui qui
avait donné la sienne pour elle. » -
Une jeune Sœur qui fut sa novice ajoute encore « qu'elle Déposition
de sœur
a passé la nuit près de la malade jusqu'au lendemain matin Marie - Nicole
de la Faige
à huit heures. Pendant tout ce temps elle fut témoin de Desclaines.
l'ardeur qu'elle marquait d'aller à Dieu, implorant conti
nuellement les miséricordes divines, récitant plusieurs ver
sets des psaumes et d'autres endroits de l'Écriture; ce qu'elle
fit jusqu'à ce qu'elle rendît son âme à son Créateur, contre
l'attente du médecin et de celles qui la voyaient. - Dès le
premier jour de sa maladie elle envoya querir la déposante,
et lui dit : « Venez me voir, ma chère Sœur, car je mourrai
bientôt, et nous n'aurons pas longtemps à demeurer en
semble !» (On se souvient que notre sœur Marie-Nicole était
cette petite novice en laquelle notre chère Bienheureuse
croyait retrouver l'image de l'angélique Louis de Gonzague,
en 1686)
Plusieurs des Sœurs contemporaines, témoins de l'heu
reux trépas de Marguerite-Marie, attestèrent en 1715 le
concours qui se fit dans notre église pour vénérer le saint
corps et le contempler une dernière fois.
Sœur Catherine-Augustine Marest (l'ancienne infirmière)
T. I. - 34
530 NOTES EXPLICATIVES
- A -
dit que c'est à elle-même que les séculiers faisaient passer
par la grille des chapelets, heures et autres objets pour les
faire toucher au corps (exposé selon l'usage) de feu notre
sœur Alacoque. La foule était si grande qu'elle ne suffisait
pas avec d'autres de ses Sœurs à contenter la dévotion du
public, qui criait hautement : « Donnez-moi quelque chose,
ou faites toucher cela au corps de la bonne sainte. »
Déposition Sœur Anne-Élisabeth de La Garde ajoute « que dès que la
Ter
vénérable sœur Alacoque eut rendu son âme à Dieu, le
: bruit se répandit dans toute la ville que la sainte des Saintes
Maries était décédée; que tout le monde accourut à la grille
du chœur, et qu'on n'a point vu, depuis l'établissement de le §
la maison,à aucun enterrement de religieuse, une si grande
assemblée de prêtres, de religieux, de personnes qualifiées,
et de peuple, qu'à celui de la vénérable servante de Dieu :
la confiance en ses mérites devant Dieu commença dès ce
*is
temps-là et s'augmenta tous les jours ; plusieurs personnes
de la ville et du dehors recouraient à son intercession pour
obtenir de Dieu leur guérison corporelle et spirituelle;- et
plusieurs sont venus à l'église de la Visitation de Paray
rendre leurs très-humbles actions de grâces à Dieu pour les
faveurs qu'ils disent avoir obtenues par le mérite de la * its
vénérable sœur Alacoque. » -
Déposition Une vertueuse demoiselle de cette ville ajouta « qu'elle
avait été témoin, depuis la mort de la servante de Dieu,
du concours qui se fit dans l'église de la Visitation; qu'elle
a ouï dire par plusieurs personnes les grâces et soulage
ments qu'elles recevaient de Dieu par son intercession. »
NOTE T
Témoignage de la soeur de Charmasse, recueilli
par M. Dunan, vicaire général.
« Je soussigné Pierre Dunan, prêtre, vicaire général de
M* l'évêque d'Autun, déclare que ce jourd'hui28 février 1828,
étant allé faire une visite en son domicile, en cette ville, à
Mme Sophie Desplaces de Charmasse, ancienne religieuse de
laVisitation, au couvent de Paray-le-Monial, en ce diocèse,
dans lequel elle a été élevée depuis l'âge de trois ans, où elle
a fait profession à seize ans, et aujourd'hui âgée de quatre
vingt-cinq ans; m'entretenant avec elle de la Bienheureuse
:
Marguerite-Marie Alacoque, morte dans ladite maison en
odeur de sainteté, et lui ayant demandé si elle avait connu
quelques religieuses qui eussent vécu avec la vénérable Sœur,
elle m'a répondu qu'elle en avait connu deux : l'une dont elle
se rappelle parfaitement, quoiqu'elle n'eût que quatre ans
lorsqu'elle mourut. Cette bonne Sœur lui témoignait beau
coup d'amitié, au point de l'appeler sa mère, et voulait que
l'enfant l'appelât sa fille.
« C'était une sœur converse appelée de Chalanforges,
dont on racontait dans la Communauté comme un fait tenant
du miracle, qu'ayant à une jambe, à la suite d'une forte
contusion, une plaie considérable qui avait résisté à tous les
remèdes employés; un jour qu'elle apportait du bois au
chauffoir, où la Communauté se trouvait réunie, elle s'ap
procha de sœur Alacoque, regardée déjà comme une sainte
532 NOTES EXPLICATIVES
la d
dans la maison, se baissa près d'elle comme pour ramasser
quelque chose, prit un pan de la robe de la Sœur, et s'en
frotta la jambe malade. Dès ce moment elle alla beaucoup
mieux, et fut entièrement guérie en très-peu de temps . lir lui
« La seconde religieuse contemporaine de sœur Margue
rite-Marie Alacoque, que Mme de Charmasse a connue, et
qui n'est morte que plusieurs années après sa profession, a
été Mm° Claude-Marie de Chalonnay, du rang des Sœurs
choristes.
« La sœur de Chalonnay avait vu sœur Marguerite-Marie
pendant deux ans. Elle parlait souvent des souvenirs pré
cieux qu'elle avait laissés après elle; elle la citait comme
devant servir d'exemple à toutes les religieuses de la mai
son, pour l'exactitude et la régularité qu'elle apportait dans
l'accomplissement de ses devoirs, son humilité profonde
dans toutes les circonstances de la vie, sa patience et sa
résignation dans les infirmités dont elle était accablée et les
douleurs qui en étaient la suite. »
Fait à Autun, etc. Suivent les signatures.
Notre chère sœur Madeleine -Victoire Verchère, étant
entrée dans notre Monastère à l'âge de treize ans en 1755,
avait aussi vécu sept ans avec sœur Claude-Marie de Cha
lonnay, qui ne mourut qu'en décembre 1762. Une partie de
nos traditions actuelles sur la Bienheureuse remontent à
cette source : nos Sœurs anciennes avaient entendu sœur
Claude-Marie raconter avec bonheur qu'elle avait reçu le
voile des mains de la servante de Dieu, alors Assistante
(20 août 1690). Nous trouvons aussi l'acte de saprise d'habit
écrit de la main de Marguerite-Marie (7 août 1689).
1 Cette Sœur, nommée dans nos registres Anne-Marie Aumonier de
Chalanforges, prit l'habit le 8 janvier 1690 (notre bienheureuse Margue
rite-Marie était alors Assistante). Elle mourut en 1746, à l'âge de soixante
élix-sept ans, dont cinquante - cinq de profession religieuse.
NOTES EXPLICATIVES 533
La digne sœur Madeleine-Victoire Verchère ne put voir
les procédures de 1830, la mort nous l'enleva en 1826; néan
moins le témoignage des Sœurs qui vécurent avec elle avait
acquis par son rapprochement plus de force et de certitude.
Dix furent appelées à comparaître devant les juges, selon
les formalités requises en pareille occasion. (V. le IV° ap
pendice.)
*.
sl*
3pt
: le
la
ll0n
QUATRIÈME APPENDICE
CHR0N0L0GIE ET RÉSUMÉ DES FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
- DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS
Sépulture et conservation de ses restes mortels.
Notre bienheureuse sœur Marguerite - Marie, étant dé- .
cédée le 17 octobre 1690, fut inhumée à son rang dans la
sépulture ordinaire, qui était alors sous le chœur. Des deux
côtés du caveau, il y avait quelques cases séparées les unes
des autres par un mur. On y déposait les cercueils selon
l'ordre des décès, après avoir répandu de la chaux en poudre
sur le corps par raison de salubrité; puis on fermait l'ouver
ture de la case avec une large pierre, sur laquelle on inscri
vait le nom de la Sœur.
Quand toutes les cases étaient remplies et qu'il arrivait
un nouveau décès, on retirait les ossements et la poussière
contenus dans la plus ancienne pour faire place à la nou
velle venue; on les déposait dans un ossuaire commun, situé
à l'entrée du petit caveau, et l'on continuait ainsi indéfini
ment.
En 1703, on retira le cercueil de notre Bienheureuse de
536 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
la case où on l'avait mis. Mais la vénération qu'on avait
pour elle et sa renommée de sainteté, qui ne faisait que
s'étendre de plus en plus, ne permettaient pas de jeter ses
restes sacrés dans l'ossuaire dont nous avons parlé. Les
chairs et les vêtements mêlés à la chaux qui les avait péné
trés furent recueillis avec respect, et on commença dès lors
à en distribuer aux fidèles sous le titre de Cendres de la
vénérable Marguerite-Marie Alacoque. Les ossements furent
conservés dans une châsse de bois de chêne, vitrée et placée
dans le caveau sur une petite table, à côté de la case où la :l *
Bienheureuse avait été inhumée. Elle y resta jusqu'à l'ex
pulsion de nos Sœurs, en 1792. 1 lire
II
Première confrérie et première fête du sacré Cœur
dans motre Monastère et dans le diocèse d'Autun.
Mais nos Sœurs avaient encore plus à cœur de conserver
l'esprit que le corps de la bienheureuse Marguerite-Marie,
et le peuple chrétien partageait les mêmes sentiments. On
vit donc bientôt la dévotion au Cœur de Jésus prendre parmi
nous de magnifiques accroissements.
Dès l'an 1693, une Confrérie de l'adoration du sacré Cœur
était établie dans notre église, avec l'autorisationde M. l'abbé
du Feu, vicaire général de Mgr l'évêque d'Autun. Elle avait
y
son registre d'inscriptions, dont nous possédons encore le di
premier feuillet. Nous y lisons, entre autres, le nom et la
signature de tous les RR. PP. Jésuites composant alors la
résidence de Paray. Quand le Saint-Siége la favorisa d'un
Bref, en 1728, ce catalogue contenait déjà plus de trente
mille noms.
En 1713, M. Languet, vicaire général d'Autun, et plus *ais
SE DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 537
tard évêque de Soissons, permettait à notre Monastère de
faire célébrer la messe du Sacré-Cœur dans notre église,
le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement. L'honneur
de cette grâce revenait de droit à ce prélat, dont le nom est
mêlé si intimement à la dévotion du sacré Cœur de Jésus et
à la glorification de son humble apôtre.
Enfin, l'an 1721, Mer l'évêque, suivant l'exemple de
Mer de Belzunce et celui de son métropolitain, ordonnait
dans tout le diocèse d'Autun la célébration de la messe et
de la fête du Sacré-Cœur. Cette concession fut partout
accueillie avec bonheur; mais à Paray ce fut un véritable
et universel enthousiasme. Par une merveilleuse coïnci
dence, on venait d'achever une chapelle extérieure dans
notre église, en face de notre chœur, sous le vocable du
sacré Cœur et à la gloire de Dieu .. Ce sont les propres
termes de l'inscription gravée sur un cœur de plomb, et
déposée dans la pierre fondamentale. Notre très-honorée
mère de La Garde ayant entrepris cette chapelle en 1719,
avait vu les habitants s'associer libéralement à son œuvre,
comme nous allons les voir partager sa joie le jour de
la bénédiction , qui fut celui de la première fête diocé
saine. -
Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici le
tableau que nous ont laissé de ce jour, celles qui en furent
les témoins :
« Toute la ville fut charmée de voir cette chapelle élevée,
et l'on y fit paraître beaucoup de dévotion. M. l'abbé d'A
manzé, directeur spirituel de l'hospice, en fit la bénédic
tion à huit heures du matin, le vendredi après l'octave du
Saint-Sacrement, qui cette année tombait le 20 juin, assisté
de messieurs les sociétaires, qui chantèrent la grand'messe
1 Depuis quelques années c'est l'autel principal de notre église , qui est
dédiée au sacré Cœur de Jésus, et son autel primitif est consacré au très
saint Cœur de Marie Immaculée.
538 FAITs RELATIFs A NoTRE BIENHEUREUSE
à laquelle il officia. Le R. P. Dom de La Val, bénédictin de
l'étroite observance de Cluny, dit la première messe à la
chapelle.
« Sur les dix heures du même jour, le célébrant fut
prendre le saint Sacrement à l'église de la paroisse, où il
était exposé, pour l'apporter à la nouvelle chapelle, accom
pagné de tout le clergé et suivi de tout le peuple, qui était lait
dans un grand transport de joie à cette procession, où l'on * is :
portait un bel étendard. L'image du Cœur de Jésus était
des deux côtés. Chacun se félicitait d'être dans une ville
où cette dévotion a pris commencement dans ces derniers
siècles, étant sortie de ce Monastère par la prédilection de
Jésus-Christ pour sa fidèle amante, notre vénérable sœur
Alacoque.
« Quatre cents hommes se mirent sous les armes pour
rendre la procession générale plus solennelle. On tira trois
fois les canons de la ville, à l'entrée, à la sortie de l'église
et à l'élévation de la sainte messe. Il y avait aussi vingt
quatre boîtes qui furent toutes déchargées. àlly
« Nos Sœurs chantèrent un beau Motet, puis l'on reporta
le saint Sacrement dans le tabernacle pendant le chant du
Te Deum. »
III (
Procédure épiscopale de 1715; quelques visiteurs illustres. (
Le recours continuel à l'intercession de notre Bienheu
reuse et les grâces et guérisons attribuées à ses mérites
confirmant de jour en jour davantage l'opinion générale de
sa sainteté, Mer d'Allencourt, évêque d'Autun, vivement * s
sollicité par la mère de La Garde, Supérieure de notre Mo la
nastère, fit procéder, en 1715, aux enquêtes épiscopales
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 539
sur la vie de la servante de Dieu et sur les faits qui s'y rat
tachaient. M. Languet, vicaire général, chargé de ce soin,
ayant été appelé sur ces entrefaites au siége épiscopal de
Soissons, remit, comme il y était autorisé, sa commission à
Dom de Bansière, prieur des Bénédictins de Paray. Cette
procédure remarquable, faite du vivant des contemporaines
de Marguerite-Marie, est la base de tout ce qui s'est fait
depuis; les exemplaires originaux se conservent aux ar
chives de l'évêché d'Autun et dans celles de notre Monastère.
Mais les immenses préoccupations suscitées dans l'Église
sé par le jansénisme, le philosophisme et la révolution, feront
: laisser longtemps la cause en cet état.
Cependant la confiance des fidèles ne diminuait point, et
le tombeau de notre Bienheureuse était toujours en véné
ration. Nous y trouvons de temps en temps d'illustres visi
teurs. C'est d'abord le cardinal de Bouillon, qui aimait à
comparer notre petit caveau, à cause de sa disposition
intérieure et de la présence des ossements de Marguerite
Marie, aux catacombes de Rome; et il disait qu'il n'y sen
tait pas moins de dévotion. En 1750, c'est Mgr Malvin de
Montazet, évêque d'Autun. Quand il fut devant l'humble
sarcophage, « il se mit d'abord à genoux (ainsi que nous
le lisons dans une lettre de cette époque) pour vénérer les
0ssements sacrés; et ceux de sa suite firent de même...
Après qu'il eut satisfait sa dévotion, il ajouta qu'il espérait
qu'un jour cette fidèle amante de Jésus serait vénérée pu
bliquement; que s'il pouvait contribuer à lui accélérer cet
honneur, il s'y emploierait aveczèle, ainsi quepourtous les
autres avantages de cette Communauté ... »
Dix ans plus tard, afin de vénérer les reliques de notre
vénérable Sœur, M. l'abbé de Courtavel, vicaire général
de Blois, faisait un voyage de quatre-vingt-dix lieues, et
1 Circulaire de Paray, 1750.
540 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
passait à Paray neuf jours entiers dans la retraite et la
prière .
L'an 1786, nous trouvons agenouillés ensemble devant illit
les ossements sacrés deux vicaires généraux d'Autun :
MM. Drouas, abbé de Saint-Rigaud, et Maynaud de Pance
mont, qui fut depuis évêque de Vannes.
Vers le même temps, trois nobles dames, la duchesse de
Cossé, sa fille et la présidente de Rochambeau, venaient
solliciter la faveur de prier devant notre humble châsse.
lil
IV
Anniversaire séculaire de l'établissement de la dévotion
au sacré Coeur dans le Monastère de Paray.
A cette année 1786 se rattache un souvenir mémorable.
C'était le centenaire de l'établissement public de la dévotion
|
au sacré Cœur de Jésus dans notre Monastère. Laissons à
nos Sœurs le soin de nous transmettre le détail de leur fête :
« La ferveur avec laquelle tous nos Monastères célébrè
rent la centième année de l'établissement de la dévotion au
sacré Cœur, nous pénétra d'édification. Pour nous, nous ne
la célébrâmes que l'année 1786, qui finissait la centième
année depuis que la Communauté se dévoua en public à ce
divin Cœur. Nous avions choisi le 21 juin, jour mémorable
où cent ans auparavant la respectable sœur des Escures
porta au chœur l'image qui àvait été honorée au Noviciat
l'année 1685. Nous obtînmes l'exposition du saint Sacre
ment toute la journée, que nous employâmes à remercier
le Seigneur de la grâce qu'il a fait à notre saint Institut,
et à nous en particulier, de nous honorer à ce point que de l
1 Circulaire de Paray, 1er novembre 1760,
d*
DEPUIS SA MORT JUsQU'A NOS JOURS 541
nous faire don de son divin Cœur. Après la bénédiction du
saint Sacrement, nous fûmes en procession à la chapelle
qui lui est dédiée, en chantant des litanies; nous avions dé
coré l'autel de notre mieux, et sur deux crédences placées de
chaque côté de l'autel étaient posées les deux châsses qui
contiennent les précieuses reliques dont nous sommes dépo
sitaires, le père de La Colombière et notre vénérable sœur
Alacoque. Ce ne fut pas sans attendrissement que nous y
entrâmes, voyant les ossements de cette sainte religieuse
presque à la même place où nos Sœurs anciennes nous ont
dit qu'elle avait été trois heures en oraison, après qu'on eut
béni cette chapelle (7 septembre 1688). Elle était du côté du
jardin, c'est-à-dire à droite.
« Nous fîmes toutes une consécration au sacré Cœur, et
nous retournâmes en chantant le Te Deum, pénétrées de
reconnaissance pour notre divin Sauveur, qui nous a choi
sis, non à cause de nos mérites, mais par pure grâce et
privilége, pour être les filles aînées de son divin Cœur . »
, Dispersion des Soeurs. - Ce que deviennent les restes
de la Bienheureuse.
La joie de cette fête était obscurcie par de sinistres pres
sentiments. L'orage grondait depuis longtemps : l'heure
suprême ne pouvait tarder de sonner. Le 16 septembre 1792,
le district fit signifier aux Religieuses de la Visitation qu'elles
auraient àsortir de leur Monastère le 23. La populace, sans
attendre jusqu'à ce terme fatal, se précipita vers la grande
porte afin de l'enfoncer.Craignant qu'elle ne cédât sous des
t Extrait d'une circulaire de Paray, 10 juillet 1786.
542 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
coups redoublés, nos pauvres Sœurs s'efforcèrent de laS0l
tenir avec des morceaux de bois, jusqu'à ce qu'on eût en lise
voyé des gardes nationaux pour les défendre. Hélasl au * llS,
bout de sept jours, il fallut franchir le seuil bénil.
Avant de quitter cette chère solitude, nos Sœurs enten
dirent la messe et firent la sainte communion au milieu de
la nuit. Toutes les saintes hosties furent consommées; car
le lendemain le district devait s'emparer des vases sacrés et
de la cloche du couvent. La nuit suivante nos Sœurs aban
donnèrent ce saint asile, emportant le pieux trésor des lil
saintes reliques qu'elles s'étaient distribuées, et qu'elles
confièrent en partie aux Sœurs de l'hospice, lesquelles les
restituèrent fidèlement après le rétablissement du Monas
tère. Mais pour la modeste châsse qui contenait les ossements st
de Marguerite-Marie, elles ne voulurent s'en rapporter qu'à il .L
elles-mêmes. On la confia d'abord à sœur Marie-Félicité
Lorenchet, qui avait des parents à la porte du Monastère,
chez lesquels elle se retirait. Obligée plus tard de se rendre
à Beaune, son pays natal, elle remit le dépôt sacré à sœur
Marie-Thérèse Petit, jeune religieuse de Paray, dont la
famille le reçut avec bonheur et le garda avec respect jus
qu'en 1801 .. Recueillons ici le témoignage de cette Sœur,
rendu plus tard sous la foi du serment le plus sacré : sé
« J'atteste qu'ayant été dépositaire des précieuses dé
pouilles de notre vénérable sœur Alacoque, pendant les
années orageuses de la révolution, je ne les ai jamais ca
chées, quoiqu'on ait fait plusieurs fois des recherches d0 \s S
miciliaires chez nous. Les plus impies ne se sont jamais
permis aucun mot dérisoire contre ce précieux dépôt, et ils
n'ont pas même perdu la confiance qu'ils avaient en sa pro
de |
tection, y ayant eux-mêmes recours dans leurs maladies ;
plusieurs m'ont dit avoir éprouvé les effets de son pouvoir * à le
1 Sœur Marie-Thérèse Petit est celle dont la guérison miraculeuse figure
au Décret apostolique sur les miracles.
- DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 543
auprès de Dieu. Et non-seulement les personnes de la ville,
mais encore celles qui étaient éloignées y avaient également
I8COUlI'S, )
ii.
VI
Diverses tentatives pour se réunir.
Pendant huit ans, les religieuses de cette communauté
vécurent isolées les unes des autres. Le concordat de 1801
leur permit de se rapprocher; elles purent même occuper
une portion de ce Monastère, mais comme locataires, et à
des conditions très-onéreuses qu'elles durent accepter et
subir. L'acquéreur révolutionnaire déclarait qu'à leur refus
il bouleverserait toute cette partie qui comprenait, entre
autres lieux, l'église et le chœur. Avec une semblable per
spective, l'hésitation n'était plus permise; pour sauver ces
lieux vénérés, nos Sœurs eussent subi l'esclavage. Ah !
qu'elles lisent du haut du ciel notre profonde reconnaissance !
:* La colonie se composait de neuf personnes, ayant pour
chef la respectable mère Verchère. Plusieurs des anciennes
Sœurs étaient mortes; d'autres se trouvaient, pour quelque
temps encore, retenues dans leurs familles. Les saintes re
liques, y compris la châsse de la Bienheureuse, furent alors
rapportées au sein de la Communauté renaissante.
Nos Sœurs, dépouillées de leurs biens, durent se créer des
ressources. Leur zèle se détermina bientôt pour l'éducation
de la jeunesse, et un grand nombre de parentsfurent heu
reux de leur confier leurs enfants. Dans la suite, répondant
aux vœux des familles et aux désirs de la ville, elles joigni
rent à l'externat un pensionnat, qui, devenant toujours plus
nombreux, demandait un local plus considérable que celui
qu'elles occupaient. Les autorités de laville leur offrirent un
544 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
logement spacieux dans l'ancien prieuré des Bénédictins,
dont l'église était devenue paroissiale.Cette proximité, jointe
à tous les autres avantages du local, leur fit accepter cette
bienveillante proposition, et elles quittèrent une seconde fois
leur Monastère en 1809.
Cependant la châsse de la Bienheureuse accompagnait ces
nouveaux Israélites dans toutes leurs pérégrinations, et
partout où ils plantaient leur tente, ce béni pavillon s'ar
rêtait, pour les abriter, les éclairer, les consoler et leur
conserver la douce confiance de rentrer un jour dans leur
propre maison, et d'y reprendre les livrées et la vie de leur
religion. Mais les obstacles paraissaient insurmontables; et
en 1817, la Communauté de Moulins, sous la conduite de la
mère de Damas, s'étant réunie et régulièrement reconstituée g
à la Charité-sur-Loire, on vit le plus grand nombre de nos
Sœurs courir les rejoindre, saintement impatientes du joug ils le
sacré.Toutes s'y sentaient le même attrait : toutes auraient
suivi la même voie. Si nos chères sœurs Marie-Rose Car
moy et Marie-Thérèse Petit restèrent à Paray, ce fut par -
une disposition particulière de la divine Providence, et sur lant
l'ordre formel de l'autorité épiscopale, qui espérait toujours
le rétablissement d'un Monastère si cher à la piété catho *l à
lique, et voulait que la nouvelle famille fût fondée sur l'an
cienne.
On vit alors un spectacle digne des plus beaux jours de
la foi. Les Sœurs qui s'éloignaient emportaient leur part des
saintes reliques; et elle était en proportion de leur nombre.
Mais quand elles voulurent y ajouter la châsse de la Bien
heureuse, on eut recours à l'autorité civile; les sceaux de la
ville y furent apposés, comme à une propriété publique, et
elle fut remise à la garde de M. Noiret, curé de la paroisse.
Vainement on tenta plusieurs fois de la faire enlever, par
ruse et par adresse; la piété et l'amour de la patrie veillaient
- autour; et notre trésor fut sauvé.
DEPUIS SA MORT JUSQU'A Nos JoURs 545
VII
Rachat et rétablissement du Monastère.
Notre vertueuse sœur Marie-Rose et son unique com
pagne, sœur Marie-Thérèse, continuèrent leur œuvre de
l'éducation de la jeunesse, assistées d'autres jeunes per
sonnes, parmi lesquelles nous nommerons Mlle Combrial,
laquelle donna le premier éveil sur le dessein d'emporter la
châsse de la Vénérable à la Charité-sur-Loire, et mourut
plus tard religieuse de chœur dans notre Monastère.
Un grand nombre des habitants de cette ville a passé
dans cette humble école. Tous aiment à se rappeler le nom
et les vertus de leurs religieuses institutrices, dont les en
seignements, si bien autorisés, leur ont inoculé l'estime, le
goût et la pratique de la piété, qui n'a jamais cessé de les
distinguer.
Devenues, par ces services, plus chères encore aux fa
milles riches et influentes de la ville, nos Sœurs commen
cèrent à espérer le rétablissement de leur Monastère dans
un prochain avenir. Dieu y disposait doucement les choses
en appelant sur le siége épiscopal d'Autun un pontife selon
son cœur, fort bien porté pour notre ville, dans le voisinage
de laquelle il avait passé toute sa jeunesse.Sous les auspices
de M* Roch-Étienne de Vichy, notre Monastère fut racheté
au prix de cinquante mille francs. Les réparations urgentes
devaient porter bien plus haut cette somme, et les ressources
de nos bonnes Sœurs n'auraient puy suffire. Un appel fait
aux fidèles du diocèse par M* l'évêque, et une souscription
Ouverte dans la ville de Paray, vinrent y suppléer.
