L Islamisation Du Maghreb Central VIIe X
L Islamisation Du Maghreb Central VIIe X
Les auteurs des travaux classiques sur le Maghreb médiéval confondent expé-
ditions militaires et conversion à l’islam. Ils semblent avoir pensé que la conquête
du Maghreb avait pour objectif de diffuser l’islam grâce à des mesures destinées
à favoriser les conversions. En se fondant sur des textes narratifs, ces travaux
décrivent une série de razzias qui permirent de contrôler et d’islamiser un monde
berbère qui avait déjà connu des cultures et des religions étrangères depuis la
domination punique1. Ernest Mercier symbolise cette thèse développée depuis la
fin du xixe siècle :
Ainsi, dans l’espace d’un demi-siècle, l’asservissement du peuple ber-
bère aux Arabes se trouva consommé. Mais, si l’Afrique septentrionale
avait ainsi changé de maîtres et de religion, aucun élément nouveau
de population n’y avait été introduit ; ce qui restait des races latine et
grecque avait, au contraire, disparu. Le Maghreb demeurait purement
berbère, et, sous l’impulsion d’idées nouvelles, les jours de grandeur
de ce peuple allaient commencer. C’est donc à tort, et par une grande
erreur, qu’on a appliqué à la conquête de l’Afrique par les Arabes, au
viie siècle, le nom de la première invasion arabe2 […].
Cette thèse a été reprise par certains auteurs du xxe siècle comme, à titre
d’exemple, Georges Marçais qui a affirmé que l’islamisation avait été rapide et
que la majorité de la population s’était convertie pendant les cinquante premières
années de la domination arabe, même si quelques groupes chrétiens et juifs
avaient survécu pendant encore trois siècles. Sous le règne du calife omeyyade
‘Umar b. ‘Abd al-‘Azīz, l’islamisation fut méthodiquement poursuivie3. Au
Maghreb, elle est située, selon Émile-Félix Gautier, entre deux invasions arabes
1. Les auteurs égyptiens de notre époque continuent à souscrire à l’idée d’une islamisation totale
qui accompagna les expéditions militaires. Cf. à titre exemple Ḥasan Aḥmad Maḥmūd et Munā
Ḥasan Maḥmūd, Tārīḫ al-Maġrib wa-l-Andalus min al-fatḥ al-‘arabī ḥattā suqūṭ al-ḫilāfa, Le
Caire, 1999, p. 24-27.
2. E. Mercier, Histoire de l’établissement des Arabes dans l’Afrique septentrionale selon les documents
fournis par les auteurs arabes et notamment par l’Histoire des Berbères d’Ibn Khaldoun, Constan-
tine, 1875, p. 65.
3. G. Marçais, La Berbérie musulmane et l’Orient au Moyen Âge, Paris, 1946, rééd. Casablanca,
1991, p. 35-40.
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dont l’histoire est obscure, même si elle se fit à un rythme bien plus rapide
que l’arabisation. Mais cette islamisation n’a pas fait disparaître le passé latin et
punique des Berbères4.
Roger Le Tourneau a montré que nos connaissances de la conquête et de l’is-
lamisation sont réduites à une idée très vague de la politique des premiers gou-
verneurs musulmans. Sont quasiment inconnus la part respective des Byzantins
et des Berbères dans la résistance aux troupes arabes, le rôle du clergé chrétien
au moment de la diffusion de l’islam et la manière dont cette nouvelle reli-
gion put pénétrer dans les populations maghrébines. Le Tourneau s’est interrogé
sur la fiabilité des textes arabes qui laissent entendre qu’une islamisation de la
majeure partie du Maghreb eut lieu au début du viiie siècle, au temps de Mūsā
b. Nuṣayr5. Un peu plus tard, Mario Dall’Arche a repris les affirmations d’Ibn
‘Iḏārī al-Marrākušī pour parler d’une islamisation totale des autochtones au début
du viie siècle, complétée par la conversion des hérétiques Ġumāra et Barġawāṭa6.
Des travaux récents contestent les résultats des auteurs classiques et invitent
à reprendre un thème complexe. Comment et quand les communautés autoch-
tones se convertirent à la religion musulmane ? Tout d’abord, une attention a été
portée aux causes des conquêtes, notamment par Fred Donner7, et aux processus
de conversion8. Dans son importante étude intitulée Conversion to Islam in the
Medieval Period. An Essay in Quantitative History9, Richard W. Bulliet met l’ac-
cent sur la diversité du processus d’islamisation d’une région à l’autre, après avoir
étudié séparément les diverses provinces du monde de l’Islam : Iran, Irak, Syrie,
Égypte, Tunisie et Espagne. Si Bulliet a fondé son analyse sur deux dictionnaires
biographiques de Nishapour et d’Ispahan pour étudier le cas de l’Iran10, les pages
4. É.-F. Gautier, L’islamisation de l’Afrique du Nord : les siècles obscurs du Maghreb, Paris, Payot,
1927, p. 28-29, 221-273. Les propos de Gautier ont été repris par Gabriel Camps, Les Berbères,
mémoire et identité, Paris, 1980, p. 135-136, et W. Marçais, « Les siècles obscurs du Maghreb
d’É.-F. Gautier », Articles et conférences, Alger, 1961 (Publications de l’Institut d’études orien-
tales, 21), p. 69-82.
5. R. Le Tourneau, « Le Moyen Âge et les temps modernes », Revue africaine, 100, 1956, p. 125.
6. M. Dall’Arche, Scomparsa del cristianesimo ed espansione dell’islam nell’ Africa Settentrionale,
Rome, 1967, p. 152-156.
7. F. Donner, The Early Islamic Conquests, Princeton, 1981, p. 267-271.
8. Des études régionales sur l’islamisation ont été menées depuis une trentaine d’années. Cf. à
titre exemple G. C. Anawati, « Factors and effets of arabization and islamization in Medie-
val Egypt », Islam and Cultural Change in the Middle Ages, éd. S. Vryonis, Wiesbaden, 1975,
p. 17-41 ; J. Cuoq, Histoire de l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest des origines à la fin du xvie siècle,
Paris, 1984 ; J.-M. Mouton, « L’islamisation de l’Égypte au Moyen Âge », Chrétiens du monde
arabe : un archipel en terre d’Islam, Paris, 2003, p. 110-126 ; C. Jalabert, Hommes et lieux dans
l’islamisation de l’espace syrien (ier/viie-viie/xiiie siècles), thèse de l’université Paris 1 Panthéon-Sor-
bonne, sous la dir. de F. Micheau, 2004.
