MM - Le Maghreb en Panne D'émergence
MM - Le Maghreb en Panne D'émergence
Mohammed MATMATI,
Grenoble Ecole de Management
Introduction
Dans ce chapitre, il sera fait un survol de l’histoire du Maghreb, une histoire dense ; une présentation
des principales dimensions de la culture au Maghreb sera faite. Y seront développées aussi les
caractéristiques les plus en vue du contexte politique, géopolitique des trois pays du Maghreb (Algérie,
Tunisie et Maroc) ainsi que leur situation économique. Les facteurs qui limitent l’émergence
économique seront également abordés dans la dernière partie de ce chapitre.
L’histoire des peuples de cette région, à la fois africaine et méditerranéenne, est aussi ancienne que
l’histoire de l’humanité4. Elle est, certes, plus connue depuis l’arrivée des phéniciens et la création de
Carthage en Tunisie. Les guerres puniques entre Carthage et Rome pour le contrôle de la Méditerranée
dont l’épopée la plus connue est celle d’Hannibal ont fait en sorte que les romains s’installent, après les
phéniciens, durant plusieurs siècles dans cette région de l’Afrique. Pendant cette période, des chefs
berbères, notamment Massinissa et Syphax, se sont engagés dans cet affrontement entre les deux
grandes puissances méditerranéennes - Carthage et Rome- avec l’idée de préserver l’indépendance de
leurs contrées respectives. Sous la domination romaine, l’Afrique du nord, surtout sa façade maritime,
était constituée de quatre grandes régions : la Proconsulaire, elle correspond à la Tunisie et à une
partie de l’ouest de la Libye, la Numidie quant à elle correspond à l’est algérien actuel, la Mauritanie
1
Mohammed Arkoun a été professeur de l’histoire de la pensée islamique à L’université Sorbonne-Nouvelle, appelée aussi Université Paris
3. Né en Algérie, il est décédé en 2010 à Paris.
2
Voir Mohammed Arkoun : https://www.youtube.com/watch?v=M5IV6Y3S05g
3
Union du Maghreb Arabe (UMA) : Créée en février 1989, l’Union du Maghreb arabe est une organisation régionale, politique et
économique formée par cinq pays de l’Afrique du Nord - l'Algérie, la Libye, la Mauritanie, le Maroc, la Tunisie-. Sa finalité est de contribuer
au développement des peuples du Maghreb par l’accroissement des échanges économiques et politiques et la consolidation de la Paix. Le
siège du secrétariat général de cette organisation est situé à Rabat (Maroc).
4
D’après les spécialistes, le Maghreb a été une des voies que les premiers hommes auraient empruntées dans leur grand voyage à travers
le monde à partir de l’Afrique de l’Est considérée comme le berceau de l’Homme.
1
césarienne serait le centre et l’ouest de l’Algérie et la Maurétanie Tingitane correspond au nord du
Maroc. Cette période romaine a duré plusieurs siècles. Elle a permis à des chefs berbères comme Juba
II, Jugurtha, Takfarinas et de nombreux autres de marquer l’histoire du Maghreb en signifiant leur désir
d’indépendance vis-à-vis de Rome par des révoltes récurrentes et en lançant les premiers pas de
l’unification des grandes tribus de cette région. La présence romaine s’est limitée à des grands centres
urbains et à des voies de circulation. En plus des monuments impressionnants comme Leptis Magna en
Libye, El-Jem et Bullas Rejia en Tunisie, Timgad, Djemila et Tipasa en Algérie, Volubilis au Maroc,
construits durant la période romaine, l’Afrique du Nord a été une terre de développement pour le
Christianisme à ses débuts. Ce moment de l’histoire a été marqué par l’apparition de Saint Augustin 5
(354-430), Evêque d’Hippone, considéré encore comme le père de l’Eglise et un des plus influents
penseurs du monde occidental. Des schismes importants comme le donatisme, prenant parfois la
forme de révoltes populaires6 contre les romains et l’église officielle, ont affaibli la présence romaine
et la pénétration du catholicisme au sein des populations du Maghreb. Quelques siècles avant Saint-
Augustin, un autre homme, de lettres et de philosophie celui-là, a laissé des traces dans la mémoire de
la Méditerranée par sa culture berbère, grecque et latine et ses productions littéraires ; c’est Apulée7
de Madaure souvent présenté comme un des premiers romanciers au monde. Au début du 6 ème siècle,
l’Empire romain, déjà affaibli par des dissensions internes, a vu sa domination sur l’Afrique du Nord
fortement bousculée par l’arrivée des Vandales8. Le règne de ces derniers n’a pas duré longtemps. En
effet, les Byzantins (Empire romain d’Orient) ont rapidement reconquis l’Afrique du Nord et ont
cherché durant près d’un siècle à assoir de nouveau leur contrôle sur la région que les populations
Berbères contestaient par des révoltes récurrentes. C’est dans un contexte de grande fragilisation de la
présence des Byzantins que les Arabes sont arrivés au Maghreb au milieu du 7ème siècle.
Ces derniers étaient porteurs d’une nouvelle religion, l’Islam, et d’une nouvelle langue, l’Arabe. Ainsi
une nouvelle époque, l’ère musulmane qui dure jusqu’à nos jours, s’est ouverte pour les populations
du Maghreb. La résistance des tribus berbères sous la direction, notamment, de Koceila et d’EL Kahina9,
n’a pas empêché les armées arabes d’avancer au Maghreb dont la population a adopté l’Islam. Il a fallu,
cependant quelques soixante-dix ans pour que la résistance des berbères s’atténue et prenne fin. Pour
Kaddache. M. (2003), « la conquête du Maghreb par les Arabes se heurta, comme toutes les
précédentes, à une rude résistance. Mais, contrairement aux précédentes, elle se révéla durable, et prit
avec l’islamisation et l’arabisation une autre dimension et une autre portée : le Maghreb se reliait au
monde arabe et s’intégrait à la culture et à la civilisation musulmanes, et son destin se fixait pour de
longs siècles ». L’adoption de l’Islam par les populations berbères d’Afrique du nord serait due à deux
grands facteurs : (1) le caractère novateur des idées portées par l’Islam (unicité de Dieu, appartenance
à une même communauté, égalité des membres de la communauté, justice sociale…) et (2) le relatif
éloignement des populations du catholicisme à cause du lien de cette église avec la puissance
dominante, Rome, et des schismes qui se sont produits.
Avec l’arrivée de l’Islam, le Maghreb a connu de nombreux développements. Très tôt, dès le début du
9ème siècle, trois Etats se sont créés au Maghreb, le royaume des Aghlabides à Kairouan dans la Tunisie
actuelle, le premier état musulman au Maghreb ; l’Etat Rostémide à Tahert dans le Maghreb central
(Algérie actuelle) et l’Etat Idrisside à Fez au Maroc. L’Etat des Aghlabides a servi comme centre de
développement de l’Islam au Maghreb par son rayonnement ; les mosquées de Kairouan et la Zitouna à
5
Saint Augustin est né à Taghaste, actuellement Souk-Ahras en Algérie; Il a été Evêque d’Hippone (actuel Annaba en Algérie). Son livre le
plus connu est : Les confessions.
6
Durant phase de montée de l’Islamisme en Algérie (fin des années 1980 et la décennie 1990) sous la direction du FIS 5Front islamique du
salut), des historiens algériens ont tenté des comparaisons avec les révoltes donatistes qui ont surtout marqué la Numidie (une partie de
l’Algérie).
7
Apulée : (123-170) est né à Madaure, (actuellement M'Daourouch dans l’est de l'Algérie), est un écrivain et philosophe médio-
platonicien. Son romain le plus connu Métamorphoses, connu aussi sous le nom de L'Âne d'or.
8
Vandales : Peuple germanique, d’origine scandinave, a conquis, durant la période romaine, la Gaule, la péninsule ibérique avant de
conquérir l’Afrique du Nord.
9
Kahina : chef des tribus berbères des Aurès. Jusqu’à sa mort, elle a opposé une résistance aux armées arabes ; elle est considérée,
surtout, en Algérie comme une figure de la résistance berbère et une icône de la berbérité (Amazighité).
2
Tunis ont été des lieux d’enseignement réputés contribuant à l’essaimage de l’Islam au Maghreb. L’Etat
Rostémide du nom de son premier dirigeant Ibn Rostoum s’est inscrit, quant à lui, dans une résistance
religieuse des berbères aux arabes en s’appuyant sur le Kharidjisme, premier schisme dans l’islam
intervenu suite au différend entre le Calife Ali (4 ème Calife de l’Islam) et Mu’awiya (Gouverneur de
Damas). Ce courant religieux donne beaucoup d’importance à l’égalitarisme, au consensus et à la
pureté des dirigeants d’où son succès auprès des populations berbères au Maghreb. Cet Etat n’a pas eu
une grande étendue territoriale mais son influence religieuse s’est répandue à tout le Maghreb. L’Etat
Idrisside, du nom de son fondateur Idriss, fonda une capitale, Fez, et a fait de l’unité des tribus berbères
du Maghreb occidental (Maroc et une partie de la région de Tlemcen en Algérie) son crédo tout en
contribuant à propager l’Islam.
Ces trois Etats ont été bousculés au 10 ème siècle par les Fatimides, une dynastie chiite, qui a conquis le
Maghreb en s’appuyant sur les tribus berbères, notamment la tribu des Kotamas dans l’est algérien et
celle des Sanhadjas. Leur règne a duré quelques soixante-dix ans avec comme capitale Mahdia en
Tunisie. Ainsi le Maghreb a connu la première dynastie chiite de l’Islam (il ne s’agit pas du chiisme
duodécimain majoritaire actuellement en Iran notamment). De cette période chiite au Maghreb en
majorité sunnite aujourd’hui, il reste peu de chose : la fréquence des prénoms Ali, Fatima Hossein,
Hassen, Zahra…; l’Achoura10 est fêtée par la majorité des familles au Maghreb ; elle est même une
journée chômée et payée en Algérie. Cette période kharidjite et chiite a donné lieu en Algérie à
l’émergence d’un groupe religieux musulman, les Ibadites, qui s’est installé dans la vallée du Mzab dans
le sud de l’Algérie. Sous la pression du califat de Cordoue et de certaines tribus berbères, les Fatimides
partirent en 969 en Egypte où ils fondèrent le Caire et le califat Fatimide qui disputa la gouvernance de
l’empire musulman au Califat Abbasside, sunnite, de Bagdad. C’est alors que sont apparues au
Maghreb des tribus nomades arabes venues du Proche-Orient, les Beni Hilal qui saccagèrent Kairouan
ainsi que les plantations et constructions qu’ils rencontraient sur leurs chemins, ce qui a fait dire à Ibn
Khaldoun11 cité par Charles-André Julien12 « semblables à une armées de sauterelles, ils détruisaient
tout sur leur passage ». Pour Charles-André Julien, « l’Ifriqiya fut livré à l’anarchie »13. Mais à partir du
11ème siècle, alors que l’invasion des Beni Hilal était toujours en cours, le Maghreb musulman est entré à
la fois dans une phase de construction de royaumes régionaux à l’initiative de tribus berbères et dans
des processus d’unification et ce jusqu’à l’arrivée des Othomans au 16ème siècle. Durant cette longue
période, on a vu apparaitre le royaume Ziride à l’Est du Maghreb dans ce que l’on appelle l’Ifriqiya (la
Tunisie et une partie de l’extrême-est algérien), le royaume Hammadide dans le centre-est de l’Algérie
et les royaumes des Almoravides et des Almohades dans le Maghreb occidental (Maroc) et l’ouest de
l’Algérie. Les Almohades ont réussi à unifier, dans un même royaume, tout le Maghreb et l’Andalousie.