Le 16 juin 1823, M* de Vichy faisait la bénédiction so
lennelle de notre Monastère, au milieu d'un concours immense
- T. 1. - 35
546 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
de fidèles et de prêtres, et célébrait les saints mystères dans liéi
notre chapelle rendue au culte public. Nos Sœurs prenaient
possession des lieux réguliers et de leur chœur, pour ne plus
les quitter. La Bienheureuse les y avait précédées ; dès le
matin de ce beau jour, sa châsse, apportée sans pompe, avait
été déposée dans un petit oratoire dont la porte donnait sur
notre chœur. Elle y resta un an ; après quoi, pour ne point
paraître anticiper sur les droits de la sainte Église romaine,
qui seule peut décerner les honneurs du culte public, on
mit la châsse dans un coffre fermé à clef, qu'on plaça dans un
sépulcre creusé à l'entrée du chœur et recouvert d'une pierre
tombale , -
VIII
Reprise de la cause et décret de vénérabilité. .
Cette précaution avait été prise par suite d'instructions
venues de Rome, et dans l'intérêt de la cause de la servante
du Cœur de Jésus. Car Mer de Vichy, dès l'année 1819,
s'était adressé au Saint-Siége, demandant autorisation et
conseils, pour la reprise de cette cause bénie. L'heure de
Notre-Seigneur était venue; Rome applaudit à la demande du
pieux évêque. Muni des instructions de la Congrégation des
sacrés Rites, un habile canoniste, M. Charles-Camille Cir
tipi
caud, vicaire général de M* de Vichy, vint à Paray diriger
une enquête préliminaire, dans laquelle il s'agissait d'établir
d'une manière générale que rien ne paraissait s'opposer à ce
que cette cause méritât d'être envoyée à Rome, et que la ré
putation de vertus héroïques et de puissance auprès de Dieu
était assez sérieusement établie dans l'opinion du peuple
1 Une inscription signale cet endroit de notre chœur.
-
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 547
chrétien pour qu'on pût avoir l'espoir de la voir aboutir. La
procédure de M. Circaud lui méritait d'abord les éloges et
une récompense honorifique du Saint-Siége. Elle était bientôt
après couronnée d'un plein succès, et un décret du 30 mars
1824 introduisait la cause en cour de Rome, et décernait à
Marguerite-Marie Alacoque le titre de Vénérable. (Voir
Décrets, p. 571.)
IX
Premières procédures apostoliques.
La cause, étant introduite en cour de Rome par ce décret,
revêtait dès lors le caractère d'apostolicité et devenait telle
ment réservée au Saint-Siége, que l'Évêque même du dio
cèse ne pouvait plus y toucher sans son autorisation et sa
direction.
Bientôt la Congrégation des Rites sacrés ordonna une
double enquête préliminaire, dans laquelle il s'agissait
d'établir : 1° que les honneurs du culte public de l'Église
n'avaient jamais été rendus à la Vénérable ;2° qu'il n'y avait
rien de contraire à la foi et aux bonnes mœurs dans ses écrits.
Toutes les procédures faites à Paray étaient sévèrement con
trôlées à Rome, où il fallut même envoyer les originaux, ou
des copies authentiques des écrits de la servante de Dieu.
On consacra trois ans à ces préliminaires, auxquels mit fin
un décret favorable du 26 septembre 1827.
En juin 1829 sont expédiées de Rome les lettres rémis
soriales qui ordonnaient d'entrer dans le fond même de la
cause, et d'organiser un tribunal canonique, composé de
quatre juges, d'un notaire apostolique, d'un postulateur
chargé de poursuivre la cause, et d'un promoteur, ayant
pour mission d'en contrôler et combattre tous les moyens.
|
548 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
Ce tribunal avait ses curseurs faisant fonctions d'huissiers, Sis |
et ses secrétaires ou copistes. Il s'agissait : 1º d'établir par
des citations, des témoins et des faits, que la Vénérable avait
pratiqué les vertus théologales et cardinales dans un degré
héroïque; 2° de recueillir toutes les circonstances et les té
moignages sur lesquels on peut baser à Rome un décret at
tribuant un caractère vraiment miraculeux à trois guérisons
déterminéespar ladite cour romaine.
La mort de M* de Vichy vint tout à coup désoler l'Église
d'Autun, et retarder l'exécution de ces ordres. Le 8 février, las
notre nouvel évêque, M* d'Héricourt, si dévoué au sacré
Cœur et à son humble apôtre, ouvrit solennellement ces
*i
grandes assises dans son palais épiscopal, agenouillé devant
l'image de ce Cœur divin et entouré d'un nombreux clergé.
Il reçut ce jour-là, des mains du postulateur et avec le res
pect qu'elles méritaient, les lettres et instructions qui lui
étaient adressées par la Congrégation des Rites. Le lende
main, Sa Grandeur prêta debout, sur les saints Évangiles,
le serment de s'y conformer exactement. Les grands vicaires,
les juges et leurs suppléants ou assesseurs prêtèrent le même
serment à genoux. Dès le 26 février 1830, nous voyons ce
tribunal canonique siéger à Paray,pour l'examen des vertus.
« Trente-six témoins ayant vécu dans la localité, conversé
avec ceux qui avaient connu les contemporaines de la Vé
|
nérable, en possession de tous les souvenirs, de toutes les
traditions locales, sont interrogés et entendus , » après avoir
prêté serment sur les saints Évangiles, et sous peine d'ex
communication, de dire la vérité 2.
1 Notice historique sur la Béatification de la vénérable Marguerite-Marie
Alacoque, par l'abbé F. Cucherat, p. 25.
2 Mais il y avait à Autun une ancienne Sœur de notre Monastère, que
son grand âge et ses infirmités empêchaient de se rendre à Paray. Son
témoignage était trop important pour être négligé; en conséquence Mes
sieurs les juges se rendirent au lieu de sa résidence pour recevoir sa dé
position. (On l'a donnée précédemment, note S)
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 549
Cette procédure, complétée à Rome même, avait à passer
sous les yeux attentifs des membres et consulteurs de la
Congrégation des Rites, auxquels elle fut distribuée après
avoir été imprimée; et elle avait à subir quatre épreuves
publiques, dans autant d'assemblées de ladite congrégation,
qui ont chacune leur nom particulier. La congrégation dis
positive s'est tenue le 7 avril 1832; la congrégation anté
préparatoire, le 27 avril 1840; la congrégation préparatoire,
le 4 avril 1843; et enfin la congrégation générale, en présence
du Saint- Père, le 14 janvier 1844.
La sainte cause triompha dans toutes ces épreuves, et le
décret sur l'héroïcité des vertus était prêt, quand mourut
Grégoire XVI, en mai 1846.
Ouverture du tombeau le 22 juillet 183O.
Nous sommes obligées de revenir sur nos pas, pour rendre
compte d'une fête bien intéressante, que la rapidité de notre
récit et le désir de ne point l'interrompre nous a fait omettre.
Quand le tribunal apostolique eut terminé à Paray l'au
dition des témoins, Mgr d'Héricourt se rendit lui-même en
cette ville pour ouvrir le tombeau de la Vénérable, constater
l'état des ossements sacrés et les retirer du chœur, voulant
écarter jusqu'à l'apparence d'un culte public anticipé. Cette
fête, fixée au 22 juillet 1830, avait été annoncée; une mul
titude immense du clergé et du peuple y était accourue de
toute part. Monseigneur était assisté de ses prêtres, des
magistrats et des médecins ; on était en présence de la petite
châsse en chêne de 1703. Les ossements furent retirés et
reconnus dans un bon état de conservation. Une portion de
la substance cérébraleétait encore fraîche et molle. On profita
550 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
de la circonstance pour replacer ces précieuses reliques dans
une châsse en noyer, un peu plus belle et surtout plus solide
que l'ancienne. On choisit pour l'y déposer l'angle méri
dional de notre cloître, où l'on fit quelquestravaux de ma
çonnerie sous terre. Le modeste sarcophage y fut conduit
processionnellement au chant du Magnificat, le sceau épis
copal y fut apposé, et l'on couvrit cette excavation avecune
large pierre, sur laquelle se lisaient ces simples mots : Ici
repose notre vénérable sœur Marguerite-Marie Alacoque.
Dieu fit éclater en ce jour la gloire et la puissance de sa
servante; et parmi les grâces nombreuses obtenues par son
intercession, nous aimons à signaler la guérison de notre
chère sœur Marie-Thérèse Petit, dont le décret apostolique
a reconnu le caractère vraiment miraculeux.
XI
Reprise de la cause par ordre de Pie IX. -
Décret sur l'héroïcité des vertus,
:
. La mort de Grégoire XVI nous avait inspiré quelques
craintes pour l'avancement de la cause de notre Bienheu
reuse; elles furent bientôt dissipées. Sa Sainteté le pape
Pie IX, à peine monté sur le trône pontifical, voulut bien
réunir au sacré palais, et sous son auguste présidence, une
nouvelle congrégation générale, le 11 août 1846. Puis, après"
quelques jours consacrés à la prière, il donnait ordre de ré
diger le décret constatant les vertus héroïques de la Bien
heureuse. Le 23 du même mois, sans aucune pompe exté
rieure, il daignait surprendre nos chères Sœurs de Rome,
célébrer la sainte messe dans leur chapelle, et promulguer
son décret dans leur Monastère, En mettant le pied dans le
- cloître, Sa Sainteté avait proféré ces gracieuses et suaves *
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 551
paroles : « Voici un séjour de paix ! mille et mille bénédic
tions ! Ce jour doit être pour toutes un jour d'augmentation
de ferveur et d'amour de Dieu. » Avant de se retirer, le
Saint-Père daigna ajouter à sa bénédiction apostolique cette
autre expression de ses sentiments : « Nous sentons aussi
une propension particulière pour votre Ordre, parce qu'il
est établi sur la douceur de saint François de Sales 1. »
X Il
Décret sur les miracles, décret de Tuto
et décret de Béatification.
Cet aimable Pontife ne tarda pas de montrer par les faits
la vérité de cette parole. La cour de Rome, nous l'avons dit,
avait ordonné des procédures canoniques sur trois guérisons
extraordinaires. C'était, à Venise, celle de sœur Louise
Philippine Bollani; et à Paray, celles de nos chères sœurs
Marie-Thérèse Petit, et Marie de Sales-Charreault. On a vu
plus haut l'organisation des tribunaux chargés de ces en
quêtes. Tout marchait régulièrement selon les instructions
Venues de Rome, quand on apprend de Mâcon la guérison
instantanée d'un anévrisme invétéré et arrivé à son dernier
période. Le postulateur de la cause, croyant voir là une cir
constance providentielle, entraîna le tribunal à se transporter
dans cette ville, et à appliquer à cette guérison, sans en avoir
sollicité à Rome l'autorisation, la marche suivie dans l'exa
men des deux autres faits. Ce zèle inconsidéré avait tout
compromis. En vertu de sa souveraine autorité, Pie IX,
tout en laissant de côté cette procédure malencontreuse,
" On peut voir le tableau de cette belle journée dans la Notice sur la
Béatification déjà citée, p. 41, 54. On la trouve à Lyon chez Bauchu,
libraire ; 1 fr. 1 -,
552 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
daigna lever l'irrégularité radicale qui atteignait les deux : le
autres, et ordonna de les soumettre aux épreuves accou
tumées de la Congrégation des Rites.
La congrégation dispositive eut lieu le 25 septembre 1852,
et les pièces y furent reconnues en règle. La congrégation
antépréparatoire, qui abordait le fond même des choses,
se tint le 6 septembre 1859. La congrégation préparatoire,
le 15 septembre 1863, admettait deux des trois miracles, et
demandait encore quelques éclaircissements avant de se pro
noncer définitivement sur le troisième. Il ne fallut que quel
ques jours pour fournir les renseignements demandés. Enfin
la congrégation générale se réunit le 1er mars 1864 au Va lig
tican, et sous l'auguste présidence du Saint-Père.A cette Ils
question : « Est-il constant qu'il y ait des miracles qui
puissent établir la béatitude de la Vénérable, et quels sont
ces miracles?» les Cardinaux et Consulteurs de la Congré lila
gation répondirent qu'ils'étaient d'avis que les trois faits pré
sentés avaient le caractère des vrais miracles.
Le Saint-Père, qui est libre dans ses jugements et dans
le choix de ses moments, voulut encore consacrer quelque le
temps à prier et à consulter avec plus d'instances l'Esprit de
Dieu; et le 24 avril il daignait se rendre à la chapelle du
collége de la Propagande, et y faire publier en sa présence
le décret sur les miracles de la vénérable Marguerite-Marie.
Une cause si longue et si complexe demande à être ré
sumée dans son ensemble. De là une dernière congrégation
qu'on appelle de Tuto, touchant la sûreté. Elle se tint au
Vatican, en présence du Saint-Père, le 14 juin de la même
année. Le cardinal Patrizi posa la question : « Si, maintenant
que deux décrets apostoliques ont établi l'héroïcité des
vertus et la vérité des miracles de la vénérable Marguerite
Marie, on pouvait en toute sécurité rendre le décret de sa
Béatification ?» Toutes les voix furent pour l'affirmative.Sa
Sainteté voulut encore se recueillir quelques jours, et en la
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 553
fête de saint Jean, 24 juin, dans la basilique de Latran, au
milieu des grandes splendeurs de la sainte Église romaine,
elle ordonna d'écrire et de publier le décret de Béatification
de lavénérable Marguerite-Marie Alacoque, qui nous arriva
le 4 juillet. -
XIII
Exaltation des saints ossements de la Bienheureuse.
Marguerite-Marie était proclamée Bienheureuse : ses osse
ments devaient être exaltés; la terre ne pouvait plus les dé
rober davantage à la vénération du peuple chrétien.Un prélat
de la ville sainte, Mgr Borghi, camérier du Saint-Père et
postulateur de la cause, fut délégué pour venir présider,
avec Mgr l'évêque d'Autun, à l'ouverture du sépulcre. L'en
voyé duVicaire de Jésus-Christ fut accueilli par un nombreux
clergé, dans lequel figuraient les aumôniers du plus grand
nombre de nos Monastères de France, et salué par un peuple
considérable de la ville et du voisinage, qui l'escortajusqu'à
notre chapelle, où l'attendait Mgr notre évêque. Son pre
mier mouvement fut de se prosterner à deux genoux dans
cet illustre sanctuaire, qui avait revêtu ses plus beaux orne
ments. Conduit ensuite par Mgr de Marguerye, et suivi de
plus de cent cinquante prêtres, il fit sa visite au saint tom
beau, dont il remit l'ouverture au lendemain.
Le mercredi, 13 juillet, les deux prélats suivis du clergé en
trèrent dans notre Monastère.A l'humilité du tombeau caché
à un angle du cloître, semblait avoir succédé un reflet de la
gloire de la résurrection, comme le printemps à l'hiver.Tout
parle dans ces lieux vénérés, les emblèmes, lestableaux, les
inscriptions et les souvenirs. Mais nous ne pouvons en dire
ici davantage.Après les formalités canoniques, en présence
554 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
du clergé et sur l'ordre des deux prélats, la pierre tombale *ils
est enlevée. La sainte châsse, placée sur un brancard et nal
recouverte d'un voile d'angleterre, est portée procession
nellement à la salle de la Communanté. Les sceaux sont
reconnus intacts, puis brisés, et les ossements déposés re
ligieusement sur une table préparée. Trois médecins offi
ciellement appelés en firent la reconnaissance et le classe
ment. La matière cérébrale s'était durcie depuis 1830, mais
elle était conservée, Le corps de la Bienheureuse fut ensuite
placé provisoirement dans une châsse romane en cuivre
doré, qui fut munie des sceaux; et, au son de toutes les
cloches de la ville, on conduisit processionnellement la Bien
heureuse au trône qui lui avait été préparé au milieu de
notre chœur. Il y eut ensuite dans notre église sermon et
bénédiction du très-saint Sacrement, et le soir, à l'église pa
roissiale, Mgr de Marguerye, dans la chaire de vérité, donnait
un libre cours aux célestes sentiments dont son âme était
inondée. Il remerciait les habitants de Paray et les étrangers
de leur empressement à venir invoquer la Bienheureuse, et
il priait Mgr Borghi de porter au Saint-Père ce nouveauté
moignage de la foi et de la piété de ses diocésains.Mgr Borghi
donnait ensuite la bénédiction du très-saint Sacrement; et
dès le lendemain ilvoulut reprendre la route de Rome, p0ur ( ls
y préparer la grande solennité de la Béatification, fixée au
18 septembre.
XIV .
Saint-Pierre de Rome, le 18 septembre 1864.
Il y avait effectivement d'immenses préparatifs à faire l
pour ce grand jour. Il fallait mettre « en réquisition et les
§
précieuses tentures, et les harmonies de la musique, et les
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS - 555
créations de la peinture, et les féeriques illuminations » dont
Rome a le secret.Quand le jour fut venu, on voyait au fronti
spice de Saint-Pierre, comme au fond du sanctuaire, l'image
S* : voilée de la Bienheureuse, peinte sur toile et dans des pro
portions en rapport avec le monument. D'autres tableaux
dans l'intérieur et de remarquables inscriptions rappelaient
partout les vertus et les miracles de Marguerite-Marie. Dix
mille bougies illuminaient l'édifice et dessinaient lesgrandes
lignes. A dix heures, la procession entrait dans le sanc
tuaire, fendant les flots d'un peuple immense. Les treize
cardinaux de laCongrégation des Rites sacrés et les prélats
ou religieux consulteurs, le cardinal-archiprêtre et le cha
pitre de Saint-Pierre, et les évêques, etc., prennent séance.
Le postulateur prie le cardinal-préfet d'ordonner que lec
ture soit donnée du décret apostolique qui élève Marguerite
Marie au rang des Bienheureux. La permission accordée,
un prêtre lit d'une voix sonore et solennelle « ces quelques
pages, magnifique abrégé de la vie et des vertus de l'humble
servante de Dieu ». Puis tout à coup, quand l'archevêque
officiant entonne le Te Deum, les cloches sonnent, le canon
du château Saint-Ange leur répond, le voile tombe et laisse
apparaître le visage de notre Bienheureuse montant au ciel;
les cœurs sont doucement saisis et les larmes sont dans tous
les yeux. -
Le Saint-Père, dont les ordres avaient été si magnifique
ment exécutés, vint lui-même, à quatre heures et demie,
offrir ses hommages à la nouvelle Bienheureuse et implorer
S0n secours. Sa Sainteté était entourée de tout le sacré col
lége; le clergé et le peuple étaient là comme le matin.Quand
elle eut prié quelques instants, Mgr l'évêque d'Autun
vint lui offrir à genoux nos humbles présents, et lui témoi
gner de nouveau le filial dévouement de son Église à la
personne sacrée du Saint-Père et à la sainte Église romaine.
Le Souverain Pontife exprima de son côté les vœux qu'il
556 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
faisait. pour l'accroissement de la dévotion au sacré Cœur,
et accorda une bénédiction particulière à Mgr notre évêque,
à son diocèse et à tous les Monastères de la Visita
tion. Puis après une fervente prière il se retira avec son
cortége. -
XV
Un écho de Rome à Paray,
Ce jour-là ne fut pas muet à Paray. La ville était pré
parée comme aux plus grandes fêtes. Les avenues de notre
Monastère étaient pavoisées. Une immense peinture repré
sentant la basilique de Saint-Pierre avec le péristyle du
Bernin, couvrait la façade de notre chapelle, et on lisait sall
au-dessus : Rome a parlé, exaltons Marguerite. Une foule
immense circulait dans toute la ville, et notre chapelle ne
désemplissait pas. :6 (
Par une attention de nos sœurs de Rome, le texte du Bref
pontifical et les oraisons propres de la Bienheureuse, sortis
depuis quelques jours des presses de la Chambre apostolique,
nous arrivaient à dix heures par la poste. C'était précisé
ment l'heure où commençait la cérémonie dans la basilique
de Saint-Pierre. A onze heures le voile qui couvrait chez
nous la douce image tombe, le rideau de la grille de notre
chœur disparaît et laisse apercevoir les saints ossements,
autour desquels scintille pour lapremière fois une brillante
illumination. Le Te Deum est entonné et toutes les cloches
de la ville sont en branle. Le soir il y eut salut solennel, par
négyrique de la Bienheureuse et illumination générale.
Notre pieux empressement était satisfait par la réception
particulière et la lecture du Bref de béatification dans notre
Communauté. Mais les actes de cette nature et de cet im
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 557
portance doivent être promulgués avec plus de solennité
par les soins de l'autorité diocésaine. C'est pourquoi le di
manche, 27 septembre, M. Bouange, vicaire général, voulut
bien revenir et organiser une fête sans précédents parmi
Il0l1S,
Elle fut composée de trois phases bien distinctes.On pro
céda d'abord à la tradition du Bref, mis dans des enve
loppes gracieusement illustrées d'arabesques et d'enlumi
nures, scellées du sceau de l'évêque diocésain et adressées à
M. le curé de la paroisse et à MM. les aumôniers des Com
munautés religieuses. A l'imitation de ce qui s'était fait à
Annecy en pareille occurrence pour notre bienheureux père
saint François de Sales, ce pli vénérable était successive
ment porté à sa destination par une procession de jeunes
filles en blanc. Puis, au retour, commençait dans l'intérieur
de notre Monastère la procession du très-saint Sacrement,
porté par M. le vicaire général, précédé d'un nombreux
clergé et de toute la communauté. Notre-Seigneur visita
alors, dans son sacrement, tous les lieux où cent soixante
ans auparavant il était venu du haut des cieuxse manifester
à sa servante. Le soir enfin il y eut salut solennel, publi
cation officielle du Brefpar M. le vicairegénéral, qui exprima
: ensuite et fit partager à tout son auditoire la plénitude de
S0n émotion et de sa reconnaissance. Après la bénédiction,
on fit vénérer une relique de la Bienheureuse au clergé et
aux fidèles; et il y en eut pour près de deux heures, tant la
foule était nombreuse .
1 On peut voir les détails de cette journée dans l'Histoire populaire de
la Bienheureuse,p.514,537.
558 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
XVI Léla
Monuments commémoratifs de la béatification. - lil !
Préparatifs pour le triduum solennel.
La pensée d'élever un monument commémoratifde la béa
tification de Marguerite-Marie surgit, sans concert, de trois
côtés à la fois.Aux premiers jours du printemps 1865, on vit
commencer la construction du gracieux oratoire qui s'élève
à l'entrée de la ville. Ce sera la première chapelle dédiée à
notre Bienheureuse lorsque la canonisation viendra per
mettre de la lui consacrer.
En même temps, et sur un autre point, un cœur dévoué il ét
à l'Église voulaitfixer à jamais dans notre ville le nom béni
de Pie IX, en dédiant à saint Pie V, son patron, la chapelle
qu'il élevait sous de frais ombrages. Les Sœurs hospitalières,
de leur côté, construisaient dans leur jardin une chapelle du
sacré Cœur de Jésus.
Mais le plus beau et le plus riche monument estincon ii d
testablement la grande châsse en argent, avec dorure, émaux
et pierreries, le chef-d'œuvre, dit-on, de l'orfévrerie con
* tag
temporaine, que préparait la maison Trioullier de Paris,
et qui devait être prête pour le mois de juin. Car, con
formément au Bref apostolique, un triduum d'action de
grâces devait se faire dans toutes les églises du diocèse
d'Autun et dans les chapelles publiques de nos Monas
d'
tères ; et Mgr notre évêque avait choisi, pour cette fête,
parmi nous, le mois et le jour du sacré Cœur, les 22,23
et 24 juin. -
Bientôt dans toute la ville on commença les préparatifs.
L'extérieur des maisons changeait d'aspect, tandis qu'au
dedans chacun s'ingéniait pour trouver et se dévouait à
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 559
exécuter des décors dont le secret était soigneusement gardé
et ne devait se produire qu'aux grands jours.
L'élan était universel. Aux générosités de la France ve
naient se joindre celles des autres nations. La Belgique
voulut faire en majeure partie les frais de la châsse; l'Es
pagne, ceux du diadème. Les dames catholiques d'Angle
terre ont travaillé de leurs mains l'immense tapis, soie et
laine, semé du chiffre de Marguerite-Marie, qui doit couvrir
le chœur et le sanctuaire de notre chapelle publique. Quel
admirable et catholique élan !
Cependant Mgr Bouange , vicaire général archidiacre, ré
cemment élevé à la dignite de protonotaire, venait à diverses
reprises, assisté d'une commission ecclésiastique, préparer
toutes choses en vue de nos grandes fêtes. La châsse pro
visoire était portée processionnellement de notre chœur dans
la salle du chapitre. Les ossements sacrés étaient de nouveau
exposés sur une table préparée et ornée pour les recevoir.
Ils furent lavés avec soin et arrosés de parfums ; des parcelles
en furent détachées, pour être envoyées à nos Monastères
et données à quelques églises. La substance cérébrale fut
retirée et mise plus tard dans un cœur en cristal environné
de marguerites en émail, et fixé au centre d'une petite
monstrance soutenue par deux anges.
Monseigneur le pronotaire apostolique reconnut aussi ca
noniquement les manuscrits de notre Bienheureuse, compre
nant : quelques lettres et sa Vie écrite par ordre du père
Rolin; deux livres qui ont été à son usage; son voile de re
ligion; d'autres portions de ses vêtements ; ses instruments
de pénitence, ses cendres sacrées, des fragments de son cer
cueil et des deux châsses en bois. Tous ces objets précieux
sont mis sous les sceaux de Mgr notre évêque. Il fallut
pour tout cela bien des séances, dont nous conservons dans
nos archives les procès-verbaux.
Enfin la châsse arrive, et c'est encore Mgr Bouange qui
560 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
préside à l'installation de l'effigie, comme c'était lui qui
avait déposé chaque ossement enveloppé de drap d'or, dans
l, d
l'effigie elle-même.
XVII
Triduum solemmel.
lisli
Pour plus de solennité, et surtout plus de fruits de salut, l , le
ils a
le triduum fut précédé d'une neuvaine prêchée par le Ré
vérend Père Souaillard, de l'ordre de Saint-Dominique. Les
exercices avaient lieu à l'église paroissiale : notre chapelle
eût été trop petite. Il ne nous appartient pas de louer l'ora
teur que nous étions privées d'entendre. Nous ne pouvons
pas davantage parler des splendides décors de la grande * pis
église, les mêmes qui avaient servi à Notre-Dame pour le il d |
baptême du Prince Impérial. Peu à peu la ville entière pre
nait le même aspect que l'intérieur de l'église. Les arcs de
triomphe s'élevaient, les murs se cachaient sous la verdure
et les fleurs. Le jeudi 22, dès les premières heures du jour,
on voyait flotter de toutes parts les riches bannières, les gra
cieuses oriflammes, et ondoyer les festons de guirlandes
fleuries. Des tableaux du sacré Cœur, le monogramme de
Marguerite-Marie, des traits de sa vie, son apothéose, des (
ornements symboliquesétaient dispersés en beaucoup d'en
droits.