9. R. W. Bulliet, Conversion to Islam in the Medieval Period. An Essay in Quantitative History,
Cambridge (Mass.), 1979.
10. Ibid., p. 16-32.
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par les chercheurs. Pourtant, l’historiographie arabe du haut Moyen Âge distin-
gue nettement l’Ifrīqiya, centre de gravité du pouvoir arabe, du pays des Berbères
(Arḍ al-Barbar), autrement dit le Maghreb central. Même si ce dernier n’eut
jamais des limites fixes, car il est le vocable par lequel les géographes arabes
désignent un espace politique en mouvement. Le territoire étudié ici correspond
grossièrement à la Numidie, à la Mauritanie sitifienne et à la Mauritanie césa-
rienne de l’époque romaine.
21. Ces traditions qui « se recopient en général les unes les autres » ont été en grande partie ana-
lysées par Évariste Lévi-Provençal, « Un nouveau récit de la conquête de l’Afrique du Nord par
les Arabes », Arabica, 1/1, 1954, p. 17-52. L’auteur a donné une présentation critique de ces
récits, notamment ceux d’Ibn ‘Iḏārī al-Marrākušī et d’Ibn ‘Abd al-Ḥalīm.
22. Al-Balāḏurī, Kitāb futūḥ al-buldān, Beyrouth, 2000, p. 228-229.
23. Al-Imāma wa-l-siyāsa dit Tārīḫ al-ḫulafā’, Sousse, 1997, vol. II, p. 293.
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24. Sur la lecture critique des récits d’Ibn ‘Abd al-Ḥakam, cf. R. Brunschvig, « Ibn ‘Abd al-Hakam
et la conquête de l’Afrique du Nord par les Arabes : étude critique », Annales de l’Institut
d’études orientales, 6, 1942-1949, p. 110-155.
25. Ibn ‘Abd al-Ḥakam, Futūḥ Miṣr wa-l-Maġrib, éd. ‘A. M. ‘Umar, Le Caire, 1995, p. 229. En
lisant le préambule et le colophon, on apprend que le présent texte d’Ibn ‘Abd al-Ḥakam a été
consigné au vie/xiie siècle après une transmission orale depuis le temps de l’auteur.
26. Ibid., p. 246.
27. Abū-l-‘Arab, Ṭabaqāt ‘ulamā’ Ifrīqiyya wa-Tūnis, éd. ‘A. al-Šābbī, H. al-Yāfī, Tunis, 1968.
28. Abū Bakr al-Mālikī, Riyyāḍ al-nufūs f ī ṭabaqāt ‘ulamā’ al-Qayrawān wa-Ifrīqiyya, éd.
B. al-Bakkūš, Beyrouth, rééd. 1994, 2 vol.
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Tanger, les Berbères apostasièrent douze fois, et l’islam ne fut solidement établi
chez eux qu’après la conquête du Maghreb et le départ de Mūsā b. Nuṣayr et de
Ṭāriq b. Ziyyād pour al-Andalus38 ». On ne retrouve nulle part cette citation dans
les ouvrages d’Ibn Abī Zayd, en particulier celui qui intéresse les conquêtes, Kitāb
al-ğāmi‘ f ī-l-sunan wa-l-ḥikam wa-l-maġāzī wa-l-tārīḫ39. quant à la compila-
tion de Nuwayrī, elle reprend les affirmations d’une islamisation quasi totale du
Maghreb (ġalaba al-islām ‘alā al-Maġrib kullih) en 101/720, à la suite des efforts
du gouverneur Ismā ‘īl b. ‘Abd Allāh b. al-Muhāğir40.
La tradition andaluso-marocaine des conquêtes, quant à elle, est à la fois tar-
dive et beaucoup plus explicite sur la pénétration de l’islam au Maghreb cen-
tral et extrême. Elle est représentée notamment par ‘Abd al-Malik b. Ḥabīb
(m. 238/852), Ibn ‘Abd al-Ḥalīm (viiie/xive siècle), les Mafāḫir al-Barbar et Ibn
‘Iḏārī al-Marrākušī (c. 712/1312). Dans l’ensemble, elle n’est pas seulement une
chronologie des conquêtes, mais aussi une histoire dynastique et généalogique.
Cette tradition a été en grande partie employée dans le cadre des mérites des
peuples et des pays. Ainsi, Ibn ‘Abd al-Ḥalīm veut montrer la primauté des Ber-
bères dans l’islam. Un premier chapitre, consacré à la pénétration de l’islam en
Berbérie, rapporte plusieurs récits légendaires sur la rencontre des Berbères avec
Muḥammad et ses successeurs ‘Umar et ‘Uṯmān à Médine41. Il relate ensuite les
événements ayant un lien avec le Maghreb central : la soumission de Constan-
tine au temps de ‘Uqba, puis celle des communautés tribales du Zāb, Bāġāy et de
Tāhart, comme les Luwwāta, les Huwwāra, les Zuwwāġa, les Maṭmāṭa, les Zanāta
et les Miknāsa42. Ces tribus, qui auraient été soumises au milieu du viie siècle,
allaient être gagnées une cinquantaine d’années plus tard par les mouvements
ḫariğītes. Un passage d’Ibn ‘Abd al-Ḥalīm évoque un événement important
concernant l’islamisation en 82/701 : « quand Ḥassān tua la Kāhina, les gens du
Maghreb se soumirent à l’islam (’ad‘ana ahl al-Maġrib), mais Ḥassān leur refusa
la soumission à condition qu’ils fournissent douze mille cavaliers comme otages.
Ces derniers durent participer aux combats à côté des Arabes contre les Berbères
et les Byzantins (Rūm) infidèles. Ils acceptèrent la condition et se convertirent
à l’islam (aslamū). Ḥassān chargea Yafran et Yazdyān, deux fils de la Kāhina, de
38. Ibn Ḫaldūn, Kitāb al-‘ibar wa-dīwān al-mubtada’ wa-l-ḫabar f ī ayyām al-‘arab wa-l-‘ağam
wa-l-barbar wa-man ‘āṣarahum min ḏawī al-sulṭān al-akbar, Beyrouth, (s.d.), vol. xI, p. 220.
Trad. de la partie concernant le Maghreb par W. Mac Guckin De Slane, Histoire des Berbères
et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale, Alger, 1852-1856, nouv. éd. revue de
P. Casanova, Paris, 1956, rééd. Paris, 1969, vol. I, p. 215.
39. Ibn Abī Zayd, Kitāb al-ğāmi‘ f ī-l-sunan wa-l-ḥikam wa-l-maġāzī wa-l-tārīḫ, éd. A. M. Turki,
Beyrouth, 1990.