Les Almoravides venus du Sahara occidental, partisans d’une rigoureuse observance des pratiques de
l’Islam, ont réussi, sous l’impulsion de Youcef Ibn Tachfin, à former un vaste royaume au Maghreb
comprenant le Maroc, une partie du Sahara, une grande partie du Maghreb central (jusqu’à Alger) et
l’Andalousie. Ils ont été les premiers « diffuseurs » au Maghreb de la civilisation andalouse notamment
à Marrakech, leur capitale, mais aussi à Fez, Tlemcen et Alger laissant dire à Charles-André Julien
(1952), « par eux, le Maghreb connut l’extension de la civilisation andalouse... ». Ce royaume a réussi
aussi à donner au Maghreb une unité religieuse construite sur une orthodoxie de l’Islam à travers le rite
malékite ; cette unité religieuse renforcée par la dynastie suivante des Almohades existe à ce jour au
Maghreb. Alors qu’il a réussi à unifier le Maghreb sur le plan politique et religieux, le royaume des
Almoravides a laissé peu de traces en matière d’organisation de l’Etat et s’est rapidement disloqué dès
les premiers affrontements avec la dynastie des Almohades (les unificateurs, en arabe Mouahidouns),
née dans le haut Atlas au Marocain.
10
Achoura : 10ème jour du mois de Moharem, 1er mois du calendrier hégirien ; fête des morts mais aussi de l’acquittement de l’impôt
religieux (Zakat) chez les musulmans, un des 5 piliers de l’Islam.
11
Ibn Khaldoun : sociologue, historien et juriste maghrébin (1332-1406).
12
Charles-André Julien : Histoire de l’Afrique du Nord, de la conquête arabe à 1830, p72.
13
Charles-André Julien : Histoire de l’Afrique du Nord, de la conquête arabe à 1830, p72.
3
Les Almohades -12ème siècle- sont le produit de la rencontre de deux hommes, Ibn Toumert et
Abdelmoumin. Ibn Toumert est un théologien de l’Islam qui développa une doctrine rigoriste basée
d’une part sur l’unicité de Dieu14 et, d’autre part sur le concept de prédestination en n’utilisant
strictement que deux seules sources, le Coran et les Hadiths. Cette vision de l’Islam a pénétré chez les
populations grâce à l’utilisation de la langue berbère, l’arabe étant peu répondu à l’époque dans cette
région du Maroc (Charles-André Julien, 1994). Ibn Toumert s’appuya sur son disciple Abdelmoumin, un
politique et un stratège, pour fonder le royaume Almohade et y diffuser sa doctrine. Après avoir battu
les Almoravides au Maroc puis en Andalousie, les Almohades sont partis vers l’est à la conquête du
Maghreb central ; ils ont battu le royaume Hammadide de Bougie (Algérie) et allèrent jusqu’à Mahdia
en Ifriqiya (Tunisie) où ils ont défait les Hilaliens mais aussi les Normands venus de Sicile. C’est la
première fois dans l’histoire, qu’en 1160 le Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), ce vaste territoire, est
unifié dans sa totalité politiquement sous la direction d’un Etat maghrébin berbère, celui des
Almohades. En plus, cet Etat a renforcé l’unité religieuse des populations du Maghreb autour du
Malékisme15 en abandonnant les principes rigoristes du début prônés par Ibn Toumert. Il a favorisé
l’éclosion et le travail d’intellectuels et de philosophes parmi eux Averroès 16 et Ibn Tofaïl17 et a
contribué plus que les Almoravides au développement de la civilisation andalouse au Maghreb en
adoptant le mode de vie raffiné de cette civilisation, son architecture dans la construction des
mosquées et les arts (musique…). Ce qui permet à Charles-André Julien (1952) de dire, « On peut donc
considérer le demi-siècle qui va de 1160 à 1210 comme la période où le Maghreb berbère a donné le
meilleur de lui-même ».
Cette période d’unité et de développement ne dura pas longtemps. Dès le début du 13 ème siècle, les
luttes au sein de l’empire Almohade ont entrainé l’éclatement de ce dernier. Le Maghreb s’est scindé, à
nouveau, en trois royaumes berbères aux contours géographiques mouvants et à la tête desquels
plusieurs dynasties se sont succédées, notamment Hafcide à l’est, Abdelwadid au centre et Mérinide à
l’Ouest. Ces dynasties, minées aussi par des rivalités internes et des guerres contre des ennemis
extérieurs notamment l’Espagne, se sont affaiblies au fil du temps sur tous les plans. Un homme a
émergé de cette période médiévale au Maghreb, c’est Abderrahmane Ibn Khaldoun (1332-1406).
Historien, juriste, philosophe, sociologue, Ibn Khaldoun a observé et analysé les sociétés maghrébines.
Son œuvre est consignée dans plusieurs ouvrages dont le Discours sur l'histoire universelle. Al-
Muqaddima. Pour ses idées et sa méthode innovantes datant du 14 ème siècle, il est souvent considéré
comme le premier sociologue dans le monde.
La séparation du Maghreb en trois royaumes s’est maintenue au cours des siècles suivants jusqu’à
donner la configuration actuelle du Maghreb formé de trois Etats-nations, Algérie, Maroc et Tunisie.
L’arrivée des Othomans au 16ème siècle et de la colonisation française au 19èle siècle n’a fait que
consolider cette situation tout en fragilisant encore plus l’organisation interne de ces royaumes. Au
16ème siècle, à la faveur de l’éclatement en petites « principautés » des royaumes Hafside et
Abdelwadid, des guerres menées par l’Espagne pour le contrôle des ports et la diffusion du
Catholicisme après la Reconquista, le Califat Othoman dont les corsaires contrôlaient déjà de
nombreux ports (Alger, Jijel…) et certaines villes d’intérieur, a pris sous son contrôle le Maghreb central
et l’Ifriqiya (la Tunisie actuelle) en créant deux régences, celle d’Alger devenue au fil du temps une
grande place maritime en Méditerranée et celle de Tunis. A l’époque Othomane, trois Etats se sont
formés ou se sont renforcés en Afrique du Nord : à l’ouest, le Maroc ; il est resté un Etat centralisé et
indépendant du Califat Othoman et de toute autre puissance étrangère ; au centre, l’embryon de l’Etat
algérien avec trois régions Alger, Constantine et Tlemcen et à l’est du Maghreb la régence de Tunis.
Durant cette période de l’histoire, le Maghreb a connu une stagnation sur les plans économique,
14
Almohade est tiré de cette doctrine sur l’unicité de Dieu et signifie unificateur.
15
C’est à ce jour l’école théologique et juridique dont se réclame l’Islam au Maghreb et que l’Islamisme dans ses différentes versions
salafistes tend à bousculer.
16
Averroès : ce philosophe andalou est connu aussi sous le nom d’Ibn Rochd. Il a réalisé de nombreux travaux sur Aristote et des
traductions de textes grecs en arabes et latin.
17
Ibn Tofaïl : Philosophe, médecin et mathématicien (1110-1185) andalou, contemporain d’Averroès (Ibn Rochd).
4
sociétal (organisation administrative…), scientifique et technologique alors que les pays d’Europe
connaissaient, à la même période, un grand développement dans tous les secteurs de la vie y compris
la navigation maritime. Les luttes entre les puissances européennes en plein développement pour le
contrôle de nouveaux territoires et aussi pour limiter l’emprise de l’Empire Othoman tant en Europe
qu’en Méditerranée, a emmené la France à coloniser l’Algérie dès 1830, puis la Tunisie en 1981 et le
Maroc en 1912. Cette colonisation, de peuplement en Algérie (132 ans) avec des effets dévastateurs
pour le peuple algérien (statut de l’indigénat, spoliation des terres, décret Crémieux séparant les juifs
algériens des musulmans algériens, répression féroces des révoltes comme celle de 1871 et de mai
1945….), sous la forme d’un protectorat en Tunisie et au Maroc (maintien d’une administration locale
et réduction des pouvoirs du Sultan au Maroc et du Bey en Tunisie), a accentué encore plus le retard
économique, scientifique et culturel des populations du Maghreb.
Les indépendances du Maroc et de la Tunisie en 1956 ainsi que celle de l’Algérie en 1962 a permis, à
chacun de ces pays, de construire ou consolider son Etat national dans des frontières
internationalement reconnues et jalousement protégées, de concevoir son projet national, de mettre
en place son modèle de développement économique et de s’affirmer, chacun à sa manière, sur le plan
international. Pour Laraoui. A (1975), « la mécanique sociale s’est, à plusieurs reprises, arrêtée dans
l’histoire du Maghreb ; des individus et des groupes ont souvent conclu la paix séparée avec le destin.
Comment faire que cela ne se reproduise plus, après l’occasion offerte par la colonisation d’amorcer un
nouveau départ ? ». Les générations d’algériens, marocains et tunisiens qui ont mené le combat pour
l’indépendance après la deuxième guerre mondiale ont rêvé d’un Maghreb unifié. Actuellement cette
idée semble être éloignée bien que des caractéristiques culturelles très proches et des intérêts
économiques et stratégiques communs militent pour une approche partagée du destin des peuples du
Maghreb.
Ce court survol de l’histoire du Maghreb laisse entrevoir la construction par les peuples de cette région
de l’Afrique du nord d’une culture dont ils partagent toutes les grandes dimensions. Quelles sont les
axes essentiels de la culture au Maghreb ?