Mais ce qui donna le plus d'éclat à ces fêtes, ce fut le
nombre des prélats, des prêtres et des fidèles accourus de
près et de loin : neuf cardinaux, archevêques ou évêques,
six abbés mitrés de la Trappe, des prélats romains, beau
coup de religieux et religieuses de tous ordres, six cents
prêtres au moins, et plus de cent mille personnes successi
vement y ont pris part.
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 561
Le jeudi 22, vers quatre heures du soir, le clergé, réuni
au presbytère, vint processionnellement dans notre cha
pelle, chanter les premières Vêpres de la fête du sacré
Cœur. A l'issue de l'office, les portes de notre clôture
furent ouvertes, et l'on vint y prendre la sainte châsse pour
la transporter sur le trône qui lui était préparé au fond du
sanctuaire de l'église paroissiale, où elle devait rester pen
dant la durée du triduum. Cette translation, grâce à une
autorisation spéciale obtenue de Rome, se fit à travers la
ville, avec toute la pompe qui est réservée d'ordinaire aux
saints canonisés. Mgr Plantier, évêque de Nîmes, officiait
pontificalement.
Quand la procession fut arrivée à l'église et que la Bien
heureuse fut installée sur son trône, le Révérend Père
Félixparut dans la chaire de vérité, et établit avec son lan
gage puissant et profond que le Cœur du Sauveur était le
centre et la source de notre vie humaine et chrétienne.
Le vendredi, la messe fut pontifiée par Mer de Marguerye,
évêque d'Autun; et les vêpres le soir, par M* de Dreux
Brézé, évêque de Moulins, qui présida la procession de
: l'octave du très-saint Sacrement, faite ce jour-là à cause de
la grande manifestation réservée au dimanche. Au retour
de la procession, Mer Mermillod, évêque d'Hébron, vint à
gie son tour, et avec ce cœur et cette onction que tout le monde
Connaît, célébrer les grandeurs du Cœur de Jésus, et la
fidélité de son humble apôtre à sa douce mais difficile mis
sion.
- Le samedi soir, ce fut le tour du Révérend Père Souaillard,
appelé à faire le panégyrique de notre Bienheureuse, avec
cette voix et ces accents aimés du peuple, et qui savent se
faire entendre et goûter dans les plus augustes assemblées.
Les offices du dimanche furent présidés par Son Éminence
le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon. A la messe
pontificale, célébrée par ce prince de la sainte Église,
T. I. - 36
562 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
M. Bougaud, vicaire général d'Orléans, fit à son tour l'éloge
de la sainteté et de la mission de Marguerite-Marie, avec
cette âme et cette distinction qu'on lui connaît. Ce jour-là la
ville était comble de pieux pèlerins attirés de toute part.
On voyait échelonnées sur les routes, hors de la ville, et à
une très-grande distance, plus de seize cents voitures d'un
côté, et à l'autre extrémité plus de trois mille. Et quand, à
la procession qui devait nous rendre notre Bienheureuse, sa
châsse fut placée au milieu de son illustre et brillant cortége
sur l'estrade préparée, et que Mgr de Marguerye prit la pa
role avec un saint et légitime enthousiasme, il avait devant
lui un auditoire d'au moins trente-cinq mille personnes.
Cette première station fut suivie d'une seconde dans la cha
pelle de l'hospice, dont l'origine remonte à la Bienheureuse,
Là le clergé seul ayant pu pénétrer, c'est à lui que Son lais
Éminence adressa quelques paroles pleines d'onction et de
charité. La Bienheureuse reprit enfin possession de sa propre le 0
maison; sa châsse demeura encore exposée à la vénération
publique. Quand la nuit fut venue, toute la ville fut illu liel
minée et un brillant feu d'artifice fit admirer à tous dans la
pièce principale, et acclamer par toutes les voix le doux nom il
de MARGUERITE.
Nous ne donnons ici qu'un froid procès-verbal; notre plan
ne pouvait comporter un récit détaillé. Nous ne parlerons
pas davantage du concours et des exercices qui se continuè
rent toute la semaine. Chaque jour il arrivait processionnel
lement deux ou trois paroisses du voisinage. Elles enten
daient la sainte messe dans notre chapelle, qui leur était
alors réservée, étaient évangélisées par le Révérend Père
Deslée, Jésuite belge, et s'en retournaient pleines de joie et
d'édification.
Chaque soir la voix du Révérend Père Corail tenait sous
le charme de son éloquence un nombreux auditoire, pendant
plus d'une heure. -
DEPUIS SA MORT JUSQU'A NOS JOURS 563
-
XVIII
Bènédiction de la chapelle intérieure.
Depuis que la châsse contenant l'effigie et les ossements
de notre Bienheureuse sont déposés dans le grand autel de
notre église, la confiance des fidèles ne les y laisse point
solitaires. Un nombre considérable de pèlerins y affluent
journellement. Soixante-quinze lampes entretenues jour et
nuit par lamunificence de la piété catholique jettent un doux
reflet sur ce tombeau glorifié, sur ce tabernacle où s'est
révélé autrefois et où réside sans cesse le Dieu d'amour.
Mais il est un autre lieu digne aussi d'un respect parti
culier, et dont on n'avait pu s'occuper jusque-là. C'est la
petite cellule établie à l'endroit de l'ancienne infirmerie,
d'où cette sainte âme prit son essor vers les cieux. Il s'agis
sait de la transformeren chapelle et de l'orner convenablement,
sans rien changer au corps de l'appartement. C'est ce qu'ont
fait avec un grand succès les artistes qui avaient déjà peint
notre église. Les murs furent couverts de peintures formant des
draperies, au milieu desquelles se détachent six médaillons,
qui rappellent la vie de notre Bienheureuse. Des arabesques
couvrent les chevrons du plancher, entièrement conservés. Le
monogramme de Marguerite y àlterne avec celui de Jésus.
L'image de la Croix, si chère à notre Bienheureuse, abonde
partout. L'autel est en bois; sur le devant on a peint l'effigie,
telle qu'elle est dans la grande châsse. L'intérieur et lesgra
dins à jour de cet autel ont été disposés pour recevoir et con
server avec un juste respect toutes les reliques et souvenirs
de la Bienheureuse autres que les ossements et le cerveau .
1 C'est dans cet autel que nous conservons les registres des confréries
de l'Heure sainte et de la Communion réparatrice.
564 FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE, ETC.
Tout étant ainsi disposé, Monseigneur notre digne évêque
daigna lui-même bénir ce nouvel oratoire, et y offrir le divin
sacrifice le 2 juin 1866.
XIX
Reprise de la cause de canonisation.
Nous ne pourrons jamais témoigner assez à Mgr de Mar
guerye notre admiration et notre reconnaissance pourtout ce
qu'il a fait à la gloire de la Bienheureuse et pour les intérêts
du Cœur de Notre-Seigneur. Chaque année de son épiscopat la f
fut marquée par quelque démarche de sa part, et quelque
avancement du côté de Rome. Dans ses visites aux tombeaux
des saints apôtres, c'était toujours cette sainte cause qu'il
plaidait avant tout. Lorsqu'au moisdejuin 1856ilvit l'Épis
copat français réuni à Paris à l'occasion du baptême du
Prince Impérial, il sut obtenir une demande collective pour
llil
l'extension de la fête du Sacré-Cœur, et l'avancement de la
cause de la Bienheureuse.
Depuis nos grandes fêtes et sur son invitation, un très
grand nombre de cardinaux, d'archevêques, d'évêques et
autres grands personnages de l'Église et du siècle, ont sup
plié Sa Sainteté de vouloir bien ordonner la reprise de la
cause. Des faits récents et multipliés, qui semblaient avoir
tous les caractères des vrais miracles, venaient à l'appui de
si ferventes instances. C'est pourquoi Sa Sainteté, sur un
avis favorable de la Congrégation des Rites, a daigné signer
le 6 septembre 1866 la reprise de la cause de la Bienheureuse
l
Marguerite-Marie Alacoque,vierge. Dieu nous fasse la grâce
de pouvoir bientôt la saluer du titre de Sainte !'.
PARENTÉ
DE LA
BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE ALAC0QUE
- - k-et
La famille Alacoque était très-honorable.Ses emplois,sa
position sociale et ses alliances le prouvent assez. Elle avait
ses armes parlantes, qu'on trouve dans l'Armorial de Bour
gogne, demeuré manuscrit à la bibliothèque nationale, à
Paris. Mais cette collection n'est point d'accord, quant aux
émaux, avec le dernier représentant direct de la famille,
M. Dulac de Savianges, qui devrait être considéré ici comme
mieux autorisé que le savant rédacteur de l'Armorial, au
quel parmi tant de détails il aurait bien pu échapper une
erreur. Il est possible aussi que ces émaux aient été indécis
tout d'abord. Les voici selon M. Dulac : Alacoque portait
d'azur au lion d'or patté et lampassé de gueules, avec un coq
en pointe de même.
Quant à l'orthographe du nom, on le trouve écrit de diffé
rentes manières. Nous avons adopté celle qui a prévalu, la
seule qui se voit aujourd'hui dans les actes publics.
I. - CLAUDEALACoQUE(aïeul de la Bienheureuse) épouse
sié Jeanne Delaroche, dont il a :
1° Benoîte Alacoque, qui épouse Toussaint Delaroche ;
2° Catherine, qui ne s'est pas établie ;
3° Claude (ci-après).
566 PARENTÉ DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE
II. - CLAUDE ALACoQUE (père de la Bienheureuse), épouse
Philiberte Lamyn, dont il a : -
1° Jean Alacoque, mort en 1663, à vingt-trois ans;
2° Claude-Philibert, mort en 1665, aussi à vingt-trois ans;
3° Catherine, morte enfant;
4° Chrysostome, né le 21 mai 1645 , marié deux fois (ci j |
après); j )
5° MARGUERITE (la bienheureuse Marguerite-Marie); *|
60 Gilberte, morte enfant ; -
7° Jacques, né le 19 septembre 1651 (curé du Bois-Sainte
Marie).
| |
III. - CHRYsosToME ALACoQUE (frère de la Bienheureuse)
épouse en premières noces Angélique Aumônier, dont il a : à-
10 Claude, morte fille à dix-neuf ans ;
20 Huguette, qui épouse, le 15 février 1689, Jean Lom
bard, notaire à Baubery, et en secondes noces le sieur
d'Argentel ;
3° et 4° Antoine et Marguerite, jumeaux;
5° Madeleine, mariée à André Fénérot (voir ci-après A)
60 Claude, mort à huit ans, en 1680;
7° Jacques, mort à cinq ans, en 1682;
8° Élisabeth, née en 1678. Elle épouse Claude Sapaly,
maître apothicaire à la Clayette (voir ci-après B);
- 9° Françoise, née le 29 août 1679 ;
100 Jacqueline, née en 1684;
11° François, né le 14 février 1686, mort le 28 juillet;
120 Françoise, née le 29 août 1687. -
Chrysostome épouse en secondes noces Étiennette Mazuyer,
dont il a :
10 Deux enfants jumeaux; l'une, Vincelette Guillemette (?)
mariée en premières noces à Benoît Janin, habitant de la
il
Chapelle; en deuxièmes noces, à Claude-Henry Marcoux, chi
rurgien, demeurant à Saint-lgny-de-Vers (voir ci-après B) lis |
PARENTÉ DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE 567
- 29 L'autre est Anne, mariée à Charles-Henry de Long
champ (voir ci-après C);
3° Jacqueline, née le 6 février 1697;
4° Madeleine-Claudine, mariée à Jean Lambert (voir
ci-après D); -
5 Jean-Louis, marié à Jeanne Grandjan (voir ci-après E);
6° Marguerite, née le 20 janvier 1700;
7o Françoise-Gilberte, née le 15 septembre 1701 ;
80 Pierre, mort enfant;
90 Claude, né le 2 décembre 1703;
10° André, mort au berceau en 1705;
110 Françoise, née le 29 août 1706.
A. - MADELEINE ALACoQUE (nièce de la Bienheureuse),
cinquième enfant du premier mariage de Chrysostome,
épouse, le 24 avril 1690, André Fénérot, bourgeois d'Autun.
Ils ont pour enfants :
Jeanne Fénérot (petite nièce de la Bienheureuse), qui
épouse en 1709 Aimé Mathoux, notaire au Bois-Sainte
Marie; ils ont pour enfants :
1o Gabriel, né le 22 août 1720;
20 Anne-Aimée, morte à deux ans, en 1724 ;
30 Pierrette-Ferdinande, née le 15 octobre 1723;
MATHoUx
40 François, mort à un an, en 1725;
5o André, né le 30 janvier 1726;
60 Jacques, né le 23 février 1727;
7o Claudine, née le 25 septembre 1728;
80 Madeleine-Françoise, née le 19 octobre 1729.
B. - ÉLIsABETH ALACoQUE (nièce de la Bienheureuse),
huitième enfant du premier mariage de Chrysostome, épousa
en 1698 Claude Sapaly, du bourg de la Clayette.
Antoine leur fils; marchand tanneur au Bois-Sainte-Marie,
eut d'un premier mariage Jeanne et Claude; un autre fils et
trois filles d'un second lit.
568 PARENTÉ DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE
Claude devient père de deux filles et de trois fils, dont l'un
se nomme Antoine. -
Antoine, tonnelier à Dompierre-les-Ormes, épouse Louise
Lavenir. Ils ont pour enfants Pierrette et Jean-Marie Sa
paly.
Jean-Marie Sapaly, ancien huissier à la Cour d'assises
de Mâcon, veuf de Pierrette Charnay, est père d'une fille
nommée Jeanne-Eugénie et de deux fils, Jules et Antoine.
|(
|
C. - VINCELETTE-GUILLEMETTE ALAcoQUE (nièce de la * |
Bienheureuse), épouse en premières noces Benoît Janin, ha
bitant de la Chapelle; en deuxièmes noces Claude-Henry
Marcoux, maître chirurgien à Saint-Igny-de-Vers. Il mourut
en 1749. Leurs enfants sont : -
1o François Marcoux, chirurgien comme son père, à Saint-Igny
de-Vers; il'épouse Antoinette Deschizaux, en 1766;
2o Claudine-Françoise ;
3o Jeanne, morte sans postérité;
40 Suzanne Marcoux (petite-nièce), épouse Marc-Hilaire Lavenir,
huissier royal à Matour. Ils ont pour enfants :
t 1o François, qui fut curé de Saint-Germain, au Mont-Dor (Rhône);
2o Un autre flls ;
3o Marie, qui épouse Jean-Marie Dérieux, huissier à Lyon. Ils ont deux en
LAVENIR fants: Caroline; et Claude huissier à Lyon. Celui-cia pour enfants: Jean-Marie,
Maria et Caroline. 1 ii
4o Françoise Lavenir épouse Claude Besson, dont elle a quatre enfants : ile à(
1o Charles, qui fut prêtre ;
2o Victoire, qui épouse Jean Sigaud. Ils ont huit enfants, dont quatre décédés. lais
Il reste trois filles et un fils;
BESSON 3o Pétrus, quiépouse une demoiselle Litandon, dontil a trois enfants:Joanny,
Charles et Victorine ;
4o Caroline, qui épouse Nicolas Biet, à Langres. Ils ont eu un fils mort en bas âge
D. - ANNE ALACoQUE (nièce) épouse, le 11 février 1721,
Charles-Henry de Longchamp, bourgeois de la Motte-Saint
Jean, notaire royal à Digoin. Ils ont pour enfants :
1o Étiennette de Longchamp, née et morte en novembre 1721 ;
2o Jean, mort le lendemain de sa naissance ;
3o Charles-Marie, id.;
4o Charlotte, née à la Motte-Saint-Jean ;
5o Charles-Henry de Longchamp, quifut curé de Scey;
PARENTÉ DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE 569
- 60 * Jean-François, qui épousaMarguerite-Françoise Brosse ;
7o Une fille morte enfant ;
80 Marie-Anne Joseph ;
90 Jeanne-Marie-Françoise de Longchamp ;
100 Pierre, qui mourut en 1731 ;
110 Catherine, née en 1733, morte en 1758.
* Jean-François de Longchamp (petit-neveu de Marguerite
Marie) épouse Marguerite-Françoise Brosse. Ils ont pour enfants :
1° Charlotte-Henriette de Longchamp;
c
30 Marie-Couronne-Sophie.
E. - MADELEINE-CLAUDINE ALACoQUE (nièce) épouse,
le 18 novembre 1721, Jean Lambert, bourgeois de Charolles
et maire de Vendenesse. Ils ont eu pour enfants :
1o et 2° Deux fils morts en bas âge ;
30 Etiennette, mariée à Claude Aubery (voir ci-après)1 ;
4° Louise, religieuse chez les Urbanistes de Charolles ;
5° Marguerite Lambert, mariée à Archambault Joleaud (voir
ci-après)2. -
1 Étiennette Lambert (petite-nièce) épouse Claude Aubery, no
:*
taire à Charolles. Ils ont pour enfant : -
Madeleine Aubery, qui épouse Philibert de Gouvenain. Leurs
enfants sont :
1° Claude de Gouvenain, qui épouse Louise de Gouvenain, sa
cousine germaine, dont il a : - --
Léonie de Gouvenain, qui épouse M. de Gouvenain du Parc. Ils
Ont pour enfants : - --
Léon de Gouvenain, qui épouse sa cousine Évélina de Finance ;
- Louis de Gouvenain, archiviste à Dijon.
:
2 Marguerite Lambert (petite-nièce) épouse Archambault Joleaud.
lls ont pour enfant :
Jacques Joleaud, avocat, qui épousa Jeanne Laizon.
Ils ont eu trois enfants : deux filles et un fils.
570 PARENTÉ DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE
20 Rosine de Gouvenain, qui épouse Philibert de Laroche-Poncié,
Ils ont pour enfant :
Madeleine-Henriette de Laroche, qui épouse Eugène de Finance,
à Paray, et ont pour enfants :
Évélina de Finance, qui épouse Léon de Gouvenain; les
Eugénie de Finance. gile
3° Victoire, qui ne s'est pas établie.
4° Émélie de Gouvenain, qui épouse M. Dureuil de Bourbon. Ils
*is
ont pour enfant :
Eugénie Dureuil, qui épouse M. Prudon,à Charolles.
5o N***, mariée à M. Thiébault.
IV. - F. - JEAN-LoUIs ALACoQUE (neveu), cinquième
enfant du deuxième mariage de Chrysostome. Il fut maire
au Bois-Sainte-Marie, après son père. Il épousa Jeanne
Grandjan, de Gibles, dont il eut :
10 Pierre-Chrysostome, curé de Clessy;
2º Jean, qui suit.
V. - JEAN ALACoQUE (petit-neveu), épousa Benoîte-Michel,
dont il eut :
1o Marie-Claudine, morte à vingt-neuf ans, en 1783;
20 Françoise, mariée à Martin Courtois, régisseur du marquisat
de Maulevrier, paroisse de Melay, morte sans enfants ;
30 Catherine, née le 17 décembre 1756;
40 Catherine, mariée à M. Dulac (ci-après)1;
50 Claudine, née en 1762, morte au berceau ;
60 Marie-Claudine, morte au berceau, en 1764.
1 VI. - CLAUDINE ALACoQUE (arrière-nièce) épouse,
le 9janvier 1759, M. Dulac, de Tournus. Ils ont pour enfants :
1o Une fille, mariée à un médecin de Salarnay-sur-Guye;
2o Un fils célibataire ;
3o Antoine Dulac de Savianges, marié à Mlle Gelin de Charolles,
dont.il eut :
François Dulac, au château de Savianges ;
Joséphine Dulac, mariéeà M. Delangle.
Les sources historiques de la vie de la bienheureuse Mar
guerite-Marie ne seraient pas complètes, si nous ne don
nions ici la collection des Décrets et Brefs apostoliques
relatifs à sa cause. Les voici dans l'ordre de leur apparition,
lls en latin et en français.
10 N0MINATION D'UNE ( 0MMISSI0N
Décret pour le diocèse d'Autun, concernant la Béatifi
cation et la Canonisation de la vénérable servante de
Dieu sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse
professe de l'ordre de la Visitation de la bienheureuse
Vierge Marie, Institut de saint François de Sales.
L'héroïque exercice de toutes les vertus par lesquelles la
vénérable servante de Dieu, sœur Marguerite-Marie Alacoque,
' a brillé d'une lumière si splendide au sein du xvII° siècle, et
à la pratique desquelles elle s'est dévouée avec un zèle si
Decretum Augustodunen. Beatificationis, et Canonizationis venera
bilis servæ Deisoror. Margaritæ Mariæ Alacoque, Monialis Professæ
Ordinis Visitationis B. M. V. Instituti S. Francisci Salesii.
Heroica exercitatio virtutum omnium quibus VENERABILIS DEI
SERVA SOROR MARGARITA MARIA ALACOQUE splendidissime
inclaruit sæculo XVII, quibus sedulam navavit opera velin paterna
domo, vel apud Moniales Ordinis Visitationis B. M. V. Augustoduni,
eximiam adeo sanctitatisillius opinionem conciliavit, ut abanno 1715
Rmus Diœcesis illius Antistes super Virtutibus et Miraculis Ven.
572 DÉCRETS ET BREFS
attentif et si constant, soit dans la maison paternelle, soit
chez les religieuses de l'ordre de la Visitation de la Bienheu
reuse Vierge Marie, au diocèse d'Autun, lui a acquis une si
éminente réputation de sainteté, que, dès l'an 1715, le révé
rendissime Évêque de ce diocèse crut devoir établir une
isil
enquête sur les vertus et les miracles de cette vénérable ser
vante de Dieu, et que l'Évêque actuel en a ordonné une
seconde, chargée d'informer sur la permanence de cette répu
tation de sainteté. Le résultat de ces deux enquêtes a donné
lieu à l'introduction de la cause de béatification de la sus
dite vénérable Servante de Dieu. Les questions de droit ayant
donc été exposées, et les allégations discutées dans la sacrée lilla
Congrégation des Rites, on y a proposé le doute suivant:
« Est-il à propos de signer une commission pour l'introduction
de cette cause dans le cas et pour le but dont il s'agit?»
Les Éminentissimes Pères préposés à cette sacrée Congré
gation, ayant examiné et mûrement pesé les droits et dis
cussions, et après avoir ouï les dires du R. P. D. Virgile
Pescetelli, Promoteur de la sainte Foi, tant en ses paroles
Servæ Dei inquisitionem instituere duxerit, et hodiernus Episcopus in ,
alteram anno 1821 cumulaverit super continuatione ejusdem famæ
sanctitatis. Harum inquisitionum ope factus est locus introductioni
causæ Beatificationis antedictæ Ven. Servæ Dei : deductis ideo in Sac
Rit. Congregatione juribus et allegationibus, propositum in ea fuit
dubium.- An sit signanda Commissio Introductionis Cause in
casu ad effectum de quo agitur - et Emi PP. eidem Sacræ Congre
gationi Præpositi, visis matureque perpensis juribus deductis, audi
toque etiam voce et in scriptis R. P. D. Vigilio Pescetelli,Sanctæ Fi :
dei Promotore, ad relationem Emi et Rmi D. Cardinalis Galleffi, loc0et
vice Emi et Rmi DominiCardinalisJuliiMariæ de Somalia,Episcopi
Ostien. et Velitren., Sacri Collegii Decani, Sacrorum Rituum C0n
gregationis Præfecti, antedictæ Causæ Ponentis, in ordinario conventu
die 27 Martii 1824 respondendum censuerunt - AffirmativesiSan
ctissimo DominoNostro LEONIXII, Pontifici Maximo,placuerit,
r -
DÉCRETs ET BREFs 573
qu'en ses écrits; sur le rapport de l'éminentissime et révé
rendissime D. Cardinal Galeffi, au lieu et place de l'émi
nentissime et révérendissime seigneur Cardinal Jules-Marie
de Somalia, Évêque d'Ostie et Velletri, Doyen du Sacré
Collége, Préfet de la Congrégation des Rites sacrés, Ponent de
la susdite cause,dans l'assemblée ordinaire du 27 mars 1824,
ont été d'avis de répondre affirmativement, « s'il plaît ainsi
à notre très-saint seigneur Léon XII, souverain Pontife.»
Une relation exacte de toutes et chacune des questions
ci-dessus ayant été faite à Sa Sainteté, par moi, Secrétaire
soussigné, Sa Sainteté a daigné approuver et confirmer la
réponse de la sacrée Congrégation, et signer de sa propre
main la commission de l'introduction de la cause dont il
s'agit, le 30 mars de l'année 1824.
JULES-MARIE, Cardinal de Somalia, Évêque d'Os
tie, etc., Vice-Chancelier de la sainte Église,
Doyen du Sacré-Collége et Préfet de la Congré
gation des Ritessacrés, etc.
Place T du sceau.
J.-A. SALA, Secrétaire coadjuteur de la Congr.
des Rites sacrés.
Rome, 1824. Imprimerie de la Chambre apostolique.
Facta autem de præmissis omnibus et singulis SANCTITATI SUAE
per Me infrascriptum Secretarium relatione,SANCTITAS SUASacrae
Congregationis responsum approbavit, confirmavit,etCommissionem
Introductionis Causæ, de qua supra, propria manu signavit. Die 30
Martii Anni 1824.
JULIUs MARIA,Cardinalis Episcopus Ostien., etc., de
Somalia, S. Eccl. Vice-Cancellarius, Sacri Collegii
Decanus, et S. R. C. Præfectus, etc.
Loco + sigilli. -
- J. A. SALA, S. R. C. Secretarius Coad.
* Romæ, 1824. Ex typographia rev. Cameræ apostolicæ.
: il
l,d
20 INTR0DUCTI0N DE LA ( AUSE
Décret pour le diocèse d'Autun, relatif à la Béatification
et Canonisation de la vénérable servante de Dieu
sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse professe
de l'ordre de la Visitation de la Bienheureuse Vierge
Marie, Institut de saint François de Sales.