40. Al-Nuwayrī, op. cit., vol. 24, p. 59.
41. Ibn ‘Abd al-Ḥalīm, Kitāb al-ansāb, éd. M. Ya‘lā, Tres textos sobre Berebéres en el Occidente
Islámico, Madrid, 1996, p. 62-70, Bāb f ī ḏikr aqwām min ahl al-Maġrib waṣalū ilā al-Nabī.
42. Ibid., p. 79-87.
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commander six mille soldats et laissa avec eux treize hommes appartenant à [la
catégorie] des tābi‘īn, pour leur faire apprendre le Coran et les lois [de l’islam]43. »
Ce passage pose problème à cause d’une certaine ambiguïté sémantique du
mot aslama, car il pourrait s’agir d’une conversion à l’islam entendue comme une
soumission au dominant. La prise des otages serait la cause de la conversion des
Ğarāwa à la nouvelle religion. Un autre passage d’Ibn ‘Abd al-Ḥalīm s’accorde
avec la tradition égyptienne sur le fait que Ḥassān b. al-Nu‘mān imposa le ḫarāğ
à ceux qui demeuraient chrétiens parmi les Byzantins de l’Ifrīqiya (Rūm Ifrīqiya)
tandis que les Berbères se convertirent et fondèrent des mosquées. Le nouveau
chef Mūsā b. Nuṣayr aurait envoyé des missionnaires pour initier à l’islam les
Berbères Kutāma, Huwwāra et Zanāta. Si l’on en croit Ibn ‘Abd al-Ḥalīm, l’is-
lamisation de ces trois confédérations tribales du Maghreb central intervint vers
90/708, et le Maghreb occidental devint alors totalement musulman, à l’excep-
tion des Barġawāṭa qui apostasièrent44.
Les propos du traité anonyme du Mafāḫir al-Barbar, composé en 712/1312,
confirment les dires d’Ibn ‘Abd al-Ḥalīm, tout en partant de la primauté des
Berbères en Islam. Rejetant l’idée communément admise de la sous-humanité
des Berbères, il rapporte plusieurs ḥadīṯ-s sur leurs mérites et leur conversion
ancienne à l’islam, au temps du Prophète. Une liste des savants berbères islamisés
vient appuyer ses propos, mais elle ne concerne que des personnages ayant vécu
à partir de la fin du iie/viiie siècle45.
Le Bayān al-Muġrib f ī aḫbār al-Andalus wa-l-Maġrib, une chronique d’Ibn
‘Iḏārī al-Marrākušī compilée entre 690/1291 et 712/1312, apporte des éléments
importants sur la conquête et l’islamisation du Maghreb central. Après avoir
parlé des razzias menées par ‘Uqba contre les communautés autochtones, il rap-
porte plusieurs récits montrant la domination du Maghreb central et la soumis-
sion des tribus pastorales : Luwwāta, Huwwāra, Zuwwāġa, Maṭmāṭa et Zanāta46,
c’est-à-dire des communautés installées sur la route traversant les plateaux inté-
rieurs. Avant la désignation de Ḥassān b. al-Nu‘mān comme chef des troupes
arabes envoyées en Ifrīqiya, Ibn ‘Iḏārī n’évoque pas de conversions et mentionne
deux communautés : les Naṣāra et les Afāriqa, qui seraient des chrétiens autoch-
tones47. Cependant, il rapporte des récits de conquêtes et de conversions dans
les épisodes concernant les dernières années de l’Afrique byzantine. Ainsi, la
soumission des Huwwāra et des Kutāma est acquise pendant cette période et
des conversions massives auraient eu lieu sous le règne du calife ‘Umar b. ‘Abd
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sur l’Ifrīqiya aġlabīde, estime, quant à elle, que les Afāriq étaient des descendants
de Romains n’ayant pas repassé la mer après la chute de leur empire58. Mario
Dall’Arche rejoint la thèse émise par Georges Marçais sur le fait que les Afāriq
seraient des éléments issus des Rūm et des Berbères romanisés59. Pour Hicham
Djaït, les Afāriq seraient des Romains, entendons par là des Africains, essentiel-
lement d’origine berbère, romanisés et christianisés60. Ces trois hypothèses s’ac-
cordent sur le fait que les Afāriq auraient été témoins de l’ancienne domination
romaine et auraient continué à pratiquer leur foi au iiie/ixe siècle.
La communauté du Zāb qualifiée de Rūm61 serait en revanche, d’après les
témoignages textuels et archéologiques qui ont montré une pénétration byzan-
tine dans le Zāb et le Sud de l’Ifrīqiya, composée des survivants des Byzantins62.
L’historiographie arabe évoque quelquefois les Rūm afāriqa, que l’on désigne
parfois comme des Romains africains (latinisés)63. Les sources identifient en
revanche les communautés berbères qui habitaient dans le Zāb avec les tribus
arabes et persanes. Au iiie/ixe siècle, les campagnes du Zāb étaient donc entière-
ment autochtones ibaḍītes, tandis que les villes étaient habitées conjointement
par les tribus arabes et persanes, et les communautés chrétiennes autochtone,
latine et byzantine. Aucune source ne permet de connaître l’organisation ecclé-
siastique de ces communautés. Ces chrétiens habitaient les villes situées dans la
région du Zāb qui contrôlait l’accès à Kairouan, centre des autorités politique et
religieuse arabes.
58. M. Vonderheyden, La Berbérie orientale sous la dynastie des Benoû l-Arlab (800-909), Paris,
1924, p. 66.
59. Dall’Arche, op. cit., p. 9.
60. H. Djaït, « L’Afrique arabe au viiie siècle (86-184/705-800) », Annales, économies, sociétés et
civilisations, 28/3, 1973, p. 613.
61. Le mot Rūm apparaît dans la littérature arabe pour désigner indifféremment les Romains,
les Byzantins et les chrétiens melkites. Cf. N. El Cheikh, « Rūm », Encyclopédie de l’Islam2,
vol. VIII, p. 620. T. Lewicki, « Une langue romaine oubliée de l’Afrique du Nord : observa-
tions d’un arabisant », Rocznik orientaliotyczny, 17, 1951-1952, p. 421, estime que les Rūm
du Zāb et de qasṭīliya ont été islamisés récemment par rapport à ceux du Nord du Maghreb.