Les peuples du Maghreb partagent un fond culturel commun. Ce fond culturel s’appuie d’après
Moatassine (1978) « sur l'unité géographique du Maghreb qui apparaît horizontalement dans une
continuité de relief allant de l'océan Atlantique jusqu'à Tripoli : même façade méditerranéenne, mêmes
chaînes de l'Atlas, même désert...Il en est de même sur le plan humain puisque le fond de la population
est arabo-berbère ». L’Islam, dans sa version sunnite de rite malékite avec des pratiques populaires de
type confrériques et maraboutiques en est la dimension centrale. Cet Islam dit maghrébin, un « Islam
rural, naturaliste, agraire » comme le définit Slimane Zeghidour 18 est fortement bousculé depuis une
quarantaine d’années par la montée de l’Islamisme politique. Pour Tozy (2009), « L’Islam qui en a
résulté est décliné en islamisme revendicatif. Il est l’enfant des politiques publiques autant que celui des
processus de modernisation ». Ces traits culturels communs n’empêchent pas l’existence de
dimensions nationales et locales que l’on retrouve essentiellement dans les langages régionaux (la
Darija), l’art culinaire, l’artisanat, le folklore, l’habitat, les traditions sociétales….
L’origine berbère des populations constitue une autre dimension importante de la culture des pays du
Maghreb. Elle s’exprime et se pérennise à la fois dans la langue Amazigh 19 et ses nombreuses
déclinaisons régionales, dans les valeurs ancestrales portées par les populations et dans les traditions
populaires. La langue arabe avec son capital civilisationnel, langue officielle dans les trois pays depuis
18
Voir Slimane ZEGHIDOUR dans : https://www.youtube.com/watch?v=c2ypGMaTQ8U
19
Amazigh est le nom de la langue berbère. Cette langue est depuis peu langue officielle en Algérie et au Maroc en plus de la langue arabe
5
les indépendances devenue la langue du système éducatif et de l’administration, est également une
dimension fondamentale de ce fond culturel commun aux pays du Maghreb. Le Français en tant que
langue d’une civilisation européenne, hérité de la colonisation, est fortement présent dans ce fond
culturel maghrébin. Il est la langue de travail dans une grande partie des secteurs économiques et dans
l’enseignement supérieur surtout dans celui des sciences, de la médecine et de quelques autres
domaines académiques. Il est aussi un outil de communication fréquent dans les échanges
interpersonnels quotidiens à côté de la Darija, une langue parlée spécifiquement maghrébine, un
mélange de berbère, d’arabe et de mots français parfois « déclinés » en arabe ou en berbère. Laraoui. F
(2011) définit cette langue comme « la langue de tous les jours, celle que parlent spontanément les
Marocains entre eux, en famille, entre amis, au marché, etc. ». Cette définition de Laraoui s’applique
aussi à la Darija en Algérie et en Tunisie
Très tôt, les jeunes maghrébins sont confrontés à un problème de langue. En Algérie et au Maroc,
certains sont déjà bilingues (arabe parlé/amazigh) dès la petite enfance. A l’école primaire, les enfants
commencent à apprendre l’arabe qui n’est pas la langue maternelle pour environ 20% 20 des enfants
Algériens et Marocains21. Dès la 3ème ou la 4ème année du primaire, le français est enseigné comme
langue en plus de l’arabe utilisé pour toutes les matières enseignées et activités scolaires. Dès l’entrée
dans le cycle moyen, l’anglais devient une matière d’étude obligatoire 22. Ainsi les jeunes maghrébins
qui arrivent à l’université sont sensés bien connaître deux langues étrangères (le français et l’anglais) et
la langue arabe. En plus de la problématique pédagogique posée par ce riche terreau linguistique, les
langues (Arabe, Amazigh/Berbère, Français) sont au centre de luttes politiques surtout en Algérie et au
Maroc entre d’une part les arabophones dont l’objectif est la généralisation la plus étendue possible de
l’arabe classique/littéraire et d’autre part une partie de la population qui souhaite préserver
l’enseignement du français et l’études des langues étrangères pour accrocher les pays du Maghreb au
train de la modernité et du développement scientifique et technologique. Les berbérophones, quant à
eux, cherchent à promouvoir et développer l’enseignement de l’Amazigh après sa reconnaissance
comme langue officielle. L’enjeu de cette lutte autour de ce problème de langue est colossal ; il s’agit
du modèle de société que les peuples du Maghreb veulent construire, soit une société démocratique et
ouverte sur le monde ou bien une société frileuse attachée à un passé glorieux, celui de la civilisation
arabo-musulmane. C’est ainsi que parlant de l’Algérie, Benrabah.M. (1999) avance, « En Algérie, les
promoteurs de l’arabisation l’ont voulu d’abord comme un moyen de planifier l’Identité des
générations post-indépendance ».
Les pays du Maghreb, du fait de leur situation géographique à la confluence de l’Afrique saharienne et
de l’Europe via la Méditerranée, ont intégré tout au long de leur histoire en plus de la civilisation arabo-
musulmane, des apports culturels à la fois judaïques, chrétiens, andalous, européens et africains. Ils
sont aujourd’hui traversés par des dimensions culturelles internationales. Les peuples du Maghreb sont
sensibles au développement des connaissances scientifiques et technologiques avec leurs effets sur la
société comme la démocratie, les libertés individuelles et collectives, l’égalité homme-femme… et, à la
mondialisation de certains traits culturels produits par le modèle économique dominant comme le
mode de vie, les comportements individuels. L’activité culturelle au Maghreb est diversifiée dans ses
productions et est duale dans son organisation. C’est ainsi qu’à côté des manifestations régulières
organisées par des circuits institutionnels comme les festivals du théâtre, de la musique, de la chanson,
du cinéma, du folklore, les salons du livre, les rencontres littéraires et la gestion du patrimoine…, il
existe, en parallèle, de nombreuses dynamiques culturelles innovantes menées par des associations et
des groupes de jeunes (hommes et femmes). Ces dynamiques, parfois contestataires de l’ordre social
20
Les statistiques n’existent pas sur ce sujet.
21
Au Maroc en Algérie l’arabe enseigné est l’arabe classique qui n’est la langue maternelle pour personne. Pour les marocains la langue
maternelle est soit la darija, soit amazigh. Au Maroc, l’enseignement se caractérise par une très grande instabilité passant de l’arabisation à
un retour à une plus grande dose de français.
22
L’avenir pourrait se compliquer encore pour les jeunes algériens et marocains car l’Amazigh (langue berbère) a été reconnu comme
langue officielle en Algérie et au Maroc et la généralisation de son enseignement est posée.
6
et culturel établi, sont présentes dans tous les secteurs de la culture, le cinéma, la littérature, la
musique, la chanson, etc… et s’expriment dans toutes les langues du Maghreb comme la Daria,
l’amazigh, l’arabe ainsi qu’en français et en anglais. Tous les supports d’expression (films, livres,
théâtre, réseaux sociaux, dvd….) sont utilisés. Ces dynamiques expriment, en fait, les nouveaux
courants culturels qui traversent la société du Maghreb du fait de la mondialisation mais aussi des
problèmes sociétaux que vit la population, particulièrement la jeunesse comme catégorie sociale
spécifique, dans un contexte politique où la liberté d’expression organisée n’est pas facile. Dans quel
contexte politique et géopolitique se déroule ce foisonnement culturel ?
Ce contexte est marqué sur le plan politique par la question démocratique et le développement de
l’Islamisme ; sur le plan géopolitique régional, le problème du Sahara, la fermeture de la frontière entre
l’Algérie et le Maroc ainsi que la situation au Sahel sont les points qui caractérisent le plus ce contexte
actuellement.
Sur le plan politique, les pays du Maghreb sont en transition démocratique. Ces derniers sont connus
pour avoir été dirigés par des régimes politiques « autoritaires » mais de nature différente (Royauté au
Maroc, République en Algérie et Tunisie). La démocratie est naissante dans les trois pays du Maghreb.
Les instruments formels de la démocratie existent dans chacun des pays: constitution, parlement,
multipartisme, élections, cours des comptes… Cependant, l’état de droit est faible bien que les
constitutions respectives de ces trois pays comportent des dispositions constitutionnelles favorables. La
liberté d’expression organisée (presse, média, manifestations…) a longtemps connu des
limitations fortes même si on enregistre une évolution positive ces dernières années surtout dans les
médias tous supports confondus. Le jeu politique et les élections ont souvent été instrumentalisés par
les pouvoirs en place sauf en Tunisie depuis la « révolution du jasmin » de janvier 2011.
Après une période sous le régime du parti unique, l’Algérie a connu une première ouverture
démocratique en 1989 qui a introduit notamment le multipartisme, la liberté d’association et la liberté
de la presse. La lutte contre le terrorisme islamiste23 apparu dès 1992 a contrarié rapidement la mise en
œuvre de ce processus. Après la décennie noire 24 qui a vu la défaite des islamistes armés, alors que les
algériens espéraient un approfondissement de la démocratie et que l’Algérie bénéficiait d’une aisance
financière, le régime s’appuyant sur l’argument sécuritaire s’est évertué à consolider des pratiques
autoritaires d’exercice du pouvoir en limitant les libertés publiques et individuelles (droit de
manifestation, limitation des activités des partis et associations, …) et surtout, n’a pas engagé une
ouverture politique qui aurait préparé dans le temps une transition politique démocratique. Ceci a
conduit l’Algérie à ce qui ressemble aujourd’hui à une impasse politique potentiellement dangereuse.
Certes, il y a eu durant cette période la préservation relative de la liberté de la presse écrite et quelques
avancées démocratiques comme celle portant sur la constitutionnalisation de la langue Amazigh
comme langue officielle et celle relative à l’accroissement de la participation (parité H/F) des femmes
dans les assemblées élues.
23
Terrorisme islamiste en Algérie : Durant les années 1990, les islamistes algériens du Front islamique du Salut (FIS) en réponse à la
suspension du processus électoral, ont déclenché une vague de violence terroriste contre les services de sécurité et une grande partie de la
population (les intellectuels, les femmes, les journalistes, les étrangers, des prêtres…). Cette période a duré une dizaine d’années.
24
Décennie noire : On appelle décennie noire en Algérie, la période allant de 1992 à 2000 durant laquelle les forces de sécurité ont
combattu les groupes armés islamistes. Cette tragédie s’est traduite par un lourd bilan : de 100 000 à 200 000 morts suivants les sources,
des centaines de milliers de déplacés en Algérie (des campagnes vers les villes), des dizaines de milliers réfugiés à l’étranger et un grand
ralentissement économique.