Une commission pour l'introduction de la cause de la
vénérable servante de Dieu Marguerite-Marie Alacoque,
religieuse professe de l'ordre de la Visitation de la Bienheu
reuse Vierge Marie, de l'institut de saint François de Sales,
ayant été nommée et ratifiée par la signature de notre très
saint seigneur Léon XlI, souverain Pontife, en date du
30 mars 1824, l'éminentissime et révérendissime seigneur
Cardinal Jules-Marie de Somalia, Préfet et rapporteur de *--
cette cause, sur les instantes prières du R. P. D. Laurent,
des ducs Mattei, Patriarche d'Antioche et postulateur de la
DecretumAugustodunen. Beatificationis, et Canonizationis ven.Serve
DeiSoror. Margaritæ Mariæ Alacoque, Monialis Professæ Ordinis
* Visitationis Beatissimæ Mariæ Virginis, Instituti Francisci Salesii
-
Signata a Sanctissimo Domino Nostro LEONE XII, Pont. Max, sub
die 30 Martii 1824 Commissione Introductionis Causæ VEN.SERVE
DEI MARGARITAE MARLE ALACOQUE, Monialis Professæ Ordinis
Visitationis Bmæ MariæVirginis InstitutiS.FrancisciSalesii, Emus et
Rmus Dominus Cardinalis Julius Maria de Somalia, Præfectus et Rela
tor hujusmodi Caussæ, ad enixas preces R. P. D. Laurentii, e Ducibus
Mattei, Patriarchæ Antiocheni recensitæque Caussæ Postulatoris,in
DÉCRETS ET BREFS 575
susdite cause, a proposé dans la congrégation ordinaire des
Rites sacrés, tenue au Vatican le jour indiqué ci-dessous,
ce doute à discuter et à résoudre : « La décision prononcée
par le juge subdélégué par le révérendissime Évêque d'Au
tun, délégué juge apostolique, sur le non-culte de la sus
dite servante de Dieu, c'est-à-dire sur l'obéissance aux
décrets du pape Urbain VIII, de sainte mémoire, doit-elle
être confirmée dans le cas et pour le but dont il s'agit? »
Ladite Congrégation, ayant ouï les dires, tant écrits que
verbaux, du R. P. D. Virgile Pescetelli, Promoteur de la
sainte Foi, ayant de plus pesé avec maturité et soumis à
un sérieux examen cette importante question, a été d'avis
de répondre au doute proposé que la sentence portée de
vait être ratifiée, et qu'on pouvait passer aux procédures
subséquentes, si tel était le bon plaisir de notre très
saint Seigneur (le Pape), le vingt-deuxième jour de sep
tembre 1827
La relation exacte de ce qui précède ayant été faite à notre
très-saint seigneur Léon XII, souverain Pontife, par moi
soussigné, Secrétaire de la Congrégation des Rites sacrés,
Sacrorum Rituum Congregatione Ordinaria sub infrascripta die ad
Vaticanum coacta hoc Dubium discutiendum definiendumque propo
suit, nimirum: - An sententia lata a Judice Sabdelegato a Reve
rendissimoEpiscopo Augustodunensi, Judice DelegatoApostolico,
SuperCultu eidem Servœ Dei numquam exhibito, sive super obe
dientia Decretis sa. me. Urbani Papœ VIII. sit confirmanda in
casu et ad effectum de quo agitur ? - Sacra Eadem Congregatio,
audito prius scripto et voce R. P. D. Virgilio Pescetelli,Sanctæ Fidei
Promotore, re mature perpensa et examini subjecta,proposito Dubio
respondendum censuit : Sententiam esse confirmandam, et procedi
posse adulteriora - si SANCTISSIMO DOMINONOSTRO placuerit.
Die 22Septembris 1827.
Facta autem de præmissis Sanctissimo Domino Nostro LEONIXII,
Pont. Max., per me infrascriptum Sacrorum Rituum Congregationis
=
576 DÉCRETS ET BREFS
Sa Sainteté a donné sa bienveillante approbation le 26 du
susdit mois de l'année précitée.
Pour l'éminentissime seigneur Cardinal de Soma
lia, Préfet, J.-F., Card. FALZACAPPA.
Place - du sceau.
J.-G. FATATI, Secrétaire.
Rome, 1827. Imprimerie de la Chambre apostolique.
le |
Secretarium relatione, SANCTITAS SUA benigne annuit, die 26 re
censiti Mensis et Anni.
Pro Emo Domino Cardinali de Somalia, Præfecto,
J. F. CARD. FALZACAPPA.
Loco - - sigilli.
J. G. FATATI, Secretarius. - is
Romæ, MDcccxxvII. Ex typographia reverendæ Cameræ apostolicæ.
lau
*--
lia
fil
3° SUR L'EXAMEN DES ÉCRITS
Décret pour le diocèse d'Autun, relatif à la Béatification
et Canonisation de la vénérable servante de Dieu
sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse professe
de l'ordre de la Visitation de la Bienheureuse Vierge
Marie, Institut de saint François de Sales.
C'est avec beaucoup de sagesse qu'il est passé en usage
et en loi, chez nos pères, de ne jamais procéder à l'examen
approfondi des vertus d'un serviteur de Dieu sans que la
révision de ses écrits, s'il en a laissé, ait précédé au sein de
la Congrégation des sacrés Rites. C'est pourquoi le R. P.
D. Laurent, des ducs Mattei, Patriarche d'Antioche et
postulateur de la cause de la vénérable servante de Dieu
sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse professe de
Decretum Augustodunen. Beatificationis, et Canonizationis ven. servæ
Dei soror. Margaritæ Mariæ Alacoque, Monialis Professæ Ordinis
Visitationis Bmæ MariæVirginis, InstitutiS. FrancisciSalesii.
Providentissime quidem quum positum fuerit in more institutoque
majorum, ut nunquam revocarentur ad trutinam Virtutes alicujus
Servi Dei, nisi Scriptorum revisio, si quæ dum viveret exaravit, in
Sacrorum Rituum Congregatione peragenda præcesserit, propterea
R. P. D. Laurentius, e Ducibus Mattei, Patriarcha Antiochenus, et
Postulator caussæ Ven. Servæ Dei SORORIS MARGARITAE MARIAE
ALACOQUE,Monialis ProfessæOrdinis Visitationis BeatissimæMariæ
Virginis, Instituti S. Francisci Salesii, sa. me. Urbani Papæ VIII
Decretis obtemperando,Scripta quæcumque ad dictam Dei Servam
spectantia, quæ asservabanturtum in ArchivoCancellariæ Episcopalis
T. I. - 37
578 DÉCRETS ET BREFs
l'ordre de la Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie, sémi
Institut de saint François de Sales, pour obéir au décret du
pape Urbain VIII, de sainte mémoire, a fait rechercher soi
gneusement tous les écrits attribués à la susdite servante de
Dieu que l'on conservait soit aux archives de la chancellerie
épiscopale d'Autun, soit au monastère de Paray, où la
vénérable Marguerite a passé sa vie, afin que, produits et
soumis à la censure théologique, les éminentissimes Pères
préposés à la garde des Rites sacrés pussent établir leurs
sentiments à l'égard desdits écrits.Or ces écrits et ces lettres
SOnt. .
Suit le catalogue des manuscrits.
Ces écrits et ces lettres ayant donc été pesés et examinés
avec soin et attention par un théologien nommé à cet effet
par l'éminentissime et révérendissime seigneur le Cardinal
Jules-Marie de Somalia, Préfet et rapporteur de la cause,
et ensuite un rapport fidèle en ayant été fait par l'éminentis le
sime Cardinal en l'assemblée ordinaire des sacrés Rites,
*--
convoquée au Vatican le jour marqué ci-dessous; comme il
fut établi et démontré que dans ces écrits et dans ces lettres
on n'avait rien trouvé qui méritât la censure théologique,
AEduensis, tum in Asceterio Parodii, ubi VEN. MARGARITA aetatem
exegit, perquirenda curavit, ut exhibita, et theologicæ subjecta cen
suræ, Eminentissimi Patres Sacris Ritibus tuendis præpositi, quid de
illis sentirent, decernerent. Hæc autem Scripta, et Epistolæ sunt.
Sequitur Catalogus Mss.
Hæc vero Scripta et Epistolæ per Theologum ab Eminentissim0 et
Reverendissimo Domino Cardinali Julio Maria de Somalia, Præfect0
Caussæque Relatore, deputatum serio diligenterque perpensa et exa
minata, factaque postmodum in ordinario Sacrorum Rituum conventu
ad Vaticanum sub infrascripta die coactoper eumdem Eminentissi
mum Ponentem de singulis relatione, quum ex eadem aperte consti
DÉCRETs ET BREFs 579
les éminentissimes et révérendissimes seigneurs ont été d'avis
de répondre par écrit qu'ils ne voyaient pas d'obstacle à ce
que l'on passât aux procédures subséquentes, le 22 sep
tembre 1827.
Et sur le rapport fait, en conséquence, à notre très
saint seigneur le souverain Pontife Léon XII, par moi,
Secrétaire soussigné, Sa Sainteté a approuvé la réponse et
le rescrit de la sacrée Congrégation. Le 26 des mois et an
ci-dessus.
JULES-MARIE, Cardinal-Évêque de Somalia, Vice- .
Chancelier de la sainte Église, et Préfet de la
Congrégation des Rites sacrés.
Place † du sceau.
ri - J.-G. FATATI, Secrétaire de la Congrégation
des Rites sacrés.
Rpme, 1828. Imprimerie de la Chambre apostolique.
I* - terit nihil hisce in Scriptis et Epistolis fuisse repertum theologica
censura notandum, Eminentissimi et Reverendissimi Domini cen
suerunt rescribendum esse - Nihil obstare, et procedi posse ad
ulteriora - Die 22 Septembris 1827.
Factaque deinde Sanctissimo Domino Nostro LEONI XII, Pont.
Il* Max.,per me Secretarium infrascriptum relatione,SANCTITAS SUA
Sacræ Congregationis responsum et Rescriptum approbavit. Die 26
recensiti mensis et anni.
JULIUs M. Card. de Somalia, S. Ecclesiæ Vice
Cancellarius et S. R. C. Præfectus.
Loco - sigilli.
J. G. FATATI, S. C. Secretarius,
Romæ, 1828. Ex typographia reverendæ Cameræ apostolicæ.
lii |
Ilin
4° VALIDITÉ DES PR0CÉDURES ( (0l
Décret pour le diocèse d'Autun, concernant la Béatifi - 1 en
cation et la Canonisation de la vénérable servante de
Dieu sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse
professe de l'ordre de la Visitation de la Bienheureuse la
Vierge Marie, Institut de saint François de Sales.
Par les soins persévérants et le zèle actif du révérendis
sime Père Laurent, des ducs Mattei, Patriarche d'Antioche * la
et postulateur dans la cause de la vénérable Sœur Margue
rite-Marie Alacoque, religieuse professe de l'ordre de la
Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie, Institut de
saint François de Sales, la cause susdite est heureusement
arrivée à ce point qu'il y aurait lieu d'examiner d'une ma
nière générale et la validité et l'importance de l'enquête faite
à Rome sur la renommée de la sainteté, des vertus et des
miracles.
C'est pourquoi, le jour des calendes d'octobre de la pré
Decretum Augustodunen. Beatificationis, et Canonizationis Ven. Serve
Dei Margaritæ Mariæ Alacoque, Monialis Professæ ordinis Beatæ
* lit
Mariæ Virginis, Instituti sancti FrancisciSalesii.
lait
Pervigili cura, alacrique studio R. P. D. Laurentii, e Ducibus Mat
tei, Patriarchæ Antiocheni, caussæque V.S. D. MARGARITEMARIE *
ALACOQUE, Monialis Professæ ordinis Visitationis Beatæ Mariæ Vir
ginis, Instituti S. Francisci Salesii, Postulatoris, felici successu e0
recensita caussa devenit, uttam de validitate, quam de relevantiain
quisitionis, quæ in urbe constructa est super famasanctitatis,virtutum,
DÉCRETS ET BREFS 581
sente année, après avoir obtenu de notre très-saint Souve
rain l'autorisation de proposer la question dans l'assemblée
ordinaire des saints Rites, avec dispense de l'intervention
et duvote des consulteurs, sur les instances du postulateur,
a été soumis à la discussion le doute suivant, savoir : « S'il
« conste de la validité et importance de la procédure faite
« dans cette ville de Rome, par autorité apostolique, sur la
« renommée de la sainte vie, des vertus et des miracles en
« général de la susdite vénérable servante de Dieu Margue
,* « rite-Marie Alacoque. »
: La sacrée Congrégation, réunie en assemblée ordinaire
au Vatican le jour marqué ci-dessous, ayant entendu le
le R. P. D. Virgile Pescetelli, Promoteur de la sainte Foi,
lequel par écrit et de vive voix a exposé son sentiment sur
le rapport de l'éminentissime et révérendissime seigneur
Cardinal Odescalchi, au lieu et place de l'éminentissime et
révérendissime seigneur Cardinal Jules-Marie de Somalia,
Préfet et ponent, a été d'avis de répondre : « Oui, si notre très
saint Seigneur le veut bien. » 16e jour de décembre 1828.
** *
et miraculorum in genere disputandum foret. Facta itaque kalendis
octobris vertentis anni a Sacratissimo Principe potestate hujus propo
nendæ quæstionis in ordinariis sacrorum Rituum comitiis una cum
dispensatione ab interventu, et voto consultorum ad ejusdem Postu
latoris preces propositum fuit discutiendum sequens Dubium nimi
rum : - An constet de validitate, et relevantia processus apostolica
auctoritate in urbe constructisuper Fama sanctitatis vitæ, virtutum,
et Miraculorum in genere VEN.SERVE DEI MARGARITE MARIME
prædictæ?–Sacra eadem Congregatio adVaticanum sub infrascripta
die in ordinario cœtu coadunata, audito prius R. P. D.Virgilio Pesce
telli, S. Fidei Promotore, qui scripto et voce suam protulit senten
tiam, ad relationem Emi et Rmi D. Card. Odescalchi loco, et vice
Emi et Rmi D. Card. Julii Mariæ de Somalia, Præfecti et Ponentis,
rescribendum censuit. - Affirmative, si SSmo Domino Nostro pla
cuerit. - Die 16 Decembris 1828.
582 DÉCRETS ET BREFS
Et sur le rapport qui en a été fait en conséquence à notre
très-saint seigneur Léon XII, souverain Pontife, par moi
soussigné, Secrétaire de la même Congrégation sacrée,
Sa Sainteté y a donné un bienveillant assentiment, le ving
tième jour des mois et an susdits. -
JULES-MARIE, Cardinal-Évêque d'Ostie, etc. Préfet
de la Congrégation des Rites sacrés, et rappor
teur, etc.
Place - du sceau.
J.-G. FATATI, Secrétaire de la Congrégation
des Rites sacrés.
fa
Factaque deinde SSmo Domino Nostro LEONIXII, PontificiMaximo,
per me infrascriptum ejusdem sacræ CongregationisSecretarium de la t
prædictis relatione, SANCTITAS SUA benigne annuit die 20 recen
siti mensis et anni.
*ia
JULIUs MARIA,Card. Episcopus Ostiensis,etc. l le
S. R. C. Præfectus et Relator, etc.
Loco + sigilli.
J. G. FATATI, S. R. C. Secretarius.
ils (
-,
lis
is
5° VALIDITÉ DES PR0CÉDURES
Décret pour le diocèse d'Autun, concernant la Béatifi
cation et la Canonisation de la vénérable servante de
Dieu sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse
professe de la Visitation Sainte-Marie, Institut de saint
François de Sales.
La commission de l'introduction de la cause de la véné
rable servante de Dieu sœur Marguerite-Marie Alacoque,
religieuse professe de la Visitation Sainte-Marie, de l'Insti
tut de saint François de Sales, ayant été déjà signée par
notre saint-père le pape Léon XII, de sainte mémoire, le
troisième jour des calendes d'avril, en 1824, et les ques
tions ordinaires sur le non - culte, sur ses écrits, sur sa
réputation de sainteté en général, ayant ensuite été ré
Decretum Augustodunen. Beatificationis,et Canonizationis Ven. servæ
Deisoror. MargaritæMariæ Alacoque,Sanctimonialis professæ or
dinisVisitationis B. M. V., Instituti S. FrancisciSalesii.
Signata jam a sa. me. Leone Papa XII.Commissione introductionis
caussæVEN.SERVEDEISOROR.MARGARITEMARLEALACOQUE,
Sanctimonialis professæ ordinis Visitationis Beatæ Mariæ Virginis,
Instituti sancti Francisci Salesii, tertio kalendas Aprilis anni 1824,
absolutisque postmodum de more quæstionibus de cultu eidem
numquam exhibito, de ejusdem scriptis, deque Fama sanctitatis in
genere, adulteriora procedens R. P. D. Laurentius, e Ducibus Mattei,
584 DÉCRETS ET BREFS
solues, le R. P. D. Laurent, des ducs Mattei, Patriarche
d'Antioche et postulateur de la cause, poursuivant le cours
des procédures, a posé à la sacrée Congrégation des Rites
le doute suivant, savoir : « S'il conste de la validité des
« procédures faites par l'autorité, tant apostolique qu'or
dinaire, si les témoins ont été dûment et régulière
ment examinés, si les preuves apportées ont été legiti
(( mement compulsées dans le cas et pour l'effet dont il
« s'agit?»
Et la même Congrégation réunie dans son assemblée ordi
naire au Vatican, le jour indiqué plus bas, sur le rapport de
l'éminentissime et révérendissime D. Cardinal D. Placide
Zurla, Ponent, après avoir entendu auparavant le R. P.
D. Virgile Pescetelli, Promoteur de la sainte Foi, qui a
déclaré de vive voix et par écrit son sentiment, tout consi
déré dûment et avec soin, a cru devoir répondre au doute
proposé, affirmativement, le 7 avril 1832.
Puis, un rapport fidèle de tout ce qui vient d'être dit
ayant été fait par moi, Secrétaire soussigné à notre très
saint-père Grégoire XVI, souverain Pontife, Sa Sainteté
Patriarcha Antiochenus, et caussæ Postulator,sacrorum Rituum Con
gregationi sequens Dubium proposuit, nimirum :-An constetde vd
liditate processuum tam apostolica quam ordinaria auctoritate
constructorum, testes sint rite ac recte examinati, ac jura pro
ducta legitime compulsata, in casu, et ad effectum, de quo agi
tur ?— Et sacra eadem Congregatio in ordinario cœtu adVaticanum
sub infrascripta die coadunata, ad relationem Eminentissimi et Re
verendissimi D. Card. D. Placidi Zurla, Ponentis, audito prius
- R. P. D. Virgilio Pescetelli, sanctæ Fidei Promotore, qui scripto, et
voce suam sententiam aperuit, omnibus rite, accurateque conside
ratis, proposito Dubio respondendum censuit - Affirmative. -
Die 7 Aprilis 1832
Factaque postmodum de præmissis omnibusSSmo Domino Nostr0
GREGORIOXVI, Pontifici Maximo, perme infrascriptum Secretarium
DÉCRETs ET BREFs . 585
a approuvé et confirmé la réponse de la sacrée Congréga
tion, le 4 mai 1832.
C.-M., Évêque de Préneste, Cardinal Pedicinius,
Préfet de la sacrée Congrégation des Rites.
d* J.-G. FATATI, Secrétaire de la sacrée Congrégation
des Rites.
SANCTITAS SUA Responsum sacræ Congregationis adprobavit, et
confirmavit. Die 4 Maji 1832.
C. M., Episcopus Prœnest., Card. Pedicinius,
S. R. C. Praef.
Loco + sigilli.
J. G. FATATI, S. R. C. Secretarius.
6° HÉROICITÉ DES VERTUS -
:l \
Décret concernant l'Église d'Autun, pour la Béatification
et la Canonisation de la vénérable servante de Dieu faiç
sœur Marguerite-MarieAlacoque, religieuse professe
de l'ordre de la Visitation Sainte-Marie, de la Bien
heureuse Vierge Marie, institué par saint François
de Sales.
sUR CETTE QUEsTIoN, sAvoIR :
S'il conste des Vertus théologales de Foi, d'Espérance, de ll0lll
Charité envers Dieu et le prochain, ainsi que des Vertus
cardinales de Prudence, de Justice, de Force, de Tempé-
rance, et autres qui s'y rattachent, pratiquées dans un
r '| - a -
degré héroïque, dans le cas et pour l'effet dont il s'agit.
Notre aimable Rédempteur Jésus, dont les délices sont
d'être avec les enfants des hommes, a comblé sa vénérable *--
Decretum Augustodunen. Beatificationis et Canonizationis Ven. servæ *:
Dei soror. Margaritæ M. Alacoque, Sanctimonialis professæ Visita
- tionis Bmæ Mariæ Virginis a S. Francisco Salesio instituti.
- SUPER DUBIO : * l
l]
An constet de Virtutibus theologalibus Fide, Spe, et Charitate in
Deum et proximum ; nec non de cardinalibus Prudentia, Justitia,
Fortitudine, et Temperantia, earumque adnexis in gradu heroic0,
in casu, et ad effectum, de quo agitur ?
Redemptor noster amabilis Christus Dominus, cujus deliciæ esse
cum filiis hominum, VEN. FAMULAMSUAMMARGARITAMMARIAM
DÉCRETS ET BREFS 587
servante Marguerite-Marie Alacoque de toutes les bénédic
tions d'en haut dès ses plus tendres années, l'a assistée
avec amour pendant sa jeunesse, et l'a fortifiée au milieu
de ses violents combats contre le monde, la chair et le
démon. Elle entra d'elle-même au couvent dès qu'elle eut
accompli son quatrième lustre, et fit profession dans l'ordre
iii de la Visitation de la très-sainte Vierge, établi par saint
François de Sales. Elle mortifia son corps par des jeûnes,
des veilles et des macérations continuelles; ayant en hor
reur les vanités de la jeunesse, elle embrassa tous les genres
de pénitence et de mortification, et s'exerça aux vertus les
il * plus sublimes. Consumée surtout du plus ardent amour
pour le divin Rédempteur Jésus, elle s'efforça de tout son
cœur, et par de touchantes exhortations, d'allumer le même
amour dans tous les fidèles, par le culte du sacréCœur de
- Jésus ;jusqu'à ce que, brûlant de voir son corps en disso
lution et d'être unie à son divin Époux, elle rendit pieuse
ment l'esprit l'an de Notre-Seigneur 1690, âgée de quarante
trois ans 1.
dié 1 Née le 22juillet 1647, elle avait, au jour de sa mort, le 17 octobre 1690,
quarante-trois ans deux mois et vingt-sixjours.
--"
ALAC0QUE supernis benedictionibus prævenita teneris annis,eidem
adolescenti peramanter adfuit, eamque in acerrima sæculi, carnis,
et dæmonispugna roboravit. Ipsa in sacras Monialium MEdes se reci
piens post quartum ætatis suæ lustrum ORDINEM VISITATIONIS
BEATISSIME VIRGINIS a S. Francisco Salesio institutum professa
est. Assiduis jejuniis, vigiliis, verberibus in corpusculum sæviit :
juveniles vanitates exosa, omnepœnitentiæ et asperitatum genus ag
gressa est,præclarisque se virtutibus exercuit. Flagrantissimapræ
sertim in Redemptorem Jesum exardens charitate, adipsius amorem
sacratissimi Cordisveneratione fideles omnes toto animo, ac fervidis
Verbis inflammare studuit assidue; donec anhelans dissolvi et esse
cum Divino Sponso piissime spiritum reddidit anno MDCXC, aetatis
Suæ quadragesimo tertio.
588 DÉCRETs ET BREFs
La vie de la vénérable Marguerite, ornée des plus su lllll
blimes vertus, la sévérité de sa pénitence, son amour ardent
pour Jésus souffrant, la renommée de cette vénérable vierge fille
répandue au loin, déterminèrent l'Évêque d'Autun, l'an1715
à instruire un procès sur les mœurs, les actions et la mort de
la vénérable Servante de Dieu. Ce procès, après de longs re
tards causés par différentes circonstances, et les troubles de
la France et de l'Europe à la fin du siècle dernier, ayant été
enfin produit et déféré à la Congrégation des Rites, fut reçu
l'an 1819 avec un autre procès, attestant la renommée non
interrompue des vertus et des miracles de la vénérable Ser
vante de Dieu. Ensuite, l'an 1824, Sa Sainteté Léon XII
signa la commission de l'introduction de la cause. sv
Dès ce moment, les procès apostoliques furent instruits
selon les décrets des souverains Pontifes et selon la coutume
depuis longtemps reçue; l'on prépara avec soin tout ce qui : les
était nécessaire à cette cause. C'est pourquoi plusieurs
' années s'écoulèrent avant qu'on pût en venir à l'examen des les
VEN. MARGARITAE vitæ ratio ob Virtutum sublimium exercitium,
pœnitentiæ asperitatem, summumque in Jesu Christi patientis am0
rem, ejusdemque Ven. Virginis nomen late evulgatum permovit Epi
lili
scopum Augustodunensem anno MDCCXV. ad processum instruen
dum super Ven. servæ Dei moribus, gestis, atque obitu : qui tamen
processus ob varias rerum vicissitudines,et Galliæ totiusque Europe
perturbationes sub finem transacti sæculi tardius in lucem prodivit;
et tandem ad sacrorum Rituum Congregationem delatus fuit, ac re
ceptus anno MDCCCXIX, una cum alio processu de continuataVen.
servæ Dei virtutum et miraculorum fama. Deinde anno MDCCCXXIV,
a sa. me. Leone Papa XII Commissio introductionis caussæ si
gnata est.
Ex tunc apostolici processus confecti fuerunt juxta summorum
Pontificum decreta, ac jamdiu receptam consuetudinem, eaque omnia
peracta sunt sedulo, quæ necessaria omnino erantin eadem caussa :
et ideo plures iterum abierunt anni, antequam ad inquisitionem
DÉCRETS ET BREFS 589
vertus théologales et cardinales de la vénérable Servante de
Dieu. Plus de cent cinquante ans après la mort de la véné
rable Marguerite, on procéda à l'examen de ses vertus, le
28 avril 1840, d'abord dans le palais du révérendissime
s*
Cardinal Della-Porta, rapporteur de la cause; ensuite, le
4 avril 1843, dans le palais apostolique du Vatican, en pré
sence des révérendissimes Cardinaux membres de la Con
grégation des Rites. Enfin, le 4 avril 1845, dans le même
palais apostolique du Vatican, en présence de S. S. Gré
goire XVI, où le révérendissime Cardinal Constantin Patrizi,
rapporteur, après avoir convoqué l'assemblée générale des
sacrés Rites, proposa cette question, savoir : « S'il conste
des vertus théologales et cardinales et autres qui s'y ratta
chent, pratiquées dans un degré héroïque, et pour l'éffet
dont il s'agit ? » Après quoi les révérendissimes Cardinaux
et les Pères consulteurs donnèrent chacun leurs suffrages.