62. Depuis la publication de l’ouvrage magistral de Charles Diehl, L’Afrique byzantine, histoire
de la domination byzantine en Afrique (533-709), Paris, 1896, la pénétration byzantine au sud
de l’Aurès a fait l’objet d’un débat. Pierre Morizot, « À propos des limites méridionales de la
Numidie byzantine », Antiquités africaines, 35, 1999, p. 151-167, a synthétisé les différentes
opinions sur cette pénétration, concluant qu’elle reste une question entière en l’absence de
fouilles archéologiques.
63. Les documents vandales découverts dans la région de Guelma, dans l’Est algérien, montrent
le maintien de la culture romaine parmi les populations urbaines après l’effondrement de
Rome : « L’extraordinaire continuité des institutions, du droit, et plus généralement du mode
de vie romains qu’elles révélaient en Afrique, plus d’un demi-siècle après l’effondrement de
l’empire romain dans cette région […]. Le seul indice évident de la présence germanique sur
les tablettes est le nom du roi Gunthamund (484-496), utilisé pour dater les documents. »
Y. Modéran, « Documents vandales : les tablettes Albertini et les Ostraka de Bir Trouch »,
Algérie antique, Arles, 2003, p. 250.
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64. À travers l’étude de Caesarea (Cherchell), Philippe Leveau, Caesarea de Maurétanie, une ville
romaine et ses campagnes, Rome, 1984 (Collection de l’École française de Rome, 70), p. 214-
214, a montré une christianisation de la société de cette cité et des habitants de son territoire
rural, qu’on peut déterminer par les villae, mais son église n’échappa pas aux problèmes posés
à l’Église africaine par le schisme donatiste.
65. Sur le christianisme romain, cf. F. Decret et M. Fantar, L’Afrique du Nord dans l’Antiquité, des
origines au ve siècle, Paris, 1981, p. 276-304.
66. J. Mesnage, « Le christianisme en Afrique, origines, développements, extension », Revue afri-
caine, 57, 1913, p. 440-658.
67. Ibn al-Ṣaġīr, Aḫbār al-a’imma al-rustumiyīn, éd. M. Nacer, I. Bahhaz, Beyrouth, 1986, p. 108.
68. Ibid.
69. ‘A. al-K. al-Šablī, Dīwān al-ğund bi-Ifrīqiya ilā ḥadd al-‘ahd al-zīrī, thèse de doctorat, univer-
sité de Tunis 1, 2003 ; vol. I, p. 245.
70. Plusieurs localités et villes du Maghreb central sont mentionnées, comme Tāhart, Constantine,
Ténès… Cf. al-Muqaddasī, Aḥsan al-taqāsīm f ī ma‘rifat al-aqālīm, Leyde, 1906, p. 318-336.
71. Ibn Ḥawqal, Kitāb Ṣūrat al-arḍ, Beyrouth, 1992, p. 64.
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compris les massifs de l’Aurès72. Bien qu’il admette la ruralité des Berbères, il
mentionne des communautés urbaines et rurales, dont l’identification pose pro-
blème. Il dit par exemple que la localité de Dufāna dans l’Aurès était habitée par
des Lihān73. Aucun texte ne permet d’identifier cette communauté villageoise,
distinguée à la fois des Berbères islamisés et des Arabes74. De même, quand il
décrit la ville de Ṭubna, chef-lieu du Zāb, il cite deux communautés urbaines
distinctes, les Arabes et les Barqağāna75. Rappelons qu’au iiie/ixe siècle, les textes
mentionnaient les Afāriq, les Rūm, les Arabes et les Berbères comme étant les
habitants de cette ville. Un siècle plus tard, on voit la disparition de ces noms et
donc de ces communautés urbaines, et on voit apparaître une nouvelle appella-
tion, les Barqağāna. Seraient-ils des survivants de la communauté chrétienne de
la ville ? Une réponse se trouve dans un texte de la même époque, d’Ibn Yūsuf
al-Warrāq (m. 363/974), reproduit par le géographe al-Bakrī (m. 487/1094) :
« Ṭubna était peuplée d’Arabes et de Ağam, avec lesquels ils étaient en conflit76. »
Il ne précise pas l’identité de ces ‘Ağam, mais il appelle cette communauté du nom
de muwalladūn lorsqu’il relate les affrontements qui les opposèrent aux Arabes.
Al-Bakrī mentionne cette communauté de muwalladūn à Biskra et dans ses oasis
(Banṭiyūs, Ṭūlqa) et à Mila (Milev). Il nous apprend que la communauté de
muwalladūn de Ṭubna faisait appel à celle de Biskra quand les affrontements se
déclenchaient contre les Arabes77. Ces données d’al-Bakrī ne laissent aucun doute
sur la survivance des communautés romano-byzantines et peut-être autochtones
chrétiennes qui habitaient les villes faisant partie du système défensif byzantin
instauré par l’empereur Justinien pour défendre la Maurétanie sitifienne et la
Numidie. Mais ce vocable de muwallad signifie-t-il une conversion à l’islam de
cette communauté ? Il semblerait que oui, car le même auteur écrit à propos de
Biskra qu’elle était habitée par les muwalladūn adeptes de la doctrine de Médine78.
Des communautés chrétiennes donc, islamisées mais qui étaient en conflit avec
les Arabes de Ṭubna. Il est difficile de connaître le processus de leur conversion
durant le ive/xe siècle, dans un contexte marqué par une perte du contrôle du Zāb
par les Aġlabīdes et par un attachement culturel de la région à Kairouan79. Les
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villes frontières du Zāb et de Kutāma constituèrent donc les derniers refuges des
communautés chrétiennes avant leur conversion, communautés qui partageaient
l’habitat avec les tribus arabes et persanes installées pendant la conquête, en sup-
plantant les familles terriennes byzantines80. Elles étaient également ceinturées
par des communautés rurales berbères dont l’islamisation semble remonter au
début du iie/viiie siècle81.
Les communautés chrétiennes implantées en dehors des villes frontières sont
peu mentionnées par al-Bakrī. À propos de Bône, il écrit qu’elle était la ville de
saint Augustin, le savant chrétien (al-‘ālim bi-dīn al-naṣrāniyya), mais il ne dit
rien à propos de la communauté chrétienne. Comment ce géographe a-t-il pu
faire un lien entre saint Augustin et Bône comme lieu de mémoire sans citer
une présence chrétienne à son époque ? Fort heureusement, les documents latins
donnent des éléments de réponse à cette interrogation. Au ive/xe siècle, l’évêché
de Bône (Hipponensis) était encore en place et a perduré jusqu’au milieu du
ve/xie siècle. Les documents font ensuite état de la disparition de cet évêché, d’où
le refus du pape Grégoire VII de désigner un évêque en 107682.