7
Au Maroc, le multipartisme est ancien. Le règne du Roi Hassan 2 a été marqué par des pratiques
autoritaires qui ont grandement fragilisé la monarchie. La pérennité de cette dernière a été garantie
par la « marche verte »25 en 1975 qui a renforcé le lien entre le peuple marocain et la monarchie
alaouite et a ouvert la voie à une ouverture politique qui s’est concrétisée par l’alternance au
gouvernement et la nomination d’un opposant historique comme premier ministre. Le Roi Mohammed
6 s’est attelé au début de son règne à promouvoir une politique de modernisation de la société et de la
gouvernance par un dialogue avec l’opposition y compris celle de gauche et des mesures d’apaisement.
Ainsi, des avancées démocratiques ont été enregistrées avec la promulgation du code de la
Moudawana26 de 2004, la reconnaissance de l’Amazigh comme langue officielle. Cette ouverture s’est
accélérée au moment des révolutions arabes par l’adoption dès 2011 d’une nouvelle constitution
introduisant dans le système politique une orientation vers un régime parlementaire dans lequel le Roi
conserve de larges prérogatives.
En Tunisie, un régime de parti unique s’est installé rapidement au pouvoir dès l’indépendance et ce
jusqu’à la révolution du Jasmin en 2011. Ce régime politique autoritaire sous la direction du Président
Bourguiba a néanmoins introduit la Tunisie dans un processus de modernisation sociétale majeur,
unique au Maghreb, en accordant des droits aux femmes comme l’abolition de la polygamie, le droit au
divorce et la liberté d’avortement. Cette pratique autoritaire du pouvoir a abouti à la révolution en
2011, dite révolution du jasmin, dont l’effet de domino s’est étendu à de nombreux pays arabes avec
des conséquences politique et géopolitiques considérables. Dans ce pays, la société civile 27, par sa
mobilisation depuis 2011 autour d’objectifs démocratiques, a poussé les acteurs politiques toutes
tendances confondues à la construction d’un processus de transition politique qui, à ce jour, a réussi à
préserver les droits des femmes, a fait avancer quelques droits fondamentaux comme la liberté de
conscience et a permis l’organisation d’élections libres.
Dans la réalité, l’exercice de la démocratie dans chacun des trois pays du Maghreb est loin des
dispositions constitutionnelles qui renferment souvent des principes généraux démocratiques. Or
l’exercice de la démocratie ne se limite pas qu’aux aspects apparents du processus électoral. Il se
mesure, au quotidien, dans l’indépendance de la justice vis-à-vis du pouvoir politique, dans le contenu
des rapports entre l’administration et les citoyens, dans l’égalité hommes-femmes, dans l’accès des
plus démunis à l’éducation et à l’emploi, dans le respect des minorités et la lutte contre la corruption…
L’exercice de la démocratie, difficile à évaluer par l’observateur, est différent d’un pays maghrébin à un
autre. Le journal The Economist28 a réalisé en 2017 une étude sur « l’indice de la démocratie dans le
monde » qui comporte des indications sur l’état de l’exercice de la démocratie dans chacun des trois
pays du Maghreb. Si la « révolution » en Tunisie et les révoltes arabes ont eu des retombées
démocratiques, dans les deux autres pays du Maghreb –Algérie et Maroc- les impacts sont faibles et
différents d’un pays à un autre.
Cependant, le contexte politique dans les trois pays du Maghreb reste caractérisé par le
développement de l’islamisme. Ces pays sont traversés, à des niveaux différents, par une forte montée
de l’islamisme surtout dans sa version salafiste/wahhabite (non djihadiste) qui mène des activités
militantes conduites par des partis politiques et des associations religieuses avec pour objectif la
conquête du pouvoir politique et l’instauration d’un régime théocratique. Cet islamisme a fortement
pénétré les populations et a influencé les comportements sociaux dans l’espace public. Le contrôle du
système éducatif est devenu à la fois un enjeu politique et un terrain privilégié de lutte pour cette
mouvance.
25
Marche verte : Marche déclenchée en 1975 par le Roi du Maroc, Hassan 2, pour faire pression sur l’Espagne afin de quitter le Sahara
occidental. Cette marche que le Maroc célèbre chaque année a regroupé plusieurs centaines de milliers de marocains.
26
Loi sur le statut personnel et la famille.
27
Quatre acteurs de la société civile, appelé le « Quartet du dialogue national » ont reçu le prix Nobel de la Paix en 2015 pour leur action
dans le processus de transition démocratique en Tunisie.
28
Voir sur ce point l’étude “Democracy Index 2017 » dans The Economist
https://pages.eiu.com/rs/753-RIQ-438/images/Democracy_Index_2017.pdf
8
En fait, le contexte politique au Maghreb est surtout caractérisé par une lutte multiforme entre deux
tendances politiques au sein de la société dans chacun des trois pays : un courant islamiste
conservateur avec un projet théocratique, totalitaire dont l’objectif est la conquête du pouvoir pour
instaurer une société qui sera conduite à partir de principes religieux présentés comme source de la
justice sociale et, un courant qualifié de moderniste/démocrate qui cherche à accrocher les peuples du
Maghreb à la modernité par la sécularisation de la religion, l’approfondissement de la démocratie,
l’égalité des droits hommes/femmes et l’ouverture sur le monde. C’est là un enjeu démocratique
majeur pour les sociétés du Maghreb.
Sur le plan géopolitique, le contexte maghrébin est marqué par la faiblesse des relations politiques
intermaghrébines. Si les relations entre l’Algérie et la Tunisie sont excellentes sur le plan politique et
sécuritaire disent de nombreux observateurs, les relations entre l’Algérie et le Maroc connaissent une
longue crise et sont limitées à quelques actes protocolaires. Cette situation bloque les échanges
économiques et politiques au Maghreb, notamment le fonctionnement de l’Union du Maghreb arabe
ainsi que toutes les perspectives de construction d’un ensemble maghrébin de libre–échange pouvant
être un pôle de développement économique et de négociation avec l’Union européenne. Deux
problèmes sont à la base de cette situation de blocage au Maghreb : la fermeture de la frontière entre
l’Algérie et le Maroc et le problème du Sahara occidental. La problématique sécuritaire au Sahel et les
flux migratoires compliquent la situation géopolitique des pays du Maghreb.
29
Voir sur ce point l’avis de la Cours internationale de justice de la Haye du 16 septembre 1975. Cet avis a été demandé par l’Assemblée
Générale de ONU sur requête du Royaume du Maroc.
30
UNHCR : United Nations High Commissionner for Refugees (Haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés).
9
Il est à noter que les grandes puissances, notamment les USA et la France, bien qu’elles aient voté et
continuent de voter au conseil de sécurité de l’ONU des résolutions équilibrées sur ce problème,
n’arrivent pas à faire appliquer le droit international et faire avancer les parties concernées vers une
solution qui mettrait fin à ce conflit. Cependant la dernière résolution du conseil de sécurité de l’ONU
(N° 2414 du 27 avril 2018) montre le souci de la communauté internationale à vouloir résoudre ce
conflit rapidement. Dans cette perspective, des discussions préliminaires entre les parties concernées
sont prévues sous l’égide de l’ONU à Genève en décembre 2018.
Si les deux pays- Algérie et Maroc- déclarent être attachés à l’ouverture de la frontière, il semble qu’ils
aient des stratégies différentes, voire opposées, sur la méthode de résolution de ce problème. Alors
que le Maroc préconise l’ouverture de la frontière en premier lieu comme signe de bonne volonté
avant une négociation globale sur les problèmes bilatéraux, l’Algérie propose de commencer par une
négociation sur l’ensemble des problèmes algéro-marocains et fait de l’ouverture de la frontière la
conséquence d’un accord sur les principaux problèmes bilatéraux. Malgré ce conflit, la situation
sécuritaire dans cette partie de l’Afrique du nord est maitrisée.
Cette longue crise dans les relations algéro-marocaines due au problème du Sahara occidental et à la
fermeture de la frontière commune a mis fin au processus de construction d’un espace économique et
politique au Maghreb relancé par la création de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) en 1989 à
Marrakech. Une des finalités de l’UMA est d’ « Œuvrer progressivement à réaliser la libre circulation
des personnes, des services, des marchandises et des capitaux »32. Aujourd’hui, les échanges
économiques intermaghrébins sont peu significatifs au regard des échanges commerciaux de ces pays
avec les pays membres de l’Union Européenne. Par ailleurs, les économies des cinq pays de l’UMA ne
représentaient, en 2017, qu’une très faible part de l’économie mondiale, environ 0,5% du PIB mondial.
En plus, le Maghreb pourrait être un pôle de stabilité à même de valoriser sa position de pont entre
l’Europe et l’Afrique dans une région du monde – l’Afrique du nord et le Sahel- où les défis
sécuritaires sont nombreux et importants comme le terrorisme islamiste, la criminalité organisée
autour des trafics de drogues, le développement de l’économie informelle et des routes de
migration.
31
L’attentat de Marrakech commis en Aout 1994 par des jeunes français d’origine algérienne a visé un hôtel de tourisme. Cet attentat a fait
de nombreux morts et blessés.
32
Extrait de l’article 2 du Traité de Marrakech instituant l’Union du Maghreb Arabe (UMA).
10
Les pays du Maghreb sont frontaliers des pays subsahariens qui connaissent une forte instabilité
politique et sécuritaire induite principalement par deux facteurs :
La révolte des libyens suite aux révolutions arabes et l’intervention de l’OTAN exécutée par la France et
la Grande Bretagne en « interprétant » la résolution 1973 de l’ONU ont eu de nombreuses
conséquences :
Cette situation de chaos sur le plan sécuritaire et politique que la communauté internationale n’arrive
pas encore à régler malgré de nombreuses médiations a eu un impact important sur les autres pays du
Maghreb, notamment la Tunisie et l’Algérie.
La Tunisie, bien qu’accueillant traditionnellement les libyens comme résidents et touristes, a été
fortement déstabilisée par les réfugiés libyens qui ont fui en grand nombre, dès 2011, l’insécurité qui
s’est installée dans leur pays. La Tunisie, pays frontalier de la Libye, à la recherche d’une transition
politique après la révolution de 2011, a été une cible des groupes armés islamistes venant de Libye, qui
ont cherché à s’y implanter et à commettre des attentats pour déstabiliser encore plus ce pays et y
renforcer le courant islamiste. La situation en Libye a obligé l’Algérie à renforcer militairement sa
frontière avec ce pays pour éviter les infiltrations de groupes terroristes. En 2013, le site pétrolier
algérien de Tiguentourine, proche de la frontière libyenne, a été attaqué par des groupes djihadistes
armés venus de Libye. Cette attaque s’est traduite par une prise d’otage massive (800 personnes
11
environ) et s’est terminée par des dizaines de morts. Par ailleurs, la forte dégradation de la situation en
Libye a favorisé la circulation des flux de migrants vers la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.