Après les avoir tous entendus, le même souverain Pon
tife suspendit, selon l'usage, la dernière déclaration, rappe
Virtutum theologalium et cardinalium Ven. servæ Deiprocederetur.
si * Post annos itaque amplius centumquinquaginta a VEN. MARGARITE
obitu adillius virtutum disquisitionem deventum est die 28 aprilis
anno MDCCCXL primum in MEdibus Reverendissimi Cardinalis Della
Porta, caussæ relatoris. Iterum die 4 Aprilis anno MDCCCXLIII, in
Palatio apostolico Vaticano ante Reverendissimos Cardinales sacris
Ritibus præpositos. Tandem die 14 Januarii anno MDCCCXLIV, in
eodem Palatio apostolico Vaticano coram sa. me. Gregorio PapaXVI,
ubi, coacto sacrorum Rituum Generali conventu, Reverendissimus
Cardinalis Constantinus Patrizi relator proposuit Dubium : - An
constet de Virtutibus theologalibus et cardinalibus, eorumque ad
nexis in gradu heroico, et ad effectum, de quo agitur ?- Et ipse
relator cæterique Reverendissimi Cardinales et Patres consultores
suffragia singuliprotulerunt.
Omnibus auditis, summus Pontifex, suam supremam sententiam
elicere juxta morem supersederat, admonens superni luminis auxi
590 DECRETS ET BREFS
lant que, dans un jugement si difficile, il fallait implorer le
secours et les lumières du Ciel par des prières ferventes,
Mais avant d'avoir pu faire connaître ses intentions, il
alla prendre possession d'une vie meilleure. Son successeur
le :
dans le souverain pontificat, notre très-saint seigneur Pie IX, le S
prit connaissance de l'état de la cause, et ordonna de ras
sembler en sa présence la congrégation générale des sacrés
Rites, le 11 août de l'année courante, afin de discuter de
lis I
nouveau la question des vertus de la vénérable Marguerite.
Les révérendissimes Cardinaux et les autres Pères se réuni
d de
rent au jour fixé dans le palais apostolique du Quirinal, en
présence de notre très-saint père Pie IX; et lorsque le ré
vérendissime Cardinal Patrizi, rapporteur, eut proposé cette
*
question, savoir : « S'il conste des vertus théologales et car
dinales de la vénérable Marguerite ? » ils donnèrent tous
leurs suffrages; et, après les avoir écoutés avec intention, ( âlll
Sa Sainteté invita l'assemblée à redoubler de prières pour
implorer le secours divin, avant de faire connaître sa décla
t la
ration. Après avoir prié avec plus de ferveur, après avoir
is
lium in hoc arduo judicio fervidis precibus esse poscendum. Quin
autem suam mentem panderet, mortalem cum æterna vita commu
tavit. Illius in summo Pontificatu successor sanctissimus Dominus
Noster PIUS PAPA IX, re cognita, sacrorum Rituum Generalia C0
mitia coram se habenda die 11 Augusti currentis anni indixit, ut ite
rum quæstio de virtutibus VEN. MARGARITE institueretur. Conve la
nerunt itaque statuta die in Palatium apostolicum Quirinale coram
sanctissimo Domino Nostro PIO PAPA IX Reverendissimi Cardinales,
cæterique Patres : et quum Reverendissimus Cardinalis Patrizi relator
proposuisset idem Dubium : - An constet de Virtutibus theologa
libus et cardinalibus Ven. Margaritœ ?- suffragia omnes et sin
guli tulerunt, quæ cum attente audisset summus Pontifex, adhi
bendas esse preces dixit ad divinum lumen implorandum, antequam
suampromeret sententiam.Quum itaque intensius orasset, et omnia a,
secum mente revolvisset, animum suum patefacere statuit hac die
DÉCRETS ET BREFS - 591
tout repassé dans son esprit, il a résolu de déclarer son sen
litie
timent en ce jour, le douzième dimanche après la Pentecôte,
iii
deux jours après la célébration de la fête de sainte Jeanne
Françoise de Chantal, fondatrice de l'ordre de laVisitation
de la Bienheureuse Vierge Marie, établi par saint François
de Sales, et dans lequel la vénérable Marguerite était reli
gieuse professe. Après s'être rendu Dieu propice par ces
prières, notre très-saint père Pie IX se rendit au monastère
des religieuses de la Visitation, y fit venir les révérendis
simes Cardinaux François-Louis de Micara, Évêque d'Ostie
et de Velletri, Doyen du Sacré-Collége, Préfet de la Con
grégation des sacrés Rites, et Constantin Patrizi, son Vicaire
pour la ville et rapporteur de la cause, avec le Révérend
Père André-Marie Frattini, Promoteur de la sainte Foi, et
moi, Secrétaire soussigné, et décida solennellement : « qu'il
« conste tellement des vertus théologales et cardinales, et
« autres qui s'y rattachent, pratiquées dans un degré hé
« roïque par la vénérable servante de Dieu Sœur Marguerite
« Marie Alacoque, » qu'en toute sûreté on peut procéder à
la discussion des trois miracles. -
Dominica XII post pentecosten, quum biduoante celebrantem fuisset
festum S.Joannæ Franciscæ de Chantal, Fundatricis Ordinis Visita
sisle tionis Bmæ Mariæ Virginis a S. FranciscoSalesio instituti, quem
professa fuerat Ven. Margarita. Ideo, sacris propitiato Deo, accedens
ad sacram MEdem Monialium Visitationis SSmus Dominus Noster
PIUS PAPA IX illuc adcersivit Rmos Cardinales Fr. Ludovicum
Mizara Episcopum Ostiensem et Veliternum, SacriCollegii Decanum,
sacrorum Rituum Congregationi Præfectum, et Constantinum Patrizi
suum in urbe Vicarium, caussæ relatorem, una cum R. P. Andrea
Maria Frattini,sanctæ Fidei Promotore,atque infrascriptome Secre
tario; ac solemniter pronunciavit : - Ita constare de Virtutibus
theologalibus et cardinalibus earumque adnexis in gradu heroico
Ven. Servœ Dei sororis Margaritœ Mariœ Alacoque,ut totopro
s* cedi possit ad dicussionem trium miraculorum. -
592 DÉCHETS ET BREFS
Ce décret a été publié et inséré dans les actes de la
Congrégation des saints Rites, d’après les ordres de Sa
Sainteté, le m des calendes de septembre (23 août) de
l’année 1846. -
Signé : F.-L., Cardinal Micara, Préfet de la Con
grégation des saints Rites.
Place 1- du sceau. ' y
J.- G. FATATI, Secrétaire. De‘
Hoc autem Decretum evulgari, et in acta sacrorum Rituum Con
gregationis referri jussit decimo kalendas septemb. anno MDCCCXLVI.
F. L. Card. Micara, S. R. E. Præfectus.
Loco 1- sigilli. _ ides
J. G. FATATI, S. R. C. Secretarius.
. minu
Shim
Mire
lica 5
7° VALIDITÉ DES PR0CÉDURES SUR LES MIRACLES
DIOCÈSE D'AUTUN
Décret pour la Béatification et Canonisation de la véné
rable servante de Dieu sœur Marguerite-Marie Ala
coque, religieuse professe de l'ordre de la Visitation,
institué par saint François de Sales.
Notre très-saint seigneur le pape Pie IX, ayant accordé
par indult, l'année dernière 1851, le sixième jour avant les
ides d'août (8 août), que sans l'intervention et le vote des
consulteurs on proposât dans la congrégation ordinaire des
Rites sacrés le doute sur la validité des procédures touchant
les miracles dans la cause pour Autun de la béatification et
canonisation de la vénérable servante de Dieu sœur Margue
rite-Marie Alacoque, bienheureuse professe de l'ordre de la
Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie, institué par
saint François de Sales, le Révérend Père dom Dominique
Decretum Augustodunen. Beatificationis et Canonizationis Venerabilis
servæ Dei sororis Margaritæ Mariæ Alacoque, Monialis professæ
ordinis Visitationis a S. Francisco Salesio instituti. -
Quum sexto Idus Augusti superiore anno 1851 sanctissimus Do
minus Noster PIUS PAPA IXindulserit,utabsque interventu et voto
consultorum in sacrorum Rituum Congregatione ordinaria propone
retur Dubium validitatis processuum super miraculisin caussaAugu
stodunen. Beatificationis et canonizationis Ven. servæ Dei sororis
Margaritæ Mariæ Alacoque, Monialis professæ ordinis Visitationis
Beatæ Mariæ Virginis a S. Francisco de Sales instituti, huic aposto
lic0 indulto innixus R. P. D. Dominicus Fioramonti, sanctissimi Do
T. I. - 38
594 DÉCRETS ET BREFS
Fioramonti, prélat, secrétaire de notre très-saint seigneur
le Pape pour les lettres latines, postulateur de la cause,
fondé sur cet indult apostolique, insista pour que,par l'en
tremise de l'éminentissime et révérendissime seigneur le glé
cardinal Constantin Patrizi, rapporteur de la même cause dsl
dans les assemblées ordinaires de la Congrégation des Riles laul
sacrés, assemblées tenues aujourd'hui au Vatican, fût pro S]
posé le doute suivant : « Conste-t-il de la validité des procès
faits par l'autorité apostolique, tant dans la ville de Paray
le-Monial, diocèse d'Autun en Bourgogne, que dans la ville
de Venise, touchant les miracles de ladite vénérable ser d(0l
vante de Dieu, opérés dans l'un et l'autre lieu?»
Les témoins ont-ils été, oui ou non, dûment et régulière lis l
ment examinés, et a-t-on observé toutes règles de droit pour liis
le cas et à l'effet dont il est question? La même sacrée Con
grégation, après avoir soumis ces choses à un mûr et sérieux
examen, et après avoir entendu le Révérend Père dom
André-Marie Frattini, Promoteur de la sainte Foi, expo
sant son sentiment de vive voix et par écrit, a pensé devoir
- répondre affirmativement pour tout ce qui regarde le procès
miniNostri ab Epistolis Latinis, hujus caussæ postulator institit, ut
per Emum et Rmum Dominum Cardinalem Constantinum Patrizi,
caussæ ipsius relatorem, in ordinariis comitiis sacrorum Rituum
Congregationis ad Vaticanum hodierna die habitis, sequens prop0
neretur Dubium : « An constet de validitate processuum auctoritate
apostolica tam in civitate Parodii, vulgo Paray le Monial, Augusto
dunen. Diœcesis in Burgundia, quam in civitate Venetiarum, c0n
structorum super miraculis suprarecensitæ Venerabilis Ancillæ Dei
utrobique patratis: Testes sint necne rite recteque examinati,etjura
legitime conpulsata in casu et ad effectum de quo agitur?» Sacra
eadem Congregatio, postquam singula diligenti maturoque examini
subjecit, audivitque R. P. D. Andream Mariam Frattini, sanctæ
Fidei Promotorem, tum scripto tum voce sententiam suam profe
rentem, rescribendum censuit-Affirmative in omnibus qu0adpr0
DÉCRETS ET BREFS 595
ils : de Venise; mais c'est au très- saint Père à couvrir autant
que de besoin les défauts de forme s'il en existait. Quant aux
procès d'Autun, affirmativement encore, relativement aux
guérisons de Marie-Thérèse Petit et de Marie de Sales; mais
c'est au très-saint Père à couvrir, comme il est dit plus
iiiii haut, les défauts, etc. Pour tout le reste négativement.
25 septembre 1852 -
La relation fidèle de tout ce qui précède ayant été faite
:* au très-saint Père, notre seigneur, par moi soussigné,
Pro-Secrétaire de ladite sacrée Congrégation, Sa Sainteté
a confirmé en tout de son autorité apostolique le rescrit de
la sacrée Congrégation, en couvrant autant que de besoin
les défauts de forme quelconque relatifs aux deux guérisons
slt , qui sont énoncées dans le procès d'Autun. Le 30 des mois et
an que dessus.
Signé : A. Card. LAMBRUSCHINI, Préfet de la sacrée
Congrégation.
Place T du sceau.
3 DOMINIQUE GIGLI, Pro-Secrétaire.
--"
cessum Venetiarum; sed consulendum Sanctissimo pro sanatione
quatenus opus sit : quoad processum Augustodunensem, affirmative
relate ad sanationes Monialium Mariæ Theresiæ Petit, et Mariæ de
Sales, et consulendum Sanctissimo ut supra :in reliquis Negative.
Die 25 septembris 1852.
De præmissis autem facta postmodum per me subscriptum ejusdem
sacræ Congregationis Pro-Secretarium sanctissimo Domino Nostro
fidei relatione, Sanctitas Sua rescriptum sacræ Congregationis in
Omnibus apostolica auctoritate sua confirmavit,sanavitque, quatenus
opus sit, quoscumque defectus relate ad enunciatas duas tantum
Sanationes in processu Augustodunensi contentas. Die 30 iisdem
mense et anno.
A. Card. LAMBRUsCHINI, S. R. C. Præf. »
3l
Loco + sigilli.
Dominicus GIGLI, S. R. C. Pro-Secret.
Iis
8 DÉCRET SUR LES MIRACLES
DIOCÈSE DÉDUEN OU D'AUTUN
Cause de la Béatification et de la Canonisation de la
vénérable servante de Dieu Marie-Marguerite, reli
gieuse professe de l'ordre de la Visitation de la Bien
heureuse Vierge Marie, institué par saint François
de Sales. r
D OUT E P ROPO S E
Y a-t-il constatation de miracles, et de quels miracles, dans
le cas et pour l'effet dont il s'agit?
Embrasée du feu de cette divine charité que Jésus-Christ
était venu jeter à travers la terre, la vénérable Marguerite
Marie Alacoque n'épargna aucun effort pour faire naître,
accroître et développer partout dans les cœurs des fidèles
le culte de vénération et de piété du sACRÉ CŒUR DE JésUs,
Decretum Augustodunensis seu AEduensis Beatificationis et Canoniza
tionis Ven. servæ Dei sororis Mariæ Margaritæ Alacoque, Sancti
monialis professæ ordinis Visitationis Beatissimæ Mariæ Virginis
a S. Francisco Salesio instituti. -
SUPER DU BIO
An et de quibus miraculis constet in casu, et ad effectum it
de quo agitur?
Divinæ illius charitatis igne, quem Jesus Christus in terram mittere
venerat, Venerabilis MARGARITA MARIA ALACOQUE vehementer
incensa nullum non movit lapidem, ut sacratissimi CORDIS JESU,
a quo illud amoris incendium erumpebat, et quaquaversus diffunde
DÉCRETS ET BREFS 597
lequel est le foyer d'où s'échappait et se répandait de toute
part cet incendie d'amour. Et quoique cette servante de
Dieu ait brillé aux jours de sa vie mortelle de la splendeur
de toutes les vertus, toutefois sa sainteté tout entière se
résumait, pour ainsi dire, dans cet amour si ardent dont
elle brûlait pour le CœUR DE JÉsUs, et dans ce dévouement
sans bornes qui la portait à entraîner tous les cœurs à lui
rendre amour pour amour.Aussi, lorsque, consumée par
isit les ardeurs séraphiques, elle se fut envolée vers le séjour
du bonheur où elle devait s'unir pour jamais et si intime
ment au CœUR DE JÉsUs, le Seigneur voulut que la gloire
éclatante dont il avait couronné son Épouse bénie fût mani
sif
festée sur la terre par des signes et des prodiges. Ces événe
ments merveilleux étant devenus l'objet des procédures cano
niques, la Congrégation des Rites sacrés fut appelée à porter
son jugement sur trois miracles que l'on disait avoir été
opérés par le Seigneur à la prière de sa servante Marguerite.
C'est pourquoi cette cause commença d'abord à être traitée
dans une assemblée antépréparatoire, tenue le lendemain
j:
batur, venerationem ac pietatem in fidelium animis ubique terrarum
constitueret, augeret, atque amplificaret. Et quamvis hæc Deifamula
omnibus, dum in humanis ageret, virtutibus inclaruerit, tamen ar
dentissimus, quo agebatur, in CORJESUamor studiumque impen
sissimum, quo ad illud redamandum omnium corda excitare sata
**
gebat, cæterarumveluti virtutum compendium extitit.Postquam ergo
:
seraphicis consumpta ardoribus ad suavissimum CORDIS JESU
amplexum evolaverat, voluit Dominus, ut gloriæ fastigium quod ejus
Sponsa assecuta fuerat in cœlis, signis ac portentis etiam innotesceret
in terris. Instituta de iisdem perprocessuales tabulas disquisitione,
tria allata sunt in sacrorum Rituum Congregationis judicium mira
cula, quæ, deprecante famula Dei MARGARITA, patrata divinitus
ferebantur. -
Itaque primum causa hæc agitari cœpit in antipræparatorio con
ventupostridie Nonas septembris anni MDCCCLIX,penes Reveren
598 DÉCRETS ET BREFS
de nones de septembre, de l'an MDCCCLIX, sous la prési
dence du révérendissime Cardinal Constantin Patrizi, évêque
de Porto et de Sainte- Rufine, Préfet de la Congrégation des
Rites sacrés, et rapporteur de la cause. Elle fut discutée de
les
nouveau dans la réunion préparatoire qui eut lieu au palais
apostolique du Vatican, le 17 des calendes d'octobre, de
l'an MDCCCLXIII. Enfin elle a subi un troisième examen
dans la congrégation générale célébrée au même palais du
Vatican, en présence de notre très-saint seigneur le pape
Pie IX, le jour des calendes de mars de la présente année;
dans cette dernière assemblée, le révérendissime Cardinal
Constantin Patrizi, rapporteur de la cause, ayant proposé le
doute suivant : Y a-t-il constatation de miracles, et de quels N0ll
miracles, dans le cas et pour les faits dont il s'agit ? les
révérendissimes Cardinaux et les Pères consulteurs ont
donné l'un après l'autre leurs suffrages. -
Notre très-saint Seigneur, les ayant entendus, n'a pas
voulu manifester immédiatement son avis à ce sujet; mais tg
il les a tous exhortés à prier très-instamment, afin d'obte
nir en sa faveur, de la divine Sagesse, la lumière dont il
avait besoin pour prononcer son suprême jugement.
lllllll
dissimum Cardinalem Constantinum Patrizi, Episcopum Portuensem
et S. Rufinae, sacrorum Rituum Congregationi Præfectum, et causæ
relatorem. De ea iterum disceptatum fuit in præparatorio cœtu apud
apostolicas Vaticanas MEdes collecto decimo septimo kalendas octo
bris anni MDCCCLXIII. Tertium denique hujusmodi causa subit
experimentum in generalibus comitiis in eodem Vaticano Palatio,
coram SANCTIssIMo DoMiNo NosTRo PIO PAPA IX, habitis kalendis
Martii vertentis anni; in quibus cum Reverendissimus Cardinalis
Constantinus Patrizi causæ relator proposuisset Dubium - an, et
de quibus miraculis constet in casu, et ad effectum de quo agi
tur ? - Reverendissimi Cardinales et Patres consultores suffragia
singuli protulerunt.
Quibus auditis, SANCTIssIMUs DoMINUs NosTER noluit illico suam
DÉCRETS ET BREFS 599
Enfin il a désigné à cet effet le jour où l'Église honore
solennellement la mémoire du saint martyr Fidèle de Sig
maringen. C'est pourquoi, après avoir célébré très-pieuse
ment les saints mystères dans sa chapelle privée du Vatican,
le saint Père s'est transporté à la chapelle du collége de la
S. C. de la Propagande, pour y vénérer les reliques insignes
du généreux martyr; de là il est monté dans un appartement
de la maison, ayant appelé auprès de lui le révérendissime
Cardinal Constantin Patrizi, évêque de Porto et de Sainte
Rufine, Préfet de la Congrégation des Rites sacrés, et rap
porteur de la cause, et avec lui le Révérend Père André
Marie Frattini, Promoteur de lasainte Foi, et moi,Secrétaire
soussigné, il a prononcé selon les formes voulues, en leur
présence, « qu'il conste de trois miracles du troisième genre,
« opérés par Dieu à l'intercession de la vénérable Margue
« rite-Marie Alacoque; savoir premier miracle : la guérison
« instantanée et parfaite de sœur Marie-Thérèse Petit, reli
« gieuse professe de l'ordre de la Visitation de la Bienheu
pandere mentem,sed omnes admonuit, ut adhibitis precibus acpo
stulationibus sibi a DivinaSapientia impetraretur lumen ad supre
mum judicium suum pronunciandum.
Tandem diem hanc designavit in qua solemnis recolitur comme
moratio sancti Fidelis a Sigmaringa martyris. Itaque SANCTIssIMUs
DoMINUs NosTER, postquam sacra mysteria in suo domesticoVaticano
Sacello piissime celebrasset, ad ædes se contulit Collegii Urbani Sa
crae Congregationis de Propaganda Fide insignes reliquias invictis
simi martyris hujus veneraturus;inde superiori in aula ad Se accitis
Reverendissimo Cardinale Constantino Patrizi, Episcopo Portuensi et
S. Rufinæ Sacrorum Rituum Congregationi Præfecto, causæque rela
tore, una cum R. P.Andrea Maria Frattini, Sanctæ Fidei Promotore,
et me infrascripto Secretario, iisdemque adstantibus rite pronun
ciavit : Constare de tribus miraculis in tertio genere, Venerabili
Margarita Maria Alacoque intercedente a Deo patratis; nempe
de primo : lnstantaneœ perfectœque sanationis sororis Mariœ
600 DÉCRETS ET BREFS
« reuse Vierge Marie; elle a été guérie d'un anévrisme
« invétéré au cœur; second miracle : la guérison instan
« tanée et parfaite de sœur Marie de Sales Charault, reli
« gieuse professe du même ordre; elle a été guérie d'un
« cancer interne au ventricule; troisième miracle : la gué
« rison instantanée et parfaite de sœur Marie-Aloysia
« Bollani, du même ordre ; elle a été guérie d'une phthisie
« pulmonaire turberculaire complète et incurable, accom
« pagnée d'accidents très-graves. »
Et Sa Sainteté a ordonné que ce décret fût publié et en
registré aux actes de la Congrégation des Rites sacrés.
Le VII des calendes de mai MDCCCLXIV.
CoNsTaNTiN, Evêque de Porto et de Sainte-Rufine;
Cardinal Patrizi, Préfet de la Congrégation des
Rites sacrés. S
Place † du sceau.
DoMINIQUE BARToLINI, Secrétaire de la Congrégation
des Rites sacrés.
Theresiœ Petit, Monialis Professœ ordinis Visitationis Beatœ ai
Mariœ Virginis, ab inveterato aneurysmate in prœcordiis; de
secundo : Instantaneœ perfectœque sanationis sororis Mariœ de
Sales Charault, Monialis Professœ ejusdem ordinis a cancro
occulto in ventriculo; de tertio: Instantaneœ perfectœque sana
tionis sororis Mariœ Aloisiœ Bollani ejusdem ordinis, a pulmo
num phthisi tuberculari confirmata et incurabili, gravissimis
stipata symptomatibus. -
Atque hoc Decretum in vulgus edi et in acta sacrorum Rituum
Congregationis referrijussit.Octavokalendas Majas annoMDCCCLXIV.
C., Episcopus Portuen. et S. Rufinae Card. Patrizi,
S. R. C. Præfectus.
Loco + signi.
D. BARToLINi, S. R. C. Secretarius.
#s
lali .
légii
Mai 90 DE TUT0
Décret pour le diocèse d'Éduen ou d'Autun de la Béatifica
tion et de la Canonisation de la vénérable servante de
: Dieu sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse pro
fesse de l'ordre de la Visitation de la Bienheureuse
Vierge Marie, de l'Institut de saint François de Sales.
SUR LE DOUT E
g*
Si, étant constante l'approbation des vertus et des trois
miracles, il peut être procédé sûrement à la Béatification
solennelle de la vénérable servante de Dieu.
Celui qui, élevé sur la Croix, avait résolu de tout tirer
à lui, le Rédempteur du genre humain attira merveilleuse
--"
ment sa vénérable servante Marguerite-Marie Alacoque,
afin que, pénétrant jusque dans son Cœur, elle goûtât à sa
Decretum Augustodunensis seu AEduensis Beatificationis et Canoniza
tionis Ven. servæ Dei sororis Margaritæ Mariæ Alacoque,Monialis
Professæ ex ordine Visitationis BeatæMariæ Virginis instituti sanctæ
l, Francisci Salesii. -
- SUPER D UBIO
An,stante Virtutum actrium Miraculorum approbatione,tutoprocedi
possit ad solemnem V. S. D. Beatificationem ?
Qui in Cruce exaltatus humani generis Redemptor omnia ad se
trahere disposuerat ita Venerabilem suam Famulam MARGARITAM
MARIAM ALACOQUE mirabiliter attraxit, ut ad altum Cor suum
accedens immensæ Charitatis dulcedinem in suo fonte degustaret,
6O2 DÉCRETS ET BREFS
source même la douceur de l'infinie Charité, et la répandît
parmi les hommes. Aussi les eaux de suavité que la véné
rable Marguerite puisa au côté ouvert duChrist, elle les fit
couler comme un fleuve sur la terre entière, n'ayant que cet
unique et ardent désir, voir les cœurs des hommes se puri
fier dans cet océan d'eaux vives, et dans ces cœurs naître
une source jaillissant jusqu'à la vie éternelle.
Mais lorsque, délivrée du fardeau de la chair,elle eut pris
son vol vers les cieux, et mérité de s'enivrer au CœUR DE
JÉsUs d'un torrent de délices, alors aussi elle y puisa dans sa
plénitude cette vertu qui lui ferait, à l'image de son céleste
Époux, secourir les malheureux mortels et guérir leurs lan
gueurs.Aussi la renommée de sa sainteté s'étendit aussi loin gil
qu'elle avait elle-même propagé le culte du divin Cœur. Pour
ces causes, on dressa dans la Congrégation des Rites sacrés,
d'abord sur l'héroïsme de ses vertus, puis sur les miracles tal
opérés par son intercession, l'enquête la plus minutieuse,
que terminèrent heureusement, au gré de tous, deux décrets
promulgués par notre très-saint Seigneur Pie IX, pape.
eamque inter homines diffunderet. Inde quas Venerabilis MARGA
RITA ex aperto Christi latere hausit dulcedinis aquas, velutiflumen
in universam terram diffluere fecit, id unum exoptans, ut hominum
cordibus in hoc aquarum viventium pelago emundatis, fons in eis
fieret aquæ in vitam æternam salientis.