La région occidentale du Maghreb central est aussi décrite dans la Géographie
d’al-Bakrī où on relève trois passages importants. La transformation des vestiges
de la cathédrale d’Alger (Ğazā’ir Banī Mazġanna) en une esplanade pour prê-
cher les deux fêtes musulmanes83, comme symbole d’une islamisation de la cité
médiévale supplantant la ville antique. Les Barqağāna sont à nouveau mentionnés
comme habitants de la ville antique de Tāhart, et en conflit avec les Andalous
et Kairouanais de la localité rurale des Banī Ğallidāsan84. Ces Barqağāna seraient
comme nous l’avons vu des chrétiens convertis à l’islam. Nous avons un témoi-
gnage de l’existence au viie siècle d’une confédération de Berbères christianisés
dans cette région85. Enfin, une communauté chrétienne à Tlemcen au milieu du
ve/xie siècle disposait d’une église antique bien fréquentée (ma‘mūra)86.
Au moment même où les évêchés du Maghreb oriental étaient en train de
disparaître, deux communautés chrétiennes virent le jour à la qal‘a des Banī
Ḥammād et à Bougie. La première est attestée par les textes latins, dont les inter-
prétations sont très divergentes87. S’agit-il de chrétiens autochtones, ou plutôt de
80. Des tribus arabes s’étaient installées dans les villes de Mila, Sétif, Ballazma, Ṭubna, Banṭiyūs,
Ṭūlqa et Tahūda (Thabudos).
81. Les Sadrāta, Maġrāwa, Banū Ḫazar et Banū Yazmartī habitaient autour de Biskra. Ibid., p. 230.
82. Les trois lettres de Grégoire VII sont les derniers documents qui attestent l’existence d’un
épiscopat africain. Cf. P. de Cenival, « Le prétendu évêché de la Kal’a des Beni-Hammad »,
Hesperis, 15, 1932, p. 1.
83. Al-Bakrī, op. cit., vol. II, p. 247.
84. Ibid., p. 249, 251.
85. Charles Diehl, cité par Cambuzat, op. cit., vol. I, p. 51.
86. Al-Bakrī, op. cit., vol. II, p. 259.
87. L. de Mas Latrie (Relations et commerce de l’Afrique septentrionale ou Maghreb avec les
nations chrétiennes au Moyen Âge, Paris, 1886, p. 124-127) affirme à tort que la communauté
117
allaoua amara
chrétienne de la qal‘a provenait d’une colonie nombreuse de chrétiens berbères qui vint peu-
pler la ville lors de sa fondation. Il fait ainsi allusion aux Ğarāwa, qui s’installèrent dans la
capitale ḥammadīde sur les ordres de Ḥammād. Cette idée a été largement reprise par les
auteurs. Ainsi, L. Miquesse (« Notice sur la Kalaa des Beni-Hammad », Revue africaine, 30,
1886, p. 294-296) note que Ḥammād fit venir dans la ville des juifs et des chrétiens de l’Aurès.
L’origine berbère et africaine des chrétiens de la cité ḥammadīde est admise par Mercier,
op. cit., vol. II, p. 8, et par L. M. E. de Beylié (La Kalaa des Beni-Hammad, une capitale berbère
de l’Afrique du Nord au xie siècle, Paris, 1909, p. 20). quant à Jehan Mesnage (Le christianisme
en Afrique, déclin et extinction, Alger-Paris, 1915, p. 206-207), il suggère qu’il s’agissait de
chrétiens indigènes qui avaient dû se réfugier, lors de la conquête arabe, dans les montagnes
du Hodna et dans la Grande Kabylie.
88. Ibn Ḫaldūn, op. cit., vol. VI, p. 171, trad., vol. II, p. 43.
89. Cenival, art. cité, p. 9-10. Le passage de Paul Diacre laisse penser que les chrétiens de la qal‘a
étaient issus de l’immigration.
90. Dans le passage de Paul Diacre, traduit par P. de Cenival, art. cité, p. 5-6, on lit : « Il se leva et
alla à la maison du khalifa (domum callifae) qui regardait l’église (luminebat ; ou qui dominait
l’église, imminebat ; ou qui était près de l’église, liminabat). […] Alors le roi publia une déci-
sion autorisant les chrétiens à entrer librement dans les églises. »
91. Mas Latrie, op. cit., p. 33. Cette hypothèse a été reprise par Beylié, op. cit., p. 13, et Gautier,
op. cit., p. 348.
92. Courtois, art. cité, p. 203-205.
93. Cenival, art. cité, p. 9.
94. Collection privée de M. ‘Abd al-Raḥmān Frāḥtiyya conservée dans la localité de Béchara.
118
l’islamisation du maghreb central
119
allaoua amara
évoquée comme cause de cette disparition. Saint Augustin avait donné au chris-
tianisme d’Afrique une structure monacale, essentiellement urbaine103. Les thèses
avancées ne peuvent pas être généralisées aux communautés chrétiennes du Zāb
qui ont été islamisées bien avant les événements présentés comme causes de leur
disparition104. L’absence de monographies locales rend la connaissance des causes
de la conversion de ces communautés plus difficile que celle de leur disparition, car
des témoignages font état d’une continuité sociale musulmane.
Ce texte est tardif et l’auteur lui-même n’affirme pas l’authenticité de ces ren-
seignements. Il est le seul parmi les auteurs arabes à avoir évoqué le judaïsme de
la Kāhina et des Ğarāwa et le christianisme des Awraba. On se demande si Ibn
Ḫaldūn n’aurait pas inventé cette histoire pour lier la résistance autochtone à la
conquête musulmane aux « infidèles » de son époque, c’est-à-dire les juifs et les
chrétiens ? Il est impossible à mon avis de se fonder sur ce texte d’Ibn Ḫaldūn
pour parler de Berbères judaïsés. Car même dans la période antique, la présence
des juifs dans l’Aurès n’est pas établie de manière certaine, en l’absence de témoi-
gnages narratifs et épigraphiques107.
103. H. Teissier, « Disparition de l’ancienne Église d’Afrique », Histoire des chrétiens d’Afrique du
Nord, Paris, 1991, p. 60.
104. Il faut noter un événement important rapporté par al-Nuwayrī : les communautés qui habi-
taient les marges de l’Ifrīqiya (aṭrāf) avaient subi des expéditions répressives menées par Mūsā
b. Nūṣayr et son fils ‘Abd Allāh. Nous savons que les cités de ces marges étaient habitées à
cette époque par des communautés chrétiennes. Al-Nuwayrī, op. cit., vol. 24, p. 39.