L’Algérie et la Tunisie, en tant que pays voisins directement concernés, sont fortement impliquées dans
les processus conduits par l’ONU pour la recherche d’une solution politique. Le Maroc participe
également à ces discussions ; il a accueilli les différentes parties au conflit pour des négociations qui ont
abouti à l’accord de Skhirat, jamais appliqué.
Depuis quelques années, les flux migratoires en provenance des pays du Sahel ont transformé les pays
du Maghreb en zone de transit vers l’Europe. Ce problème à dimensions humaine et géopolitique
trouve sa source principalement dans la situation sécuritaire, économique et politique des pays du
Sahel tous frontaliers du Maghreb. La politique des pays européens de n’accueillir que des candidats à
l’asile politique fait des pays du Maghreb, la frontière sud de l’Europe et les transforme en des pays de
résidence pour les migrants dits « économiques ». Sur ce problème, les trois pays du Maghreb
semblent partager le même point de vue à travers leur refus de voir des camps de rétention installés
sur leurs territoires respectifs.
Il est nécessaire de mentionner à l’issue de ce paragraphe sur le contexte politique et géopolitique que
les différents bilatéraux entre l’Algérie et le Maroc n’ont pas empêché ces deux pays de maintenir une
zone de stabilité politique, économique et sécuritaire au nord de l’Afrique. Les grandes puissances
devraient contribuer à renforcer cette situation en aidant à la résolution des problèmes bilatéraux
existants. Le survol de l’histoire du Maghreb ainsi que les contextes culturel, politique et géopolitique
présentés ci-dessus imprègnent fortement le développement économique de chacun des pays du
Maghreb, Algérie, Maroc et Tunisie. Quel est le tableau des économies de ces pays ? Le chapitre ci-
dessous sera consacré à la problématique économique.
Les trois pays du Maghreb peinent à créer les conditions d’une émergence économique33 au sens défini
par la Banque Mondiale. Cependant, ils enregistrent de profondes mutations économiques et
sociétales. Quelles sont les grandes caractéristiques de ces économies ?
Les stratégies nationales de développement économique et social menées dans les trois pays depuis
leurs indépendances respectives sont différentes. Au Maroc et en Tunisie, l’initiative privée a été
rapidement encouragée dans le cadre d’un « développement de type capitaliste » avec une grande
ouverture sur le monde dans le cadre d’une politique de sous-traitance internationale. Trois secteurs
ont été privilégiés, le tourisme, l’agriculture, le textile et les ressources naturelles (le phosphate). En
Algérie, c’est la voie de la planification centralisée dite de « développement socialiste » avec de
grandes entreprises publiques (les sociétés nationales) et un monopole de l’état sur le commerce
extérieur qui a été choisie avec un accent mis sur l’industrialisation à travers le concept des « industries
industrialisantes »34 et l’exploitation des hydrocarbures. Dans ce pays, un processus de libéralisation a
été lancé dès le début des années 1990 entrainant un grand développement du secteur privé et du
secteur informel, la suppression du monopole de l’état sur le commerce extérieur, le tout dans un
33
Emergence : elle est définie par une croissance économique élevée dans la durée, une économie caractérisée par une diversification
industrielle, un commerce extérieur en développement facilitant l’insertion dans l’économie mondialisée, l’accroissement du niveau de vie
moyen de la population, l’apparition d’une classe moyenne nombreuse dotée d’un pouvoir d’achat, une stabilité politique interne, une
influence géopolitique au plan mondial.
34
Ce concept a été développé par le Professeur Gerard Destanne de Bernis de l’Université de Grenoble (voir à ce sujet
https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1971_num_12_47_1802) ; il s’inspire de la théorie De l'analyse de l’entrée-sortie de Léontief
(Prix Nobel d’économie 1973) sur le noircissement de la matrice interindustrielle.
12
contexte politique difficile35. Mais ces réformes n’ont pas réussi à entrainer la mise en place d’une
stratégie alternative à l’économie de rente induite par l’exploitation des hydrocarbures.
Les politiques économiques de ces trois pays ont évolué dans le temps pour s’adapter aux contraintes
internes de chaque pays et aux effets de la mondialisation. Bien que leurs atouts soient nombreux et
importants (hydrocarbures, phosphate, grande façade maritime, sites touristiques, proximité avec le
marché européen, infrastructure routière, portuaire et aéroportuaire, un marché intérieur de 90
millions d’habitants et 360 milliards de PIB annuel) les stratégies de développement économiques
mises en œuvre n’ont pas permis aux trois pays du Maghreb d’amorcer un processus réel d’émergence.
Le tableau 1 ci-dessous donne quelques indicateurs des économies des trois pays du Maghreb :
PIB par habitant 2017 (en milliers d’USD) (1) 4218 3063 3469
Stock des IDE entrants en millions d’USD (2) en 2015 26 232,29 48 695,92 32 911,03
Sources :
(1) - Banque mondiale :
Algérie : https://www.banquemondiale.org/fr/country/algeria/publication/economic-outlook-april-2018
Maroc : http://www.banquemondiale.org/fr/country/morocco/publication/economic-outlook-april-2018
Tunisie : https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/publication/economic-outlook-april-2018
(2) - L’année stratégique, analyse des enjeux internationaux, sous la direction de Pascal Boniface, Armand Colin, 2017.
35
Ouverture politique et développement rapide de l’Islamisme
13
4.2. L’économie en Algérie
L’Algérie est la première économie du Maghreb par son PIB dont la croissance se situe comme pour le
Maroc et la Tunisie autour des 3%. La Banque mondiale classe l’Algérie dans la catégorie des pays à
« revenu intermédiaire, tranche supérieure » (Upper-Middle-Income Economies) située entre $3.896 et
$12.055 par habitant. En 2017, la croissance économique (2,1%) a été plus faible que celle de 2016
(3,8%) à cause de la diminution de la production des hydrocarbures. L’économie algérienne est une
économie de rente où le revenu principal est tiré de la production des hydrocarbures dont les prix
dépendent du marché international lui-même très sensible à la conjoncture économique et
géopolitique internationale. Le secteur hors hydrocarbures (public et privé) connait une croissance
faible à cause de problèmes structurels (absence de réformes ou difficultés dans leur mise en œuvre,
bureaucratie, corruption, qualité de l’entrepreneuriat…) et aussi une absence de stratégie de
développement à long terme.
L’ouverture sur l’économie mondiale demeure faible notamment pour ce qui est des investissements
(voir les indicateurs « IDE entrants » et « Doing business » du tableau ci-dessus) bien que l’Algérie soit
un grand acheteur de produits de consommation (alimentation et médicaments), d’équipements
industriels, de pièces de rechange et de matières consommables pour l’industrie. Cette dernière «ne
représente que 5% du PIB, mais absorbe les trois quarts des importations tandis que sa part dans les
exportations est à peine égale à 2%36 ». L’Union européenne reste le premier partenaire commercial de
l’Algérie mais par pays la Chine est passée devant la France.
Cependant, depuis le début des années 2000 qui correspond à la fin de la « décennie noire » de lutte
contre le djihadisme islamiste, la politique économique et sociale de l’Algérie a été basée
principalement sur l’investissement dans les équipements publics (infrastructures autoroutières,
construction d’universités, transport public urbain par tramway, logements sociaux…) et sur la
redistribution de la rente des hydrocarbures via divers supports (énergie, soutien à l’entreprenariat des
jeunes, régulation des prix des produits de première nécessité, action sociale…). Cette stratégie n’a pas
permis à l’Algérie de construire, dans une période favorable (stabilité politique et aisance financière vu
le prix du baril pétrole jusqu’en 2014), une alternative à la dépendance aux hydrocarbures37 par une
politique d’industrialisation, de développement de l’agriculture et des services, de modernisation du
fonctionnement de l’économie par la mise à niveau du système bancaire notamment, l’intégration de
l’économie informelle et une plus grande ouverture sur le monde.
Pour les années à venir, le principal défi de l’économie algérienne est donc de réduire la dépendance
vis-à-vis des hydrocarbures par le développement rapide des autres secteurs économiques. Pour
International Crisis Group38, « La nécessité de diversifier l’économie algérienne pour diminuer sa
dépendance aux hydrocarbures revêt un caractère d’urgence depuis que le cours du pétrole a
36
Brahim Gendouzi, in Liberté-Algérie du 25/07/2018,
https://www.liberte-algerie.com/actualite/la-marge-de-manoeuvre-du-gouvernement-est-etroite-296998
37
Les hydrocarbures (pétrole et gaz) représentent 95% des revenus en devises des exportations de l’Algérie.
38
International crisis group : https://www.crisisgroup.org/
14
commencé à chuter de façon spectaculaire, en 2014 »39. Les autres challenges de l’économie algérienne
consistent à réduire le chômage, notamment celui des jeunes et, maitriser les potentiels effets
inflationnistes de la politique non conventionnelle de relance de l’économie. Tout ceci nécessitera de
profondes réformes économiques, financières et sociétales qui dépendent de la situation politique.
C’est la 2ème économie du Maghreb par son PIB classée par la Banque Mondiale dans la catégorie des
économies à « revenu intermédiaire-tranche inférieure » (Lower-Middle-Income economies) avec un
revenu annuel par tête d’habitant compris entre 996 USD et 3 895 USD. C’est le pays du Maghreb qui a
la plus grande ouverture sur l’économie mondiale ; il occupe le rang 69 sur 190 dans le classement
« Doing Business » de la Banque Mondiale contre 88 pour la Tunisie et 166 pour l’Algérie. Les « IDE
entrants » s’élevaient en 2015 à 48 695,92 Millions de USD ; bien que nettement supérieurs à ceux de
son voisin l’Algérie, les « IDE entrants » au Maroc ne sont pas à la hauteur des besoins de l’économie et
des efforts d’ouverture pour capter l’investissement étranger. Cette ouverture sur le Monde est la
conséquence de réformes qui ont été faites dans le domaine financier (change) et l’amélioration du
climat des affaires.
Depuis une dizaine d’années, le Maroc a engagé une stratégie de développement industriel à travers
l’offshoring, l’automobile, l’aéronautique, l’électronique et l’agroalimentaire. Cette stratégie a été
accompagnée de projets structurants dans le transport (TGV, port de Tanger…) et le renforcement des
capacités de formation dans le supérieur notamment. En 2017, la croissance économique a été de 4%,
en nette augmentation par rapport à 2016 (1,2%). C’est le secteur agricole avec une production des
céréales supérieure à la moyenne qui a le plus contribué en 2017 à cette croissance. Dans le secteur
industriel, la reprise de la production du phosphate (l’industrie extractive) a également contribué à ce
bon résultat de la croissance. Cependant, le chômage a atteint 10,2% de la population active en 2017
(9,9% en 2016) et continue de toucher particulièrement les jeunes (26,5 %) et les femmes. L’inflation
est stable et s’est située en 2017 à 0,7%. L’économie du Maroc reste dépendante de l’agriculture, elle-
même tributaire des aléas du climat.