Cum vero Carnis deposita sarcina ad superos evolans meruit ex
CORDEJESU torrente voluptatis repleri, tum eam quoque exhausit
virtutem, qua ad cœlestis Sponsi similitudinem mortalium succur
reret aerumnis, eorumque languores curaret. Proinde sanctitatis ejus
fama late diffusa est, prout DiviniCordis cultumipsadiffuderat. Hinc
factum est ut primum de ejus virtutum præstantia,dein de Miraculis,
ipsa interveniente patratis, accuratissima penes Sacrorum Rituum
Congregationem disquisitio institueretur, quæ gemino a SANCTIssIM0
DoMINo NosTRo PIO PAPA IX promulgato Decreto optatum attigit
exitum.
DÉCRETS ET BREFS 603
C'est pourquoi, après avoir accompli exactement tout ce
que les constitutions apostoliques prescrivent d'observer
s,: dans ces jugements si graves, on pensa que pour décerner
à la vénérable Marguerite- Marie les honneurs des autels,
il ne restait plus qu'à demander, selon la coutume, aux ré
vérendissimes Cardinaux préposés à la garde des Rites
sacrés, et aux Pères consulteurs « si, étant constante
l'approbation des vertus et des trois miracles, il pouvait
être procédé sûrement à la béatification solennelle de cette
vénérable servante de Dieu? » Ce doute ayant donc été
proposé par le révérendissime Cardinal Constantin Patrizi,
évêque de Porto et de Sainte-Rufine, Préfet de la Congré
gation des Rites sacrés, et par le rapporteur de la cause,
dans une très-nombreuse assemblée réunie au Vatican, en
s : : présence de notre très-saint seigneur Pie IX, ce 18 des
calendes de juillet de cette année, tous donnèrent une ré
ponse affirmative.
Cependant notre bienheureux Père voulut attendre un
autre jour pour porter sa sentence apostolique, afin d'avoir
riis Quare omnibus rite peractis quæ in gravissimis hisce judiciis juxta
s* Apostolicas Constitutiones erant peragenda, nihil aliud superesse vi
debatur ad decernendos Venerabili MARGARITAE MARLE altarium
honores, nisi ut de more Reverendissimi Cardinales Sacris tuendis
Ritibus præpositi, et Patres Consultores interrogarentur-An, sante
Virtutum ac trium miraculorum approbatione, tuto possit ad
Solemnen Venerabilis hujus servoe Dei Beatificationem?- Idcirco
cum hujusmodi proposuisset Dubium Reverendissimus Cardinalis
Constantinus Patrizi, Episcopus Portuensis et S. Rufinae Sacrorum
Rituum CongregationiPræfectus,causæque relator,in frequentissimo
coram eodem SANCTIssIMo DoMINo NosTRo conventu ad Vaticanas ædes
init
collecto Decimo octavo kalendas Julii vertentis anni hujus, omnes
affirmativum protulere responsum. -
()l Attamen placuit BEATIssIMo PATRI Apostolicam sententiam suam in
aliam differre diem ut spatium aliquod temporis ad divinam sibi pre
604 DÉCRETS ET BREFS
quelque temps pour demander et obtenir le secours de Dieu.
Enfin il a jugé à propos de le faire aujourd'hui, où nous
célébrons la naissance du Précurseur du Seigneur.
C'est pourquoi, après avoir célébré les saints Mystères
dans la chapelle du Vatican, notre bienheureux Père s'est
transportée dans sa première et patriarcale basilique de
Latran. Là, entouré de la noble assemblée des Pères Cardi
naux, il a assisté à une messe pontificale, puis a appelé
près de lui, dans la sacristie la plus voisine de cette même
basilique de Latran, le révérendissime Cardinal Constantin
Patrizi, évêque de Porto et de Sainte-Rufine, Préfet de la
Congrégation des Rites sacrés, et rapporteur de la cause,
avec le R. P. Pierre Minetti, coadjuteur du Promoteur de la
sainte Foi, et le secrétaire soussigné, et en leur présence a
déclaré « qu'il pouvait être procédé sûrement à la béatifica
tion solennelle de la vénérable servante de Dieu Marguerite
Marie Alacoque ».
En outre il ordonné, le 8 des calendes de juillet de
l'année 1864, de publier ce décret, de l'insérer dans les
cibus promerendam opem intercederet. Id tandem hac die fieri cen
suit qua Natalitia Præcursoris Domini celebrantur.
Quapropter, Sacris in Pontificio Vaticani Palatii Sacello operatus,
ad hanc Patriarchalem suam Lateranensem Archibasilicam se c0n
tulit, ubi, postquam, nobili Patrum Cardinalium corona circumdatus,
Pontificali Missæ adstitisset, in proximum ipsius ArchibasilicæSa
crarium ad se accersivit Reverendissimum Cardinalem Constantinum
Patrizi, Episcopum Portuensem et S. Rufinæ, Sacrorum Rituum
Congregationis Præfectum causæque relatorem, una cum R. P. Pe
tro Minetti, S. Fidei Promotoris Coadjutore, et meinfrascripto Secre
tario,iisque adstantibus pronunciavit : Tuto procedi posse ad s0
lemnem Venerabilis servœ Dei MARGARITAE MARIAE ALAC0QUE
Beatificationem.
Hoc autem Decretum in vulgus edi, in acta Sacrorum Rituum Con
gregationis referri, Literasque Apostolicas in forma Brevis de S0
DÉCRETS ET BREFS 605
actes de la Congrégation des Rites sacrés, et d'expédier,
sous la forme de bref, des lettres apostoliques sur la céré
*.
monie solennelle de la béatification devant être célébrée dans
la basilique patriarcale du Vatican, le jour qui sera fixé.
CoNSTANTIN, Évêque de Porto et de Sainte-Rufine,
Cardinal PATRIzI, Préfet de la Congrégation des
Rites sacrés. -
Place † du sceau.
D. BARToLiNI, Secrétaire de la Congrégation
des Rites sacrés.
lemni Beatificationis Ritu in Patriarchali Basilica Vaticana quan
documque celebrando expediri mandavit Octavo kalendas Julii anni
MDCCCLXIV,
C., Episcopus Portuen. et S. Rufinae, Card. PATRIzI,
S. R. Præfectus.
Loco + signi.
- D. BARToLINI, S. R. C. Secretarius.
- ---
10° BREF DE BÉATIFICATI0N
PIE IX, PAPE
PoUR PERPÉTUEL LE MÉMoIRE
L'auteur et le consommateur de notre foi, Jésus, qui,
mû par une charité excessive, après avoir pris l'infirmité de
notre nature mortelle, s'est offert immaculé à Dieu sur l'au
tel de la Croix pour nous délivrer de l'incroyable servitude dl
du péché, n'a rien eu plus en vue que d'exciter en toutes li
manières dans les âmes des hommes les flammes dont son
Cœur brûlait, ainsi que nous le voyons dans l'Évangile en
donner l'assurance à ses disciples : « Je suis venu jeter le vi
« feu sur la terre, et qu'elle est ma volonté sinon qu'il s'al
« lume ? » -
Or comme moyen d'exciter davantage ce feu de la cha
Wii
PIUS PP. IX l)
AD PERPETUAM REI MEMoRIAM
Auctor nostræ fidei et consummator Jesus, qui nimia ductus cha tis
ritate, naturæ mortalisinfirmitate assumpta, obtulit se in ara Crucis
immaculatum Deo, ut nos a peccati teterrima servitute liberaret,
nihil potius habuit, quam ut flammam charitatis qua Cor ejusure
retur,in hominum animis modis omnibus excitaret, quemadmodum
suis adseruisse discipulis novimus ex Evangelio. « Ignemvenimittere
in terram, et quid volo nisi ut accendatur ? » Hunc vero charitatis
ignem ut magis incenderet, sanctissimi Sui Cordis venerationem cul
tumque institui in Ecclesia voluit, ac promoveri. Ecquis enim tam
durus ac ferreus sit quin moveatur ad redamandum Cor illud sua
DÉCRETS ET BREFS 607
rité, il a voulu qu'on établît dans son Église la vénération
et le culte de son très-sacré Cœur,et qu'on le propageât.
Et qui serait, en effet, assez dur et de fer pour ne point
se sentir porté à répondre à l'amour de ce Cœur plein de
suavité, transpercé et blessé par la lance, afin que notre
âme y pût trouver une sorte de retraite et de refuge où elle
se retirât et se mît à couvert contre les incursions et les
piéges de l'ennemi? -
Qui ne serait animé à employer avec zèle toutes les pra
tiques qui peuvent l'amener à ce très - sacré Cœur, dont la
blessure a répandu l'eau et le sang, c'est-à-dire la source de
notre vie et de notre salut ?
Quand donc notre Sauveur a voulu instituer et répandre
au loin parmi les hommes ce culte de piété si salutaire et si
bien dû, il a daigné choisir sa vénérable servante Margue
rite-Marie Alacoque, religieuse de l'ordre de la Visitation de
la Bienheureuse Vierge Marie, qui, par l'innocence de sa
vie et par l'exercice assidu de toutes les vertus, s'est mon
trée digne, avec l'aide de la grâce divine, de cet office et de
cette mission.
_ -- vissimum idcirco transfixum ac vulneratum lancea, ut animus ibi
· noster quoddam quasi latibulum, ac perfugium habeat, quo se ab
hostium incursione insidiisque recipiat, actueatur ? Ecquis non pro
vocetur ad prosequendum omni observantiæ studio Cor illud sacra
tissimum, cujus ex vulnere aqua et sanguis, fons scilicet nostræ
il vitæ ac salutis effluxit ? Jamvero ad tam salutarem ac debitum pie
tatis cultum instituendum, lateque inter homines propagandum
eligere Servator Noster dignatus est Venerabilem Famulam suam Mar
garitam Mariam de Alacoque, religiosam sororem ex ordine Visita
tionis Beatæ Mariæ Virginis, quæ quidem et innocentia vitæ et assidua
virtutum omnium exercitatione tanto officio ac munere, divina adju
Vante gratia, se dignam probavit. Hæc enim vero in oppido cui no
men Lauthecourt intra fines Diœcesis Augustodunensis in Gallia
honestogenere orta,jam inde a pueritia ingenium docile præ se tu
608 DÉCRETS ET BREFS
Née d'une famille honnête, dans le village de Lauthe
court , au diocèse d'Autun, en France, elle brilla dès sa
première enfance par la docilité de son esprit, la pureté de
ses mœurs réglées d'une manière bien supérieure à son âge;
de telle sorte qu'elle faisait augurerà sesparents, par des
indices certains, ce qu'elle devrait être un jour.
Encore petite fille, et ne sentant que de l'éloignement
pour les réjouissances qui ont coutume de séduire cet âge
si tendre, elle cherchait les endroits les plus secrets de la
maison pour y recueillir son âme en prière et en adoration
devant Dieu. - -
Jeune personne, elle fuyait la compagnie des hommes,
n'ayant point de plus grand bonheur que d'être assidûment à
l'église, et de prolonger ses prières pendant plusieurs heures.
Dès ses premières années elle se consacra à Dieu par le
vœu de virginité, et commença à assujettir son corps aux
jeûnes, aux disciplines et à d'autres macérations, voulant
par là, comme par un buisson d'épines, mettre à l'abri la
fleur de sa virginité.
1 La cour romaine n'a pas à informer sur les questions de chronologie
et de topographie, qu'elle prend comme on les lui donne.
lit, moresque probos, et supra ætatem compositos, sicut qualisesset
futura, certis indiciis parentes ominarentur. Etenim adhucpuella ab
oblectamentis quibus illa ætula capi solet, abhorrens, secretiola
petebat domus cubicula,ubi intenta mente Deum coleret ac venera
retur; adolescentior autem frequentiam hominum devitans, nihil
magis habebat in deliciis, quam versari in templis assidue, preces
que ad plures horas producere.Virginitatem emisso voto primis ab
annis Deo consecravit, atque adeojejuniis,flagellis, aliisqueasperi
tatibus adfligere corpus instituit, ut iisdem quibusdam quasi spinis
virginitatis florem septum custodiret.. Mansuetudinis porro, atque
humilitatis illustre documentum exhibuit. Etenim de mortuo patre,
matre vero tum ætate, tum gravi morbo confecta, ab iis qui rei do
mesticæ curationem gerebant, sic dure atque aspere habita est, ut
DÉCRETS ET BREFS 609
Elle fut aussi un illustre modèle de douceur et d'humi
lité; car, ayant perdu son père, et sa mère succombant sous
le poids soit des années, soit de la maladie, elle fut traitée
avec tant de rigueur et de dureté par ceux qui avaient la
gestion des affaires de la maison, qu'elle manquait habituel
lement du nécessaire dans la nourriture et le vêtement.Cet
état de choses aussi pénible qu'injuste fut généreusement ac
cepté par elle, à l'exemple de Jésus-Christ, qu'elle avait
toujours devant les yeux.
Elle n'avait que neuf ans quand elle fut admise pour la
première fois à recevoir le très-saint sacrement de l'Eucha
ristie; et ce céleste aliment lui inspira une si grande ardeur
de charité, que ce feu divin éclatait sur ses lèvres et dans
ses yeux. -
- Enflammée pareillement de charité pour le prochain, elle
déplorait amèrement la misère d'une multitude d'enfants
presque délaissés de leurs parents, grandissant dans le vice
et ignorant les choses les plus essentielles au salut. Elle leur
- apprenait les mystères de la foi, les formait à la vertu, et
elle s'était fait une habitude de se priver d'une bonne part
Il , de sa nourriture quotidienne pour les nourrir.
-
_ --
rebus etiam ad victum cultumque necessariis plerumque careret.
Atqui tantam inclementiam atque injuriam, proposito sibi Christi
patientis exemplo, complures annos aequo animo tulit. Novem annos
*** nata ad Sanctissimum Eucharistiæ Sacramentum suscipiendum pri
** mum accessit, atque ex cœlesti dape tantum concepit charitatis ar
dorem,ut ignis ille divinus ex ejus ore atque oculis emicaret. Pari
erga proximum charitate incensa, graviter dolebat miseram puerorum
turbam fere a parentibus derelictam vitiis succrescere rerum ad sa
lutem æternam pertinentium ignaram; idcircoeos patienter erudiebat
mysteriis fidei, ad virtutem informabat, et vero etiam non modicam
iis *
je quotidiani cibatuspartem eisdem alendis detrahere sibi consueverat.
Quum cœlestem sibiSponsum delegisset, exhibitas a matre nuptias
licet opulentas atque illustres constanter recusavit, et quo datam cœ
T. I. - 39
610 DÉCRETS ET BREFS
Ayant fixé son choix sur l'Époux céleste, elle refusa con
stamment un époux riche et de condition que sa mère vou
lait lui donner. Et pour garder avec plus de sécurité sa foi à
cet Époux céleste, elle songea à entrer en Religion dans un
cloître. C'est pourquoi, après avoir longtemps et sérieuse
ment délibéré en elle-même, après avoir par d'abondantes
larmes consulté la volonté divine, elle fut reçue, dans la
ville de Paray-le-Monial, au diocèse d'Autun, parmi les
religieuses de l'ordre de la Visitation de la Bienheureuse
Vierge Marie. -
Dans son noviciat, s'étant montrée telle que l'avaient fait
espérer et son ardeur généreuse pour la vertu et l'innocence
de sa vie passée, elle mérita d'être admise à prononcer les
vœux solennels. Mais après sa profession on la vit marcher
à pas accélérés dans les voies de la perfection religieuse, tant
elle offrait à ses compagnes consacrées à Dieu un éclatant
modèle de toutes les vertus.
On voyait luire en elle une merveilleuse humilité et une
extraordinaire promptitude à obéir, comme à supporter avec
patience tout ce qui pouvait lui faire de la peine, une par
lesti eidem sponso fidem præstaret securius,de ingrediendo sacrarum
virginum claustro cogitavit. Qua de re posteaquam diu multumque
secum deliberasset, fusisque precibus divinam consuluisset volunta
tem, annum agens ætatis suæ vicesimum tertium in civitate cui
nomen Paray-le-Monial, intra fines Augustodunensis Diœcesis reli
giosis sororibus ex ordine Visitationis Beatæ Mariæ Virginis adscila
est. In tyrocinio quum se talem probasset, qualem et egregia advir
tutem indoles, et innocenter acta vita portenderat, ad solemnia nun
cupanda vota admitti promeruit. Quibus quidem nuncupatis videri
cœpit ad religiosæ disciplinæ perfectionem concitato cursu conten
dere, adeo sodalibus suis Deo dicatis virtutum omnium exemplar
enituit. Mira quippe in ipsa elucebat humilitas, singularis et in obtem
perando alacritas, et in quibusvis molestiis perferendis patientia,
accuratissime legum vel minimarum observantia, in afflictando cor
DÉCRETS ET BREFS 61 1
faite observance des points les plus minimes de la règle, une
austérité sans relâche dans les macérations corporelles, un
éligi amour toujours fervent de la prière, à laquelle elle s'appli
quait jour et nuit; et souvent son âme, dégagée des sens,
était inondée de l'abondance des dons célestes.
Dans la méditation des douleurs de Notre-Seigneur Jésus
Christ, elle était si sensiblement affectée, et la flamme de
son amour était si ardente, que la plupart du temps elle y
paraissait languissante et sansvie.
L'éminence de ses vertus ayant fixé sur elle l'admiration
de toutes ses compagnes, elle fut chargée d'exercer et de
former à la vie religieuse les jeunes demoiselles qui étaient
au noviciat. On n'eût pu trouver une personne plus capable
de cette charge que la vénérable Marguerite-Marie, qui par
son exemple entraînait celles qui entraient dans la voie de
la perfection, et soutenait celles qui y couraient déjà.
Un jour qu'elle priait avec plus de ferveur devant le très
** auguste sacrement de l'Eucharistie, Notre-Seigneur Jésus
Christ lui fit connaître qu'il lui serait très-agréable de voir
établir le culte de son très -sacré Cœur, embrasé d'amour
pore assidua austeritas, numquam intermissum precationis studium,
cui dies noctesque quum instaret, alienato sæpe a sensibus animo,
divinæ gratiæ donis uberrime perfundebatur. In recolendis autem
Christi Domini cruciatibus tanto afficiebatur doloris sensu, tantaque
inardescebat amoris flamma, ut prope exanimis plerumque langue
sceret. Porro quum ob virtutis præstantiam omnium sibi sodalium
admirationem conciliasset, puellis quæ in tyrocinioversarentur, ad
religiosam vitam exercendis, informandisque præposita fuit, eique
muneri mulla potuisset aptior inveniri, quam Venerabilis Margarita
Maria, utpote quæ commissas suæ fidei ac magisterio puellas adin
grediendum atque excurrendum perfectionis iter erigeret, ac confir
maret exemplo suo.Jam vero ante augustissimum Eucharistiæ Sa
** cramentum eidem fervidius oranti significatum est a Christo Domino,
gratissimum sibi fore si cultus institueretur sacratissimi Sui Cordis
il -
612 DÉCRETS ET BREFS
pour le genre humain, et qu'il voulait lui confier à elle
même cette mission. La vénérable Servante de Dieu, qui
était si humble, fut atterrée, s'estimant indigne d'un pareil
office. Mais enfin, pour obéir à l'ordre souverain, et confor
mément au désir qu'elle avait d'exciter le divin amour dans
le cœur des hommes, elle fit tous ses efforts, soit auprès
des religieuses de son monastère, soit auprès de tous ceux
sur lesquels elle pouvait exercer quelque action, pour que
ce très-sacré Cœur, siége de la divine charité, reçût d'eux
toutes sortes d'honneurs et d'adorations. La vénérable Ser
vante de Dieu eut à souffrir à ce sujet de grandes peines;
elle rencontra de nombreuses difficultés. Cependant elle ne
perdit jamais courage ; mais s'appuyant sur l'espoir du se
cours d'en haut, elle travailla avec tant de constance à éta
blir cette dévotion, que, avec l'aide de la grâce divine et au
grand profit des âmes, elle prit un très-grand accroissement
dans l'Église.
Enfin, désireuse de mourir pour voler aux célestes noces
de l'Agneau qu'elle convoitait si ardemment, consumée
moins par la maladie que par les flammes de la charité,
humanum erga genus charitatis igne flagrantis, ac velle Se hujus rei
curam ipsi demandatam. Qua erat humilitate cohorruitVenerabilis
Dei Famula, tanto se officio indignam existimans; sedtamen ut Su
pernae obsequeretur voluntati, utque desiderio suo faceret satis divi
num amorem in hominum animis excitandi, studiose egittum apud
religiosas suiCœnobii sorores, tum vero etiam apud omnes, qu0ad
potuit, homines, ut Cor illud Sanctissimum divinæ charitatis sedem
omnis honoris significatione colerent ac venerarentur. Multæ idcirc0
et graves Venerabili Dei Famulæ tolerandæ fuerunt molestiæ, plu
rimæ superandæ difficultates; numquam tamen ipsa dejecit animum,
et spe subnixa cœlestis auxilii tam operose ac constanter promovere
institit id genus pietatis,ut, divina faventegratia, non signe magn0
animarum fructu in Ecclesia auctum longe sit ac propagatum. Deni
que dissolvi cupiens, ut ad cœlestes agni nuptias, quas tantopere
DÉCRETS ET BREFS 613
elle arriva au terme de sa vie le 16 des calendes de no
vembre, l'an 1690.
L'opinion que l'on avait eue de la sainteté de la vénérable
Tein : Marguerite-Marie s'accrut davantage après son décès, sur
tout sur le bruit des miracles que l'on attribuait à l'intercession
de la vénérable Servante de Dieu. C'est pourquoi, en 1715,
l'Évêque d'Autun s'occupa de faire recueillir, selon les formes
ordinaires, des informations sur sa vie et ses mœurs. Mais
les révolutions, qui à la fin du xvIIIe siècle ont bouleversé
presque l'Europe entière, ont empêché que cette cause pût
être déférée au jugement du Saint-Siége. Toutefois, quand
nisie le plus gros de l'orage fut passé, on sollicita le jugement du
Siége apostolique, et on porta devant l'assemblée des Cardi
naux de la sainte Église romaine préposés aux sacrés Rites
la cause des vertus dont la pratique avait illustré la véné
rable Marguerite.
Toutes choses longuement et attentivement pesées, Nous
avons enfin prononcé que ses vertus avaient atteint le degré
héroïque, dans un décret publié le 10 des Calendes de sep
tembre de l'an 1846.
deperibat, advolaret, non tam morbo, quam flamma charitatis
absumpta diem obiit supremum decimo sexto kalendas novembris
anno MDCLXXXX. Quæ de Venerabilis Margaritæ Mariæ sanctitate
invaluerat opinio percrebuit magis postquam ipsa e vivis excessit,
accedente præsertim prodigiorum celebritate, quæ Venerabili Dei
Famula deprecante ferebantur contigisse. Quapropter anno MDCCXV
Augustodunensis Antistes de illius vita et moribus opportunas de
more tabulas condendas curavit. Verumtamen ne ad Sanctæ Sedis
judicium deferri causa posset gravissimi rerum publicarum motus
effecerunt, qui exeunte sæculo decimo octavo universam fere Euro
pam perturbarunt. Sedata tamen turbulentissima procella temporum
postulatum est Apostolicæ Sedis judicium, et apud Consilium S. R.
Ecclesiæ Cardinalium sacris Ritibus tuendis præpositorum instituta
de virtutibus quæstione, quibus Venerabilis Margarita inclaruisset,
614 DÉCRETS ET BREFS
Plus tard, dans la même assemblée de Cardinaux, fut
mise à l'ordre du jour la discussion sur les miracles qui
devaient fournir la preuve divine de sainteté de la véné
rable Marguerite; et après qu'à la suite d'un sévère examen
les consulteurs et les Cardinaux eurent donné un avis favo
rable, Nous, les lumières d'en haut invoquées, avons
rendue publique notre sentence affirmative sur la vérité
de ces miracles, le 8 des Calendes de mai de l'année cou
rante 1864.
Il ne restait plus qu'à demander aux mêmes Cardinaux s'ils
étaient d'avis qu'on pût procéder avec sécurité à rendre à la
vénérable Marguerite les honneurs des Bienheureux. Réunis
en Notre présence le 18 des Calendes de juillet de la présente
année; ils répondirent d'une voix unanime « qu'on pouvait
procéder avec sécurité ».
Nous donc, après avoir imploré le secours céleste, ainsi
que le demandait l'importance de la chose, le 18 des Ca
lendes de juillet de la même année, Nous avons décrétéque
l'on pouvait avec sécurité, le jour que nous désignerions,
rendre à la vénérable Servante de Dieu les honneurs de la
rebus omnibus diu multumque ponderatis, nos tandem heroicum
illas attigisse gradum ediximus decreto evulgato decimo kalendas
septembris anno MDCCCXLVI. Exinde in eodem Cardinalium Con
silio proposita disceptatio est de miraculis, quibus Venerabilis Mar
garitæ sanctitas comprobata divinitus diceretur, ac postquam sever0
habito examine tum a Consultoribus, tum a Cardinalibusillafuissent
probata, Nos implorato antea superni luminis auxilio, de eorumdem
miraculorum veritate affirmativam evulgavimus sententiam die 0c
tavo kalendas Majas anni vertentis MDCCCLXIV. Illud unum super
erat,ut iidem interrogarentur Cardinales num procedi tuto posset
ad Beatorum Cœlitum honores Venerabili Margaritæ tribuendos,
iidemque coram nobis coacti decimo octavo kalendasJuliivertentis
anni procedi tuto posse unanimisuffragio responderunt.Nos porr0,
ut in tanta re, cœlestem opem adprecati die octavo kalendas Julii
DÉCRETS ET BREFS 615
Béatification avec tout ce qui s'ensuit, jusqu'à ce que sa
solennelle Canonisation soit célébrée.
C'est pourquoi, touché des prières de presque tous les
Évêques de France, et aussi des religieuses de l'ordre de la
éliiii Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie, sur l'avis et
avec l'assentiment de nos vénérables frères les Cardinaux
de la sainte Église romaine préposés à tout ce qui concerne
les Rites sacrés, en vertu de Notre autorité apostolique,
Nous permettons que la vénérable servante de Dieu Mar
guerite-Marie Alacoque soit désormais appelée du nom de
Bienheureuse, et que son corps et ses reliques, qui ne pour
ront être portés dans les processions solennelles , soient
exposés à la vénération publique des fidèles.