105. Cf. à titre exemple H. Z. Hirschberg, « The problem of the judaized Berbers », Journal of
African History, 4/3, 1963, p. 313-339.
106. Ibn Ḫaldūn, op. cit., p. 214/208 (traduction revue et corrigée).
107. Cf. Y. Le Bohec, « Inscriptions juives et judaïsantes de l’Afrique romaine », Antiquités afri-
caines, 17, 1981, p. 165-207.
120
l’islamisation du maghreb central
108. M. Hadas-Lebel, « Les juifs en Afrique romaine », Histoire communautaire, histoire plu-
rielle : la communauté juive de Tunisie, Tunis, 1999, p. 101-111 ; S. Sehli Kooli, « Les juifs en
Afrique romaine d’après Tertullien et saint Augustin », ibid., p. 125-133.
109. Fatwā d’al-Laḫmī dans Muḫtaṣar masā’il al-aḥkām mimmā nazala min al-qaḍāya li-l-muftīn
wa-l-ḥukkām, Bibliothèque nationale de Tunis, no 18356, f. 46.
110. H. Toukabri, « La communauté juive de l’Ifrīqiya au temps des Fatimides et des Zirides »,
Histoire communautaire, op. cit., p. 136-139.
111. Al-Idrīsī, Nuzhat al-muštāq f ī iḫtirāq al-āfāq, trad. du chevalier Jaubert, revue par A. Nef,
Idrīsī. La première géographie de l’Occident, Paris, 1999, p. 195.
112. Sh. D. Goitein, Letters of Medieval Jewish Traders, Princeton, 1973, p. 98-99.
113. N. A. Stillman, « Un témoignage contemporain de l’histoire de la Tunisie ziride », Hesperis
Tamuda, 13, 1972, p. 42.
114. Yāqūt al-Ḥamawī, Mu‘ğam al-buldān, Beyrouth, 1977, vol. V, p. 371.
115. T. Lewicki, « Une communauté chrétienne dans l’oasis de Ouargla au xe siècle », Études
maghrébines, op. cit., p. 85-88.
121
allaoua amara
de Mağğāna qui auraient fui la ville dans des circonstances mal connues ? Les
sources, tant arabes qu’hébraïques, documentent la présence juive dans les oasis
de Ouargla où ils jouaient un rôle non négligeable dans le commerce de l’or
soudanais116.
Les Mağğāna constituaient donc une communauté mal connue durant la pre-
mière période musulmane au Maghreb, et donnèrent leur nom à plusieurs loca-
lités et groupes sociaux. Mais l’état actuel de nos connaissances ne permet pas
d’affirmer l’appartenance totale de cette communauté au judaïsme.
Plusieurs documents de la Geniza du Caire rapportent les activités juives dans
le Maghreb central. Une lettre écrite en rabī‘ I 406/août 1015, montre une par-
ticipation de la communauté juive de l’Ifrīqiya aux côtés du prince zirīde de Kai-
rouan pour combattre les Ḥammadīdes à la qal‘a et à M’sila117. La communauté
juive est mentionnée à la qal‘a, où naquit aussi le célèbre talmudiste Rabbi Isaac
al-Fāsī (1013-1103)118, à M’sila, à Ašīr et à Tlemcen119. Nous n’avons aucun
témoignage de l’islamisation de cette communauté durant cette période.
116. Al-Darğīnī, Kitāb ṭabaqāt al-mašā’iḫ bi-l-Maġrib, éd. I. Ṭallay, Constantine, 1974, vol. I,
p. 155 ; S. D. Goitein, A Mediterranean Society, vol. I, Economic Foundations, Berkeley-Los
Angeles, 1967, p. 63.
117. Cette lettre est écrite par Ben Berekhya Joseph à Abū-l-Farağ Yūsuf b. ‘Awqal. Voir le texte
intégral dans Stillman, « Un témoignage », art. cité, p. 39.
118. H. Z. Hirschberg, A History of the Jews in North Africa, Leyde, rééd. 1974, vol. I, p. 111. Ce
célèbre personnage composa plusieurs œuvres, dont le Talmud Qatan, et rédigea de nom-
breuses responsa. H. Zafrani, « Le judaïsme maghrébin entre l’Orient et l’Occident musul-
man », Actes du deuxième Congrès international des cultures de la Méditerranée occidentale,
Alger, 1978, vol. II, p. 84.
119. G. Nahon, Métropoles et périphéries séfarades d’Occident : Kairouan, Amsterdam, Bayonne, Bor-
deaux, Paris, Jérusalem, 1993, p. 47.
122
l’islamisation du maghreb central
du iie/viiie siècle pour voir une pénétration religieuse et politique arabe dans la
région, grâce aux réseaux de villes établis par les ‘Alīdes depuis Fès jusqu’à Ḥamza
(Bouira), constituant des « colonies » mixtes avec les autochtones au milieu des
terres agricoles fertiles. De grandes mosquées furent fondées dans les villes et les
localités rurales, ce qui montre une islamisation de ces communautés tribales,
mais cette islamisation est à relativiser, du moins pour certaines régions.
Les textes narratifs n’évoquent des communautés rurales qu’à propos des
expéditions destinées à les soumettre pour prélever le ḫarāğ. On évoque sou-
vent l’émergence de faux prophètes comme motif des châtiments infligés aux
adversaires religieux. Ainsi, ‘Imād al-Dīn Idrīs (m. 872/1488) rapporte qu’en
335/947 le chef des troupes fatimīdes Ğufna al-Ḫādim fit prisonnier un homme
qui s’était déclaré prophète chez les Masālita du Maghreb central120.
Les premiers textes juridiques au Maghreb concernent la région où ils furent
élaborés, l’Ifrīqiya, et donnent l’image d’une société totalement islamisée121,
à l’exception d’un passage du juriste Abū-l-Ḥasan al-qābisī (m. 403/1011)
qui interdit aux musulmans de célébrer les fêtes chrétiennes122. Mais pour le
Maghreb central, le plus ancien texte juridique malikīte remonte à la fin du
ive/xe siècle et apporte des éléments importants concernant l’islamisation des
communautés rurales.
Ainsi, le juriste malikīte Abū Ğa‘far Aḥmad b. Naṣr al-Dāwudī (m. 402/1012)
donne, dans une consultation juridique, une information singulière sur une
hérésie au Maghreb central à la fin du xe siècle, pratiquée par les Suswāla qui
constituaient une fraction des Ṣanhāğa. Cette communauté est localisée par ce
texte dans la région des ‘Ağīsa et des Kutāma, près d’Ašīr123. Pour identifier la
branche à laquelle appartenaient les Suswāla, al-Dāwudī utilise l’expression qawm
120. ‘Imād al-Dīn Idrīs, ‘Uyūn al-aḫbār wa-funūn al-āṯār, éd. M. Yalaoui, Beyrouth, 1985, p. 416.