Selon la Banque Mondiale, « le modèle de croissance donne des signes de faiblesse. La croissance ne
devrait pas dépasser 3% en 2018 et le PIB non agricole n’augmentera pas sans l’approfondissement des
réformes engagées »40. Cependant, ce même organisme considère que les perspectives économiques
du Maroc devraient s’améliorer à moyen terme si les autorités engagent des réformes structurelles
pour renforcer le capital humain (éducation, adéquation formation/emploi), améliorer le cadre de
l’activité économique et le climat des affaires.
La croissance économique de la Tunisie de l’après Révolution de 2011 reste faible même si une légère
augmentation de cet indicateur a été enregistrée en 2017 (2% contre 1% en 2016). L’économie a été
tirée essentiellement par l’agriculture et les services. Ce pays est classé par la Banque mondiale dans la
catégorie des économies à « revenu intermédiaire-tranche inférieure » (Lower-Middle-Income
economies) avec un revenu annuel par tête d’habitant compris entre 996 USD et 3 895 USD.
L’économie de la Tunisie a connu une forte détérioration de la croissance suite aux évènements de
2011 appelés « Révolution » et à leurs conséquences politiques (la recherche d’une transition
démocratique) et sécuritaires (les attentats islamistes avec des conséquences importantes sur le
secteur du tourisme). L’économie a progressé en moyenne de 1,5 % après la révolution, contre 4,5 %,
39
Voir l’étude International crisis group « Surmonter la paralysie économique de l’Algérie » (2018),
https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/algeria/192-breaking-algerias-economic-paralysis
40
http://documents.worldbank.org/curated/en/401001523634299805/pdf/125258-MEM-April2018-Morocco-FR.pdf
15
lors des cinq années qui l’ont précédée. Les réformes politiques et économiques en cours ainsi que la
stabilisation de la situation que ne facilite pas la situation de désordre qui existe en Libye entraineront
une amélioration des conditions de la croissance économique. La Tunisie affiche d’importants progrès
dans le cadre de la transition démocratique mais elle reste très vulnérable aux chocs sécuritaires du fait
de la structure de l’économie (importance du tourisme dans l’emploi et comme source de revenu)
Le chômage est élevé (15% de la population active), en particulier chez les jeunes (31%) et les femmes.
Il est surtout développé dans les régions intérieures. Le risque majeur se situe dans l’ampleur du
chômage des jeunes qui a été à la base des évènements de 2011. On enregistre une accélération de
l’inflation (5% en 2017). L’économie de la Tunisie connait une certaine ouverture au monde que
reflètent son rang (88 sur 190) dans le classement « Doing business » de la Banque mondiale et le
volume des « IDE entrants » en 2015 (32 911,03 millions d’USD), nettement supérieur à celui de
l’Algérie dont le PIB est 4 à 5 fois supérieur.
Selon les projections de la Banque mondiale, « la croissance économique devrait afficher une modeste
amélioration (2,7 %) en 2018, grâce à la poursuite de l’expansion des secteurs de l’agriculture et des
services, de la reprise progressive des activités touristiques, des phosphates et des industries
manufacturières »41. L’amélioration de la situation économique est aussi dépendante de l’aide
internationale qui tarde à arriver bien que la Tunisie ait enregistré de grands progrès dans la transition
démocratique et les droits de l’Homme.
Deux autres secteurs méritent d’être abordés quand on traite de l’économie des pays du Maghreb : le
profil du tissu entrepreneurial et le système de formation des compétences.
La croissance économique des trois pays du Maghreb telle que décrite sommairement ci-dessus a
permis le développement d’un important tissu entrepreneurial. Globalement, l’activité économique est
assurée par trois grandes familles d’entreprises, les grandes entreprises et les grands offices publiques
(transport, électricité et gaz, phosphate, eau, tabac…), les PME/PMI y compris les start-up et les
« entreprises » du secteur informel devenu important mais difficile à quantifier. Quelques entreprises
de ces trois pays apparaissent souvent dans le classement des grandes entreprises africaines.
Au Maroc et en Tunisie les PME/PMI, le plus souvent familiales, forment l’essentiel du tissu
entrepreneurial. On note cependant le développement dans ces deux pays de grandes entreprises
issues de partenariats internationaux dans de nombreux secteurs économiques (banque, automobile,
téléphonie, hôtellerie, agroalimentaire, industrie, formation supérieure, industrie…). On remarque
aussi l’arrivée, surtout au Maroc, de grandes marques internationales.
En Algérie, le tissu entrepreneurial est surtout marqué par les grandes entreprises publiques. Mais les
différentes réformes économiques initiées dès les années 1990 ont permis la croissance de
l’entrepreneuriat privé. On note depuis une vingtaine d’années l’émergence de grandes entreprises
privées dans les domaines des travaux publics, de l’électronique, de l’agroalimentaire, de
l’électroménager et l’apparition de partenariats public-privé (national et international) dans les
domaines de l’automobile, la gestion d’infrastructures de transport comme l’aéroport d’Alger, le métro
d’Alger et le transport par câbles (les téléphériques) dans certaines villes d’Algérie
Les grandes entreprises en Algérie, au Maroc ou en Tunisie ont intégré les concepts du management
moderne et l’adaptation aux changements de l’environnement économique mondial dans lequel elles
veulent s’insérer. Ces stratégies ont induit une évolution des pratiques managériales pouvant aller,
dans le cas de certaines entreprises, jusqu’à la l’alignement sur les pratiques mises en œuvre en Europe
et dans d’autres pays industriels.
41
http://documents.worldbank.org/curated/en/401001523634299805/pdf/125258-MEM-April2018-Morocco-FR.pdf
16
Dans les PME/PMI, l’approche taylorienne de l’organisation du travail basée sur la logique de poste est
dominante. L’organigramme est le premier acte, souvent le seul, de la formalisation de l’organisation
du travail. La définition des postes et quelques procédures de gestion (règlement intérieur, absence,
congé…) constituent l’essentiel du référentiel de l’organisation du travail. Dans les grandes entreprises,
la formalisation de l’organisation est plus avancée du fait de la taille, des possibilités de faire appel à
des cabinets de consulting et des relations avec l’environnent international. Dans les PME/ PMI et les
entreprises engagées dans les programmes dits de « mise à niveau »42 négociés avec l’Union
européenne, l’introduction de l’assurance qualité a obligé à une plus grande clarification de
l’organisation du travail et des pratiques managériales. Dans les filiales des entreprises internationales,
l’organisation adoptée est le plus souvent alignée sur celle de l’entreprise-mère tant dans la
structuration des activités que dans les méthodes et outils de management.
Le management rencontré dans les entreprises au Maghreb est à dominante hiérarchique, procédurier
et très souvent paternaliste (surtout dans les PME/PMI familiales). Il laisse peu d’autonomie aux
managers et salariés dans la réalisation de leurs objectifs et la réalisation des activités. La
responsabilisation sur les objectifs et méthodes de travail est faible. Cependant, les grandes entreprises
du Maghreb ne sont pas en marge de l’évolution des pratiques managériales qui s’opère en continu et
rapidement dans le monde. L’accroissement de la concurrence, l’implantation d’entreprises étrangères
et l’ouverture économique sur le monde (notamment au Maroc) ont créé un fort besoin d’évolution
des pratiques de gestion dans les entreprises. C’est ainsi que des poches d’innovation managériale
existent dans certaines entreprises qui ont introduit de nouvelles pratiques comme l’assurance qualité,
la gestion des talents, le management de l’innovation et ont adopté les technologies de l’information
dans leurs processus de production et de management.
Les efforts en matière de développement économique faits par chacun des trois pays du Maghreb ont
permis à ces derniers de construire, au cours des dernières décennies, un système d’enseignement
public dans sa grande majorité, à trois niveaux d’études (primaire/fondamental, secondaire et
supérieur), obligatoire pour au moins le premier niveau (6 ou 9 ans d’études suivant les pays) et gratuit
sauf pour le supérieur où les frais de scolarité dans les établissements publics sont abordables pour
toutes les couches sociales. L’enseignement est considéré par les gouvernements des trois pays du
Maghreb comme une activité nationale stratégique qui assure le développement des ressources
humaines pour répondre aux besoins en compétences de l’économie, assurer la croissance de celle-ci
dans la durée et promouvoir de façon durable le développement économique, social et culturel des
populations. Pour les familles, l’instruction est une aspiration collective fortement intégrée dans toutes
les couches sociales et constitue une grande espérance de promotion sociale et de réalisation familiale.
Ce dispositif d’enseignement a donné, dans chacun des trois pays, des résultats globaux intéressants:
généralisation de la scolarisation avec un taux de 95% environ dans chacun des trois pays,
accroissement de la scolarisation des filles (parité presque égale des filles et des garçons), réduction du
taux d’analphabétisme, développement de l’accès à l’enseignement supérieur. Le passage dans les
universités et écoles supérieures est perçu comme la « voie garantie » de la réussite sociale. Du fait de
cette demande sociale, l’enseignement supérieur a été et reste un grand bénéficiaire des programmes
de développement. C’est un secteur qui a connu, dans les trois pays du Maghreb, de profondes
mutations : fort accroissement des effectifs étudiants, développement de l’infrastructure éducative et
des réformes pédagogiques. Dans les trois pays du Maghreb, la croissance des effectifs étudiants,
depuis le début des années 2000, est forte. Le tableau ci-dessous, donne des indications sur les effectifs
tels qu’ils apparaissent dans certaines statistiques.
42
Les programmes de mise à niveau sont un ensemble d’actions managériales au profit des PME/PMI de chacun des trois pays du Maghreb
afin de leur permettre de s’améliorer sur le plan de l’efficacité managériale, de l’assurance qualité et de la performance en vue de faire face
à la concurrence induite par les accords de libre-échange du fait de la réduction des tarifs douaniers.
17
Tableau 2 : statistiques sur les effectifs d’étudiants
Indicateurs Algérie Maroc Tunisie
(Année 2014-2015) (Année 2017- 2018) (Année 2014-2015)
Nombre total d’étudiants 1 080 743 822 191 (2) 292 291 (3)
inscrits * (tous les cycles) +
43 616 dans le privé (4)
Nombres de filles* 648 446 402 906 185 481
*Etudiants (garçons et filles) inscrits durant l’année indiquée pour chaque pays.