De plus, en vertu de la même autorité, Nous permettons
qu'on dise en son honneur l'Office et la Messe du Commun
des Vierges, avec les Oraisons propres approuvées par
Nous, conformément aux rubriques du Missel et du Bré
viaire romain.
siége 1 C'est en vertu d'un indult spécial que la châsse de la Bienheureuse
a été portée aux grandes processions de 1865.
anni ejusdem decrevimus deferri tuto posse, quum Nobis visum
la * esset,Venerabili Servæ Dei beatorum honores cum omnibus indultis,
donec solemnis ejusdem Canonizatio celebretur. Nos igitur permoti
precibus omnium ferme Sacrorum Galliæ Antistitum, nec non reli
giosarum sororum ordinis Visitationis B. Mariæ Virginis, de consilio
et assensu Venerabiliuim Fratrum Nostrorum S. R. Ecclesiæ Cardi
nalium sacris Ritibus cognoscendis præpositorum, auctoritate Nostra
Apostolica facultatem impertimur ut eadem Venerabilis Dei Famula
Margarita Maria de Alacoque Beatæ nomine in posterum nuncupetur,
ejusque corpus et reliquiæ, non tamen in solemnibus supplicationi
bus deferendæ, publicæ fidelium venerationi proponantur. Præterea
eadem auctoritate concedimus, ut de illa recitetur Officium et Missa
de CommuniVirginum cum Orationibus propriis a Nobis approbatis
juxta rubricas Missalis et Breviarii Romani. Ejusmodi vero Missæ ce
616 DÉCRETS ET BREFS
Mais nous permettons de célébrer cette Messe et de dire
cet Office seulement dans le diocèse d'Autun, et dans toutes
les églises des Maisons, quelque part qu'elles existent, dans
lesquelles se trouve établi l'ordre des religieuses de la Visi
tation de la Bienheureuse Vierge Marie, le 17 octobre à tous
les fidèles serviteurs de Jésus-Christ, tant séculiers que ré
guliers, qui sont tenus à la récitation des Heures cano
miales, et, pour ce qui est de la Messe, à tous les prêtres
qui se rendent à l'église où la fête est célébrée. -
Enfin,Nouspermettons que, dans l'année qui commence
à la date de cette lettre, la solennité de la Béatification de la
vénérable servante de Dieu Marguerite-Marie Alacoque soit
célébrée dans le diocèse et dans les églisessusmentionnées,
avec Office et Messe du rit Double-Majeur; mais Nous vou
lons que ce soit le jour qui sera désigné par l'Évêque diocé
sain, et après que cette solennité aura été célébrée dans la
basilique vaticane.
Tout ce, nonobstant les constitutions et ordonnances ap0
stoliques, ou autres choses contraires.
Or Nous voulons que tous les exemplaires de cette lettre,
lebrationem, etOfficiirecitationem fieridumtaxat concedimus in Diœ
cesi Augustodunensi, ac in templis omnibus domorum ubicumque
existentium,in quibus institutus reperitur religiosus ordomonialium
Visitationis B. MariæVirginis die XVII octobris ab omnibus christi
fidelibus tam sæcularibus, quam regularibus, qui horas canonicas
recitare teneantur, et quantum ad Missas attinet ab omnibus Sacer
dotibus adtempla in quibus festum celebratur, confluentibus. Deni
que concedimus, ut anno a datis hisce Litteris primo Solemniabea
tificationis Venerabilis servæ Dei Margaritae Mariæ de Alacoque in
Diœcesi, atque in Templis, de quibus habita mentio est, celebrentur
cum Officio, et Missis duplicis majoris ritus,idque fieripræcipimus
die per ordinarios indicenda, ac posteaquam eadem solemnia in Ba- .
silica Vaticana celebrata sint. Non obstantibus Constitutionibus, et
ordinationibus Apostolicis, cæterisque contrariis quibuscumque.V0
DÉCRETS ET BREFS 617
lsdti même imprimés, pourvu qu'ils soient revêtus de la signature
du Secrétaire de la susdite Congrégation des sacrés Rites, et
munis du sceau du Préfet, obtiennent la même confiance,
lisse :
comme étant l'expression de Notre volonté, que l'on aurait
sur l'exhibition de l'original même.
Donné au château de Gandolpho, sous l'Anneau du Pê
cheur, le 19 du mois d'août de l'an 1864, le 19e de Notre
Pontificat. v -
N., Card. PARACCIANI CLARELLI.
lumus autem ut harum Litterarum exemplis etiam impressis, dum
modo manu Secretarii prædictæ Congregationis sacrorum Rituum sub
scripta sint, et sigillo Præfecti munita, eadem prorsus fides habeatur,
quæ Nostræ voluntatis significationi hisce ostensis Litteris haberetur.
Datum ex Arce Gandulphi, sub annulo Piscatoris, die XIX Mensis
Augusti anno MDCCCLXIV, Pontificatus nostri anno decimonono.
N., Card. PARACCIANI CLARELLI.
*:
_ --
Augustodunen. seu AEduen. Beatificationis et Canonizationis Ven.
serva Dei soror. Margaritæ Mariæ Alacoque, Sanctimonialis pro
fessæ ordinis Visitationis Beatæ Mariæ Virginis, Instituti S. Fran
cisci Salesii.
" ORATIO -
Domine Jesu Christe, qui investigabiles divitias Cordis tui Beatæ
Margaritæ Virgini mirabiliter revelasti; da nobis ejus meritis et imi
tatione,ut,Te in omnibus et super omnia diligentes, jugem in eodem
Corde tuo mansionem habere mereamur. Qui vivis, etc.
SECRETA
Accepta tibi sint, Domine, plebis tuæ munera, et concede, ut ignis
ille divinus nos inflammet, quo de Corde Filii tui emisso Beatæ Mar
garita vehementer æstuavit. Per eumdem, etc.
618 DÉCRETS ET BREFS
POST COMMUNIO
Corporis et Sanguinis tui, Domine Jesu, sumptis mysteriis concede
nobis, quæsumus, Beata Margarita Virgine intercedente, ut,super
bis sæculi vanitatibus exutis, mansuetudinem et humilitatem Cordis
tui induere mereamur. Qui vivis, etc.
DECRETUM
In Apostolicis litteris in forma Brevis propediem expediendis ad
assequendam formalem Beatificationem Ven. servæ Dei sor. Marga
ritæ Mariæ Alacoque, Sanctimonialis ordinis Visitationis Mariæ Vir
ginis, Instituti sanctiFrancisciSalesii,quum ex majorum præscripto
et praxi sacrorum Rituum Congregationis apponendæ sint Orationes
propriæ in Officio et Missa de Communi in honorem novæ Beatæ le
gendae ab iis omnibus, quibus recensito in Brevi Officium ipsum
persolvendi,Missamque celebrandifacultasimpertitur, Sanctissimus
Dominus Noster Pius Papa IX ad humillimas preces R. D. Dominici
Borghi, sui Cubicularii ad honorem, causæ Postulatoris, a subscript0
Cardinale Præfecto ejusdem sacrorum Rituum Congregationis rela
tas, suprascriptas Orationes proprias diligenti de more examine per
pensas benigne approbavit, atque ab omnibus quibus Officium cum
Missa concessum est post expletam formalem Beatificationem recitari
posse indulsit. Contrariis non obstantibus quibuscumque. Die 25Au
gusti 1864. -
C., Episcopus Portuen. et S. Rufinæ, Card. PATRIZI,
S. R. C. Præfectus.
Loco - - signi.
Pro R. P. D. DoMINICo BARToLINI, Secretario;
JosEPH MARIA STARNA, Substitutus.
hnini 11° REPRISE DE LA ( AUSE DE ( AN0NISATI0N
Décret sur le doute suivant : Dans le cas présent, et
pour le but qu'on se propose, est-il à propos d'in
stituer une commission pour la reprise de la cause
1 lis :
de Canonisation de la bienheureuse Marguerite-Marie
Alacoque, du diocèse d'Autun, vierge, religieuse
professe de l'ordre de la Visitation de la Bienheureuse
Vierge Marie, institué par saint François de Sales ?
Sur l'instance de révérend Mgr Dominique Borghi, cha
noine, camérier honoraire de notre très-saint seigneur le
pape Pie IX, postulateur de la cause de la Bienheureuse
Marguerite-Marie Alacoque ci-dessus nommée, le Cardinal
soussigné, Préfet de la Congrégation des Rites sacrés, et
rapporteur de ladite cause dans les assemblées ordinaires de
la Congrégation des saints Rites, tenues en ce jour au Vati
DecretumAugustodunen.seu MEduen. Canonizationis Beatæ Margaritæ
Mariæ Alacoque, Virginis, Monialis Professæ Ordinis Visitationis
Beatæ Mariæ Virginis, Instituti sancti FrancisciSalesii.
SUPER DU BIO
An sit signanda Commissio Reassumptionis Causæ in casu
et ad effectum de quo agitur ?
Instante Rmo D. Canonico Dominico Borghi, Cubiculario Honora
rio SANCTIssIMI DoMINI NosTRI PII PAPE IX, Postulatore causae
Beatæ MARGARITAE MARLE ALACOQUE præfatæ, quum suscri
ptus Cardinalis Sacrorum Rituum Congregationes Præfectus, hujus
causæ relator, in ordinariis Sacrorum Rituum comitiis ad Vaticanum
hodiernadie habitis sequens proposuerit Dubium :-An sit signanda
Commissio Reassumptionis Causœ in casu et ad effectum de quo
620 DÉCRETS ET BREFS
can, ayant proposé ce doute : Dans le cas présent, et pour le
but qu'on se propose, est-il à propos d'instituer une com
mission pour la reprise de la cause? Les éminentissimes et
révérendissimes Pères préposés à la conservation des Rites
sacrés, toutes choses considérées mûrement, ont cru devoir
répondre affirmativement, s'il plaît ainsi à Sa Sainteté. Le
1er septembre 1866.
Toutes ces choses ayant été fidèlement rapportées à notre
très-saint seigneur le pape Pie IX, Sa Sainteté, satisfaite de
la décision de la sacrée Congrégation des Rites, a daigné
signer de sa propre main l'institution de la commission pour
la reprise de la cause de la Bienheureuse vierge Marguerite
Marie Alacoque, les 6 des mois et an que dessus.
Place † du sceau.
C., Évêque de Porto et de Sainte-Rufine, Cardinal
PATRIzI, Préfet de la Congrégation des Rites.
Pour le révérend P. D. DoMINIQUE BARToLINI, Secrétaire.
JosEPH CICCoLINI, Substitut ou sous-secrétaire.
agitur? - Eminentissimi et Reverendissimi Patres sacris tuendis
Ritibus præpositi, omnibus accurate perpensis, rescribendum cen
suerunt :- Affirmative, si Sanctissimo placuerit. - Die 1 Se
ptembris 1866. -
Quibus omnibus a subscripto Substituto Secretariæ Congregationis
Sacrorum Rituum eidem SANCTIssIMo DoMINO NosTRo PIO PAPE IX
fideliter relatis, Sanctitas Sua, sententiam Sacræ Congregationis
ratam habens, propria manu signare dignata est Commissionem Reas
sumptionis Causæ Beatæ MARGARITAE MARLE ALACOQUEVirginis
Die 6 iisdem mense et anno.
Loco + signi.
C., Episc. Portuen. et S. Rufinae, Card. PATRIZI,
S. R. C. Præfectus.
Pro R. P. D. DoMINICo BARToLINI, Secretario ;
JosEPHUs CICCoLINI, Substitutus.
12° HEURE-SAINTE
pair L'Heure-Sainte est un exercice d'oraison mentale ou de
prières vocales qui a pour objet l'agonie de Notre-Seigneur
list au jardin des Oliviers, ou toute autre circonstance de la
Passion. C'est Notre-Seigneur lui-même qui prescrivit cet
exercice à la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque,
SSlS comme on l'a vu au commencement de ce volume, page 109.
STATUTS DE LA CONFRÉRIE DE L'HEURE-SAINTE ÉTABLIE AU MONASTÈRE
DE LA VISITATION DE PARAY- LE-MONIAL
ARTICLE Ier
L'exercice de l'Heure-Sainte se fait le jeudi avant minuit
__--- "
à l'église ou partout ailleurs, à volonté, dès le moment où
il est permis de réciter l'office de matines du jour suivant .
suit
ARTICLE II
Ceux qui désirent entrer dans cette confrérie devront faire
parvenir leurs noms au monastère de la Visitation de Paray
le-Monial,, pour
pour v
y être- inscrits sur le registre *.
1 Il y a sans doute plus de mérite à faire l'Heure-Sainte de onze heures
à minuit, plutôt qu'à un autre moment moins avancé dans la nuit. Cette
heure est aussi plus appropriée au but de cette dévotion; par conséquent
les personnes qui le peuvent font bien de faire choix de ce moment. Mais
comme il est évident que très-peu de personnes le pourraient, il était à
S, désirer qu'on eût la faculté de commencer plus tôt cet exercice.
2 Ce registre est placé dans l'autel élevé dans la chambre convertie en
chapelle où la bienheureuse Marguerite-Marie rendit le dernier soupir.
(Voir page 563)
622
ARTICLE III
Chacun, selon sa dévotion, a la liberté de faire l'Heure
Sainte plus ou moins souvent; mais le souverain Pontife, en
accordant, comme on le verra ci-après, une indulgence plé
nière aux Confrères toutes les fois qu'ils font cet exercice,
montre assez, par cette faveur, combien il désire qu'ils don
nent souvent au divin Cœur de JÉsUs ce témoignage d'amour
et de reconnaissance. La vénérable Marguerite-Marie la
faisait tous les jeudis.
Nota. En vertu du bref que nous donnerons ci-après,
l'inscription d'une Communauté embrasse toutes les per
sonnes qui la composent, sans qu'il soit besoin de recourir
à l'inscription nominale.
INDULGENCES
ACCORDÉES AUX MEMBRES DE LA CONFRÉRIE DE L'HEURE-SAlNTE
Le souverain Pontife Grégoire XVI, par son rescrit du
27 juillet 1851, a accordé une indulgence plénière à tous les
fidèles sans exception, de l'un et de l'autre sexe, qui se
feront inscrire sur le registre de la Confrérie,toutes les fois
qu'ils auraient fait l'exercice de l'Heure-Sainte de la manière
qui est prescrite par les Statuts.
Pour gagner cette indulgence, il faut s'approcher des sa
crements de Pénitence et d'Eucharistie, et prier selon les
intentions du souverain Pontife. L'indulgence est applicable
aux âmes du purgatoire.
Par un rescrit du 22 février 1832, Grégoire XVI autorise
les Confrères à faire à volonté, le jeudi ou le vendredi, la
DÉCRETS ET BREFs 623
communion prescrite pour gagner l'indulgence. Quant à la
confession, il n'est pas nécessaire de la faire le jour ou la
veille de la communion; il suffit qu'on l'ait faite l'un des
huit jours qui précèdent.(Décret de Pie VII du 22 juin 1822.)
lili
B R EF" DU 1 9 OCTOBRE 1 8 6 6
TRÈS-sAINT PÈRE,
ils :
La Supérieure du Monastère des Salésiennes de Paray-le
Monial, diocèse d'Autun, en France, expose humblement à
Votre Sainteté que se trouve établie dans ledit Monastère la
Confrérie pour l'exercice de l'Heure-Sainte, enrichie de l'in
dulgence plénière par les souverains Pontifes Pie VIII et
Grégoire XVI, de sainte mémoire. -
Dans l'article cinquième des statuts de ladite Confrérie,
il est prescrit, pour gagner la susdite indulgence, que les
noms des Confrères soient inscrits sur le registre qui se con
serve en ce même Monastère.
BEATISSIMO PADRE,
ê,
La Superiora del Monastero delle Salesiane in Paray-le-Monial,
Diocesi di Autun in Francia, espone umilmente alla S. E. di trovarsi
stabilita nel detto Monastero la Confraternità per l'esercizio d'ell'
Ora Santa arricchito della Indulgentia plenaria dai Sommi Pontefici
Pio VIII. e Gregorio XVI. di santa memoria.
Nell' articolo quinto dei statuti della detta Confraternità viene pre
scritto cho per l'acquisto della suddetta Indulgentia devono essere
transcritti i nomi dei Confratelli nel Registro che si conserva presso
il Monastero medesimo.
624 DÉCRETS ET BREFS
Cette condition devient difficile pour les Communautés
religieuses, à cause des changements qui s'y succèdent faci
- lement. Pour lever cette difficulté et faciliter toujoursplus
la pratique de ce pieux exercice, la Supérieure suppliante
vient demander à Votre Sainteté une faveur, savoir, que
pour les Communautés religieuses elles puissent être in
scrites collectivement et une fois pour toujours, de sorte
que toutes les personnes qui, d'une manière ou de l'autre,
en font ou en feront partie, se regardent, pendant tout le
temps qu'elles seront membres de ces mêmesCommunautés,
comme agrégées individuellement à la susdite Confrérie, ayant
été inscrites, ainsi qu'il est dit ci-dessus, et puissent gagner
l'indulgence plénière en pratiquant le pieux exercice de
l'Heure-Sainte.
Daigne le Seigneur, etc.
Notre très-saint seigneur le pape Pie IX, dans l'audience
obtenue par l'éminentissime Cardinal-Préfet le 19 oc
tobre 1866, a bien voulu accorder la grâce demandée; main
tenant toutefois les autres conditions prescrites par les
statuts de la Confrérie dont il s'agit, et toutes les autres
Talle ascrizionesirende difficile alle Communità Religiose peicam
biamenti che facilmentein esse succedono; ed a togliere questa diffi
coltà, ed a facilitare semprepiù la pratica di sipio esercizio, la Su
periora Oratrice si fa ad implorare dalla S. E. la grazia che per
riguardo alle Comunità, Religiose possano queste esserre ascritte com
plessivamente ad una volta per sempre, in guisa che tutte quelle per
sone che in qualunque modo fanno, e che in seguitofaranno parte
delle dette Comunità come sopra ascritte fino a chefarannoparte delle
Comunità medesime,s'intendano come aggregate individualmente alla
Confraternità suddetta, e possano lucrare l'Indulgentia plenaria pra
ticando il pio esercizio dell'Ora Santa. Che.
Sanctissimus Dominus Noster PIUS PAPA IX, in audientia habila
ab Emo Card. Præfecto die 19 octobris 1866, benigne annuit pr0
gratia juxta petita, servatis tamen reliquis conditionibus exStatut0
DÉCRETs ET BREFs 625
clauses de droit, et ce, nonobstant toutes les dispositions
contraires.
Donné à Rome à la secrétairerie de la Congrégation des
Indulgences, le 19 octobre 1866.
Place † du sceau. "
ANToINE M., Cardinal; PANEBIANCo, Préfet ;
PHILIPPE, Chanoine ; CossA, Substitut.
Reconnu et permis de publier.
Autun, le 27 mars 1867..
Place † du sceau.
G. BoUANGE, Proton. apost., v.g. a.
Sodalitatis de qua in precibus, et cæteris de jure servandis. Contra
riis quibuscumque non obstantibus.
Datum Romæ, ex Secretaria Sac. Congregationis Indulgentiarum,
die 19 octobris 1866.
Loco + signi. -
ANToNIUs M., Card.; PANEBIANCo, Præf.;
PHILIPPUs, Can.; CossA, Substitutus.
Recognovimus et publicari concessimus.
AEduæ, die 27 Martii 1867.
Loco + sigilli.
- G. BoUANGE, Proton. apost., v. g. a.
FIN DU TOM E PREMIER
inu
eg * T. I. - 40
**
TABLE CHRONOLOGIQUE
OU
SOMMAIRE DU PREMIER V0LUME
Biographies de sœur Péronne-Rosalie de Farges et
Françoise-Rosalie Verchère. . .. . . . .. . . .. . . 23
1647. Naissance de Marguerite-Marie. . .. . . . . .. . . . 33
Son attrait pour le saint Sacrement. .. . . . .. . .. . 34
Elle fait vœu de chasteté. - Protection de la sainte
Vierge.Sa confiance en elle. . . . . . .. . . . . . 35
Son attrait pour l'oraison. .. . . .. . . .. . .. . . . 36
1655. Elle perd son père. - On la met en pension. Sa pre
37
Ses premières idées de la vie religieuse. - Grâce qu'elle
reçoit de la sainte Vierge. - La sainte Vierge la re
38
39
Sa mortification. - Elle se laisse aller au plaisir.- Le
Seigneur répand l'amertume sur ses joies. . .. . . 40
Sa répugnance à écrire sa vie. - Jésus, mémoire éter
nelle. Pourquoi il veut qu'elle écrive. . . . . . . 41
Son amourpour le plaisir.-Ses chagrins domestiques
42
Elle se retire à l'écart pour prier. - Ses privations et
ses souffrances . . . . .. . . . . . . . . . . . . 43
Vue de Jésus souffrant, Ecce homo. - Amour pour les
personnes qui la font souffrir. - Sa mère tombe ma
lade.Elle obtient sa guérison le jour de la Circoncision. 44
On désire la marier. .. . . . . .. . . . . . . . . . 45
Notre-Seigneur lui rappelle son vœu de virginité. - Ses
combats intérieurs . . .. .. . .. . .. . . . .. . . . 46
Jésus-Christ se présente à elle défiguré par la flagellation. 47
628 TABLE CHRONOLOGIQUE
Ses austérités. - Son désir de la vie religieuse. .. . .
Son amour pour les pauvres. .. .. . .. . . . .. . . . 49
. Parole intérieure de Notre-Seigneur. . 50
Jésus se présente encore à elle dans l'état de la flagel
lation. - Jésus-Christ fixe ses irrésolutions. . . . 51
On l'engage à entrer aux Ursulines. . . . . . . . 52
Saint François de Sales l'accepte pour sa fille. - Elle
revient auprès de sa mère. - Elle demande à Jésus
d'imprimer en elle son image souffrante. . . . 53
Jésus est lui-même son directeur. - On veut encore l'en
gagerauxUrsulines.-Elle s'adresse àlasainteVierge. 54
Elle vient à Paray. - Amoureux reproches du Sauveur. 55
1671. Elle entre au monastère de Paray. . . . . . . . . . 56
Ses dispositions intérieures. . . .. . . . . .. . . . . 57
Son respect pour sa Supérieure, alors la mère Her
sant.-Sentiment de la mère GreyfiésurMarguerite
Marie. - Toile d'attente. .. . . . . . · · · · · ·
Leçon que notre saint Fondateur lui donne sur l'obéis
sance. - Sa prise d'habit, 25 août 1671. . . . . . 59
Notre-Seigneur lui promet des consolations pour le
temps de son noviciat. - On contrarie son ardeur
pour l'oraison. .. . . . . . . . . . . . . - • • • 60
Elle surmonte une répugnance naturelle et reçoit de
nouvelles grâces. . . .. . . . .. . . . . . . . . . 61
Notre-Seigneur lui reproche une affection trop natu
relle. - (En note.) Mémoire de la mère Greyfié. . 62
Jésus couvert de plaies. - Elle se fait une solitude in
térieure.- (En note.) Ferveur de Marguerite-Marie
dès son entrée en religion . . .. . . , . . . . .. ,
Elle s'offre pour la charité. - Amour duprochain. . . 64
Son occupation à l'oraison. . . . . . . . . . . . . 65
Occupation avec Dieu pendant la nuit.-On l'éprouve
avant sa profession.- Promesses que luifait Notre
Seigneur. .. . .. .. . .. . .. . .. . .. . . .. . . . .
1672. Vie crucifiée. Le jour des Trépassés elle s'immole à la
volonté divine. . . .. , . .. . . · · · · · · · · ·
Elle garde une ânesse pendant sa retraite de profession.
Ses réflexions. - (En note.) Déposition de sœur Anne
Élisabeth de La Garde. . . . . .. . . .. . . . . . 69
Résolutions après sa retraite. .. . .. . . . . . . . 70
TABLE CHRONOLOGIQUE 629
ges.... !
1672. Elle fait profession le 6 novembre. - Jésus la gratifie
de sa présence sensible. . .. . . . .. . . . . . . . 71
Son respect pour la divine présence. . . .. . .. . . . 72
G0UVERNEMENT DE LA MÈRE DE SAUMAISE A PARAY
(De 1672 à 1678)
naiiis 1672. La mère de Saumaise à Paray. - Fidélité à la grâce
e ... de sœur Marguerite-Marie. . . .. . . .. . . .. . . 72
Sa ferveur dans les différents emplois. - Elle est maî
tresse des pensionnaires. . .. . . . . . . . . . 73
Sa douceur pour le prochain. - Grâces qu'elle reçoit
pendant ses quatre premières années de Religion. . 75
Sainteté d'amour, sainteté de justice. -Jésus lui de
mande de nouveau le sacrifice de sa liberté. - Il lui
montre une grande croix couverte de fleurs. . . . . 76
Trois désirs allumés en elle par la sainteté d'amour.
Désir de la communion. - Visite de saint François
l ... de Sales, le troisième mois après sa profession. .. . 77
Attrait pour le saint Sacrement. . . .. . .. . . . . . 78
Elle éprouve de la peine d'être empêchée de faire orai
son. Notre-Seigneur l'en reprend. - Son amour pour
. le saint Sacrement. .. . . . . . . . . . . . . . . 79
Le sixième mois après sa profession on lui ordonne
d'écrire ce qui se passe en elle. Sa répugnance à obéir.
– Elle demande à Jésus d'unir son cœur au sien-. . 80
Parole de Notre-Seigneur pendant une solitude de Com
munauté. - Guérison d'une extinction de voix, la
veille de la Visitation. .. . .. . . .. . .. . .. . . . 81
Le Cœur de Jésus est un abîme. - Tableau animé. . 83
1673. Jésus au jardin des Olives. . . . . e * 84
Novembre 1673. Impression de la sainteté de Dieu. - Mon
lili peuple choisi me persécute. . . . . . . .. . . .. . 85
Le Cœur de Jésus déchiré. - Nouvelle impression de
la sainteté de Dieu. .. . . . . . . . . . . .. . . 86
Jésus couvert de plaies et de sang. - Ecce homo. .. . 87
Jésus couronné d'épines. .. .. . . .. . . .. . .. . . . 88
-
Un vendredi, Jésus la fait reposer sur son Cœur. - Cinq
Pater et cinq Ave la nuit du jeudi au vendredi. -
Importance de l'obéissance religieuse. . . . . . . 89
630 TABLE CHRONOLOGIQUE
Sainteté de justice. - Confession annuelle. - Robe
90
91
Soifd'humiliations. - Son occupation à l'oraison. . . 92
L'amour souffrant. - Sanctuaire et autel. . . .. . . 95
Livre de vie.- Souffrance deJésus dans une communion. 96
Le Cœur de Jésus, parterre délicieux. . . . . . . .