121. Les plus anciens textes juridiques malikītes de Kairouan n’accordent pas une grande place aux
non-musulmans. Ainsi, Muḥammad b. Saḥnūn (m. 256/870), auteur du plus ancien corpus
juridique, ne mentionne la ğizya qu’une seule fois à propos du système fiscal. Muḥammad
b. Saḥnūn, Kitāb al-ağwiba, éd. Ḥ. al-‘Alwīnī, Tunis, 2000, p. 197. Les non-musulmans
sont absents dans les consultations d’Ibn Abī Zayd al-qayrawānī, Al-Fatāwa, éd. Ḥ. Laḥmar,
Beyrouth, 2004. En revanche, Muḥammad b. Ḥāriṯ al-Ḫušanī, Uṣūl al-futyā fi-l-fiqh ‘alā
maḏhab al-imām Mālik, éd. M. al-Mağdūb et al., Tunis, 1968, p. 431-437, aborde plusieurs
questions relatives aux chrétiens et juifs (Bāb aḥkām al-ḏimmī).
122. Abū-l-Ḥasan al-qābisī, al-Risāla al-mufaṣṣala f ī aḥwāl al-muta‘allimīn, éd. A. F. al-Ahwānī,
al-Ta‘līm f ī ra’y al-Qābisī, Le Caire, 1945, p. 301. Traduction et analyse de ce passage par
H.-R. Idris, « Fêtes chrétiennes célébrées en Ifrīqiya à l’époque ziride x-xie siècles », Revue
africaine, 98, 1954, p. 261-276. « De même, il est blâmable d’accepter [des cadeaux] pour les
fêtes des polythéistes au nombre desquelles figurent aussi : Nošl (milād), Pâques (fusḥ) et les
Calendes de janvier (anbadās) chez nous, la Saint-Jean (al-ġibṭa) en al-Andalus et le baptême
(al-ġaṭṭās) en Égypte. Ce sont toutes les fêtes de polythéistes à propos desquelles un maître
qui enseigne les musulmans ne doit pas réclamer quoi que ce soit ; si, en l’occurrence, on lui
apporte quelque chose, il se doit de le refuser même si on le lui offre gracieusement. »
123. Al-Dāwudī, Kitāb al-amwāl, éd. M. K. Šaḥāta, Rabat, 1987, p. 31.
123
allaoua amara
124. Al-Dāwudī, cité par Ibn Ğuzay, al-Qawānīn al-fiqhiyya, Beyrouth, s. d., p. 97, est le premier
malikīte du Maghreb à considérer le djihad comme obligatoire pour tout musulman luttant
contre les infidèles. Il a remis en question l’opinion avancée par Saḥnūn qui consiste à consi-
dérer que le djihad est une sorte de « bénévolat » après la conquête du Maghreb.
125. Les Barġawāṭa formaient une confédération de tribus berbères qui fonda un royaume dans
la Tāmasnā, le long du littoral atlantique du Maroc, entre Salé et Azemmour. Ce royaume
fut créé après l’échec des révoltes ṣufrītes contre les représentants et les symboles du pouvoir
omeyyade à Kairouan et au Maghreb au viiie siècle. Pour plus de détails sur les Barġawāṭa,
cf. R. Le Tourneau, « L’Occident musulman du viie siècle à la fin du xve siècle », Annales
de l’Institut d’études orientales, 16, 1958, p. 151 ; Talbi, « Hérésie », art. cité, p. 217-233 ;
M. Redjala, « Les Barghawāta (origine de leur nom) », Revue de l’Occident musulman et de
la Méditerranée, 35, 1983, p. 115-125 ; M. Dernouny, « Aspects de la culture et de l’islam
du Maghreb médiéval : le cas de l’hérésie Berġwata », Cultures populaires, peuples méditerra-
néens, 34, 1986, p. 89-97.
126. Sur Baal Hamoun et Tanit, cf. M. Kheir Orfali, « De Baal Hamoun à Saturne africain : les
traces du culte en Algérie », Algérie antique, éd. Cl. Sintès, Y. Rebahi, Arles, 2003, p. 142-
158 ; Y. Aibeche, « De Cirta à Constantine : repères et histoire », Identités et cultures dans
l’Algérie antique, éd. Cl. Briand-Ponsart, N. Abdelouahab, Rouen-Le Havre, 2005, p. 27.
127. Anonyme, Tārīḫ al-Andalus, éd. ‘A. al-q. Būbāya, Beyrouth, 2007, p. 209. Même dans l’An-
tiquité, Tanit est considérée parfois comme une déesse parèdre de Baal et parfois comme une
déesse de la fécondité et de l’accouchement. A. Berthier, La Numidie. Rome et le Maghreb,
Paris, 1981, p. 168.
124
l’islamisation du maghreb central
Il semblerait que l’hérésie des Suswāla ait fait son apparition à la suite des
révoltes autochtones ibaḍīte et ṣufrīte, et à la fin de l’insurrection menée par le
chef ibaḍīte Abū Yazīd à qal‘at Kiyyāna en 336/947. La transformation de cette
communauté rurale des Ṣanhāğa pourrait être liée aux conséquences de sa défaite
militaire contre les pouvoirs musulmans. Le mot kuffār, par lequel al-Dāwudī
désigne les Suswāla et les Barġawāṭa, montre qu’il considère ces « hérétiques »
comme de véritables infidèles, et rejette sans appel ces formes islamo-autochtones
de syncrétisme religieux. La consultation juridique rendue par al-Dāwudī dis-
tingue deux catégories de Suswāla : les convertis volontaires et ceux qui auraient
hérité de la religion de leurs parents. Les premiers doivent être tués, les seconds
doivent être traités comme les Barġawāṭa, c’est-à-dire razziés et réduits en escla-
vage. En effet, al-Dāwudī, lorsqu’il fait la distinction entre les deux groupes de
Suswāla, précise bien le sort réservé à chacun. La pression exercée par l’autorité
religieuse urbaine amena les éléments de cette communauté à dissimuler leur
religion en la pratiquant secrètement dans les maisons.