Sources :
1- Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, direction générale des enseignements et des formations
supérieures. https://istaps.univ-ouargla.dz/images/Lenseignement_suprieur_en_dz.pdf
2- http://www.enssup.gov.ma/fr/Statistiques/3837 ; statistiques_provisoires_201762018.pdf
3- République Tunisienne, Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Données statistiques générales sur les
universités tunisiennes (2010/2011 – 2014-2015) ; www.mes.tn/image.php?id=5213
4- http://www.enssup.gov.ma/sites/default/files/STATISTIQUES/3735/Prive_16-17.pdf
Pour le Maroc, il faut rajouter, à l’effectif indiqué dans le tableau ci-dessus, 43 616 étudiants du secteur
privé habilité par l’Etat dont 20 300 sont des étudiantes. Le pourcentage des filles dans les effectifs
étudiants est élevé ; il atteint 63,44% en Tunisie, 60% en Algérie et 49% au Maroc. C’est le signe d’une
profonde mutation sociétale.
Ce fort accroissement des effectifs a nécessité, dans chacun des trois pays du Maghreb, la construction
de nouvelles infrastructures universitaires (universités, écoles, résidences pour étudiants…) pour
accroître les capacités pédagogiques. Aujourd’hui, chacun des pays dispose d’un réseau étendu
d’écoles et d’universités. C’est ainsi que :
Les transformations rapides du monde universitaire au Maghreb a induit la réalisation des réformes
profondes sur le plan pédagogique. L’objectif est d’offrir les meilleures conditions d’apprentissage aux
étudiants, augmenter leur employabilité, améliorer la qualité des enseignements et se rapprocher sur
le plan qualité du modèle de formation supérieur des pays industrialisés. La réforme la plus importante,
réalisée concomitamment dans les trois pays du Maghreb sans concertation préalable, est l’adoption
du système dit LMD43 qui organise le modèle pédagogique de l’enseignement supérieur en 3 niveaux :
Licence (6 semestres), Master (4 semestres, après la Licence), Doctorat (3 ans après le Master). Une
autre réforme importante est le développement de l’enseignement supérieur privé. Chacun des trois
Etats du Maghreb a mis en place un cadre réglementaire adapté à son contexte Ces grandes
transformations ont nécessité l’introduction du management de la qualité des enseignements.
Dans chacun des trois pays, les pouvoirs publics, les acteurs universitaires et ceux du monde
économique travaillent aussi au développement de la collaboration université-entreprise afin
d’accroître l’employabilité des étudiants. Des efforts sont déployés par les pouvoirs publics et les
acteurs concernés pour créer les conditions d’un rapprochement de plus en plus intense et durable
43
Acronyme désignant les 3 niveaux - Licence (3ans), Master (2ans) -Doctorat (3ans) - de l’enseignement supérieur en Europe issue du
Processus de Bologne. Dans le LMD les études sont organisées en semestre et les acquis mesurés par des crédits appelés les ECTS
(European Credits Transfer System ou système européen de transfert et d’accumulation de crédits) pour faciliter la mobilité des étudiants
par une reconnaissance académique.
18
entre les pôles du savoir (universités, écoles…) et les entreprises. Ainsi, depuis quelques années, des
initiatives de plus en plus nombreuses sont prises en ce sens par les différents acteurs de ce processus
mais le développement de cette collaboration semble être un long chemin.
Cette vue d’ensemble des économies des trois pays du Maghreb -Algérie, Maroc, Tunisie- met en
évidence un taux de croissance moyen des PIB respectifs sur une dizaine d’années de l’ordre de 3%. Ces
pays ont connu, grâce à cette croissance, d’indéniables progrès économiques, sociaux, un
développement de l’infrastructure de base ainsi que des mutations sociétales et culturelles
importantes. On peut ainsi citer :
- l’accroissement du niveau de vie d’une grande partie des populations mêmes si les inégalités
sociales et régionales se sont accrues ;
- le développement de l’éducation avec l’accroissement du taux scolarisation, notamment celui des
filles, avec pour conséquence l’élévation du niveau d’instruction générale et donc l’accroissement
de l’employabilité;
- la promotion des femmes par l’accès à des emplois qualifiés (enseignant, ingénieur, entrepreneur,
médecin, journaliste…) ;
- l’amélioration des conditions de logement ; des centaines de milliers de logements sociaux ont été
construits et mis à la disposition de la population ;
- le développement d’un tissu d’entreprises de diverses tailles et de réseaux d’organismes publics et
associatifs comme les chambres de commerce, les associations patronales, les organismes d’études
(statistiques, consulting, audit, qualité…) ;
- le développement et l’appropriation des technologies (mécanique, pharmacie, informatique ;
- l’ouverture sur le monde (signature de pactes de libres échanges, adhésions à l’OMC…).
- La construction d’un réseau important d’universités, d’écoles spécialisées et de centres de
recherche.
Bien que les progrès enregistrés dans chacun des trois pays du Maghreb soient reconnus avec des
réserves appropriées et des conseils pour progresser par les organisations internationales - Banque
mondiale, FMI -, ils n’ont pas permis l’amorce d’un processus d’émergence économique à l’image de
celui des BRICS44. Certes, les économies des trois pays ont subi au cours des dix dernières années, les
effets de la conjoncture internationale. Cette dernière a été marquée par la crise économique de 2008
dite des « subprimes », la variation importante des prix du pétrole, à la hausse puis à la baisse depuis
2014, le contexte géopolitique au Maghreb (révoltes populaires en Tunisie et en Libye) avec ses
conséquences politiques et économiques et enfin la dégradation de la situation sécuritaire dans les
pays du Sahel. Au-delà des effets de cette conjoncture, quels sont les facteurs structurels qui freinent
l’émergence économique de ces trois pays aux potentialités reconnues (ressources humaines,
ressources naturelles, infrastructures, proximité avec le marché européen…) ? Trois facteurs semblent
ralentir de façon importante la dynamique d’émergence économique. Il s’agit de :
44
BRICS : acronyme des pays émergents : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud.
19
Comme cela a été mis en évidence dans le paragraphe ci-dessus consacré au contexte politique, le
mode de gouvernance connu jusque-là dans les trois pays du Maghreb, à la fois centralisé et
autoritaire, ne semble pas avoir permis à la société de chacun de ces pays, d’exprimer toutes ses
capacités créatrices dans les dynamiques de développement économique et social. Bien que la pratique
démocratique ait connu des avancées ces dernières années et que les instruments formels de la
démocratie (constitution, parlement, partis politiques, élections…) aient été renforcés par l’intégration
de nombreuses dispositions démocratiques, le fonctionnement centralisé de l’Etat, l’absence de
débats et la faiblesse des contre-pouvoirs institutionnels, ne favorisent pas l’expression des citoyens et
des acteurs économiques sur les choix stratégiques, sur les modes d’organisation de la société (la
décentralisation régionale par exemple) ou la participation des acteurs économiques et sociaux
(investisseurs, organisations professionnelles,…) aux processus concernant les décisions stratégiques.
Ces pratiques politiques empêchent que des dynamiques innovantes parfois en action dans la société
ne soient identifiées, étudiées et consolidées dans le cadre de stratégies de développement. Les visions
du monde entrepreneurial sur l’organisation des filières de production et les différentes formes de
partenariat sont peu exploitées; les nouvelles formes de formation des compétences dans les
universités et l’exploitation de la synergie université entreprises trouvent peu d’échos ; la société civile
n’est pas non plus écoutée sur l’organisation sociale, la simplification administrative et la gestion des
problèmes induits par la croissance rapide et désordonnée des centres urbains. A l’évidence, les
stratégies de développement mises en œuvre jusque-là n’ont pas réussi à doter chacun des trois pays
d’un système productif créateur d’emplois et de valeur ajoutée permettant une forte croissance
économique à même d’entrainer un processus d’émergence. Ces stratégies, si elles ont permis des
progrès économiques et sociaux, ont engendré aussi de fortes inégalités sociales, l’émergence d’une
économie informelle importante génératrice d’une désorganisation des circuits économiques. Deux
autres problèmes majeurs sont apparus sur le chemin de la croissance économique et sociale :
l’émergence d’une bureaucratie envahissante, très souvent inefficace, et le développement de la
corruption. Il ne s’agit pas de la bureaucratie telle que décrite par Max Weber en 1920 en Allemagne,
c’est-à-dire une forme d'organisation générale du travail caractérisée par la prépondérance des
règles et de procédures appliquées de façon impersonnelle par des agents spécialisés. Pour ce
théoricien de l’organisation, la bureaucratie est la forme la plus rationnelle d’organisation du point
de vue de l’efficacité et de la régularité. La bureaucratie connue dans les pays du Maghreb, à qui on
attribue des qualités de justice procédurale et de transparence dans l’accès des citoyens aux
démarches administratives, est la conséquence de la faiblesse de la démocratie et de celle des contre-
pouvoirs citoyens. Elle se caractérise par la complexification des processus administratifs et leur
multiplication avec, au moins trois conséquences, l’allongement des procédures pour les opérateurs
économiques (investisseurs, entrepreneurs, opérateurs publics…), des surcoûts des projets dus aux
retards dans les délais de réalisation et la corruption. Cela ressemble plus au phénomène
bureaucratique décrit par Michel Crozier (1971) qui s’accompagne d’une résistance au changement
rendant le système d’organisation « incapable de se corriger en fonction de ses erreurs et dont les
dysfonctions sont devenues un des éléments essentiels de l’équilibre » et qui donne naissance à de
nouvelles inefficiences.