Elle porte le poids de la sainteté de justice. - Désir
de la communion pendant une maladie. . . . . . . 98
Amour pur pour Jésus au saint Sacrement. . . . . 99
Pratique pour le vendredi. - Trois dispositions pour
trois de nos exercices.- Son cœur demeure toujours
en la présence du saint Sacrement comme une lampe
100
Jésus lui change son cœur. .. . .. . . · • · .. » » . 101
Elle prie Notre-Seigneur de la laisser dans la voie com
IIlUlll6 . .. . 102
- Reproches de Notre-Seigneur après quelques fautes de
sa servante. . . .. . . . . . . . -• • • • • • • • 103
Leçon qu'elle reçoit de Notre-Seigneursur l'obéissance. 104
3. Premièrefaveur insigne du sacréCœur. Notre-Seigneur
la fait reposer sur sa poitrine. Il lui découvre les
secrets de son Cœur. .. .. . . .. .. , . .. . . . . .
Cette faveur se renouvelle chaque premier vendredi. -
Le sacré Cœur lui apparaît comme un soleil. .
Elle éprouve au côté une douleur continuelle. - Asso
ciation avec les séraphins. . . .. . .. . .. . . . .
1674. Grâce reçue devant le saint Sacrement exposé. - Jésus
lui ouvre son Cœur. - Le sacré Cœur lance sur elle
Notre-Seigneur lui ordonne la communion du premier
vendredi. - Première révélation sur l'heure sainte.
- Elle rend compte de ces faveursà saSupérieure,
qui l'humilie et ne lui accorde rien. .. . . . . . . 109
Elle tombe malade. -Son amourpour la souffrance.-
Vision des trois personnes de la sainte Trinité.Croix
110
La Supérieure exige son rétablissement pour preuve
que l'Esprit de Dieu la conduit. - La sainte Vierge
111
TABLE CHRONOLOGIQUE 631
On l'oblige de consulter plusieurs directeurs. - Ils con
damnent sa voie. - Notre-Seigneur lui promet de lui
envoyer quelqu'un pour la rassurer. .. . . .. . . . 112
Notre-Seigneur lui donne la vue d'elle-même. Elle en
a horreur.- Connaissance qu'elle eut le jour de la
Toussaint. . . . . . . . . . . . .. . 113
- Ses sentiments dans une retraite. . . . .. . . . . . 114
Le Cœur de Jésus Maître d'amour. .. . . .. . .. . . 116
Jésus lui donne la croix. - Grâce reçue le jour de saint
Jean l'Évangéliste. . . . . . . . . . .. . . . . . 117
Le Révérend Père de La Colombière arrive à Paray. . 119
La Supérieure ordonne à sœur Marguerite de se dé
couvrir à lui. - Il la rassure. .. . . . . . . " • • • 120 .
Cette communication lui attire des humiliations. -
Leur union dans le sacré Cœur. .. . . . 121
Elle lui fait connaître ce que Notre-Seigneur lui avait
révélé à son sujet. - Elle le consulte au sujet des
122
Il lui ordonne d'écrire ce qui se passe en elle. . .. . . 123
1675. Dernière ferveur insigne touchant la dévotion au sacré
Ib.
Notre-Seigneur lui dit de s'adresser au père de La Co
124
Le père de La Colombière se consacre au sacré Cœur. -
Il inspire ladévotion du sacréCœuràses pénitentes.
(En note.) Déposition de 1715. .. . .. . . . . . . . 125
Son départ pour l'Angleterre. - Résolutions inspirées
à sœur Marguerite par le Révérend Père. . .. . . 126
Billet que sœur Marguerite donna au Père à son départ. 127
20 novembre 1676. Première lettre du père de La Colombière.
– Après la retraite du Révérend Père, janvier 1677. 129
7 février 1677. Autre lettre de Londres après une retraite. . 130
Notre-Seigneur présente à sa servante le tableau de
deux vies, et lui en laisse le choix. Sa réponse. - Il
lui offre le tableau de crucifixion. .. . .. . . .. . . 134
Grâce reçue le jour de l'Assomption. .. . . . . . . . 135
Le démon suscite des tentations à Marguerite-Marie. 136
Il se montre à elle et lui fait des menaces.- On la re
met seconde infirmière. .. . .. . . . . .. . .. . .. . 137
Actes héroïques de mortification. .. . . . . . . . . 138
632 TABLE CHRONOLOGIQUE
20 novembre 1677. Le Seigneur veut qu'elle s'offre comme
139
Avantages des afflictions. . . . . .. . .. . . . . . 142
Vie crucifiée. . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . 143
Amour et avantage de la croix.- Pratique pour l'An
nonciation. Vingt-quatre Verbum caro. - Vie de
Jésus en elle. . . . . . . .. . . . . . . . . 144
Mai 1678. Déposition de la mère de Saumaise. . . . . . , . Ib,
Son mémoire sur la Bienheureuse. - Mortification de
Sa charité pour les âmes.– Les trois baisers de Jésus.
– Sa liaison avec le père de La Colombière. - Con
naissances qu'elle reçoit à ce sujet. .. . . . . . . 146
SUPÉRIORITÉ DE LA MÈRE PÉRONNE-ROSALIE GREYFIÉ
(De 1678 à 1684)
Élection à Paray de la mère Péronne-Rosalie Greyfié.
– Son Mémoire. . .. . . . . . 149
Faveurs dont Notre-Seigneur gratifie sœur Marguerite. 150
Son humilité. Sa charité. - Sentiment de la mère
Greyfié sur la Communauté de Paray en 1678. .. . . 151
Pratique de l'heure sainte. - On la retranche à la ser
14 octobre 1678. Mort de sœur Marie-Élisabeth Carré. .. ,
Respect de Marguerite-Marie pour le saint Sacrement.
– Son amour pour l'oraison. .. . . .. . . . 153
Suite du récit des contemporaines. - Retraite de 1678. 154
Notre-Seigneur lui donnepour gardien un ange spécial. 156
31 décembre 1678. La mère Greyfié écrit cet acte, sœur Mar
guerite le signe de son sang. .. . . . . . .. . . . 158
Notre-Seigneur la constitue héritière des trésors de son
Cœur. - Promesse de Notre-Seigneur en faveur de
la mère Greyfié.- Continuation de son Mémoire. Le
père de La Colombière la rassure. . . . . 159
Prudence de la mère Greyfié. .. . .. . • • • • • - • * 160
Dernières lettres du père de La Colombière à la mère
de Saumaise, alors à Moulins. . . .. . . . .. . . 161
Tentations de sœur Marguerite : désespoir,gourman
dise, etc. . . .. . .. . . . -- • • • • • 163
TABLE CHRONOLOGIQUE 633
Derniers avis de la mère Greyfié. .. . .. .. . .. . . . 464
Suite de son Mémoire sur la Bienheureuse. - Dévotion
au sacré Cœur. - Son désir de le faire connaître. . 166
Douleur de côté contiuuelle. - Remède qu'on y ap
porte. .. . .. . .. . .. .. . .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. · 167
Son amour pour la souffrance. .. . . . . . .. . . . 168
Soif ardente. - Trait de mortification.- (En note.) Le
Cœur de Jésus lieu de sa solitude. . .. . . .. . . 169
Son amour pour la pauvreté. . . . .. . . . . . . . 170
Automne 1679. Désir de communier et de souffrir . .. . . . . Ib.
Elle grave une seconde fois le nom de Jésus sur son
171
Elle est nommée Maîtresse des pensionnaires. - Acci
dent arrivé au puits du préau. .. . .. . . . .. . . . 173
1680. Grâce reçue le jour de l'Ascension. .. . .. . . . . . 174
Marques pour discerner l'Esprit de Dieu. .. . . . s • 175
176
Visite de la mère Greyfié dans une maladie. . . . . . 177
20juin 1680. Réprimande de la Supérieure. - Notre-Seigneur
la guérit. - Ses maux lui sont rendus. - Obédience
donnée à sœur Marguerite. .. . .. . . ' • • • • • • 178
Effets de la recommandation à ses prières. . . . . . 180
1681. Désir de la communion. - Amende honorable. - On
la fait sortir de l'infirmerie pour la mettre en retraite. 181
Notre-Seigneur la guérit. - Solitude de douceurs. . . 182
arti. ..
Le père de La Colombière revient à Paray. . . . . . 183
15 février 1682. Il meurt à Paray. - (En note.) Déposition de
, , , * ''
sœur Marie - Rosalie de Lyonne, en 1715. .. . . . Ib.
(En note.) Déposition de Mlle de Bisefrand, en 1715. 184
Suite du Mémoire de la mère Greyfié. .. . . . .. . . 185
, sell 188
15 mai 1682.Son occupation pendant le Jubilé. . . . . . .
Notre-Seigneur lui promet une couronne d'épines. -
sisis Coups qu'elle reçoit à la tête. .. . . . . . . " • • • • 190
Enseignements que lui donne Notre-Seigneur. - Son
|,
amour pour la Croix et la souffrance. Lettre au
P. Rolin. .. . .. . . . -- . - . - . - - . - . - . 192
Sentiments d'amour pur. .. . . . . . . . .. . . . . 193
Son amour pour la souffrance. . . .. . . . . . .. . . 194
|
Sœur Marguerite malade depuis un an. .. . . . .. . . 195
2l décembre 1682. Obéissance que lui donne la mère Greyfié. Ib.
634 TABLE CHRONOLOGIQUE
21 décembre 1682 Notre-Seigneur la guérit. - Après cinq .
mois ses infirmités reviennent. - LaSupérieure de
mande une prolongation de santé. . . . . . . .. .. 196
Divers avis de la mère Greyfié appropriés aux besoins de
son âme. .. . . .. .. . .. . .. . .. . . . .. . . 197 -214
Sœur Marguerite obtient la connaissance pour lapetite
de Sennecé. - La malade meurt le 26 avril 1684. . 215
La mère Greyfié quitte Paray en mai 1684. . .. . . , 216
SUPÉRI0RITÉ DE LA MÈRE MARIE-CHRISTINE MELIN
de 16s4 à 169o»
Mai 1684. Élection de la mère Melin.- Lettre de Marguerite
Marie à la mère Greyfié. . . . .. . . . . . .. . . 216
Son attrait pour la vie cachée. . .. . .. . . .-. .. . .. 27
ld. 1684. Sa réponse à un Père jésuite sur l'amour de Dieu.
Elle est nommée Assistante. .. . .. . , . .. . . . . 218
Lettre de la mère Greyfié, 30 août 1684. . . . . . . . 219
221
20 décembre 1684. La ste Vierge lui donne le saint Enfant Jésus. 225
Janvier 1685.Sœur Marguerite est nommée Directrice. . , , 227
Ses instructions à ses novices. . . . . . . . . . .. . 228
(En note.) Déposition de sœur Péronne-Rosalie de
Farges sur sa chère maîtresse, en 1715. .. . , . . 230
Lettre de la mère Greyfié, 3 mars 1685. .. . . . . . 231
Autre lettre, du 7 mai de la même année. . . .. , . 233
Autre lettre de la mère Greyfié, 1685. .. . . . . . . 234
1685. Commencement de la dévotion au sacré Cœur dans cette
Communauté. - Fête de sainte Marguerite. . . . . 235
(En note.) Détails sur cette fête. . .. . . .. . . . . , 236
Comment les novices passent ces journées en pieux
exercices. . .. .. .. .. .. . .. . .. . .. . . .. . . . . 238
Blâme jeté sur sœur Marguerite. . , . . . . . . . 239
Encore le mystère de la souffrance. . . , . . .. .. . 240
Grâce de la sainte présence de Dieu. - Lettre de la
mère Greyfié, fin de l'année 1685. .. . . . . . . . 241
Sœur Françoise-Rosalie Verchère tombe malade. .. . 243
Billet à sœur Marie-Madeleine des Escures. . .. . . . 244
On rend la communion des premiers vendredis à sœur
Marguerite. . . . . . . . . . . , . . . . . . . 245
TABLE CHRoNoLoGIQUE
Sa conduite envers les novices. . . .. . . . . . . .. 246
Diverses pratiques qu'elle leur donne. . . . . . . .. 247
Vision du jour de Noël 1685. .. . . . . . . . . . . - . 248
Janvier 1686. Sœur Marguerite est continuée dans la charge
de Directrice. - Lettre à la mère Greyfié. .. . .. . 249
rapi Autre lettre. . . . . . . . . . . .. 250
Lettre de la mère Greyfié, 11 janvier 1686. .. . . . . 251
252
, . .. :
Autre lettre de la mère Greyfié,31janvier 1686. .. . .. 253
Autre lettre de la mère Greyfié, février 1686. .. . . . 256
Prédiction de saint François de Sales touchant le sacré
Cœur. - L'ordre de la Visitation est destiné à ho
257
1686. Vision du jour de saint François de Sales. - Discer- "
nement de Marguerite-Marie. . . . . . . . . .. . 2:58
le - Elle est blâmée au sujet d'une postulante, 1686. .. . 259
Lettre à la mère Greyfié, en carême 1686. .. . . . . . 260
Patience de notre vénérable Sœur. - Autre lettre ,
mars 1686. .. . . .. .. . . .. .. . .. . .. . .. . .. . 261
Réprimande à ses novices. . . . . . . . . . . . . . 263
Son amour pour la souffrance. . . . . . . . . . . . 265
Le père Rolin dirige sœur Marguerite. Il était arrivé à
266
267
La dévotion du sacré Cœur s'étend dans la Commu
nauté . .. .. .. . - . .. .. .. .. .. .. . .. .. . .. .. .. . 268
21 juin 1686. Le vendredi après l'Octave du Saint-Sacrement,
sœur des Escures expose l'image du sacré Cœur. .. 269
On décide de faire bâtir une chapelle en l'honneur du
sacré Cœur. - Elle est commencée en 1686. - Pro
messe en faveur de la mère Melin. .. . . .. . .. . . 270
Lettre de la mère Greyfié, 18 mai 1686. .. . . .. . . . 271
Renouvellement de ferveur dans la Communauté. -
Joie de sœur Marguerite. - Pratique en l'honneur
du sacré Cœur en usage parmi les novices. (Petite
image.)– Lettre à la mère Greyfié, 1686. .. . . . . 272
- Deuxième lettre du père Rolin à la Vénérable, 18 sep
273
31 octobre 1686.Vœu de perfection. .. . . . .. . . .. . . . 276
1686. Saint François d'Assise lui est donnépour protecteur. 281
636 TABLE CHRONOLOGIQUE
282
Maladie de M. le Curé du Bois-Sainte-Marie. . . . . 283
284
Janvier 1687. Sœur Marguerite quitte la charge de Directrice. Ib.
Petite chapelle du Sacré-Cœur, sur la Galerie. . . . 285
1687. Sœur Marguerite est remise à l'infirmerie. . . . . . 286
Puis au pensionnat.- Il lui survient un grand mal de
doigt. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. . .. . . 287
Lettre à la mère Greyfié. .. . . . . . . . . . . . . 288
Lettre à la mère de Saumaise, mars 1687 . .. . . .' , 289
Grâce reçue le Vendredi saint 1687, 28 mars. - Vie
d'humiliation. . . . . . . . . . . . . . . . . . 290
Mai 1687. Elle est nommée Assistante pour la seconde fois. . 291
(En note) Déposition de sœur Claude-Marguerite Billet. 292
- Grâce du jour de saint François de Sales, 1687.-(En
note.) Déposition de sœur Marie-Rosalie de Lyonne. 293
1687. Faveur du jour de la Visitation, 2juillet. . . . . . . 294
Salve Regina à la chapelle du dortoir. . . . . , . . 295
Retraite de 1687. La retraite est un purgatoire. . . .. 296
Lettre à la mère Greyfié, 17 juillet 1687. . , 297
1688. Peines intérieures de la Bienheureuse. . .. . .. . .. , 298
Sa charité pour les âmes du purgatoire dès le commen
cement de sa vie religieuse. Mémoire de la mère
Greyfié. .. . .. . - . .. . .. .. .. . .. . . . . . . . 299
La mère de Monthoux, Supérieure d'Annecy. . . . . 301
(En note). Déposition, en 1715, de sœur Marie-Rosalie
de Lyonne. . . . . . , · · · · · · · · · · · · 305
1688. Grâce reçue le jour de la Visitation. .. . . . .. , . . 306
7 septembre 1688. Bénédiction de la chapelle du Sacré-Cœur
309
Lettre de la mère Greyfié, 1688. .. . . . . . . . . .- 311
15 février 1689. Anniversaire de la mort du père de La Co
312
29 janvier. Autre grâce le jour de la fête de saint François de
lb,
La dévotion au sacré Cœur est comme un bel arbre,
1689. - Mission spéciale réservée à la Compagnie de
Jésus. . . . . . .-- . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. · · · 315
1689. Lettre au père Rolin sur la dévotion au sacré Cœur. -
Avantage de cette dévotion. .. . . . .. . .. . , . . 316
TABLE CHRONOLOGIQUE 637
1689. Lettre à la mère de Saumaise sur le même sujet. . . 317
Fondation faite par la famille Alacoque. .. . . .. . . 318
Estime de la Communauté pour sœur Marguerite. . . 319 ·
1690. La Croix du Jeudi saint, 23 mars. . . .. . . . . . . Ib.
sUPÉRIORITÉ DE LA MÈRE CATHERINE-ANToiNETTE
DE LÉVY-CHATEAUMORAND
1690. Sœur Marguerite est continuée dans la charge d'Assis
tante. .. . .. .. .. . .. .. .. .. . .. .. . .. .. .. . .. . . 320
Sa confiance dans les promesses de Notre-Seigneur. . 321
Le P. Rolin hésite s'il ne lui ordonnera pas d'écrire sa
322
nets : 1690, Elle se prépare à la mort.- Retraite intérieure de qua
rante jours, qu'elle commence le 22 juillet, fête de
sainte Madeleine. Lettre au père Rolin. .. . .. . .. . Ib.
• • • • • • • • • 331
Sa réputation de sainteté. . .. . . . . . . . . . . . 332
Sentiments de bonheur qu'éprouve sœur Péronne-Ro
salie de Farges après la mort de sa sainte Maîtresse.
– On recourt à l'intercession de la servante de Dieu. 333
Guérison de la sœur Desmoulins en 1713. . .. . .. . . 334
Fin du Mémoire de la mère Greyfié. .. .. . . . .. . . 343
27 décembre 1714. Lettre de M. Michon, aumônier de la Com
munauté pendant la vie de la Servante de Dieu. .. . 345
25 février 1715. Lettre du père Leau à la mère de La Garde. 348
PREMIER APPENDICE AU MÉM0IRE DES C0NTEMP0RAINES
, -'
Extraits des procédures de 1715. .. .. . . .. . . 349 380
DEUXIÈME APPENDICE
DOCUMENTS FOURNIS PAR CHRYSOSTOME ALACOQUE SUR LA BIENHEUREUSE
e le l MARGUERITE-MARIE, SA SŒUR
10 Déposition de Chrysostome dans le procès de 1715. 381
2 * Mémoire du même M. Alacoque sur notre Bien
heureuse.- Détails sur son enfance et son entrée en
le
1690, Religion.-Maladie d'Angélique Aumônier (Mme Ala
coque). - Maladie et guérison de Jacques Ala
coque. 387 - 402
638 TABLE CHRONOLOGIQUE
TR0ISIÈME APPENDICE
NOTES EXPLICATIVES. - BIOGRAPHIES DES CONTEMPORAINES
DE MARGUERITE - MARIE
A. - Détail sur la famille de notre Bienheureuse et lieu
B. - Lieu de la résidence de Mme de Fautrières-Corchev
C. - Persécution qu'endura Marguerite au sein de sa
mille. .. . .. .. .. . .. .. .. .. .. . .. . .. . .. . .
D. - Testament de damoizelle Marguerite Alacoque.
E. - Marguerite-Marie entre en Religion. - Détails sur
fondation du Monastère. .. . . .. . .. . . . .
- F. - Les Sœurs qui se trouvaient au Monastère en 1671.
Biographies d'un certain nombre de ces chères Sœu
Sœur Anne-Françoise Thouvant ; - la mère M
guerite-Jéronime Hersant. .. . . . .. . . . ,
Compagnes de Marguerite-Marie au Noviciat : sœ
Anne - Liduvine Rosselin , - Anne-Jéronime P
denuz et Françoise-Catherine Carme du Chaillo
Parmi les trente-trois professes alors au Monastè
sœurs Marie-Émerentiane Rosselin,- Marie-M
leine des Escures,- Marie-Félice-Madeleine de Cy
- Marie-Suzanne Piédenuz, - Jeanne-Madel
Tupinier, - Marie-Anne Cordier,- Marie-Gab
de Busseul Saint-Sernin,- Jeanne-Marie Cont
– Marie-Catherine Carme du Chailloux, - Ma
Bénigne de Fautrières-Corcheval,-Françoise-M
d'Amanzé. .. .. . .. .. . .. . . .. . . .. . . . .
Sœurs converses : Anne-Catherine Heuillard,- M
Marguerite Heuillard, - Jeanne-Aimée Lest
naud. .. . .. .. .. . .. .. . . .. .. .. . . .
G. - Sœur Anne-Élisabeth de La Garde, compagn
Marguerite-Marie au Noviciat et plus tard S
rieure. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. . .. . .. . .. .
H. - La mère Marie-Françoise de Saumaise, profess
Dijon, Supérieure à Paray de 1672 à 1678. .. .
I. - Sœur Catherine-Augustine Marest. .. . .. . . . .
J. - Sœur Marie - Rosalie de Lyonne. . . .. . . . .
TABLE CHRONOLOGIQUE 639
K. - Comment il faut envisager la Communauté de Paray
du temps de notre Bienheureuse. . . .. . .. . .. . . 464
L. - La mère Péronne-Rosalie Greyfié, professe d'Annecy,
Supérieure à Paray de 1678 à 1684. . . . . .. . . . 471
M. - La mère Marie-Christine Melin, Supérieure à Paray de
479
N. - Novices de notre Bienheureuse. . . . .. . . .. . . 482
Pour deux d'entre elles, voir la préface. . . . .. . . 23
. . ..
Sœurs Claude-Marguerite Billet, - Péronne-Margue
rite Verchère,- Marie-Françoise Bocaud,- Marie
Christine Bouthier et Marie-Nicole de la Faige des
482 - 490
Sœurs Marie-Dorothée de Chalonnay et Marie-Con
stance de Varennes de Glétin. .. . . . . . 491 - 495
O. - Sœurs Anne-Alexis de Maréchalle, - Françoise-Angé
lique de Damas de Barnay et Françoise-Marguerite
496 - 504
Sœur Claude-Françoise Chapuy (du rang des Sœurs
505
P. - Détails sur la postulante renvoyée et sur sa fa
,l mille.- Dépositions relatives à ce sujet. - Biogra
phies. .. . . . .. . .. . . .. .. , . .. .. .. ." . - . . 507
Biographies des trois sœurs de Chamron qui se consa
crèrent à Dieu dans notre Monastère : 10 sœur Marie
Joseph , 20 sœur Madeleine-Victoire, 30 sœur Fran
çoise-Éléonore. . . . .. . .. . .. . . . .. . . 511 - 516
Trois autres contemporaines de Marguerite-Marie :
sœurs Françoise-Séraphique de Martinières,-Marie
-* Thérèse Basset et Jeanne-Françoise Chalon. . . .. . 517
Q. - Quelques témoignages des élèves de la Bienheureuse. 522
,«* 525
R. - Sœur Marie-Lazare Dusson (sœur converse). . . .. .
S. - Diverses dépositions au sujet des derniers moments de
la Bienheureuse.(Extraites du procès de 1715). . . 528
T. - Témoignage de la sœur de Charmasse sur les ver
tus de la Servante de Dieu. (Procédure épiscopale
Siri
de 1830). - 531
Sœur Anne-Marie Aumônier de Chalanforges, guérie
*is dans sa jeunesse par notre Bienheureuse, et sœur
N, . " , Claude-Marie de Chalonnay, sources des traditions
actuelles du Monastère. . .. . . . . .. . . . - s - Ib.
640 TABLE CHRONOLOGIQUE
QUATRIÈME APPENDICE
CHRoNoLoGIE ET RÉSUMÉ DEs FAITS RELATIFS A NOTRE BIENHEUREUSE
DEPUIs SA MoRT JUSQU'A Nos JoURs
I. - Sépulture et conservation de ses restes mortels. . . . 535
II. - Première confrérie et première fête du Sacré-Cœur
dans notre Monastère et dans le diocèse d'Autun. .. . 536
III. - Procédure épiscopale de 1715. - Quelques visiteurs .
538
IV. - Anniversaire séculaire de la dévotion au sacré Cœur
dans le monastère de Paray. . . . . .. . . . . . 540
V. - Dispersion des Sœurs. Ce que deviennent les restes de
la Bienheureuse. . . . . . . . . . . . . . . . . 541
VI. - Diverses tentatives pour se réunir. .. . .. . . . . . 543
VII. - Rachat et rétablissement du Monastère . .. . . . . . 545
VIII. - Reprise de la cause et décret de vénérabilité. . .. . 546
IX. - Premières procédures apostoliques. . . . . . . . . 547
X. - Ouverture du tombeau, le 22juillet 1830. . . .. . . . j49
XI. - Reprise de la cause par ordre de Pie lX. Décret sur
l'héroïcité des vertus. . . . . . . s . .. . .. . .. 50
XII. - Décret sur les miracles. Décret de Tuto et décret de
. . .. 551
XIII. - Exaltation des saints ossements de la Bienheureuse. 553
XIV. - Saint-Pierre de Rome le 18 septembre 1864. . . . 554
XV. - Un écho de Rome à Paray. . . . . . . . . . . . 556
XVI. - Monuments commémoratifs de la Béatification. Pré
paratifs pour le triduum solennel. . . . . . . - . 558
XVII. - Triduum solennel. . . . . . .. . .* • • » • » • 560
XVIII. - Bénédiction de la chapelle intérieure. . . , . . . 563
XIX. - Reprise de la cause de canonisation. . . . .. . . . 564
PARENTÉ DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE. .. . . . - 565
DÉCRETs ET BREFs RELATIFs A LA BÉATIFICATION DE LA SER
571
574
Confrérie de l'Heure -Sainte. .. . .. . . •, ., • • • « • * ° 621
Bref du 19 octobre 1866. .. .. .. .. . • • • - » • • • * " * 623
-_---T
6437. - Tours,impr. MAM*
--
E R, IR, ATA
Page 24. - A la note, lire : p. 243, au lieu de : 214.
Page 331. - Ce ne fut point à l'âge de quarante-deux ans, mais de
quarante-trois ans deux mois et vingt-six jours, que la bienheureuse
Marguerite-Marie quitta la terre pour entrer dans le ciel.
Page 373. - Dans la Déposition de sœur Marie-Nicole de la Faige
des Claines, au lieu de : quatorze ans, il faut lire : quatorze mois, con
formément au manuscrit authentique du Procès de 1715.
T. I. - p. 627
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