Les textes narratifs rapportent les campagnes de djihad organisées par le
pouvoir politique, avec le soutien des juristes, contre les communautés rurales
autochtones dans le Maghreb médiéval. Les princes zirīdes se distinguèrent dans
ces pratiques bien avant les Almoravides et les Almohades. Ainsi, Ibn ‘Iḏārī
al-Marrākušī rapporte fidèlement des razzias exercées par Bulukīn b. Zirī (361-
373/972-984) contre les Barġawāṭa au cours desquelles les hommes, les femmes
et les enfants furent capturés et ramenés à Kairouan où ils furent réduits en escla-
vage128. L’alliance entre le pouvoir dynastique et les juristes, comme détenteurs
de l’autorité religieuse et juridique, est à l’origine de l’anéantissement ou de la
conversion forcée129 des communautés rurales hérétiques, comme les Masālita et
les Suswāla au Maghreb central130.
128. Ibn ‘Idārī al-Marrākuš, op. cit., vol. I, p. 237, écrit qu’un nombre impressionnant de captifs
des Barġawāṭa furent exposés à Kairouan et à Ṣabra al-Manṣūriyya en 370/981.
129. L’auteur anonyme de Tārīḫ al-Andalus (op. cit., p. 209) rapporte que l’armée envoyée par
le calife omeyyade al-Nāṣir tua Ḥā mīm, le prophète des Ġumāra, et ramena ses adeptes à
l’islam. Ce même récit est rapporté par Ibn ‘Idārī al-Marrākušī, op. cit., vol. I, p. 192.
130. Cf. A. Amara, « Un texte méconnu sur deux groupes hérétiques du Maghreb médiéval »,
Arabica, 52/3, 2005, p. 348-372.
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l’islamisation du maghreb central
127
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141. Ces traditions ont suscité des interprétations divergentes parmi les auteurs contemporains, tel
Talbi, L’émirat aghlabide, op. cit., p. 18-24. Ces interprétations ont été reprises par A. Siraj,
L’image de la Tingitane, l’historiographie arabe médiévale et l’Antiquité nord-africaine, Rome,
1995 (Collection de l’École française de Rome, 209), p. 185-187.
142. Abū Bakr al-Mālikī, op. cit., vol. I, p. 7 (trad. A. Siraj). Ces traditions circulaient encore
au xive siècle autour du ribāṭ de Monastir, comme un lieu de mémoire des populations de
l’Ifrīqiya. Al-Tiğānī, Riḥla, éd. H. H. Abdul Wahab, Tunis, rééd. 1981, p. 31-32.
143. Prévost, art. cité, p. 467.
144. Ibn Sallām, op. cit., chapitre « Les mérites des Berbères ».
128
l’islamisation du maghreb central
conclusion
La lecture des textes arabes montre la complexité des processus de l’islamisa-
tion du Maghreb central tout au long de la première période musulmane. Une
conversion massive des autochtones intervint après la fin de la résistance de la
Numidie, région marquée par l’ancrage de la tradition chrétienne autochtone,
latine et byzantine. Mais elle ne tarda pas à se joindre à la culture musulmane, à
l’exception des communautés chrétiennes installées dans les cités formant l’an-
cien système défensif byzantin, qui continuèrent à professer leur foi jusqu’à la fin
du xe siècle. Cette conversion, dans des circonstances mal établies, n’a pas fait
disparaître totalement la tradition chrétienne, car ces nouveaux convertis conti-
nuaient à s’opposer aux élites militaires et tribales arabes des cités du Zāb. De
même, la conversion autochtone amena certaines communautés tribales rurales à
adopter une forme islamo-autochtone de croyances religieuses, marquée par une
intégration du monothéisme musulman à des croyances anciennes, à l’image de
la déesse Tanit.
La constitution de réseaux urbains puis ruraux fut à l’origine de la propagation
de l’islam et de la culture arabe. À partir de la deuxième moitié du iie/viiie siècle,
des réseaux ibaḍīte, ṣufrīte, mu‘tazilīte, ‘alīde puis sunnīte ont été formés, per-
mettant à la culture islamique de pénétrer des communautés autochtones, super-
ficiellement islamisées, et des communautés chrétiennes. La construction des
mosquées et la transformation des anciennes églises symbolisaient la large dif-
fusion de l’islam. Le pouvoir politique des Aġlabīdes, comme des Sulaymanīdes
et des Rustumīdes, a instrumentalisé progressivement ces réseaux à des fins
politiques. Les communautés rurales, devenues proches du pouvoir politique ou
point de départ d’une prédication religieuse, connurent une intégration rapide à
l’Islam, comme dans le cas des Kutāma par exemple. Des pratiques sociales cou-
tumières furent islamisées ou intégrées dans le savoir juridique urbain. Dans ces
cas, l’islam fut généralement le résultat d’une acculturation de ces communautés
rurales par la culture arabo-islamique.
Des réseaux mystiques se sont développés dans des régions chrétiennes tar-
divement islamisées, comme à Monastir et à Tozeur. À Gafsa et dans le Djebel
Nefoussa, les lieux de culte anciens ont été intégrés dans les traditions musul-
manes145. De Tozeur était originaire le grand saint patron de la qal‘a des Banī
Ḥammād, Ibn al-Naḥwī (m. 513/1119)146, qui forma des réseaux mystiques dans
le Maghreb central et extrême, permettant la circulation d’une forme spirituelle
de l’islam, qui préparait le chemin à l’émergence des réseaux confrériques autour
des zaouïas.
145. Cf. Jalabert, op. cit., p. 219-220, pour l’intégration des lieux de culte de la Syrie et de Djéziré.
146. Pour la biographie et les activités d’Ibn al-Naḥwī, voir en particulier Ibn al-Zayyāt al-Tādilī,
al-Tašawwuf ilā riğāl al-taṣawwuf, éd. A. Faure, Rabat, 1958, p. 72 ; Ibn ‘Abd al-Malik
al-Marrākušī, al-Ḏayl wa-l-takmila li-kitābay al-Mawṣūl wa-l-Ṣila, éd. M. Bencherifa,
Rabat, 1984, vol. VIII, t. 2, p. 434-436.
129
allaoua amara
Enfin, il faut souligner que les textes arabes s’inscrivent dans le cadre d’une
littérature élitaire, de cour ou émanant de groupes sociaux urbains. Cette écriture
urbaine a tendance à sous-estimer les communautés rurales, considérées comme
une source de dissidences et de rébellions. La vision de l’islamisation que nous
avons du monde rural est essentiellement urbaine. Il faut attendre les derniers
siècles du Moyen Âge pour avoir une vision locale des communautés rurales grâce
à leur intégration aux réseaux confrériques et à l’élaboration d’un savoir écrit,
mais dans un autre contexte marqué par l’émergence des ordres de zaouïas, syno-
nyme d’une islamisation totale des populations.
130