La corruption est un des effets induits de la bureaucratie. Considérée par certains économistes comme
un possible « accélérateur » du développement du fait du contournement des procédures
administratives, Elle est, en fait, un frein au développement car elle crée de grandes distorsions pour
les opérateurs économiques dans l’accès à l’investissement donnant lieu à des enrichissements rapides
non justifiés en plus d’être illégale; elle est aussi génératrice de la dilapidation des biens publics et de
comportements antiéconomiques. Généralisées, comme c’est le cas au Maghreb, la bureaucratie et la
corruption accentuent le ralentissement du processus de développement et accroissent la rupture
entre les populations et les pouvoirs en place
20
Les échanges entre les trois pays du Maghreb sont très faibles, marginaux même, au regard de
l’ensemble des échanges de ces pays avec le reste du Monde, principalement l’Europe. Ils sont de
l’ordre de 0,5% du PIB cumulé des 3 pays estimé à environ 350 milliards USD. La chute des prix des
hydrocarbures depuis 2014 a réduit encore la valeur de ces échanges qui portent sur l’exportation par
l’Algérie vers le Maroc et la Tunisie, principalement, des hydrocarbures et l’importation de produits
manufacturés divers : industriels, agricoles et agro-alimentaires et tourisme (essentiellement entre
l’Algérie et la Tunisie). Contrairement à l’opinion répandue, il y a des échanges économiques entre
l’Algérie et le Maroc qui sont liés par un gazoduc, GME (Gazoduc Maghreb Europe), qui relie l’Algérie à
l’Europe via le Maroc et l’Espagne. Par ce gazoduc, le Maroc satisfait près de 50% de ses besoins en gaz
naturel. Mais, l’essentiel des échanges entre les deux pays passe, depuis la fermeture des frontières
entre les deux pays, par le canal de la contrebande. Ce trafic conduit par un gigantesque réseau
maffieux porte sur les carburants, l’agroalimentaire et des produits manufacturés ; il est estimé par
les spécialistes à un milliard USD. Ces faibles résultats montrent l’absence d’un processus
d’intégration entre les trois pays alors qu’une organisation régionale, l’Union du Maghreb Arabe
(UMA)45 , a été créée en 1989 dans ce but. Le ministre marocain du tourisme a estimé en 2013 46 que la
non-intégration maghrébine coûtait aux pays de la région près de 2% du PIB.
Ainsi, depuis cinquante ans, les dirigeants des trois pays du Maghreb n’ont pas réussi à promouvoir
un processus d’échanges économiques intermaghrébin pour faciliter à la fois la libre circulation des
personnes, des biens et la réalisation de projets industriels communs. Ce processus aurait favorisé
une relative intégration régionale qui aurait conforté la croissance économique de chacun des pays
et permis la construction d’une capacité maghrébine de négociation face aux pays de l’Union
européenne notamment, principaux partenaires économiques de chacun des trois pays du Maghreb.
Pour Biad (2013)47, «Les gouvernements du Maghreb ont souvent fait prévaloir des logiques
nationalistes sur l’intégration régionale qui ne répondait ni à un besoin politique pressant, ni à une
contrainte économique subie ».
Aux stratégies nationales, légitimes par ailleurs, de chacun des pays, se sont ajoutées des
considérations géopolitiques régionales. Les divergences entre l’Algérie et le Maroc sur le problème du
Sahara occidental depuis 1975 et la fermeture en 1994 de la frontière algéro-marocaine pour des
raisons bilatérales sont les deux principaux facteurs de blocage des échanges économiques entre les
trois pays. En plus des souffrances des populations frontalières et de l’accroissement des trafics
maffieux aux frontières, les conséquences de ces considérations ont été l’abandon de la construction
d’un espace économique maghrébin à fort potentiel (90 millions de consommateurs) qui aurait pu
stimuler à la fois des réformes des systèmes douaniers et commerciaux, des projets d’infrastructures
transversales et des projets communs dans divers domaines économiques et donc renforcer le
processus d’émergence dans chacun des trois pays. C’est l’option dite du « non Maghreb » qui a
prévalu et qui prévaut encore.
Les pays du Maghreb sont face au choix, soit de s’intégrer pour constituer un pôle régional pesant
dans les relations économiques et politiques internationales en général et euro-méditerranéennes en
particulier, soit de rester désunis et accroître ainsi leur vulnérabilité économique, stratégique et leur
marginalisation dans la mondialisation.
45
UMA : Union du Maghreb Arabe a été créée en 1989 dans l’objectif de promouvoir une intégration régionale sur le plan économique et
favoriser une intégration sur le plan politique. L’UMA comprend 5 pays : Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie et Tunisie.
46
Monsieur Lahcen HADDAD, LE MATIN, 20 octobre 2013.
47
Biad. A, (2013) : La construction du Maghreb au défi du partenariat euro-méditerranéen de l’Union européenne, Année du Maghreb, VIX,
2013 (dossier / Le Maghreb avec ou sans l'Europe ?).
21
Les populations des trois pays du Maghreb ont adopté l’Islam comme religion depuis un peu plus de
quatorze siècles déjà dont elles ont fait l’axe central de la culture nationale autant en Algérie, au Maroc
qu’en Tunisie (voir le paragraphe 2 ci-dessus). Ces peuples sont restés au fil de l’histoire, malgré la
colonisation, attachés à cette religion et à ses valeurs de base (travail, solidarité, ouverture, respect…).
Fondamentalement, l’Islam est une religion qui donne une place importante au travail, à l’effort autant
individuel que collectif ainsi qu’à la recherche du progrès et à son partage dans la communauté
humaine. Cependant, l’Islam de rite malékite que les maghrébins se sont appropriés au fil de l’histoire
surtout durant les périodes Almoravides et Almohades est teinté d’orthodoxie voire d’un certain
rigorisme prôné notamment au Maghreb par Ibn Tomer48 (voir le paragraphe 1 ci-dessus) et donne une
place centrale au concept de prédestination. Cette vision théologique s’est développée dans l’Islam
depuis le débat49 qu’a connu l’Islam, sous la Dynastie Abbasside (8ème-13ème siècle), entre le courant
rationaliste et le courant de la prédestination. Ce dernier a fini par devenir l’axe central de la pensée
islamique et a été une source d’inspiration pour de nombreux théologiens de l’Islam apparus depuis
comme Ibn Taymya (1263/1328), Mohamed ben Abdelwahab (1703/1792) et plus récemment en
Egypte Sayed Kotb (1906/1966) … Ces théologiens prônent un Islam rigoriste où la priorité est donnée
à la pratique religieuse stricte et où toute innovation, toute création est considérée comme une
hérésie. Les idées de ces théologiens ou ce qui en a été diffusé et retenu par les populations
imprègnent profondément le courant salafiste qui domine l’Islamisme actuel.
Chez les populations attachées à des modes de production agraire et nomade comme celles du
Maghreb, peu instruites jusqu’aux premières années de l’indépendance, la notion de prédestination
vidée de son sens philosophique par le processus de transmission et réduite, tout au long de l’histoire
dans la compréhension populaire, à des comportements individuels où se mêlent les plus souvent deux
dimensions proches, le fatalisme et l’absence de prévision. A ces deux attitudes largement appropriées
par les populations au Maghreb, se sont ajoutés, depuis bientôt quatre décennies, les effets de
l’islamisme50 qui s’est installé51 de façon massive et rapide, dans les sociétés du Maghreb. En effet, ce
fait religieux nouveau inspiré d’un courant islamiste52 ultra-rigoriste en matière de pratiques
religieuses, conservateur sur le plan social et tourné vers plus la passé dans sa vision du monde, a
renforcé, chez les populations profondément croyantes, les attitudes tendant au fatalisme et à une
application stricte des pratiques religieuses allant jusqu’à leur priorisation sur les autres activités
humaines.
Ce contexte social nouveau fortement pénétré par l’Islamisme a conduit, dans les domaines
économique et social, à l’adaptation progressive de l’organisation de la société aux impératifs de la
pratique religieuse. C’est ainsi qu’ont été introduits, en dépit des connaissances scientifiques, dans le
calendrier des fêtes chômées des aléas liés à des pratiques très anciennes de détermination du début
et de la fin de certains évènements religieux connectés au calendrier lunaire (Ramadhan, fêtes
religieuses) entrainant de fortes perturbations dans le fonctionnement de l’économie (jours chômés,
congés, transport…). Depuis quelques décennies, l’organisation du travail dans les entreprises et les
administrations s’est aussi peu à peu adaptée au développement de la pratique religieuse. Ainsi, de
plus en plus, les horaires des prières cadencent le rythme de l’activité économique, des salles de prière
ont été aménagées sur le lieu de travail, la baisse de la production durant la période du Ramadhan est
tolérée sinon acceptée. Par ailleurs, l’échec qu’il soit individuel, collectif ou sociétal, est de plus en plus
expliqué en faisant appel à des raisons religieuses transcendantes (la volonté de Dieu par exemple).
48
Ibn Toumert : théologien maghrébin du Haut Atlas au Maroc (1080-1130) à la base de la création de l’Empire des Almohades (12 ème
siècle).
49
50
La « prédestination » est un facteur central dans l’idéologie islamiste.
51
La conjoncture économique, sociale et politique, très difficile pour les populations, et le contexte mondial de diffusion de l’Islam politique a
favorisé l’appropriation de ce fait religieux et de sa vision de la religion musulmane.
52
Le salafisme dans ses différentes composantes, quiétiste, prosélyte, djihadiste. Le wahhabisme, une des versions du salafisme, est celle
qui se propage le plus.
22
Toutes ces attitudes peu rationnelles où la bigoterie est de plus en plus présente peuvent se retrouver
dans tous les compartiments de la société (riches, pauvres…) et à tous les niveaux de celle-ci (ouvriers,
cadres et managers, dirigeants économiques et politiques…). Elles induisent de plus en plus des
comportements individuels, collectifs et organisationnels aux conséquences négatives sur la
productivité, la réalisation des projets de développement et donc sur la dynamique du processus
d’émergence.
Conclusion
Les trois pays du Maghreb – Algérie, Maroc et Tunisie- partagent une histoire commune et plusieurs
dimensions culturelles. Depuis leurs indépendances respectives, ces pays qui possèdent des atouts
considérables sur les plans économique, humain et géostratégique, n’arrivent pas à amorcer de
véritables dynamiques d’émergence comme celles qu’ont connues les BRICS. Certes les résultats
économiques ont permis à chacun de ces pays d’assurer une croissance du niveau de vie des
populations, un large accès à l’instruction et des infrastructures diversifiées. Les stratégies nationales
de développement et la conjoncture géopolitique régionale marquée par la fermeture de la frontière
entre l’Algérie et le Maroc et le problème du Sahara occidental sont les principaux facteurs qui limitent
la dynamique d’émergence économique et sociale de ces pays. Trois autres facteurs jouent un rôle
relativement important dans la faiblesse des dynamiques d’émergence pour cet ensemble de pays. Il
s’agit de la faiblesse de la démocratie dans chacun des trois pays du Maghreb, de l’absence des
échanges économiques entre les pays du Maghreb et du développement du fait religieux dans cette
région du monde.
Bibliographie
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l’Union européenne ; Année du Maghreb, VIX, 2013 (dossier/Le Maghreb avec ou sans
l'Europe ?).
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https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/algeria/192-breaking-
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https://pages.eiu.com/rs/753-RIQ-438/images/Democracy_Index_2017.pdf
23
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- Zeghidour. S. : https://www.youtube.com/watch?v=c2ypGMaTQ8U
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