Eduard, le fils fou d'Einstein
Après avoir raconté la fin de Stefan Zweig, Laurent Seksik s'intéresse au fils caché du savant. "Le cas Eduard Einstein" est en lice pour le Goncourt.
- Publié le 20-10-2013 à 10h52

"Mon fils est le seul problème qui demeure sans solution", écrit Albert Einstein. L'homme le plus célèbre de son époque avait effectivement un fils schizophrène qui, entré à 20 ans dans un asile à Zurich, y finit sa vie trente-cinq ans plus tard comme jardinier dans un total dénuement.
C'est en écrivant la biographie du Prix Nobel pour la collection Folio que Laurent Seksik a découvert son existence. "Durant la vie d'Einstein, il n'en a jamais été question, raconte-t-il. Et même dans ses biographies de références, il n'occupe que quelques pages."
Une fois installé aux États-Unis suite à l'arrivée au pouvoir d'Hitler, et après un séjour sur la côte belge, le scientifique allemand, qui a divorcé de la mère de ses trois enfants (une fille probablement morte en bas âge dont l'existence n'a été révélée qu'en 1985 et deux fils), ne va plus s'occuper d'Eduard. "C'est le mystère que j'ai tenté de comprendre, poursuit l'auteur. Comment cet homme qui avait résisté au nazisme et au maccarthysme, qui luttait contre la ségrégation raciale, a été totalement démuni face à la folie de son fils. Plus que d'abandon, ce fut du renoncement, comme s'il avait trouvé plus fort que lui. Il était terrifié face à cette maladie. Quand on lit sa correspondance, on voit que ce ne fut pas facile. C'est une blessure jamais cicatrisée qu'il a voulu taire, voire gommer. Si ce génie scientifique a été un homme exemplaire dans ses combats politique, il ne le fut pas comme père. Sans pour autant être un monstre."
Le cas Eduard Einstein alterne les points de vue, ceux d'Albert, de sa première femme, Mileva, et d'Eduard lui-même à qui Seksik, s'inspirant principalement de ses lettres, donne la parole. "Cette forme s'est imposée à moi. C'est par la voix d'Eduard affirmant que, dans la formule E=MC2 , le "E" signifiait Eduard, que le roman a en effet commencé. Ayant été moi-même interne en psychiatrie, je connais ces voix-là. Je me suis mis à hauteur de Mileva pour tenter de comprendre la douleur d'une mère. Et pour Einstein, je me suis placé derrière son épaule en suivant son cheminement."
Le père se sentait-il coupable? "Il ne raisonnait pas par cette voie-là, pense Seksik. Il avait compris que, non seulement, le sentiment de culpabilité était impuissant mais qu'il n'y pouvait rien. Sans compter qu'il avait le pressentiment que sa présence déclenchait une véritable terreur chez son fils et aggravait son état."
Après Les derniers jours de Stefan Zweig, grand succès adapté par l'auteur en BD et au théâtre, Laurent Seksik transforme pour la deuxième fois un personnage célèbre en une figure romanesque. "Dans mon travail d'écriture, ce qui m'intéresse, c'est de confronter l'intime à la grande Histoire, précise-t-il. Resituer un destin singulier au sein d'un destin collectif. Je veux raconter des existences extraordinaires à l'aune de leurs faiblesses."
Laurent Seksik, "Le cas Eduard Einstein", Flammarion, 301 p., 19€.
